« Mais le fait est que le cas de Cruz n’est guère unique. Les États-Unis sont une société qui produit un nombre considérable de personnes gravement traumatisées et psychologiquement atteintes. Le crime dont Cruz est accusé ne peut être compris et expliqué en termes purement individuels. En dernière analyse, ce dernier massacre, comme tous les précédents, est une manifestation de l’extrême dysfonctionnement de la société américaine. Selon le Washington Post, depuis le massacre de Columbine en 1999, 150 000 élèves des écoles primaires et secondaires des États-Unis ont été victimes d’une fusillade dans leur enceinte, avec plus de 400 morts. Les tueries aveugles dans les écoles publiques sont devenues un phénomène de masse... »

Reprenons la lecture des considérations de Patrick Martin...

Michel Peyret


Publié par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI)

Le massacre de Parkland et le dysfonctionnement de la société américaine

Par Patrick Martin 
17 février 2018

Le massacre de mercredi dans une école de Parkland, en Floride, a coûté la vie à 17 personnes. Les victimes étaient quatorze élèves qui avaient entre 14 à 18 ans : Alyssa Alhadeff, Martin Duque, Nicholas Dworet, Jaime Guttenberg, Luke Hoyer, Cara Loughran, Gina Montalto, Joaquin Oliver, Alaina Petty, Meadow Pollack, Helena Ramsay, Alex Schachter, Carmen Schentrup, et Peter Wang ; ainsi que trois adultes qui faisaient du soutien scolaire : Chris Hixon, Aaron Feis, et Scott Beigel qui était aussi professeur de biologie.

Il y a de nombreux aspects de cet horrible meurtre de masse qui nécessiteront une enquête approfondie : du lien présumé du tireur, Nikolas Cruz, avec un groupe suprématiste blanc, au fait qu’il avait affiché sur les médias sociaux son désir de devenir un « tueur professionnel en milieu scolaire », une déclaration qui a ensuite été rapportée au FBI des mois avant que Cruz entre dans le lycée Marjory Stoneman Douglas armé d’un fusil AR-15.

Les premiers détails sur Cruz indiquent qu’il a connu depuis ses plus jeunes années une série d’événements traumatisants. Adopté lorsqu’il était encore très jeune, Cruz a perdu son beau-père très tôt, puis, le 1ᵉʳ novembre dernier, sa mère adoptive, victime de l’épidémie de grippe. Il a été clairement perturbé au cours de ses années de lycée, montrant des tendances à un comportement violent qui a abouti à son expulsion du lycée il y a environ un an.

La nature et l’étendue de ses troubles psychologiques restent à déterminer. Au fur et à mesure des révélations, les traumatismes particuliers qui ont conditionné et déclenché son explosion meurtrière seront mieux connus. Cependant, étant donné que la présence d’une maladie mentale était visible – de sa famille, de son école, et de ses connaissances – il faut se demander pourquoi il n’existait pas d’institutions sociales et de systèmes de soutien qui auraient pu fournir à Cruz les soins médicaux dont il avait besoin avant que cette tragédie se produise.

Mais le fait est que le cas de Cruz n’est guère unique. Les États-Unis sont une société qui produit un nombre considérable de personnes gravement traumatisées et psychologiquement atteintes. Le crime dont Cruz est accusé ne peut être compris et expliqué en termes purement individuels. En dernière analyse, ce dernier massacre, comme tous les précédents, est une manifestation de l’extrême dysfonctionnement de la société américaine.

Selon le Washington Post, depuis le massacre de Columbine en 1999, 150 000 élèves des écoles primaires et secondaires des États-Unis ont été victimes d’une fusillade dans leur enceinte, avec plus de 400 morts.

Les tueries aveugles dans les écoles publiques sont devenues un phénomène de masse. Les mots mêmes school shooting [tuerie en milieu scolaire] sont devenu une expression qui véhicule instantanément les images de dizaines de corps ensanglantés, d’un jeune homme (ou plusieurs) lourdement armé tirant au hasard, et des étudiants qui fuient avec leurs mains levées au-dessus de leurs têtes, pendant que les équipes d’intervention spécialisée de la police (SWAT) avancent dans la direction opposée.

Pas plus tard que la veille du massacre de Parkland, un bain de sang similaire a été évité de justesse dans un lycée à Everett, Washington, juste à l’extérieur de Seattle, quand une grand-mère a alerté la police après avoir découvert que son petit-fils préparait une attaque contre son école. Le jeune a été trouvé en possession d’armes à feu et d’explosifs en nombre suffisant pour provoquer un nombre de morts considérable.

Le crime imputé à Cruz est horrible. Beaucoup de vies ont été perdues, et les survivants – familles et amis – ne se remettront jamais vraiment émotionnellement de leur terrible perte. Le mot « fermeture », lorsqu’il est appliqué à la suite de tels événements, est parmi les plus malhonnêtes dans l’idiome américain. Il est compréhensible que les gens ressentent de la colère et de l’indignation face à un acte aussi inhumain. Mais Cruz n’a pas émergé de l’enfer. Il est le produit de la société américaine.

Cruz est né en 1998, il n’avait que quelques mois lors du massacre de Columbine, en avril 1999. Tout au long de sa vie, l’Amérique a mené sa « Guerre contre le terrorisme » sans fin dans laquelle la guerre contre d’autres pays s’accompagnait de la promotion implacable d’une atmosphère de peur, de suspicion, de xénophobie et de glorification de la violence militaire.

La dureté brutale de la vie quotidienne américaine entraîne un terrible bilan en souffrances humaines. La solitude et l’aliénation sous-tendent les maladies dépressives qui affligent tant de millions d’Américains. Le désespoir social conduit trop souvent à des impulsions suicidaires. Mais il éclate également dans les épisodes de violence meurtrière.

Pendant l’adolescence de Cruz, il y a eu quatre tueries en l’espace de cinq ans dans le sud et le centre de la Floride : sept tués dans un immeuble Hialeah en 2013 ; le massacre de 2016 à la discothèque « Pulse » à Orlando, où 49 personnes ont été tuées ; une tuerie à l’aéroport international de Fort Lauderdale en janvier 2017, faisant six morts ; et le meurtre de six personnes en juin 2017 dans une usine d’Orlando. Pas plus tard que le 1ᵉʳ octobre, un homme armé a ouvert le feu depuis sa chambre d’hôtel à Las Vegas, tuant 58 personnes et en blessant 851.

Venant s’ajouter à cette atmosphère de violence, il y a l’enrôlement de Cruz dans le Corps d’entraînement des officiers de réserve de l’armée (ROTC) qui promeut le militarisme sur dans mes collèges et lycées. Sans aucun doute, c’est là qu’il a pu se familiariser avec l’AR-15, la version « civile » de l’arme que les soldats américains utilisent en patrouille en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Somalie et dans d’autres pays.

Le contexte social du massacre de Parkland sera, comme toujours, ignoré par les dirigeants politiques et les médias bourgeois. Le discours dominant dans les médias et l’establishment politique, censés être l’« élite » du pays, est que tout va bien en Amérique. Après tout, que peut-il y avoir de mal quand le marché boursier monte à des hauteurs vertigineuses et que l’argent pleut sur les quelques chanceux ? S’il y a mécontentement, ce doit être le fruit d’une ingérence du président russe Vladimir Poutine.

Mais la tragédie de Parkland dément les délires d’une classe dirigeante qui ne veut pas admettre la triste vérité sur l’état de ce pays.

Le capitalisme américain a produit une société dans laquelle le meurtre d’enfants à l’école est devenu un phénomène courant. Un élève qui a été témoin du carnage a déclaré dans une interview télévisée que ce massacre devait cesser. Oui, il le faut. Mais cela nécessitera le renversement de cette société capitaliste pathologiquement malade et inhumaine, et son remplacement par le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 16 février 2018)