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Culture 2014

Publié le  par Descartes

Jacques Chancel et la mort d'une époque

Jacques Chancel est donc parti pour le dernier voyage, celui dont on ne revient pas. Je n’en ferai pas l’éloge qu’il mérite amplement dans la mesure ou chacun de mes lecteurs aura pu suivre à la télévision les hommages de toutes sortes qui se sont succédés dans ce ton larmoyant et autosatisfait qui est la marque de fabrique de notre milieu audiovisuel. Des stars défraîchies – Bedos, Legrand – sont sorties de la maison de retraite pour expliquer combien Chancel était un grand homme de télévision et de radio, combien il était cultivé, exigeant, avec une véritable ambition d’aller au delà du divertissement.

Ce que personne n’a osé dire – à l’honorable exception de Francis Huster, qu’il en soit ici remercié – c’est que la télévision de Chancel, celle du monopole et de l’ORTF, est morte bien avant lui. Assassinée par la télévision commerciale, avec ses paillettes, ses séries américaines, sa télé-réalité, sa publicité visible ou déguisée sous forme de « promotion ».

Car qu’est ce qui frappe lorsqu’on regarde aujourd’hui ses mémorables « grands échiquiers » ? Que les invités n’étaient pas là pour faire la promotion de leur dernier dique ou de leur dernier spéctacle. Que Chancel ne montrait pas après chaque séquence avec un invité le disque, le DVD ou le livre que ce dernier vient de sortir et dont sa présence n’est qu’une promotion déguisée. Chancel pouvait amener sur son plateau Karajan et la philharmonique de Berlin, Raymond Devos ou Georges Brassens sans la moindre arrière pensée commerciale. Pourriez-vous me citer une émission d’aujourd’hui, une seule, ou l’on puisse échapper à la promotion du dernier livre/disque de l’invité ? J’en doute.

Chancel, c’était une télévision certes normée, ou les mots comme « merde » ou « fait chier » étaient bannis, ou l’on exigeait des présentateurs le respect d’une certaine bienséance, un certain conformisme de la forme – qui permettait tout de même sur le fond des audaces qui aujourd’hui nous semblent un luxe. C’est cette télévision qu’on a cassé progressivement à partir de 1981, pour porter au pinacle « la liberté de ton », « l’insolence », le « naturel » et autres éminentes qualités dont nous pouvons bénéficier sur quinze chaînes chaque jour en allumant notre poste. Je conçois parfaitement qu’on puisse préférer la télévision « insolente » d’aujourd’hui à celle « cartonnée » d’hier. Mais alors, à quoi riment tous ces hommages larmoyants devant le cadavre de Jacques Chancel, le représentant par excellence de la télévision pompidolienne et giscardienne ? Est-ce raisonnable de pleurer aujourd’hui ce qu’on a voué aux gémonies hier ? Peut-on pleurer en même temps Chancel et Pollack ?

C’est pourquoi tous ces hommages ont quelque chose de surréaliste. Nos bonzes télévisuels, qui ne perdent pas d’opportunité pour nous expliquer combien la télévision « moderne » est infiniment supérieure à celle de grand-papa, pleurent un homme qui fut de son vivant fort critique de cette transformation, et dont tout le travail fut en opposition complète avec elle. Les « stars » de la télé défilent sur le poste pour nous expliquer combien l’œuvre culturelle du « Grand Echiquier » fut importante, mais personne n’est foutu de refaire une émission de cette qualité. En fait, nous n’avons toujours pas fini de digérer les deux mais, celui de 1968 et celui de 1981. Tout le monde a compris aujourd’hui combien ces deux séquences ont contribué à dégrader notre paysage audiovisuel, mais personne n’est prêt à l’admettre publiquement. Nos élites vivent donc dans une schizophrénie totale qui rend l’hommage national à Chancel après avoir encensé Michel Pollack et fait docteur honoris causa un Cohn-Bendit.

Chancel était l’un des derniers exposants de ce mouvement qui voulait concilier le medium de masse qu’est la télévision avec une véritable exigence culturelle. Il avait la prétention de croire que la télévision pouvait cultiver tout en divertissant, et que le téléspectateur était autre chose que « du temps de cerveau disponible » pour la publicité, qu’elle fut directe ou déguisé. Il croyait aussi que la culture était autre chose qu’une industrie. Il savait dans un entretien mettre son interlocuteur en lumière sans exhibitionnisme et sans paillettes. En tout cela, il n’était pas un homme de son temps, un homme « moderne ». Peut-on espérer que cet hommage rendu à un homme résolument « démodé » annonce une prise de conscience ?

Descartes

PS : En une semaine, deux personnalités sont parties pour le voyage dont on ne revient pas. Deux personnalités qui, chacune dans son domaine, ont marqué intellectuellement deux générations. Je vois d’ici ton étonnement, mon cher lecteur. On voit bien l’une d’elles : Jacques Chancel, homme de radio et de télévision, mais surtout homme de culture, dont la mort a été abondamment commentée, y compris par le président de la République. Mais qui est l’autre personnalité ? Celle qui n’a mérité pas même un communiqué de presse d’un ministre ?

Judith Butler : Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

19 Décembre 2014

4-sebastopol-marine-russe-cassini“Lettre ouverte de Judith Butler

Lettre ouverteLettres

Judith Butler, née le  24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

* Son discours de réception est à lire ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html

27 août 2012

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

 

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Texte : http://checkthis.com/kq66 (Traduction : Elisa Trocmé) ; Image : Adorno-Preis 2012. Judith Butler, in der Frankfurter Paulskirche, Wikipédia

Dimanche 14 décembre 2014
Note de lecture sur l’introduction de « l’Être et le Code », de Michel Clouscard

 

L’Harmattan, 2003, première édition 1973. CR de lecture de GQ (14/01/2008, revu en février 2013)


Il est bon de rappeller l'importance du plus grand penseur marxiste français, et du plus grand de tous les marxistes universitaires, dont l'influence reste trop faible. Il est décédé en 2009.


Il s’agit d’une thèse éditée de matérialisme dialectique, discipline révolutionnaire brouillant les frontières académiques, simultanément sociologique, historique, philosophique, psychanalytique, voire économique, plus de 600 pages très denses, qui sont aussi une « histoire de France » qui décrit la genèse rationnelle des catégories de la subjectivité bourgeoise (et dans l'état actuel de toute subjectivité), de son esthétique, de son art et de ses plaisirs comme oubli de la production ; l’oubli de la production est le diagnostic de gauche au problème de l’inauthenticité bourgeoise, qui s’oppose au diagnostic de « l’oubli de l’être » réactionnaire des heideggériens. Walter Benjamin avait préfiguré cette analyse.

«  De la critique de l’épistémologie bourgeoise à la raison dialectique » Cette introduction de 47 pages devrait être éditée en brochure, vu sa grande richesse philosophique dans le champ du matérialisme dialectique et au delà. Il s’agit d’une polémique dont le but est de dégager une problématique et une méthodologie originale, décisive ; celle du surgissement du sujet de la connaissance dans l’histoire, que l’on associe au moment de la Révolution française et au nom du philosophe Kant.

Clouscard, sociologue, né en 1927, décédé en février 2009, est connu comme celui qui a eu l'audace iconoclaste de théoriser Mai 68 comme une contre-révolution petite bourgeoise, point de vue longtemps maudit qu’il a amplement développé dans un petit livre au titre suggestif : Néofascisme et idéologie du désir  (1973). Cette prise de position ne l’a pas rendu populaire dans l’extrême gauche, et l’a exposé à des récupérations de type droitier autoritaire. Néanmoins sa pensée est d’une grande profondeur et nous met sur la voie d’une solution pour remédier à la fracture toujours plus aggravée entre la « gauche » et les classes populaires.

Clouscard expose que Kant est à l’origine de l’épistémologie contemporaine, mais un Kant repris et abâtardit par la tradition néokantienne qui prend le pouvoir dans le champ philosophique après la chute de l'hégélianisme universitaire, dès la deuxième moitié du XIXème siècle. Même Husserl, pourtant à l'origine des écoles existentialistes qui se veulent une critique de cette tradition, en est un représentant caché. Il prétend faire du sujet transcendantal un objet du savoir, le saisir d'une intuition directe et mystique, et ne parvient qu'à le faire tomber dans le formalisme logique, tout en donnant un sens métaphysique et intemporel à des contenus empiriques contingents, totalement déterminés par les résultats de la lutte des classes. Clouscard : « la stratégie de l’idéalisme subjectif est d’établir un hiatus entre l’existentiel et le savoir, entre la pratique et la théorie, entre la classe cultivée et la classe productive ». En bout de course cela donne ce que François Chatelet avait nommé la PSU (philosophie scolaire universitaire), l'éclectisme invertébré enseigné sous le nom de "philosophie" dans les programmes scolaires.

Pour Clouscard, sociologue critique, les sciences humaines sont le modèle du savoir tautologique, et il développe à l’appui l’exemple fameux du questionnaire qui contient toujours les réponses. « La sociologie est le discours qui se dit sociologique, discours de sociologues, licence de sociologie, science empirique d’une empirie ». Les prétentions du formalisme logique, et de la linguistique structurale sont tout aussi déplacées. Le code rationnel inconscient des sociétés sans histoires (étudiées par Lévi-Strauss) sert de norme à l’expulsion de l’histoire (et du progrès des forces productives) hors de la pensée. Il y a deux inconscients, pour Clouscard, celui de la pensée sauvage et celui de la pensée  historique. Pour Clouscard la réalité du progrès de l’un à l’autre ne fait aucun doute.

Le problème théorique central est celui de la production historique du sujet de la connaissance. La méthode historique de Clouscard reprend le sérieux de Kant pour critiquer le néokantisme. La critique de l’idéologie néokantienne révèle à partir de ses contradictions ce que la bourgeoisie non seulement ne veut pas connaitre mais nie. Il faut écrire la théorie de l’ensemble précapitaliste qui produit ce sujet transcendantal. Ce sera l’Être et le Code. Sa thèse pourra donc se lire comme une histoire de la France du Moyen Age et des Temps modernes, avec un détour du coté de la génétique psychologique du sujet.

Clouscard définit sa méthode historique à trois niveaux ; définir les implications historiques du sujet transcendantal en montrant que le sujet de la connaissance est historiquement produit. Puis corriger la dichotomie formalisme-empirisme caractéristique de l’épistémologie néokantienne, et sa retombée mystique husserlienne, puis proposer la science de l’histoire, qui autorise une logique concrète (car le réel est rationnel), enfin reprendre les implications modernistes du néokantisme,  dans le champ idéologique libertaire prétenduement freudo-marxiste en reconvertissant le couple idéologique: inconscient/structure en couple scientifique : négatif/champ de production. L’idée grossièrement résumée est la suivante : aux deux classes opposées, celle qui produit et celle qui consomme correspond la dichotomie entre le signe et le référent. Le système de signe est liberté des consommateurs, répression des producteurs. Bien entendu cette liberté n’est que recyclage de modèles et de stéréotypes, redéposés en héritage dans la conscience, et l’inconscient de l’individualisme bourgeois par les étapes de la constitution historique de la subjectivité. En cela Clouscard me semble fondamentalement hégélien, chaque sujet d'un "moi" singulier n’étant qu’une espèce de remise en jeu du l’histoire totale du sujet de la lutte des classes, de l’antiquité à l’époque du sujet transcendantal (la Révolution française).

Par la polémique contre le néo-kantisme, la méthodologie s’est précisée, elle consiste à relever le négatif du discours néo-kantien, elle permet de passer du néokantisme à la raison dialectique (terme repris de Sartre, mais avec la ferme intention de se situer à l’intérieur de la science de l’histoire commencée par Marx).

Le corps –sujet de l’individuel bourgeois est lui même historiquement produit, il faudra voir comment. Le corps-sujet est méconnu, toute notre connaissance du corps sujet, du singulier corporel est bourgeoise ou féodale, mythe romanesque, poésie des classes dominantes. Clouscard propose sa définition du corps sujet :  passage de la substance au sujet de la connaissance. Pour lui Lacan est en net recul sur Freud dans la connaissance de l’historicité des données corporelles.

Pour Clouscard, et il tentera de l’illustrer tout au long de la thèse, c’est la logique de la production, c’est tel mode de rapport de classes qui répartissent, définissent, délimitent l’être et le code, aussi ce n’est que par la relation historique, dialectique que l’on peut préciser la relation être-code. « L’être de l’épistémologie bourgeoise n’est que le déchirement historique, la distance d’un producteur frustré de sa production et d’un consommateur non productif. La liberté bourgeoise est la négation de la nécessité, le bourgeois est libre par l’aliénation de l’ouvrier ». Le moment de mai 68 est celui d’un nouveau capitalisme, qui doit liquider les déterminations religieuses, morales. "Comment régulariser une production hédoniste quand on n’est pas producteur? Comment jouir sans culpabilité ? Comment ne pas nommer le problème politique (incidemment on retrouve là la critique de toute l’idéologie « antiparti » des collectifs et des réseaux qui veulent disent-ils faire dela politique autrement).

Conclusion à Clouscard :

« La raison dialectique ne se laissera pas intimider par le terrorisme culturel du néokantisme et de la démagogie libérale, qui sont, hélas, les références implicites d’une intelligentsia qui se dit (et se croit) révolutionnaire ».

L'évolution réactionnaire de cet intelligentsia intellectuelle et artistique en Occident (mais aussi dans les anciens pays socialistes) lui a amplement donné raison.

Dimanche 14 décembre 2014

Éloge des frontières. [Régis Debray]

Contre la destruction des États-nations. 
Contre le mondialisme. 
Contre le nationalisme.

Pour des nations souveraines, indépendantes.

Le prédateur déteste le rempart. 
La proie l'aime bien.

 

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source : Facebook

Lettre d’Hannah Arendt à propos de « la banalité du mal »

05 Décembre 2014

Le fond de ma pensée est qu’une société, un peuple, une nation ne sont pas sauvés par les armes mais par leur capacité à résister au sens commun devenu criminel et ceux qui alors se prennent pour des patriotes, parlent d’amour pour les leurs ont toute chance d’être les fossoyeurs… Ils asservissent les intelligences avant de conduire tout le monde au désastre. Cela dit s’il y a une chose que j’ai du mal à comprendre chez Hannah Arendt c’est sa filiation avec la philosophie allemande et la manière dont elle a promu Heidegger… J’ai l’impression mais sans doute Est-ce une vision superficielle que ce qu’elle a produit de meilleur sont ces écrits juifs d’une rare lucidité alors que son pseudo concept de totalitarisme est politique mais pas heuristique.  

(Danielle Bleitrach)

 

Le 24 juillet 1963

Cher Gerhard,

Je ne suis pas de ces « intellectuels issus de la gauche allemande ». […]S’il faut que je « sois venue de quelque part », c’est de la tradition philosophique allemande. En ce qui concerne une autre de vos affirmations, je ne puis malheureusement pas dire que vous ne connaissiez pas les faits. Je trouve intrigant que vous écriviez : « Je vous considère comme une fille de notre peuple, une fille à part entière et rien d’autre. » La vérité est que je n’ai jamais prétendu être autre chose, ni être autre que je ne suis et je n’en ai même jamais éprouvé la tentation. C’est comme si l’on disait que j’étais un homme et non une femme, c’est-à-dire un propos insensé. Je sais évidemment qu’il y a un « problème juif », même à ce niveau, mais ce n’a jamais été mon problème, même pas dans mon enfance. J’ai toujours considéré ma judéité comme une des données réelles et indiscutables de ma vie et je n’ai jamais souhaité changer ou désavouer des faits de ce genre. […] Cette attitude est, à coup sûr, prépolitique, mais dans des circonstances exceptionnelles ; comme les circonstances de la vie politique concernant les Juifs, elle est destinée à avoir aussi des conséquences politiques, même si c’est, pour ainsi dire, de façon négative. Cette attitude rend impossibles certains types de comportement, ceux-là précisément que vous avez voulu déceler dans mes réflexions. […]

Je commencerai, à partir de ce que je viens d’établir, par ce que vous appelez l’ « amour du peuple juif ». […] Vous avez tout à fait raison : je ne suis animée d’aucun « amour » de ce genre, et cela pour deux raisons : je n’ai jamais dans ma vie ni « aimé » aucun peuple, aucune collectivité — ni le peuple allemand, ni le peuple français, ni le peuple américain, ni la classe ouvrière, ni rien de tout cela. J’aime « uniquement » mes amis et la seule espèce d’amour que je connaisse et en laquelle je croie est l’amour des personnes. En second lieu, cet « amour des juifs » me paraîtrait, comme je suis juive moi-même, plutôt suspect. Je ne peux pas m’aimer moi-même, aimer ce que je sais être une partie, un fragment de ma propre personne. […]

L’opinion publique, surtout quand elle a été soigneusement manipulée, comme c’est le cas ici, est une chose très puissante. Ainsi, je n’ai jamais fait d’Eichmann un « sioniste ». Si l’ironie de la phrase vous a échappé — la phrase était clairement en oratio obliqua : elle rapportait les propres paroles d’Eichmann — je n’y puis vraiment rien. Je peux seulement vous assurer qu’aucun des nombreux lecteurs qui ont lu le livre avant la publication n’a jamais eu là-dessus la moindre hésitation. Ensuite, je n’ai jamais demandé pourquoi les juifs « se sont laissés massacrer ». Au contraire, j’ai accusé Hausner d’avoir posé cette question à tous les témoins les uns après les autres. Aucun peuple, aucun groupe en Europe n’a réagi différemment sous la pression immédiate de la terreur. La question que j’ai soulevée est celle de la collaboration de fonctionnaires juifs à l’époque de la « Solution finale », et cette question est très gênante parce qu’on ne peut pas prétendre que c’étaient des traîtres (il y avait aussi des traîtres, mais là n’est pas la question). En d’autres termes, jusqu’en 1939 et même jusqu’en 1941, tout ce qu’ont fait ou n’ont pas fait les fonctionnaires juifs est compréhensible et excusable. C’est plus tard seulement que la chose devient très problématique. La question a été soulevée pendant le procès et j’avais donc le devoir de la relever. Cela constitue notre part de ce qu’on appelle le « passé non maîtrisé » et, encore que vous ayez peut-être raison d’affirmer qu’il est trop tôt pour émettre un « jugement équilibré » (en fait, j’en doute), je crois vraiment que nous ne surmonterons ce passé que si nous entreprenons de le juger en toute loyauté.

J’ai exposé clairement ma position et pourtant il est évident que vous ne l’avez pas comprise. J’ai dit que toute résistance était impossible, mais il existait au moins la possibilité de ne faire rien. Et pour ne faire rien, il n’était pas nécessaire d’être un saint ;  il suffisait de dire : je ne suis qu’un simple Juif et je ne désire jouer aucun autre rôle. Que ces gens ou certains d’entre eux, comme vous le dites, aient mérité d’être pendus, c’est là une question tout à fait différente. Ce qui doit faire l’objet de la discussion, ce ne sont pas tant les personnes que les arguments par lesquels ils se justifient à leurs propres yeux et à ceux des autres. Ces arguments, nous sommes habilités à les juger. En outre, nous ne devons pas oublier qu’il s’agit ici de situations qui étaient sans doute terribles, et désespérées, mais qui n’étaient pas celles des camps de concentration. Ces décisions ont été prises dans une atmosphère de terreur, mais non pas sous la pression immédiate et sous l’impact de la terreur. Ce sont là d’importantes différences de degré, que quiconque étudie le totalitarisme doit connaitre et dont il doit tenir compte. Il restait à ces gens une certaine liberté limitée de décision et d’action. De même les tueurs SS conservaient, nous le savons aujourd’hui, un choix limité d’alternatives. Ils pouvaient dire : « Je désire être relevé de mes fonctions de tueur » et rien ne leur arrivait. Dès lors qu’en politique il s’agit d’hommes et non de héros ou de saints, c’est cette possibilité de « non-participation » (Kirchheimer) qui est décisive pour notre jugement non à l’égard du système, mais à l’égard des individus, de leurs choix et de leurs arguments. […]

Que la distinction entre victimes et bourreaux fût effacée, par une volonté délibérée et calculée, dans les camps de concentration, c’est là un fait bien connu, et j’ai insisté comme d’autres sur ces aspects des méthodes totalitaires. Mais, je le répète, ce n’est pas là ce que j’entends par une participation des Juifs à la culpabilité, ou par l’écroulement total de toutes les valeurs. Cela faisait partie du système et n’avait rien à voir avec les Juifs.

Que vous puissiez croire que mon livre est « une caricature du sionisme » serait pour moi un mystère si je ne savais que beaucoup de gens, dans les milieux sionistes, sont devenus incapables de s’ouvrir à des opinions ou à des raisonnements qui sortent des sentiers battus et qui ne concordent pas avec leur idéologie. Il y a des exceptions, et un de mes amis sionistes observait en toute innocence que le livre, et en particulier son dernier chapitre (reconnaissance de la compétence du tribunal, justification de l’enlèvement) était très pro-israélien — ce qu’il est en réalité. Ce qui vous déroute, c’est que mes arguments et ma manière d’aborder les questions sont différents de ce à quoi vous êtes habitués ; en d’autres termes, l’ennui, c’est que je suis indépendante. [….]

Je regrette que vous n’ayez pas exposé vos arguments contre l’exécution de la condamnation à mort. Je pense qu’en discutant cette question, nous aurions pu découvrir où se situaient nos différences les plus fondamentales. Vous dites que c’était une « erreur historique » et je trouve très gênant d’invoquer le spectre de l’Histoire dans un tel contexte. À mon avis, l’exécution n’était pas seulement justifiée politiquement et juridiquement (et ce dernier point était en fait le seul qui importât), mais il eût été tout à fait impossible de ne pas exécuter la sentence. Le seul moyen de l’éviter aurait été d’accepter la suggestion de Karl Jaspers et de remettre Eichmann au mains des Nations unies. Personne ne le désirait et ce n’était probablement pas réalisable : il ne restait donc d’autre alternative que de le pendre. La grâce était hors de question, non au plan juridique — la grâce ne relève pas du système juridique — mais parce que la grâce s’applique à la personne plutôt qu’à l’acte ; la grâce ne pardonne pas le meurtre, mais gracie le meurtrier pour autant que sa personne vaut davantage que tout ce qu’il a pu faire. Ce n’était pas vrai d’Eichmann. Et épargner sa vie sans le gracier était juridiquement impossible.

En conclusion, venons-en à la seule question où vous m’ayez comprise et où je suis heureuse que vous ayez touché le point capital. Vous avez tout à fait raison : j’ai changé d’avis et je ne parle plus de « mal radical ». Il y a longtemps que nous nous sommes plus vus, sinon nous aurions peut-être déjà parlé de ce sujet. (Entre parenthèses, je ne vois pas pourquoi vous qualifiez de rengaine ou de slogan mon expression « banalité du mal ». Personne, que je sache, n’a utilisé cette expression avant moi ; mais c’est sans importance.) À l’heure actuelle, mon avis est que le mal n’est jamais « radical », qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il  « défie la pensée », comme je l’ai dit, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa  « banalité ». Seul le bien a de la profondeur et peut être radical. […]

La valeur de cette controverse réside dans son caractère épistolaire, notamment dans le fait qu’elle est commandée par une amitié personnelle. Si donc vous êtes prêt à publier ma réponse en même temps que votre lettre, je n’y vois évidemment aucun obstacle.

http://strangeflowers.wordpress.com/2013/05/08/pearls-hannah-arendt

ARENDT (Hannah), Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2002 ; Image :

http://strangeflowers.wordpress.com/2013/05/08/pearls-hannah-arendt/ )

Disparition de Fanny Colonna, chercheuse algérienne

dimanche 23 novembre 2014 


Comme Pierre Bourdieu elle avait fait de l’Algérie son terrain de recherche. Fanny Colonna nous a quittés lundi 17 novembre 2014. Elle reposera en sa terre natale, à Constantine, où elle a grandi. Nous saluons sa mémoire pour son engagement dans la lutte de libération et les causes démocratiques après l’indépendance, pour son amour du pays – auquel elle consacra la plupart de ses travaux d’anthropologue et de sociologue –, et pour sa contribution d’importance au développement des études de sciences humaines et sociales sur l’Algérie.

Fanny Colonna : Une passion algérienne

La disparition soudaine de Fanny Colonna, décédée mardi 18 novembre 2014 à Paris, nous révèle l’existence d’une tradition et d’une génération de "socialscientists" algérienne que nous avons du mal à connaître et à reconnaître à cause de ses racines, de ses courants et de ses divisions, quelquefois même considérées comme impures.

Fanny Colonna est en effet le produit de cette double histoire coloniale et nationale, de la tradition sociologique algérienne qu’elle a su, mieux que beaucoup d’autres, conserver et dépasser. Née dans un village de l’intérieur de l’Algérie en 1934, d’une lignée d’émigrants de la colonisation, à la fin du XIXe siècle, venus du sud de la France, elle a su et pu opérer des choix professionnels et militants qui allaient à l’encontre de sa prime éducation sociale, politique et familiale. Ses choix étaient moins risqués que ceux des jeunes Algériens de sa génération mais, à coup sûr, pas moins douloureux du point de vue affectif.

La guerre d’Algérie ne l’avait pas désorientée mais bien altérée, notamment à cause de la disparition de son père dans des conditions tragiques. C’est aussi durant la guerre d’indépendance qu’elle s’est mariée, qu’elle a eu ses premiers enfants et qu’elle a commencé ses études universitaires à la faculté centrale d’Alger. En 1962, à la différence de la masse des Européens qui ont déserté l’Algérie, Fanny et son mari, Pierre Colonna, font le choix de rester et optent pour la nationalité algérienne.

Cette position et ces nouvelles conditions politiques et citoyennes expliquent une part importante de ses choix épistémologiques dans le champ scientifique français et algérien, qu’elle a su tenir des deux mains, sa vie durant.

En 1967, elle soutient, pour son diplôme d’études approfondies (DEA) de sociologie, un mémoire consacré à Mouloud Feraoun sous la direction de Mouloud Mammeri. Quelques mois après, elle devient assistante au département de sociologie à l’université d’Alger et effectue, sous la direction de Pierre Bourdieu, un doctorat de troisième cycle sur Les Instituteurs algériens (1883-1939) soutenu à Paris en 1975.

Comment parvenir à arracher les intellectuels aux tentations du pouvoir politique et à l’hétéronomie sans pour autant les pousser, les enfermer et les isoler dans leur tour d’ivoire, comment continuer et concilier l’autonomie scientifique et l’engagement politique et ainsi travailler à faire triompher les valeurs humaines de la justice et de la dignité » Pierre Bourdieu, les Règles de l’Art, Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.

Quand Mouloud Mammeri est désigné directeur du Crape (actuel CNRPAH) en 1969, il fait appel à son ancienne étudiante et collègue de l’université d’Alger comme à de nombreux autres jeunes diplômés algériens pour constituer un corps de chercheurs algériens au centre.

C’est durant ces décennies 1970-80 que Fanny Colonna fait ses premières enquêtes collectives à Timimoun et dans les Aurès et qu’elle connaîtra intensément le milieu culturel, artistique et intellectuel algérois. C’est également durant ces années, où la sociologie algérienne était flamboyante et déclinante en même temps, que Fanny Colonna a construit l’essentiel de son style, de ses orientations théoriques et sa personnalité scientifique.

Elle a été la seule à avoir conservé et su dépasser l’héritage scientifique colonial qui divisait toutes les communautés scientifiques d’Algérie et d’ailleurs. Son goût et sa tentation constante d’explorer des modèles théoriques et des approches méthodologiques variés la distinguent jusqu’à la marginalité. Son livre, Les Versets de l’invincibilité (édité en France en 1994, récemment réédité en Algérie sous un autre titre) est, selon ses propres mots, « une surdité générale ».

En effet, il n’a suscité aucun écho, aucune vocation, aucune recension mise à part celles de quelques collègues bien intentionnés. Ce livre est en effet le reflet de la théorisation« solitaire » de Fanny Colonna où l’on trouve, face à face et côte à côte, des théories, des sources et des matériaux d’inspirations et de statuts composites. Ce livre arrive, en effet, trop tôt et trop tard en même temps : pas seulement parce qu’en 1994, l’islam rural et local n’est pas le problème épineux de l’Algérie, alors confrontée au terrorisme islamiste, mais aussi parce qu’il creuse une approche théorique innovante qui ne suscite pas d’intérêt dans le milieu algérien des sciences sociales, dominé par une vulgate marxienne tenace et un tabou politique encore vivace sur tout ce qui concerne l’islam.

Avec de nombreux autres intellectuels algériens, Fanny Colonna fut à l’initiative d’un Comité international de soutien aux intellectuels algériens (Cisia), qui a assuré l’écho et l’accompagnement des Algériens contraints à l’exil à partir de 1993.

Depuis, elle vivait en France avec une carte de résidence qu’elle renouvelait tous les dix ans comme de nombreux autres émigré(e)s algériens de sa génération. L’enquête sur le retour des diplômés dans le tissu local en Egypte, qui avait pris deux années de terrain aux quatre coins du pays, était, pour Fanny Colonna, une sorte de retour et de reprise Sud-Sud de son travail sur l’Algérie et les Aurès en particulier. Une façon de revisiter le retour au local des jeunes lettrés algériens de l’école française ou des médersas réformistes dans le monde rural de l’Algérie du milieu du XXe siècle.

Pour la restitution et l’exposition des enquêtes de terrain du livre Les Provinces égyptiennes, elle s’était inspirée du best-seller de Pierre Bourdieu, La Misère du monde, paru en 1993 aux éditions du Seuil.

Pour revenir à ses deux « maîtres » (Pierre Bourdieu et Mouloud Mammeri), on peut dire que Fanny Colonna n’a jamais totalement adhéré à la théorie de la domination et du déracinement de Pierre Bourdieu, bien qu’elle admirait sa méthode et son exigence scientifique. Tout comme elle n’a jamais totalement adhéré à l’idée d’oralité savante et ascripturaire des sociétés rurales et berbères que défendait Mouloud Mammeri, tout en appréciant son intuition scientifique, son talent pédagogique et sa sensibilité littéraire. En effet, ces deux modèles ne répondent pas et ne l’aident pas à penser et à formuler sa propre quête sociologique de terre et d’ancêtres.

Davantage, ces deux théories ainsi que la tradition sociologique durkheimienne toute entière n’arrivent pas, selon elle, à penser et à constituer l’islam comme objet sociologique.

Fanny Colonna a été pour nous une directrice de recherche exigeante et bienveillante.

Son œuvre pluridisciplinaire qui mêle littérature, sources orales, archives, enquêtes sociologiques est marquée par un usage et une connaissance passionnée et/mais contrôlée du XIXe siècle, cette « île chronologique », pour reprendre un de ses termes, restera incontournable pour qui veut penser les conflits et les fragilités identitaires du pourtour méditerranéen.

Par : Kamal Chachoua, Mohand Akli Hadibi, Azzedine Kinzi et Loïc Le Pape

Ci-joint un lien à une page d’El Watan, où des ami(e)s de Fanny Colonna lui rendent hommage.

Transmis par la_peniche

Une grande conscience de l'humanité vient de disparaitre

Publié le 14 Juillet 2014

Une grande conscience de l'humanité vient de disparaitre

L'écrivain sud-africain Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature 1991 et engagée dans la lutte contre l'apartheid, est morte dimanche 13 juillet à l'âge de 90 ans.

Une de ces femmes qui défient l'ordre établi.

Engagée dans la lutte antiapartheid, membre de l'ANC, elle avait 90 ans.Sesenfants ont rappelé que «Ses plus grandes fiertés n'était pas seulement d'avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1991, mais aussi d'avoir témoigné (à un procès) en 1986, contribuant à sauver la vie de 22 membres de l'ANC, tous accusés de trahison».

Son oeuvre a longtemps été interdite par le régime d'apartheid .

Elle vit une enfance conformiste dans le milieu petit-bourgeois de Springs, cité minière de la banlieue de Johannesburg. À neuf ans, elle rédige sa première nouvelle, genre que toujours elle privilégiera, inspirée par la fouille policière de la chambre de sa domestique noire.Entrée de plein pied dans l'écriture à l'âge de 15 ans, c'est pour le besoin d'enraciner ses personnages dans leur contexte qu'elle s'intéresse à l'ordre social sud-africain et découvre la ségrégation raciale sous la «South-African way of life». Derrière l'intrigue d'un roman, toujours les caractères des personnages, leur inscription dans le tissu social.Un style simple, limpide qualifié de "sobre et sans concession" à l'image de ses engagements,

Dès la sortie de l'adolecence, elle a choisi sont camps et ne l'a jamais quitté même si ses avis et critiques pour les siens étaient tout autant affutés. Compagnon de route, d'engagement, de partage avec Mandela et l'ANC, elle était des leur. Une plume, une femme de son temps un moment de la conscience de l'Afrique du Sud qui a sorti son pays de la barbarie raciste pour le hisser vers l'humanité.

Rédigé par Canaille Lerouge

Dimanche 22 juin 2014

« La télévision fait partie de l’appareil d’Etat ». Ken Loach

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KEN LOACH

20 juin 2014

« Aujourd’hui, faire de la télé c’est comme fabriquer n’importe quel produit. C’est le management, prétendant interpréter le marché, qui décide. Tout doit satisfaire le marché et c’est l’économie qui façonne le produit. » Investig'Action a le plaisir de présenter à ses lecteurs un extrait du livre d'entretiens avec Ken Loach, concocté par Frank Barat et publié par Indigène Éditions. Dans cet extrait percutant, Ken Loach a le mérite de souligner la croissante perte de pouvoir des travailleurs des médias face à la pression des puissants, se répercutant sur la qualité des informations accessibles à tous.

J’ai eu la chance de travailler à la BBC dans les années 60. La télévision était alors un jeune média est l’état d’esprit de l’époque permettait, dans une certaine limite, d’ouvrir la culture et l’antenne aux classes populaires. Avec le temps, ça a été de plus en plus contrôlé. Plus les années ont passé, plus le format de ce qui marchait, en terme d’audience, a été développé et s’est rigidifié. Tout s’est bureaucratisé, hiérarchisé et, comme dans toute industrie, la pression sur la production s’est énormément intensifiée.

La tendance est à la réduction des équipes et à la multiplication des « managers » qui, pour justifier leurs positions, doivent intervenir dans tous les domaines, du scénario au casting. Dans les années soixante, ils ne vous disaient pas quel acteur vous deviez engager. Aujourd’hui, l’équipe de comédiens doit être approuvée par les représentants des maisons de production, par ceux de la BBC ou de ITV, par le responsable du département, par le responsable de la chaine,… toutes ces personnes que vous n’avez jamais rencontrées doivent donner leur accord. Du coup, le réalisateur, à qui l’on impose des comédiens, qui ne peut plus travailler sur le scénario sans supervision, n’a que très peu de pouvoir. Alors, bien sûr, il ne peut pas être original. Cette pression et cette dépossession annihilent l’originalité.

C’est cela que les syndicats doivent dénoncer et combattre avec force. Autrement, c’est presque impossible pour les réalisateurs. L’utilisation qui est faite de la télévision n’est pas acceptable. Ce médium a un potentiel énorme mais ce qu’on voit sur les écrans est si limité. Les mêmes célébrités, les mêmes films diffusés en boucle, la même vision politique restreinte, les émissions de cuisine, de décoration de maisons, les radio-crochets, ... c’est tellement ennuyeux !

Aujourd’hui, faire de la télé c’est comme fabriquer n’importe quel produit. C’est le management, prétendant interpréter le marché, qui décide. Tout doit satisfaire le marché et c’est l’économie qui façonne le produit.

Il est difficile de résister individuellement.

En Europe, nous avons la chance d’avoir encore une niche qui nous permet, si nous sommes raisonnables, de faire les films que nous voulons. Cela dit, le montant dont nous pouvons disposer est limité. L’audience génère un revenu qui va définir combien vous pouvez dépenser sur un film. On dépend donc du public, il faut être rentable.

Parvenir à changer cela s’inscrit dans la perspective d’un changement politique beaucoup plus vaste. Les grands groupes de télévision font partie de l’appareil étatique, c’est un fait. Ils sont administrés par des personnes nommées par l’État selon un système hiérarchique très vertical. C’est le gouvernement qui octroie les concessions aux sociétés commerciales et nomme les dirigeants de la BBC, qui est, avec la presse de droite, le principal fournisseur d’idéologie et d’information de notre époque. L’influence de la télévision sur la population est énorme. C’est une institution étatique dont la mission première est de relayer l’idéologie du pouvoir en place. Ces nominations sont donc cruciales car il serait désastreux pour l’État que cet outil tombe entre ce qu'il considère comme de mauvaises mains. C’est encore plus vrai pour la presse. Il faudrait qu’elle soit gérée par des coopératives et qu’aucune société ne puisse posséder plus d’un journal. Ce sont des revendications révolutionnaires que l’État, tel qu’il est organisé en ce moment, n’acceptera jamais.

Page facebook du livre :  https://www.facebook.com/defierreci...

Lien pour acheter le livre en ligne :  http://www.lalibrairie.com/tous-les...

Publié chez Indigene Editions : http://www.indigene-editions.fr/ceu...

SOURCE

Introduction critique au Marxisme analytique

Introduction critique au marxisme analytique

Les œuvres de Karl Marx n’auront jamais cessé de faire le débat. Parmi tous les courants d’interprétation, il en est un peu connu en France, le marxisme analytique. Ce mouvement a pris naissance en 1978 avec la publication du livre de Gérald A.Cohen, Karl Marx’s theory of history : a Defence, qui a paradoxalement associé la philosophie analytique, de tendance positiviste, au corpus de Karl Marx. Cette parution a été suivie de plusieurs rencontres annuelles, d’où sera issu le "Groupe de septembre", élément central de ce courant de pensée. A quelle lecture procède le marxisme analytique ? Que devient le marxisme sans la méthode dialectique ? Le marxisme est-il soluble dans la philosophie analytique ? Fabien Tarrit apporte des éléments de réponse dans son dernier ouvrage, Le marxisme analytique, dans lequel il présente de façon critique ce courant de pensée anglo-saxon. L’auteur précise : "Ce livre vise à prendre le marxisme analytique au sérieux, avec pour objectif d’en tracer le contour, d’en dégager les fondements, de le situer par rapport à son objectif de reconstruire, recycler, reconsidérer, reconceptualiser, rajeunir, restreindre, réinterpréter, révolutionner, repenser, interpréter le marxisme".

Fabien Tarrit souligne, dès le premier chapitre, le déplacement majeur que le marxisme analytique impose aux idées de Karl Marx, à savoir le rejet de la méthode dialectique, qualifiée de foutaise tout en la critiquant pour son manque de clarté. Robert Brenner, Eric Wright, John Elster, John Roemer, tenants de la logique formelle, entendent en fait détacher le marxisme de sa base hégélienne qui l’aurait empêché d’être utile à l’émancipation sociale. En contestant toute unité méthodologique dans les œuvres de Karl Marx, les marxistes analytiques essayent d’autres méthodes venant des sciences sociales dominantes pour interpréter la pensée marxienne.

L’auteur reproche aux marxistes analytiques d’avoir séparé le marxisme de sa spécificité dialectique en utilisant des instruments épistémologiques contraires à l’inspiration de l’œuvre de Karl Marx. Le marxisme analytique est ainsi critiqué pour son exclusivité cognitive qui néglige l’importance des luttes sociales, réduisant le marxisme à une science sociale neutre. Dans cette perspective, le marxisme serait amputé de ses principaux piliers et Fabien Tarrit ne passe pas par quatre chemins pour affirmer l’échec de cette approche de la pensée marxienne, la ramenant à une "lecture étroite de l’édifice théorique marxien".

Le livre de Fabien Tarrit est la première étude en français publiée sur le marxisme analytique, qui manifeste une rencontre entre le marxisme et le monde anglosaxon, traditionnellement réfractaire aux idées de Karl Marx. Contre la thèse de la disparition du marxisme, les marxistes analytiques cherchent à renouveler à leur façon le "spectre de Marx" avec des propositions théoriques divergentes mais qui se rencontrent sur leur éloignement progressif de l’œuvre de Karl Marx. Cependant, leur prétendue ambition de "clarté conceptuelle" les aurait conduits, selon Fabien Tarrit, à négliger ce qui fait la puissance propre de la pensée de Karl Marx, la puissance contestatrice : Ce en quoi ce courant de pensée serait, selon lui, plus marxisant que marxiste.

Jean-Jacques Cadet.
Doctorant en philosophie

Le marxisme analytique, de Fabien Tarrit, 
éditions Syllepse, 2014, 
142 pages, 10 euros.
ISBN : 978-2-84950-409-3

Chez l’éditeur : http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_60_iprod_598-le-marxisme-analytique.html

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Une livraison de la revue Europe sur Vladimir Pozner
Par Christian Langeois

« Vladimir Pozner est un auteur qui semble déborder la plupart des cadres établis », nous avertit Jean-Baptiste Para, dès le premier texte du numéro de la revue Europe, de janvier-février 2014. Car cette livraison de la revue est consacrée ?, dédiée ?, comment qualifier ces dossiers d’écrivains, poètes, philosophes, ce mois-ci à Vladimir Pozner, qui viennent ou reviennent à un rythme soutenu, (8 par an depuis 1923, sauf pendant la guerre) perturber notre tranquillité parfois un peu béate. De lointaines lectures, aux éditions Messidor de notre jeunesse, nous avaient laissés entrevoir « ce monde-là, insolite, merveilleux, fou, délirant ou désespéré » des romans de Vladimir Pozner. Entrevoir, car si peu conformes, à la vision, globalement positive ou non, mais trop souvent en noir-noir et blanc-blanc que nous avions du monde.

Au commencement, il y a un petit garçon, né dans le sixième arrondissement de Paris, d’une famille de Russes émigrés de ces premières émigrations anti tsaristes. Sa famille retourne en Russie en 1913. Puis une vie, de celles dont dit qu’elles ressemblent à des romans, de ces romans qui s’inspirent de la vie. Son œuvre, comme sa vie va s’ancrer dans la réalité, « enfoncée à pleine chair dans la vie, son œuvre romanesque parait suivre les détours de l’histoire comme ceux de sa vie avec une rigoureuse émotion : Pozner dit ce qu’il voit, ce qu’il sent, il témoigne et il chante » [1]. Du Paris de son enfance, à la Russie de la guerre civile, de la France du Front Populaire à celle de la débâcle de 1940, de la solidarité avec l’Espagne républicaine au soutien apporté aux antifascistes allemands, des années d’exil aux Etats-Unis, aux débuts de la chasse aux sorcières à Hollywood, du retour au pays natal en temps de guerre froide et de guerre d’Algérie au Printemps de Prague, Vladimir a bourlingué dans le siècle. Il en sera plastiqué par l’OAS, son visage en restera meurtri, au sens propre.

« J’évite d’interpréter, de prêcher et d’instruire, faisant confiance au lecteur pour comprendre, grâce à mon témoignage et à son expérience, le monde où nous vivons, lui et moi, en commun » écrivait-il. Il nous « emporte au galop de toutes les passions », sans hausser le ton. « Cela fait drôlement du bien au siècle de Houellebecq » comme disait Chris Marker.

Hasard ou non, le même numéro d’Europe, présente un dossier « Danielle Sallenave ». Cette fois, nul besoin de faire appel à des souvenirs des années 70, encore moins au rythme des publications des Editions sociales dans leurs diverses appellations. Je n’ai raté que rarement dès leur sortie les romans, essais de Danielle Sallenave. Et sa chronique hebdomadaire à France Culture entretient un lien d’amitié à sens unique. N’a-t-elle pas évoqué un matin d’automne, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, mouvement social et ces personnes auxquelles nous sommes attachés au point d’y consacrer des années de notre vie. Soyons juste, il n’en faut pas davantage pour devenir fan.

De son enfance, sa jeunesse, elle garde « un sentiment d’insécurité, ou plutôt le sentiment que les apparences peuvent être trompeuses ». Les différents articles de la revue, nous conduisent à constater, que ces lectures étalées sur une trentaine d’années forment une œuvre. Une œuvre où comme l’écrit Bruno Thibault, se déroule un monde «  plus vrai que le monde creux, vain, sans mémoire, futile et fatigant, dont sont tissés nos jours », « un monde où règne la réflexion, le retour sur l’expérience et sur l’action », autrement dit correspondant à une démarche « éthique », mais non moralisatrice.

Danielle Sallenave s’interroge sur « la vie juste », c’est-à-dire la vie où l’homme n’est pas séparé de lui-même « ni séparés des autres, ni séparés des morts ». Je comprends mieux son attachement au Maitron.

Europe Revue littéraire mensuelle. Janvier-février 2014

Notes :

[1] Pierre-Jean Rémy, préface au volume des Œuvres de Vladimir Pozner (Livre Club Diderot, 1977).

Einstein, le sioniste doux : Einstein dans la tragédie du XXe siècle – Antisémitisme, Shoah, sionisme par Simon Veille

28 Février 2014

einstein
[vendredi 28 février 2014 - 09:00]

Einstein dans la tragédie du XXe siècle – Antisémitisme, Shoah, sionisme

Simon Veille Éditeur : Imago 300 pages / 22,80 € 

Résumé : L’engagement dans la réinvention de la communauté juive du physicien qui a décliné la présidence du nouvel Etat d’Israël.

Albert Einstein n’est pas seulement le scientifique le plus célèbre du siècle passé. Il fut également, autant par tempérament que par la force des choses, un homme d’engagements et un visionnaire.

C’est tout le mérite du livre de Simon Veille que de rappeler aux mémoires trop oublieuses que le parcours d’Albert Einstein, génial physicien, fut aussi celui d’un sioniste ambigu, à la fois viscéralement attaché au judaïsme et à sa préservation et intransigeant devant l’évolution morale et politique du projet de l’Etat hébreu.

À travers un récit à la fois vivant et alerte qui ne sacrifie en rien la rigueur de l’exploitation scientifique des données à sa disposition et qui n’est pas sans évoquer le rythme propre aux auteurs anglo-saxons, M. Veille parcourt une documentation précise qu’il a pu accumuler aux meilleures sources, celles de l’Université hébraïque de Jérusalem en particulier.

Ce matériau pour partie inédit renouvelle de manière indéniable l’historiographie française sur Einstein, trop souvent prisonnière de l’histoire scientifique pure ou d’une approche grand public à vocation sensationnaliste qui réduit le grand Albert au rôle d’une sorte de Marilyn Monroe de la physique théorique.

M. Veille n’est ni Françoise Balibar , ni François De Closets . Au contraire des grandes biographies récentes ou passées, son travail n’entre ni dans les pièges de l’austérité, ni dans ceux de la starisation. Il ouvre indéniablement de nouvelles voies et de nouvelles pistes qui mériteront d’être creusées ultérieurement.

Le biographe a en effet su franchir le voile de la forclusion du nom juif Einstein, silence partiel qui semblait vouloir préserver l’idée d’un génie universel et intemporel devenu icône déliée de toute inscription dans un environnement historique et culturel concret. La question israélienne étant au centre de maintes polémiques, on a souvent voulu en écarter Einstein, ou au contraire se servir de lui comme étendard.

C’est oublier que cet engagement ne fut ni secondaire dans sa vie, ni monolithique dans son orientation, et l’étude précise et scrupuleuse qui nous est livrée ici montre qu’Einstein ferait en effet beaucoup de mécontents parmi les tenants de toutes les orthodoxies et de tous les conformismes.

À la lecture de cet ouvrage, on ne peut ainsi s’empêcher, par moments, de se projeter dans un monde parallèle où Einstein aurait accepté la présidence qui lui était proposée à cette époque, épisode très connu et très sous-estimé, et se demander de quelle manière sa présence aurait changé le récit de la fondation de l’Etat juif. Sans nul doute, la figure d’ Einstein à elle seule aurait pu renforcer encore la légitimité du vote de l’ ONU en symbolisant en un seul homme le juif moderne et le juif éternel, celui qui depuis les lumières contribue à la construction et à l’achèvement du monde par la connaissance et l’étude profane et celui dont l’imagination métaphysique contribue à ancrer le juif historique dans sa vocation traditionnelle d’inventeur de nouvelles formes de sacré.

Aussi séduisante que soit l’uchronie, elle n’éclipse pas le propos du livre ancré dans une réalité juive américaine et mondiale en pleine mutation dont Einstein traversa les remous. La shoah et la création de l’Etat d’Israël ont considérablement bouleversé les schèmes mentaux d’une communauté juive qui a été dans l’obligation de se réinventer autour de nouveaux débats et de nouveaux clivages.

On rencontrera ainsi la figure très éclairante du rabbin new-yorkais Wise qui entretint avec Einstein une longue correspondance et fut un ardent réformateur du judaïsme représentant une branche ultra-libérale dont une synagogue new-yorkaise porte le nom.

La figure d’Einstein est également très révélatrice des déchirements identitaires des juifs diasporiques conscients des difficultés de l’Etat d’Israël, de l’indignité des conflits au Proche-Orient et de l’impérieuse nécessité de donner au peuple juif un sanctuaire de repli.

Einstein fut donc aussi cet homme qui symbolise mieux qu’un autre cette caractéristique de la géopolitique du peuple juif dans le monde contemporain, celle du "double sanctuaire", la diaspora représentant le "backyard" d’Israël de même qu’Israël représente le sanctuaire des juifs persécutés en diaspora.

Un des grands apports de ce livre est ainsi de nous restituer l’unité d’un Einstein dont le socle fut cette aptitude à penser contre les évidences acceptées par tous et contre le mimétisme social et tous les conformismes de pensée.

Einstein sut aussi se montrer intraitable devant les errements de la politique israélienne et rappeler, comme de nombreux intellectuels avec lui dont Martin Buber et Gerschom Scholem, que la survie d’Israël repose également dans son aptitude à traiter équitablement la question arabe en son sein et à l’extérieur.

Le livre de M. Veille représente ainsi une étape importante de la prise de conscience de la nécessité de dresser une histoire globale de l’intelligentsia juive au XXe siècle, d’établir des rapports, des filiations, des positionnements. On conseillera donc à l’auteur de se lancer dans ce grand projet dont il prouve par cet ouvrage qu’il a toutes les aptitudes à le réaliser.

Frédéric MÉNAGER-ARANYI

Aragon, Lecoeur : un compagnonnage qui pose problème

Par Lucien Wasselin

Aragon est sur le plateau de Lorette (près de Lens), le 3 juillet 1949, où se trouve la nécropole des victimes militaires de la première guerre mondiale pour la Journée de fraternité entre les peuples dans le cadre des Caravanes de la paix. C’est le début d’un "compagnonnage" avec Auguste Lecœur dont les adversaires d’Aragon se sont emparés pour le dénigrer, voire le déconsidérer. Mais que sait-on au juste de la genèse de cette journée ? Que sait-on encore de son contexte politique ? Que sait-on précisément des thèses défendues par Auguste Lecœur et de la façon dont Aragon les reçoit au fil des mois ? Autant de questions, autant de raisons de revenir sur cet "évènement"…

Les acteurs : organisations et personnalités

Marie-Thérèse Eychart, qui a pris en charge l’édition de Mes Caravanes et autres poèmes dans le volume I des Œuvres poétiques complètes d’Aragon dans la Bibliothèque de la Pléiade donne l’Union Nationale des Intellectuels (U.N.I.) pour l’un des organisateurs de cette journée [1].

L’U.N.I. est née de la fédération en 1945 des différentes organisations catégorielles d’intellectuels (écrivains, médecins, musiciens, etc.) créées pendant l’Occupation. Aragon siégera à son Comité directeur tandis qu’André Stil en sera le responsable pour le Nord. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il invitera Aragon en 1946 à venir dans le Nord et que celui-ci lui répondit par ces mots : "J’ai fait la guerre en mai 1940 en Belgique et dans les Flandres et pour écrire le roman que j’ai entrepris [Les Communistes, mai-juin 1940], j’ai besoin d’y retourner. C’est vous dire que je suis prêt à accepter votre invitation…" Aragon, une fois la date fixée (18 et 19 mars 1946), viendra et descendra au n°7 de Dourges-Dahomey [2]. André Stil est né dans une famille ouvrière, dans le nord du bassin minier entre l’Escaut et la frontière belge ; son premier livre publié (en 1949) fut Le mot « mineur » camarades. Il fut aussi remarqué par Aragon dès 1945 qui fera publier ses premiers textes dans quelques revues et qui l’appellera à Paris en 1949 où il deviendra rédacteur en chef de Ce Soir.

Mais où et quand fut décidée cette organisation de caravanes de la paix ? Le Conseil Mondial de la Paix est né fin août 1948 lors du Congrès Mondial des Intellectuels pour la Paix qui s’est tenu à Wroclaw en Pologne, naissance dictée par la crainte d’une guerre atomique et par le développement de la Guerre Froide. Une deuxième réunion se déroule à Paris et à Prague du 20 au 25 avril 1949. Très précisément, en ce qui concerne Paris, le Congrès Mondial des Partisans de la Paix a lieu salle Pleyel du 20 au 23 avril 1949. Marie-Thérèse Eychart souligne : "La page du CNÉ des Lettres françaises de 1949 popularise systématiquement les diverses manifestations et fait jouer les arguments d’autorité en publiant dans ses colonnes les appels de nombre d’intellectuels à y participer" [3]. Aragon, en tant que secrétaire de l’U.N.I. s’engage dans l’organisation des caravanes de la paix lancées par le Mouvement de la Paix, déclinaison française du Conseil Mondial de la Paix…

Reste à voir comment les choses se mettent en place dans le Nord/Pas-de-Calais. Dans une lettre de la fin août 2005, Jacques Gaucheron, après avoir parlé des articles d’Aragon publiés dans La Tribune des Mineurs et de la publication de son poème Courrières dans le même journal, me dit : "Et j’ai fréquenté le syndicat [des mineurs], à Arras, comme organisateur des Caravanes de la Paix". Dans le n° 239 de La Tribune des Mineurs daté du 2 juillet 1949, on peut lire un article de Léon Delfosse intitulé Pourquoi nous irons à Lorette. Après avoir évoqué la guerre de 1914-1918, la guerre du Rif, la guerre d’Espagne, les luttes des mineurs, la seconde guerre mondiale, la guerre coloniale d’Indochine, la répression de la grève de 1948… Delfosse invoque Auguste Lecœur et le combat pour la paix qui passe par l’union : "Lecœur parle : oui, camarades, nous débarrasser de notre sectarisme, travailler à l’union sont nos tâches essentielles. […] Le problème essentiel, c’est la défense de la Paix. Lecœur avait raison…" Le titre même de l’article de Léon Delfosse semble indiquer que l’attitude de la Fédération régionale CGT des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais est une réponse à une demande…

Que représente Auguste Lecœur en 1949 ? Lecœur non seulement est né dans une famille de mineurs, mais appartient à une lignée de mineurs, même s’il ne travailla à la mine que brièvement. Il combat dans les Brigades Internationales en Espagne de février à octobre 1937 et il sera l’un des 61 survivants de son bataillon qui comptait 380 combattants. En septembre 1939, il est secrétaire de la Fédération communiste du Pas-de-Calais. Lors de la mobilisation, il est arrêté, emprisonné et il s’évade. Il reprend ses activités politiques et sera l’un des animateurs de la grande grève des mineurs de mai-juin 1941. À partir de la mi-42, il a des responsabilités nationales dans l’appareil clandestin du Parti communiste et c’est le début de son ascension politique. Il sera maire de Lens de 1945 à 1947, député du Pas-de-Calais dans l’Assemblée constituante et sous-secrétaire d’État à la production charbonnière à partir de janvier 1946. Il se fait élire président de la Fédération régionale des mineurs du Nord/Pas-de-Calais. Il animera la grève des mineurs de 1948.

Voilà l’homme que va trouver Aragon en juillet 1949 alors que lui-même est poursuivi pour "propagation de fausses nouvelles" (il ne sera condamné que le 14 septembre 1949 à la privation de ses droits civiques et à la radiation des listes électorales pour délit de presse).

On peut donc poser l’hypothèse suivante : c’est l’U.N.I. par l’intermédiaire de son échelon régional (André Stil en l’occurrence) qui a contacté la Fédération régionale CGT des mineurs du Nord/Pas-de-Calais. D’où cette négociation entre Jacques Gaucheron et le "syndicat". Mais quels sont les termes de la demande ? Faute de pouvoir accéder directement aux archives du syndicat, on ne peut répondre à cette question, on ne peut qu’échafauder cette hypothèse, vraisemblable. En effet ces archives sont inexploitables pour l’instant : elles ne sont toujours pas classées ni numérisées… Elles ont souffert au fil des années de mauvaises conditions de conservation et elles ont été victimes des aléas de la vie quotidienne (cartons jetés à la décharge lors de travaux de rénovation de l’édifice) mais aussi de l’histoire syndicale (ainsi en 1998, de graves dissensions au sein du syndicat furent à l’origine de la disparition de certains documents dont on ignore la localisation actuelle). Par ailleurs, le bâtiment qui les abrite a été donné pour l’euro symbolique en décembre 2004 à la Communauté d’agglomération de Lens-Liévin et demeure, à l’heure où ces lignes sont écrites, en attente de travaux de réhabilitation…

Le contexte de l’époque

Au milieu des années 40 (vraisemblablement en 1943 pour la première campagne de rédaction puisqu’une note est datée de l’été 1945) Aragon écrivit un texte qui resta longtemps inédit, Pour expliquer ce que j’étais [4]. On y trouve ce passage éclairant "Si nous n’avions pas d’idéologie cohérente, il n’y avait personne en France pour nous en proposer une. Ce n’était pas le bergsonisme qui pouvait nous satisfaire. Nous parlions sans le savoir le langage de l’ennemi. La première fois que quelqu’un me le dit avec netteté, c’était un communiste " [5]. Aragon parle là des années 1925-27, et plus précisément de son adhésion au parti communiste en janvier 1927. C’est le début d’une séquence historique qui permet de comprendre ce qu’est Aragon en juillet 1949. Il n’est pas question de passer en revue et dans le détail cette vingtaine d’années mais de mettre en lumière quelques faits majeurs appartenant aux quelques années qui ont précédé cette journée de Lorette. Aragon s’est battu avec courage en mai-juin 1940, il s’est conduit tout aussi courageusement, au péril de sa vie, après l’armistice signé par Pétain. Il est de ceux qui ont œuvré sans compter pour unifier la Résistance, il est de ceux qui ont cru à la Libération qu’une nouvelle ère s’ouvrait où le Programme du Conseil National de la Résistance (C.N.R.) allait transformer la société : rappelons que la majorité des propositions du C.N.R. fut appliquée entre la Libération et le début de 1946 : il est vrai que ce programme avait été adopté par tout l’éventail politique représenté dans la Résistance.

Mais en 1946, les éléments constitutifs de la Guerre froide se mettent en place et la Grèce est le premier pays d’Europe à en souffrir avec l’intervention nord-américaine visant à écraser la Résistance communiste dont n’était pas venue à bout l’intervention britannique de 1944. Le 4 mai 1947, les ministres communistes sont exclus du gouvernement par le Président du conseil, le socialiste Ramadier. Dès la fin avril, des grèves éclatent pour l’augmentation des salaires mais ceux-ci restent bloqués. Les grèves continuent et le gouvernement socialiste envisage de limiter le droit de grève. De Gaulle qui a créé le RPF attend son heure et se fait le champion de la Guerre froide ; c’en est fini de l’unité de la Résistance, des partis politiques qui avaient adopté le programme du C.N.R. Le coup est rude pour Aragon qui voit dans les événements qui se succèdent depuis 1945 une répétition de l’histoire d’avant-guerre.

L’année 1948 est cruciale : des grèves éclatent en octobre "contre la politique de misère et les décrets Lacoste" qui portaient atteinte au statut du mineur et abrogeaient de fait le salaire garanti. Le gouvernement Queuille décide d’occuper les cokeries et de réquisitionner les personnels dépendant des Houillères. Le 9 octobre 1948, le Président du conseil estime que ces grèves ont un caractère insurrectionnel et le 10, Jules Moch, ministre socialiste de l’Intérieur, déclare que ces grèves ont été déclenchées par le Kominform afin de saboter le plan Marshall. Il met en place une répression très dure : 30 000 hommes de la classe 47 sont rappelés et les CRS sont autorisés à tirer sur les grévistes et les manifestants après sommations. Jules Moch engage des poursuites judiciaires contre Aragon (alors directeur de Ce Soir) au prétexte que ce journal avait décrit la répression à Montceau-les-Mines en ces termes : "… les RPF en armes patrouillent aux côtés de Sénégalais". Las, il s’agissait de Marocains et non de Sénégalais : Aragon est donc inculpé de "propagations de fausses nouvelles". Cette répression le scandalisa à tel point qu’il écrivit deux poèmes : l’un en novembre 1948, intitulé L’Eclatante victoire des CRS, fut repris en 1954 dans Mes Caravanes et Autres poèmes, l’autre daté"Ivry, 15 novembre 1948" ne fut pas repris dans ce recueil et il faudra attendre 1989-1990 pour qu’il réapparaisse dans la seconde édition de L’Œuvre poétique au Livre-Club Diderot…

À l’extérieur, les guerres coloniales débutent : dès la fin de 1946 en Indochine française et en 1947 à Madagascar. L’insurrection malgache donne lieu à une terrible répression menée par l’armée française dont la population fit les frais ; le nombre des victimes est toujours sujet à caution : de 10 000 à 100 ou 200 0000 selon les sources… Par ailleurs, la Guerre froide se caractérise par une course aux armements nucléaires et l’équilibre de la terreur alors que l’OTAN est officiellement créée le 4 avril 1949. La destruction d’une partie de la planète par la bombe atomique n’est plus exclue. Qu’on se souvienne du roman d’Elsa Triolet,Le Cheval roux, qui (bien que publié en 1953) décrit parfaitement la menace atomique de l’époque…

C’est dans ce contexte que se déroule en avril 1949, salle Pleyel à Paris, le Congrès mondial des partisans de la paix (dont Aragon assure la vice-présidence). Y est décidée l’organisation des caravanes de la paix pour répondre à la crainte d’une guerre nucléaire… Dès le début juin, Aragon va se trouver sur le terrain pour défendre la paix. Dans ces conditions, tout était réuni pour que Lecœur et Aragon se rencontrent… D’autant plus, pour remonter un peu plus loin dans le temps, qu’Aragon devait se sentir solidaire de Lecœur qui avait combattu auprès des Républicains espagnols en 1937 alors que lui-même et Elsa étaient partis début octobre 1936, en compagnie des écrivains allemands Gustav Regler et Alfred Kantorowicz, apporter à ces Républicains espagnols les dons de l’Association Internationale des Écrivains. Il ne reviendra que début novembre de la même année… Par ailleurs, ainsi que le rappellent diverses chronologies (n° d’Europe Aragon poète -745, Mai 1991-, Pléiade, Aragon Œuvres romanesques - tome II, page XLII, 2000-, Pléiade Aragon Œuvres poétiques, tome I, page LXXXVIII, 2007-), les 1er et 2 février 1939, Aragon est au Perthus à la frontière espagnole, avec Elsa, pour accueillir les réfugiés républicains espagnols pourchassés par les fascistes de Franco. Elsa Triolet publiera un article J’ai perdu mon cœur au Boulou, dans Regards du 9 février 1939 [6] ; Aragon, quant à lui, reviendra sur l’événement, dès la première page des Communistes par la description du flux de réfugiés et l’accueil brutal des forces de l’ordre françaises ; et un peu plus loin, par le portrait d’un Brigadiste… Olivier Barbarant précise même : "Le couple songe à adopter un enfant espagnol, mais le projet échoue : « on refuse les enfants aux Parisiens », écrit Elsa à Lili Brik le 13 février 1939"…

Le pays des mines : une ligne ouvriériste

Une photographie de Willy Ronis montre Aragon entouré de Léon Delfosse et d’Auguste Lecœur arrivant sur le plateau de Lorette le 3 juillet 1949 [7]. Si cette rencontre est a priori placée sous les meilleurs auspices, si ses lendemains immédiats sont positifs (en septembre 1939, La Tribune des Mineurs publie Le Pays des mines d’Aragon dont la préface d’Auguste Lecœur se termine presque par ces mots : "En chantant la Marseillaise et l’Internationale, les mineurs avaient déjà compris l’immense portée révolutionnaire de l’art musical, ses immenses possibilités. Aragon aura le mérite de faire la même démonstration pour ce qui est de la littérature." [8] et Aragon collaborera à l’hebdomadaire du syndicat des mineurs par 18 articles de critique littéraire parus du 28 janvier 1950 au 29 juillet 1950 [9]), les choses vont ensuite peu à peu se gâter...

Après avoir rencontré le 17 juin 1949, les lecteurs du premier fascicule des Communistes (qui est paru le 5 mai précédent) à La Grange-aux-Belles, Aragon mesure"la difficulté [pour lui] d’être considéré comme porte-voix [de la classe ouvrière]" [10]. En même temps, Auguste Lecœur écrivait dans France Nouvelle : "Il paraît qu’il est très difficile d’écrire un livre comme celui d’Aragon. Je ne le pense pas." Il est vrai qu’à l’époque, la ligne culturelle du Parti communiste consistait à valoriser les ouvriers, à en donner une image positive (des mineurs comme des dockers, par exemple), c’est l’un des débats qui traverse le parti à l’époque, et sans doute par calcul tactique devant l’urgence de la situation Aragon qui, depuis quelques années, est en butte aux attaques ouvriéristes comme la polémique d’Action en 1946 contre lui-même et Elsa Triolet, comme le reproche fait en 1948 dans la presse communiste à l’égard des poèmes du Nouveau Crève-Cœur de manquer d’optimisme politique, décide-t-il de composer temporairement avec Lecœur, même si "le débat qui eut lieu […] durant cette soirée de juin 1949, avec des lecteurs militants, marqua douloureusement et durablement Aragon." [11] André Parreaux affirmait dans La Pensée de juillet-août 1949 : "… la pensée des mineurs est en train de produire trois choses à la fois. Premièrement du charbon. Deuxièmement une société nouvelle. Troisièmement un mode de pensée nouveau".

Mais le 25 avril 1950, toujours à La Grange-aux-Belles, lors de la séance d’ouverture de la Bataille du livre, Aragon remet les choses à leur juste place : "La pure et simple soumission à la critique de masse ne relèverait pas du tout d’une humilité bien naturelle, mais simplement de la méconnaissance du rôle du métier pour l’écrivain" et "… si dans la salle, on donne la parole à un spectateur, il ne suffit pas que ce soit un ouvrier pour qu’il ait raison" [12]. Et Aragon se moque des stéréotypes employés par Lecœur (armes pour notre combatl’écrivain à son créneau…). Il n’est dès lors pas étonnant qu’Aragon cesse de collaborer au journal du syndicat des mineurs à la mi-50…

Le débat fait rage durant le second semestre 1950 et pendant l’année suivante puisqu’en février 1951, dans Les Cahiers du communisme, est reproduit un texte d’Auguste Lecœur dans lequel on peut lire ces mots : "Ce n’est ni par démagogie ni par ouvriérisme qu’Aragon est venu vous soumettre son œuvre dans cette même salle, c’est pour tenir compte de votre opinion" [13]. Mais en novembre 1950, Maurice Thorez, frappé d’hémiplégie part se soigner en URSS, où il restera jusqu’en 1953. Auguste Lecœur accède alors au Secrétariat général du parti pour assister Jacques Duclos qui remplace Thorez… Le débat prend alors une tournure différente qui atteint son paroxysme lors de l’affaire du portrait de Staline en mars 1953 : les tenants de la ligne du "pays des mines" tentent d’en finir avec Aragon et avec la ligne "thorézienne" [14]. Dès lors, ce sont des enjeux de pouvoir à la tête du parti communiste qui priment. Mais c’est une autre histoire qui ne sera pas abordée ici car les dates et les propos évoqués qui se situent avant la disparition de Staline, prouvent l’inanité de ce qui est reproché à Aragon lors de son "rapprochement" avec Auguste Lecœur. Il suffirait aussi de relire les textes écrits par Aragon de 1949 à 1953 (publiés dans Les Lettres françaises ou dans Europe) pour se rendre compte que la ligne culturelle défendue par Aragon ne correspond en rien à la caricature qui en est complaisamment donnée par certains…

Un mot, un dernier, pour éclairer rétrospectivement la ligne ouvriériste du pays des mines. Aragon, en juin 1954, prononça un discours au Congrès du Parti communiste qui se tenait à Ivry. J’en extrais ces mots : "L’ouvriérisme, allié à l’opportunisme et à l’esprit d’aventure a fait alors gravement sentir ses effets dans les questions de la création artistique dans nos rangs." Après avoir énuméré quelques caractéristiques de cette ligne, "La prétendue doctrine de la spontanéité des masses, l’exaltation du sens de masse transformé en un instinct incontrôlé, quasi animal, en une sorte de flair ouvrier avec son complément démagogique, le culte artificiel de la critique de masse ou de ce qui se donne pour tel…", Aragon ajoute : "Dans une intervention au Comité central, André Stil a montré comment Lecœur cherchait à le pousser au populisme, comment il avait tenté de le démoraliser comme romancier, en prétendant que c’est à tort que dans Paris avec nous [publié en 1953 ] notre camarade avait décrit les hésitations des dockers devant un mouvement de grève, parce que le prolétariat, disait-il, n’hésite jamais, que ces choses-là, c’est bon pour vous autres intellectuels…" [15]. On retrouve dans ces lignes les arguments avancés en avril 1950…. Ici, comme ailleurs, il suffit de lire Aragon !

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Ce rapide survol historique ne doit pas dispenser le lecteur de l’étude des ouvrages présentés en notes ci-dessous comme il ne doit pas être considéré comme une approche originale. Il ne fait que rassembler dans une synthèse des éléments épars et publiés ici ou là, dans des livres parfois difficilement accessibles. Il est donc lacunaire et va au plus urgent qui est de rétablir la vérité (tant que faire se peut) dans un domaine où les préjugés hostiles à Aragon se développent à l’envi… L’auteur demande donc l’indulgence des lecteurs qu’il invite à poursuivre le travail qu’il a entrepris…

Une version courte de cet article a été publiée dans le n° 56 (décembre 2013) de Faites Entrer L’Infini, revue semestrielle de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet (SALAET).

Notes :

[1] Note sur Cantique aux morts de couleur, p 1602.

[2] Aragon, L’Homme communiste, tome 1. Gallimard, Paris, 1946, pp 42-50.

[3] Marie-Thérèse Eychart, Notice aux Caravanes de la Paix, in Œuvres Poétiques Complètes d’Aragon, tome I, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, p 1593.

[4] Aragon, Pour expliquer ce que j’étais. Éditions Gallimard, 1989.

[5] Op cité, pp 66-67.

[6] Elsa Triolet, 10 jours en Espagne, SALAET éditeur, 2005, pp 95-103.

[7] Willy Ronis, À nous la vie ! 1936-1958. Hoëbeke éditeur, Paris, 1996, p 72.

[8] Jacques Gaucheron, dans son exemplaire de cette plaquette qu’il m’a offert en septembre 2005, souligne au crayon de bois les mots "Aragon aura le mérite"…, comme pour mettre en question l’affirmation…

[9] Lucien Wasselin & Marie Léger, Aragon au pays des mines. Le Temps des Cerises éditeurs, 2007.

[10] Olivier Barbarant, in Aragon Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, tome I, Paris, 2007, chronologie, p CXII.

[11] Valère Staraselski, Aragon, la liaison délibérée. L’Harmattan, Paris, 1995 ; p 218.

[12] Valère Staraselski et Olivier Barbarant, Op cités ; respectivement p 219 et p CXIII.

[13Les Cahiers du communisme, février 1951, p 207.

[14] Le lecteur intéressé pourra se reporter au tome XII de L’Œuvre Poétique (Livre-Club Diderot, Paris, 1980) pp 472-500 et au tome I des Œuvres poétiques complètes de la Bibliothèque de la Pléiade, pp CXVIII-CXIX.

[15] Aragon, J’abats mon jeu. Les Lettres françaises/Mercure de France, Paris, 1992 ; pp 209-210.

Le festival de la BD d'Angoulême, la colonisation israélienne et Jacques Tardi

4 Février 2014 , Rédigé par Le Mantois et Partout ailleurs Publié dans #politique

Angoulême, colonisation israélienne (suite)

Jacques Tardi est en colère contre le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême (FIBD) qui l'a exposé cette année. Alors que la 41e édition de la manifestation s'est achevée dimanche soir 2 février, le dessinateur et scénariste français s'offusque, à son tour, que celle-ci ait été sponsorisée par l'entreprise israélienne de gazéification de boissons SodaStream, installée dans les territoires occupés.

Consacrée au travail de l'auteur sur la première guerre mondiale, Tardi et la Grande Guerre était l'exposition phare du FIBD cette année. « Si j'avais su au départ que le festival était financé par cette marque, jamais je n'aurais donné mon accord pour que mes planches soient accrochées à Angoulême. Je me serais abstenu », a-t-il indiqué au MondeJacques Tardi ajoute en fait sa voix à celle d'un groupe d'auteurs de BD de plusieurs nationalités, parmi lesquels l'Américain Joe Sacco, qui avait envoyé une lettre ouverte, vendredi, à l'organisation du festival pour protester contre ce partenariat. Le père d'Adèle Blanc-Sec et son épouse, la chanteuse Dominique Grange, ont à leur tour écrit une lettre ouverte pour s'opposer à la présence de SodaStream sur les affiches du FIBD : « Une vaste exposition "Tardi et la Grande Guerre" présente, dans le cadre du festival, l'intégralité de son travail sur la guerre de 14-18, accompagnée le long de ce parcours par une bande-son des chansons de notre album CD Des lendemains qui saignent. Nous estimons donc, en tant qu'artistes participant à ce Festival (auquel toutefois nous n'assistions pas), avoir été pris en otages par ceux qui le dirigent et n'ont pas estimé nécessaire de nous informer que l'édition de cette année était en partie financée par une entreprise installée dans les Territoires palestiniens occupés, cautionnant ainsi la politique de colonisation de l'Etat d'Israël, le blocus de Gaza et les violations récurrentes des droits du peuple palestinien ! »

Rédigé par Canaille Lerouge

Le numérique, internet: la révolution informationnelle et ses implications économiques et politiques

01 Février 2014

numérique

Deux interventions longues et complexes comme introduction au débat sur les conséquences de ce qu’on a pu appeler la nouvelle révolution scientifique et technique concernant l’information. Il a déjà été souligné le fait que cette "révolution informationnelle" qui concernait les fonctions du cerveau et qui ne se limitait pas au numérique et à internet mais concernait par exemple la génétique et d’autres secteurs scientifiques et techniques produiraient un ébranlement du mode de production dominant. On retrouve ici l’analyse de Marx en particulier dans la contribution à la critique de l’économie politique sur la manière dont un ébranlement parti d’une mutation des forces productives impliquerait une transformation nécessaire des rapports de production et une remise en cause de toute la superstructure des représentations, institutions, morales, et… Nous sommes à peine entrés dans ce tremblement de terre et déjà nous percevons que les choses ont du mal à rester en l’état. l’article et la video qui suivent m’ont été proposés par des lecteurs, je les considère comme des pièces au débat.

(note de danielle Bleitrach)

Les raisons d’une crise économique qui ne se disent pas.

31 janvier 2014, 17:46

Je viens de copier 3 Terra de sauvegarde d’un disque dur sur un autre. Montre en mains, ça a pris 25 heures. Oh c’est beaucoup me direz-vous.

Mais la même chose, copier 3000 Giga Octets en 1989 soit il y a 25 ans, prenait 9000 heures de travail pour un homme. Autant dire qu’à 35 heures par semaine cela représentait 257 jours pour un technicien seul. 257 jours de salaires, de coût des disques (5000FF le disque de 300Mo) et 250.000 FF la machine, le lecteur qui pesait 150 kilos.

257 jours de salaire = 11 mois et demi de salaire. Soit pour un technicien de l’époque 1 674,277 euros de salaire x 11,5 = 19 254,1857 euros de salaire brut auquel vous rajoutez les charges patronales (environ 50% à l’époque). Nous ne sommes pas loin des Trente Mille euros de salaire.

Le disque Dur coûtait environ 684 euros (à l’époque)

9000 Disque Durs = 6.164.383,56 d’euros (un Disque Dur qui pesait 12 kilos, contenait 300 Mo maxi).

Donc voyons

+Travail = 19.254 €
+ Materiel Disques = 6.164.380 €
+ Matériel Lecteurs = 76.103 €

= Total de l’opération de sauvegarde en 1989 = 6.259.737 € (au prix de l’époque, avec l’inflation cet argent en vaut le double ou le triple aujourd’hui (transformé en immobilier par exemple).

Aujourd’hui je fais cela en 25 heures durant lesquelles je suis totalement libre de continuer mon travail sur l’ordi ou un autre ordi. Et même d’aller manger, dormir pour ne pas dire aller au ciné voir Alphaville de Godard.

Et tout cela pour le prix dérisoire de deux disques durs qui coûtent 400€.

En quoi cette comptabilité est-elle signifiante ?

1/ Il est un fait que nous consommons de plus en plus de datas numériques, mais auparavant le travail était fait de façon traditionnelle et demandait beaucoup d’emplois peu qualifiés.

2/ Ces gains de productivité ont touché tous les secteurs, l’Industrie, l’Agriculture mais surtout et aussi le Tertiaire. Un exemple simple, les comparateurs de prix en temps réels sur tous les vols dans le monde entier.

3/ On peut estimer qu’entre les secteurs bancaires (on-line) le tourisme, et les services divers (Administrations, Communications, Marketing, B to B, B to C et le développement du e-commerce et de l’e-admin, nous sommes en train de voir une contraction des gisements d’emplois dans le tertiaire de l’ordre de 30 à 50%.

4/ Les économistes ne parlent jamais de la révolution du numérique comme destructeur d’emplois, mais toujours en terme positif comme créateur d’emplois. (Starts Up, Incubateurs, etc.

5/ Les compétences requises pour s’adapter au monde digitale, en supposant qu’il y ait une économie de croissance et pas de décroissance, sont énormes et nécessitent une formation de plus en plus qualifiée. Les écoles (dans leur ensemble, je ne parle pas des grandes écoles) ne dispensent le digital qu’à contre-cœur. Les élèves ayant dépassé les maîtres, ceux-ci sont la plupart du temps largué par le code, les logiciels, l’adaptation.

6/ En France on attend tout de l’Etat, des Employeurs. La formation, ne peut-être que dispensée par des Maîtres, des Institutions. Ailleurs, aux USA, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique les salariés sont beaucoup plus autonomes et autodidactes.

7/ Il y a des métiers plus ou moins touchés… par exemple tous les métiers de la Com et du Marketing ont vu leur effectifs divisés par 2 ou 3 pour la même quantité de production. Mon ami Anatoly Ivanov vient de tourner un film de 1h50 ( http://kvadratmovie.com/ ) tout seul. Coût estimé à 50.000€ PostProd compris. Il eut fallu 1.000.000€ pour une équipe normale. Je ne dis pas que c’est idéal. Mais tous les journalistes connaissent cette révolution dans leur travail quotidien. Il suffit de voir les moyens techniques mobiles pour se rendre compte que l’on économise bien souvent 3, 4, 5 à 10 salariés pour faire les mêmes reportages qu’il y a 25 ans.

8/ Bien entendu les métiers de la Santé suivent… on opère à distance, on regroupe, on mutualise etc.

9/ Et donc je ne vous ai même pas parlé de la révolution du capitalisme financier, de la baisse tendancielle des taux de profits (Keynes, Galbraith etc.

10/ et je ne vous ai pas parlé de délocalisation, de mondialisation et de travail en temps réel en 3D entre San Francisco, Montréal et Bombay ou ShangaÏ.

Bref le débat est ouvert. Quelle pays, quelle organisation économique et sociale peut supporter une contraction de 30 à 40% de ses besoins en ressources humaines. Aucun. Crise de l’emploi, de la Santé, de l’Éducation, de la Sécurité, et bien entendu du Logement.

Je ne dis pas que j’ai la solution, mais les libéraux nous proposent la dé-régulation totale de nos sociétés. Privatisation de la Santé, de l’éducation, des retraites etc. On a vu ce que cela a donné avec les subprimes qui ont ruiné des milliers de ménages américains en les privant de leur fonds de pensions.

La crise que nous vivons se passe au ralenti.

Curieusement le digital a ses avantages. Les chambres de compensation fonctionnent en temps réel… les banques centrales réagissent vite et quand cela ne suffit plus on décrète que l’on prélève sur les comptes bancaires 5%, 10% de l’épargne des contribuables qui ont déjà payé leurs impôts.
Le système se défend, presque aussi vite qu’il est attaqué. Mais ne pourra jamais à terme taire le bug le plus grave, la contraction des besoins de ressources humaines.

Partage du travail, partage des ressources, éducation et recherche prioritaires, l’écologie raisonnable et non l’écologie marketing politique.

Préserver les espèces. Animales, pour préserver aussi l’espèce humaine. Un jour notre planète disparaîtra. Dans quelques milliards d’années.

L’humanité, ce qu’il en restera s’en sera allé coloniser d’autres cieux, d’autres galaxies.

Mais en attendant il est urgent de raisonner en intelligence de gouvernance pour ne pas sacrifier des générations à la modernité qui finalement se contrefout du respect de l’humain.

PS: je vous ai pas dit? Il fallait une heure pour copier un disque dur de 300 Mo sur un autre disque. Matériel Control Data.

Voici par ailleurs une vidéo sur le phénomène internet

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Décès de Pete Seeger : l'humble maître de la chanson contestataire, la voix des opprimés, un communiste de cœur

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Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

Avec le décès de Pete Seeger, les hommages fleurissent dans la presse dominante pour ce génie modeste de la chanson contestataire, non sans hypocrisie pour celui qui fut persécuté, ostracisé pour ses opinions, ses combats, confondus ou parallèles à ceux des communistes.

Comment résumer en quelques phrases la vie et l’œuvre de Pete Seeger ?Celle d'un virtuose de la « folk song » qui a mis humblement son talent au service des plus humbles, des victimes de l'oppression, quelle qu'elle soit, d'où qu'elle vienne.

« La voix des opprimés » : ouvriers, amér-indiens, Noirs, pacifistes, oubliés du rêve américain, unissez-vous !

C'est dans son adolescence que Pete – enfant d'un musicologue réputé, habitué du quartier des artistes marginaux de New York « Greenwich Village » – croise son intérêt pour la musique, notamment des instruments folkloriques, oukélélé et banjo, avec une conscience sociale.

Cette conscience, c'est d'abord celle de puiser dans le meilleur des traditions musicales américaines, d'abord celles des opprimés : mélodies juives, chants de gospel afro-américains, un goût pour le « folk » tant des pauvres colons anglo-saxons que des Indiens dépossédés.

A la sortie du lycée, Pete est admis à Harvard. Là-bas, il passe son temps à rassembler ses camarades par ses talents de musicien, chanteur, par des actions d'organisateur du « Syndicat des étudiants d'Harvard » où il édite le journal « Le progressiste d'Harvard ».

Il quitte l'université en 1938, à 19 ans. Il a trouvé sa vocation. La réputation de Pete circule, sa carrière s'envole rapidement. Sa rencontre avec Woody Guthrie, avec qui il fonde le groupe « Les Almanacs » en 1941, sera décisive.

Guthrie, de cinq ans son aîné, était lui aussi un exceptionnel compositeur, aux origines de la « protest song » américaine, et un sympathisant communiste depuis le milieu des années 1930. Il aimait appeler sa guitare « la machine qui tue des fascistes ». Leur collaboration fera des étincelles.

Le groupe se fait connaître par ses prestations dans des usines en grève, des manifestations populaires, des réunions syndicales. Le 1er mai 1941, ce sont plusieurs dizaines de milliers de travailleurs en grève qui écoutent leurs chansons Madison Square Garden, à New York.

Leurs tubes se font connaître dans tout le pays, ils transmettent un message radical : critique du pouvoir des grands trusts, défense de la classe ouvrière et de la syndicalisation, critique de la ségrégation raciale, pacifisme conscient, anti-fascisme radical.

Si le premier album du groupe se caractérise par son fascisme, ainsi que sa dénonciation du pouvoir des trusts sur la vie politique américaine (« Songs for John Doe »), dans leur album suivant (« Dear Mr.President »), les Almanacs mettent l'accent sur la lutte anti-fasciste, derrière le Pdt.Roosevelt.

Leur album « Talking union », reprenant des chansons emblématiques du mouvement ouvrier américain – dont le mythique « Which side are you on ? » des mineurs du Kentucky – connaît un tel succès que le FBI et l'ancêtre de la CIA s'inquiètent du succès de ce « groupe de communistes »par mi la jeunesse populaire, noire ou blanche, américaine.

Après la guerre, Seeger dissout le groupe, dans un contexte de chasse aux communistes, pour refonder « les Weavers » (les Tisserands, un hommage … aux mineurs Silésiens de 1844, héros de la résistance ouvrière allemande!), le groupe va connaître un succès encore plus massif.

Le succès des « Weavers » passe par le maintien d'un message subversif sous une forme faussement innocente, qui conquiert désormais des foules de plus en plus nombreuses à leurs concerts.

Le fameux « If I had a hammer » (Si j'avais un marteau) composé par Seeger semble bien anondin (surtout repris par Claude François) pourtant il s'agit bien d'une chanson contestataire pour qui comprend que le « marteau » doit servir à casser l'injustice de cette société, et qu'il ressemble farouchement à un des deux symboles du mouvement communiste !

Menacé par la fièvre anti-communiste des années 1950, le groupe est à nouveau dissous. Seeger continue sa carrière en solo dans les années 1960 et devient le héraut de deux grands mouvements de lutte : celui pour les droits civiques et la lutte contre la guerre du Vietnam.

Ses chansons sont à nouveau reprises par des millions. Sa récupération de « We shall overcome » - ré-interprété notamment par Joan Baez ensuite – devient à la fois l'hymne du Mouvement pour les droits civiques et de l'opposition à la guerre.

Le compagnon de route : un communiste de cœur

L'histoire de Pete Seeger est indissociable de celle du mouvement communiste américain dont il a partagé nombre des combats, tantôt de l'intérieur, tantôt comme compagnon de route, refusant toute sa vie durant de renier son engagement.

Seeger aime à rappeler son adhésion à la Jeunesse communiste en 1938, celle ensuite au Parti communiste en 1942.

Le premier combat qui le fit vibrer, c'est le soutien aux républicains pendant la guerre civile en Espagne. Avec son groupe « Les Almanacs », il va même composer en 1943 un best-of des meilleures chansons des Brigades internationales, sous le titre « Songs of the Lincoln Bataillon » (nom de la brigade des volontaires américains).

On y trouve des chants anglo-saxons (« There's a valley in Spain called Jarama »), espagnols (« Los cuatro generales ») ou encore allemands (« Le chant des marais », « Einheitsfrontlied »). Une pièce unique !

En 1948, il mène un deuxième combat qu'il va perdre, celui pour la candidature à la présidence de Henry Wallace, alternative de gauche au faucon Harry Truman. Par la suite, commence le mouvement McCarthyste qui le mettra en accusation pour « activités anti-américaines ».

Tous les combats de Seeger furent ceux qui font la gloire du Parti communiste américain : lutte pour l'organisation des ouvriers, conquête des droits civiques, retrait des troupes américaines du Vietnam (avec son « Bring'em home »!), combat contre la propagande anti-communiste et pro-impérialiste (« Why did you learn at school ? »).

Seeger évoqua qu'il « s'était éloigné dans les années 1950 du Parti communiste », les médias ont toujours essayé depuis d'obtenir de lui des aveux de son « erreur », un reniement de son engagement passé ou présent, la réponse de Seeger a toujours été aussi ferme, malicieuse, quasi galiléenne.

Sur le passé, Seeger aimait toujours opposer à ceux qui péroraient sur « les crimes du communisme » leur double discours qui occultait les crimes dus aux religions, au colonialisme, à l'impérialisme, plus largement au système capitaliste.

Sur le présent, quand on lui demandait s'il était encore communiste, il répondait « qu'il en était depuis l'âge de sept ans, et qu'il était encore communiste » car il voulait « un monde sans millionnaire ».

Le maître de la chanson contestataire : Joan Baez, Bob Dylan, Bruce Springsteen, une influence unique

L'influence, l'héritage de Pete Seeger furent colossale non seulement sur la société américaine mais aussi dans le champ musical américain.

Il suffit de penser au nombre de chansons entrées dans la légende grâce à lui. Que l'on repense au « If I had a hammer » qui devient dans sa reprise de 1963 n°3 au TOP 50 et un des hymnes du Mouvement des droits civiques.

Son influence, ce fut aussi sa paternité sur la « protest song » des années 1960 et du « revival folk » de la période. Inspiration de Joan Baez, il faut aussi celui qui dénicha Bob Dylan, les deux invités au Newport Folk Festival sur sa recommandation, marquant le début de leur grande carrière.

Parmi les chanteurs contemporains qui ne cessèrent de clamer leur dette envers Seeger, Bruce Springsteen, évidemment. Le « Boss » avait même enregistré en 2006 un album de reprises de chansons écrites par le père du folk américain.

Son 90 ème anniversaire avait été fêté devant des dizaines de milliers de fans à Madison Square Garden sous le parrainage de Springsteen qui l'avait alors présenté comme « la mémoire musicale vivante de l'Amérique et sa conscience, un testament du pouvoir de la chanson à faire l'histoire ».

Le grand débat sur les liens entre l'art et la politique, Seeger l'avait résolu à sa manière. Toujours du côté des « powerless » (sans pouvoir) contre l'oppression, il s'était fait le compagnon de route des communistes, les seuls à prendre ce parti systématiquement.

Quand on lui demandait quel était le pouvoir de la musique dans le champ culturel ou politique, il répondait : « Cela vous donne le sens de l'histoire ».

Plus qu'une litanie de mots toujours vains en ces occasions, au nom des damnés de la terre, Pete, un seul suffira cette fois : merci.

PS : Quelques chansons emblématiques composées ou reprises par Pete Seeger :

What did you learn at school today ? http://www.youtube.com/watch?v=VucczIg98Gw&hd=1

Where all the flowers have gone ? http://www.youtube.com/watch?v=VucczIg98Gw&hd=1

If I had a hammer : http://www.youtube.com/watch?v=Rl-yszPdRTk&hd=1

We shall overcome : http://www.youtube.com/watch?v=2b24Ewk934g

Which side are you on ? : http://www.youtube.com/watch?v=5iAIM02kv0g

Pete Seeger. Au revoir Monsieur

Publié le 28 Janvier 2014

Juste un moment pour frémir d'émotion et de réaffirmation de l'espoir

Pete Seeger. Au revoir Monsieur

Merci à Danièle Bleitrach 

http://histoireetsociete.wordpress.com/2014/01/28/pete-seeger-1919-2014-troubadour-et-militant-par-jean-louis-legalery/ d'avoir retracé son parcours. 

Que d'émotion à le réentendre.

Souvenir aussi d'il y a longtempts d'une Fête de l'Humanité, à l'époque ou le journal n'était pas séduit par la réaction ukrainienne

Pas trouvé d'enregistrement de la fête mais en plus de cette fabuleuse Internationale, ces trois perles :


A la foi du Ferré, du Lavillers, du Ferrat

Un homme toujours debout.

Toujours du bon côté de la barricade.

 

Et celle-la, pour conclure tellement d'actualité :

 

Salut camarade

Rédigé par Canaille Lerouge

Chomsky et Zizek : les grands esprits qui ne se rencontrent pas par Max Leroy


14 Janvier 2014

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Chomsky et Slavoj Žižek

Publié le 2 octobre 2013 http://ragemag.fr/chomsky-et-zizek-les-grands-esprits-qui-ne-se-rencontrent-pas-44984/

Deux titans de la pensée politique radicale contemporaine, connus à travers le monde entier, ont ferraillé au cours de l’année 2013 : Noam Chomsky, 85 ans, linguiste et philosophe américain proche de la pensée d’Orwell, compagnon de route du mouvement anarchiste, et Slavoj Zizek, 64 ans, psychanalyste et philosophe slovène, hégélien, lacanien, cinéphile et communiste. L’un est considéré comme un « maniaque du négationnisme » par Bernard-Henri Lévy, l’autre comme le « philosophe le plus dangereux d’Occident » par l’hebdomadaire New Republic. Un débat resté, jusqu’ici, accessible aux seuls anglophones. RAGEMAG ouvre le dossier.

Tout commence en décembre 2012, lors d’un entretien avec le collectif « Veterans Unplugged ». On interroge Chomsky sur Slavoj Zizek, Jacques Lacan et Jacques Derrida. Quelle est son opinion sur ces trois intellectuels ? Chomsky ne mâche pas ses mots, que voici : « Les poseurs qui font les malins en utilisant des termes fantaisistes et des polysyllabes en prétendant avoir une théorie alors qu’ils n’ont aucun début de théorie ne m’intéressent pas. Donc il n’y a de théorie dans aucun de ces machins, pas de théorie au sens scientifique ou dans tout autre domaine sérieux que nous connaissons. Essayez de trouver dans tous les travaux que vous avez mentionnés des principes à partir desquels vous pouvez déduire des conclusions, des propositions empiriquement testables ; tout cela va au-delà du niveau de ce que vous pouvez expliquer en cinq minutes à un enfant de douze ans. Essayez de voir si vous y parvenez lorsque les mots fantaisistes sont décodés. Je ne peux pas. Donc, je ne m’intéresse pas à ce genre de postures. Zizek en est l’exemple extrême. Je ne comprends rien à ce qu’il raconte. En fait, je connaissais Jacques Lacan. Je l’aimais plutôt bien. Nous avions des réunions de temps en temps. Mais franchement, je pense que c’était un charlatan complet. Il n’était que postures pour les caméras de télévision comme la plupart des intellectuels parisiens. Pourquoi sont-ils influents, je n’en ai pas la moindre idée. Je ne vois rien en eux que l’on devrait suivre. »

La suite se déroule autour d’une table ronde au Birkbeck Institute for the Humanities, à Londres. Après avoir rappelé, en préambule, « tout le profond respect » qu’il doit à Chomsky, Zizek ironise sur cet intellectuel qui, pourtant si féru de faits concrets, se trompa si souvent. Il explique que Chomsky fut plus que complaisant à l’endroit du régime des Khmers rouges et lui prête ces mots : « Non, c’est de la propagande occidentale. Les Khmers rouges ne sont pas aussi horribles que cela. » Chomsky, ajoute Zizek, fut ensuite contraint de reconnaître que les révolutionnaires cambodgiens n’étaient pas « les meilleurs gars de l’univers », mais il se justifia de la sorte : « Avec les informations que nous possédions à cette époque, j’avais raison. Nous n’en savions alors pas encore assez, donc, vous savez… » Zizek précise qu’il fut choqué par un tel raisonnement et explique qu’il n’était pas nécessaire de disposer de données factuelles (comme, par exemple, des photographies) pour connaître, puis condamner, le régime khmer ou stalinien : « Vous savez que le régime [khmer] était sans nom. » Zizek poursuit : son désaccord le plus profond avec Chomsky (il parle de leur «différence fondamentale ») repose sur sa grille de lecture et d’analyse – les faits, seulement les faits. « Son idée, continue Zizek, est aujourd’hui que le cynisme de ceux qui sont au pouvoir est si manifeste que nous pouvons nous passer de toute critique de l’idéologie. » Il suffirait seulement de « révéler les actes des personnes ». Et Zizek d’enfoncer le clou : « Je désapprouve violemment. Tout d’abord, aujourd’hui plus que jamais, notre vie quotidienne est l’idéologie. […] Les cyniques sont ceux qui sont les plus enclins à tomber dans des illusions. Les cyniques ne sont pas des gens qui voient les choses telles qu’elles sont réellement, etc. Voyez la crise financière de 2008 qui se poursuit toujours, elle n’est pas survenue dans un État-providence, chez des sociaux-démocrates fous qui dépensent trop. La crise a explosé en raison de l’activité de ces autres cyniques qui pensaient « rien à cirer des droits de l’homme, rien à cirer de la dignité humaine, tout ce qui compte est… etc. ». »

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Noam Chomsky

Zizek explique enfin qu’il est lui-même, quoique l’on puisse en dire, marginal et marginalisé (il cite l’exemple de l’un de ses amis qui, aux États-Unis, n’obtint pas le poste qu’il convoitait en raison de la lettre de recommandation qu’il avait présentée, puisqu’elle était signée du nom de Zizek) et que les universitaires incarnent « le pouvoir » et « la puissance ». Rappelons à toutes fins utiles que Chomsky est professeur dans une célèbre université américaine, le MIT. « En ce qui me concerne, notifie Zizek, la véritable hégémonie académique est brutale : qui accède aux postes universitaires ? Qui peut obtenir des subventions, des fondations, etc. ? Nous sommes tous complètement marginalisés. »

L’invasion du Timor-Oriental

À l’origine, l’île Timor fut divisée en deux par un traité datant de 1859, à la suite de la colonisation hollandaise, à l’ouest, et portugaise, à l’est (même si les Portugais étaient présents depuis 1589 dans la partie est de l’île). Cette fracture était également religieuse, avec une majorité de la population musulmane à l’ouest et chrétienne à l’est. Le Portugal, encore sous la dictature de Salazar, tarda à mettre en œuvre la décolonisation : elle ne commença qu’en 1975, suite à la révolution des Œillets. L’Indonésie profita des luttes intestines des partis timorais pour intervenir militairement le 7 décembre 1975 puis annexer le Timor-Leste. 200 à 300 000 Timorais trouvèrent la mort au cours des actions militaires indonésiennes – la communauté internationale resta silencieuse durant plus de vingt ans. L’Indonésie, quatrième pays le plus peuplé du monde à cette époque, était alors, pour les Nord-Américains, un allié anti-communiste important (le reste de l’Asie du Sud-Est glissant vers le communisme, au sortir de la guerre du Vietnam). L’Indonésie représentait un grand enjeu stratégique pour les États-Unis (sous Kissinger), qui appuyèrent ladite invasion, ainsi que le confia M. Daniel Patrick Moynihan, ambassadeur américain aux Nations unies, dans ses mémoires : entraînements militaires, manœuvres communes et ventes d’armes… L’Australie bénéficiait également de conditions avantageuses pour exploiter le gaz du Timor-Oriental, au travers de joint venture.

La fin de la guerre froide, la chute du Général Suharto en Indonésie et le regain d’intérêt pour la question des droits de l’homme ouvrirent une autre ère. Le nouveau président indonésien comprit que la question du Timor pesait internationalement sur l’image de son pays. L’administration Clinton et le gouvernement australien exercèrent des pressions sur l’Indonésie afin d’appuyer l’autodétermination timoraise. Un référendum fut finalement organisé en août 1999, sous l’égide de l’ONU. La solution de l’indépendance l’emporta mais le pays ne devint pleinement indépendant qu’en 2002. Il est aujourd’hui stabilisé.

Yann Castanier

Chomsky se fend en retour d’un courrier public, publié le 21 juillet 2013. Il fait savoir qu’il a pris connaissance des déclarations de Zizek avec intérêt et « dans l’espoir d’apprendre quelque chose de lui ». Il n’en fut rien. Les erreurs factuelles dont le penseur communiste l’accuse n’ont, à ses yeux, pas le moindre fondement : « Zizek ne trouve rien, absolument rien, qui soit empiriquement faux. Ce n’est pas vraiment une surprise. » Aucunes références, aucunes citations, rien qui ne puisse permettre d’étayer, et de prouver, lesdits griefs. Chomsky rappelle que le penseur slovène avait déjà dévoilé au grand jour, en 2008, son manque de rigueur en lui attribuant, dans le journal allemand Lettre International, un propos raciste à l’encontre du président Obama. Propos que Chomsky n’avait, à l’évidence, jamais tenu – et pour cause : il sortait, explique Chomsky, de la bouche du président Berlusconi… « Je l’ai ignoré. Toute personne qui s’écarte de l’orthodoxie idéologique est habituée à ce genre de traitement. » Il affirme également que Zizek déclara au site internet slovène VEST qu’ils avaient discuté ensemble par téléphone : « délire fantaisiste », assure le professeur américain.

Chomsky ne critiquerait en rien l’idéologie ? Le linguiste rétorque qu’il s’y emploie pourtant, déployant pour l’occasion « des efforts considérables depuis de nombreuses années ». Et quid de sa magnanimité envers Pol Pot et les siens ? Chomsky remarque que Zizek n’apporte pas le début d’une preuve et souligne qu’il a seulement étudié (dans Political Economy of Human Rights et, une décennie plus tard, Manufacturing Consent) la question de la dignité des victimes – Chomsky s’intéressa, aux côtés d’Edward Herman, aux crimes des Khmers comme à ceux de l’invasion du Timor-Oriental et tous deux constatèrent la cruelle différence de traitement médiatique, dans la presse occidentale et plus particulièrement nord-américaine : les victimes des Khmers était « dignes » car elles étaient tombées sous les coups d’un ennemi, les communistes et la menace rouge, mais celles du Timor l’étaient beaucoup moins puisque les États-Unis étaient co-responsables de ces massacres (« l’invasion indonésienne a été approuvée par Washington »). Chomsky certifie n’avoir jamais contesté les « atrocités » commises par le régime marxiste-léniniste cambodgien : il nota seulement qu’il y eut un « spectacle d’une grande indignation » d’une part (avec falsifications de preuves) et un lourd « silence » de l’autre, confinant au déni pur et simple. Et Chomsky d’observer : « Les commentaires de Zizek sont une parfaite illustration. » Son texte s’achève sur ces mots : « Zizek […] se contente de répéter ce dont il a probablement entendu parler – ou, peut-être, lu dans un journal slovène. Non moins intéressant est le choc de Zizek quant à notre utilisation des informations alors disponibles. Il « rejette totalement » cette procédure. Il est inutile de commenter une remarque qui est plus qu’irrationnelle. Le reste des commentaires de Zizek n’ont aucun rapport avec ce que j’ai dit ou écrit, alors je vais les ignorer. Une question demeure de savoir pourquoi de telles performances sont prises au sérieux, mais je vais mettre cela de côté aussi. »

Consignons ici que Chomsky condamna, à plusieurs reprises, les atrocités khmers dans ses travaux : « leurs crimes se multipliaient sans relâche », « aux crimes de Pol Pot alors à leur comble » (Raison contre pouvoir, avec Jean Bricmont, L’Herne, 2009) ; « Pol Pot était évidemment un assassin de masse de première importance » (propos tenus en 1989 et publiés dans le tome I de Comprendre le pouvoir, Aden, 2005)… Il a, en revanche, contesté la pertinence du mot « génocide » (défini par l’Assemblée générale des Nations unies comme « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ») pour qualifier les exactions des Khmers et tint à mettre en évidence le rôle et la responsabilité des États-Unis dans le drame cambodgien. En 2010, il convia, dans les colonnes du Phnom Penh Post, les chercheurs à remettre en cause l’exactitude de ses examens sur le sujet, avant d’ajouter : « Malgré de massifs efforts, personne n’a encore trouvé une virgule mal placée, et encore moins une erreur fondamentale. Nous serions plus qu’heureux de concéder et de corriger la moindre erreur mais, en dépit de ces efforts herculéens, rien n’a été démontré. » Il ajouta également qu’il souhaitait que les criminels khmers soient jugés, même si, bien sûr, personne ne songeait à inculper les meurtriers que furent Nixon et Kissinger.

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Soldats Khmers rouges, février 1981.

Zizek répond quatre jours plus tard. « Une brève clarification est nécessaire », annonce-t-il tout de go. Il est « ridicule » de l’attaquer sur l’absence de preuves de sa réponse, qui n’en était d’ailleurs pas une : Zizek n’était pas au courant de la déclaration de Chomsky à son propos et les paroles qu’il a tenues à Londres n’avaient donc, prétend-il, pas le moindre lien. Il ne s’agissait que d’une « improvisation » en réponse à une « question inattendue ». Il ajoute qu’il s’était déjà excusé, dans les colonnes de la revue Harper, de lui avoir prêté un propos, perçu comme raciste, qu’il n’avait nullement tenu (« excuses sans réserves et sans conditions »). Ce rectificatif devrait d’ailleurs attester de sa rationalité – celle qui, selon Chomsky, lui fait tant défaut – puisqu’il est prêt à s’excuser sur la base de faits avérés. Zizek explique ensuite qu’il partage l’analyse de son interlocuteur sur la question du Timor-Oriental et des Khmers, quant à l’inégalité de traitement, et précise même qu’il écrivit des lignes similaires dans son ouvrage Bienvenue sur le désert du réel (2005). Mais Zizek de stipuler : le drame cambodgien a ceci de spécifique, et donc d’incomparable avec l’invasion du Timor, que les Khmers promouvaient « une vision millénariste radicale bien articulée (pour effacer le passé idéologique et construire un homme nouveau, ce qui incluait la fermeture de toutes les écoles, la liquidation des intellectuels, l’interdiction de toutes les religions et la sape des liens familiaux) ».

Il cite plusieurs textes de Chomsky et persiste et signe : le libertaire reste indulgent à l’égard des maoïstes. Ne pas condamner un régime assassin au prétexte que les données manquent ? Scepticisme de confort. Nous ne possédons sans doute pas toutes les informations, à l’heure qu’il est, pour démontrer les ravages du réchauffement climatique, explique Zizek, mais est-ce une raison pour balayer d’un revers de la main les inquiétudes et les rapports déjà existants, fussent-ils rédigés par des organisations de l’Occident ? Renvoyer les crimes des Khmers à la « propagande occidentale » permet uniquement de les exonérer – Zizek tient toutefois à faire entendre qu’il n’est « d’accord en rien » avec ceux qui accusent Chomsky d’avoir des « sympathies » pour le régime cambodgien. Et s’il le rejoint sur sa critique de l’interventionnisme humanitaire (ingérence, droit-de-l’hommisme, etc.), il se démarque de son analyse du conflit yougoslave et lui reproche d’avoir minimisé le massacre de Srebrenica (Chomsky, rappelons-le, s’opposa au qualificatif de « génocide » pour désigner les exactions commises par les forces serbes).

ideologie

ideologie

Lénine, Engels & Marx

Mais le cœur du débat est ailleurs, précise Zizek. Leurs antagonismes politiques demeurent, au fond et selon lui, « si minimes » qu’il faut passer outre ces divergences finalement périphériques. Où donc leurs chemins se séparent-ils irrémédiablement ? Sur la question de l’idéologie. À défaut de la définir, le philosophe dit entendre cette notion telle qu’on l’appréhende dans le « marxisme occidental ». Comprenons : il souscrit au noyau dur des analyses de Marx (voire d’Engels, tant les deux hommes œuvrèrent de concert) et de certains de ses disciples sur cette question (si Marx, on le sait, refusa le terme « marxiste », on peut probablement s’accorder avec Henri Lefebvre lorsqu’il fit du marxisme une « conception du monde », c’est-à-dire une philosophie, une morale, une sociologie, une économie et une politique, « une connaissance rationnelle du monde qui, sans cesse, s’approfondit, se dépasse elle-même »1).

Mais que recouvre, pour Marx et Engels, cette notion d’idéologie ? Tentons, simplement et à trop grands traits, de la résumer. Engels l’a définie comme « le fait de s’occuper d’idées prises comme entités autonomes, se développant d’une façon indépendante et uniquement soumises à leurs propres lois »2. Autrement dit, de considérer que les idées peuvent exister en dehors des conditions réelles et matérielles. L’idéologie tente de faire croire que ces constructions intellectuelles, ces entités plus ou moins abstraites, s’épanouissent d’elles-mêmes, comme détachées de toutes pesanteurs terrestres – c’est-à-dire économiques et sociales. Or, comme les deux penseurs l’ont expliqué dans L’Idéologie allemande, les pensées dominantes « ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes ». L’idéologie permet donc de masquer et de dissimuler, sous couvert d’intérêt général, d’objectivité (économique, religieuse, supposément scientifique, etc.) ou d’apparente neutralité, les intérêts des dominants. Elle assure ainsi la justification de l’ordre social en place, foncièrement inique et prédateur, afin de maintenir les privilèges de classe des possédants.

« Noam Chomsky ne sait pratiquement rien de la théorie politique », Zizek.

Au regard de cette définition3, Zizek affirme : « ce que Chomsky fait dans ses écrits politiques est très important, j’ai beaucoup d’admiration et de respect pour lui, mais il n’est absolument pas critique de l’idéologie». Certes, concède-t-il sans mal, il importe de collecter avec précision tous les faits disponibles afin de prouver au public, sans contredits possibles, la nature de la barbarie impérialiste et capitaliste (travail que Chomsky accomplit « très bien », insiste Zizek), mais « il faut compléter l’enquête et la divulgation des faits par l’analyse de l’idéologie qui, non seulement rend les gens aveugles à toute l’horreur desdits faits, mais leur permet également de participer à des activités qui génèrent ces faits atroces, tout en conservant l’aspect de la dignité humaine ». Il lui reproche, abrité derrière le paravent de l’objectivité (les faits, encore et toujours, rien que les faits), d’avoir un parti pris idéologique qui « le conduit parfois à des sélections de faits et à des conclusions qui obscurcissent la réalité complexe qu’il tente d’analyser ». Chomsky ferait ainsi « ce qu’il reproche à ses adversaires de faire ». Notons que Zizek avait déjà, lors d’un entretien accordé au magazine britannique NewStatesman, en 2009, pris à partie le linguiste américain : « Mais n’est-il pas intéressant de constater que l’intellectuel public le plus influent en matière de politique est Noam Chomsky, qui ne sait pratiquement rien de la théorie politique. »

Zizek estime que la véhémence de Chomsky à son égard ne peut s’expliquer que par une chose : les deux penseurs incarnent deux courants philosophiques majeurs. Leur confit est dès lors le « nouveau chapitre dans les gigantomachies [combats mythiques entre des géants et les dieux, ndlr] sans fin entre la philosophie dite continentale et la tradition empiriste anglo-saxonne. Il n’y a rien de spécifique dans la critique de Chomsky – les mêmes accusations d’irrationalité, de postures vides, d’utilisation de mots fantaisistes, ont été entendues des centaines de fois contre Hegel, contre Heidegger, contre Derrida, etc. Ce qui diffère c’est la brutalité aveugle avec laquelle il rejette toute critique ». Zizek cite plusieurs de ses propres ouvrages, qu’il estime rédigés dans une langue claire, et accuse son adversaire de pratiquer le procès d’intention. La philosophie continentale, nonobstant, il est vrai, quelque inclination à l’emphase, reste à ses yeux rationnelle et empirique. Il conclut son texte en écrivant que l’esprit de Chomsky vaut celui d’un enfant de douze ans lorsqu’il aborde ces questions.

Noam Chomsky n’a, à ce jour, pas donné suite.

Les algarades et les querelles ne nous intéressent guère. Les bons mots ravissent les rieurs mais on médite rarement avec les dents. Les piques ne mènent nulle part, sauf à y mettre une tête au bout. Égos ou griffures narcissiques : laissons les intéressés régler leurs comptes. Les joutes philosophiques et politiques font pourtant sens dès lors qu’elles révèlent, en creux ou à l’arrière-plan, des enjeux plus collectifs. Levons le voile.

Deux individus, deux tempéraments

Descendons d’abord un peu. Plus bas. Encore un peu. Les Idées ne flottent pas dans un Ciel éthéré ; elles procèdent avant tout d’un corps. Unique, sans pareil et sans double. Telle reste la grande leçon nietzschéenne. Sous les systèmes, un sang qui bouillonne ; sous les majuscules, des noms propres. « On a nécessairement la philosophie de sa propre personne », fit savoir Nietzsche dans la préface qu’il composa au Gai Savoir. Les concepts cachent un cœur. L’idiosyncrasie ordonne ; le reste suit.

« Chomsky répète que ses héros appartiennent à l’anonymat ; Zizek se reconnaît dans Robespierre et Lénine. »

Chomsky a enseigné sa vie durant comme professeur émérite de linguistique au Massachusetts Institute of Technology ; Zizek peine à supporter les étudiants et se présenta, en 1990, à la présidence de la République de Slovénie. Chomsky s’exprime d’une voix monocorde, sans anicroches ni coups de théâtre, raie à gauche et lunettes, le même modèle, depuis toujours, montures à grands verres ; Zizek tonne et tonitrue devant un public souvent hilare, les mains tourbillonnantes, le geste nerveux, épaules de colosse et corps tyrannisé par les tics, cheveu dépenaillé et barbe fruste. Chomsky répète que ses héros appartiennent à l’anonymat ; Zizek se reconnaît dans Robespierre et Lénine. Chomsky ne confie jamais rien de sa vie personnelle ; Zizek n’hésite pas à se livrer sur ses pratiques sexuelles et l’on sait qu’il range ses chaussettes dans sa cuisine ou que ses amis le surnomment Fidel. Chomsky jauge et calibre ses mots ; Zizek les catapulte et ne recule jamais devant eux : les végétariens sont des « dégénérés », les poètes sont trop souvent des fascistes et Platon eut raison de vouloir les bannir de sa Cité, les fleurs, par trop infâmes et répugnantes (elles ressemblent à des « vagins dentés »), devraient être interdites aux enfants et « Gandhi a été plus violent qu’Hitler ». Chomsky écrit dans une langue sèche et sobre, accessible à tous, afin d’être lu par ceux qu’il nomme, après Orwell, « les gens ordinaires » ; Zizek ne craint jamais d’évoquer, dans tel ou tel essai, le « contrepoint-corrélatif excrémentiel au triangle lévi-straussien de la cuisine » ou « le cœur non-dialectique de la dialectique » du parallaxe.

Noam Chomsky, bien qu’il ne soit pas pacifiste, considère la violence avec une grande réserve et va jusqu’à se désolidariser des destructions matérielles occasionnées par la mouvance anarchiste appelée « Black Bloc » ; Zizek estime, dans son ouvrage À travers le réel, qu’il n’a « aucun problème avec la Terreur ». On se souvient du célèbre débat télévisé qui opposa, en 1971, Chomsky au philosophe français Michel Foucault (échange retranscrit et publié par les éditions Aden, en 2006, sous le titre de Sur la nature humaine). Le premier fit entendre ses réserves quant à l’usage du mot prolétariat et s’éleva contre les perspectives révolutionnaires défendues par Foucault – qui prétendait qu’on mène une guerre pour la gagner et non parce qu’elle est juste, avant d’assurer qu’il n’y a rien à redire au fait que le prolétariat, après avoir renversé la bourgeoisie et pris possession de l’appareil d’État, puisse exercer un « pouvoir violent, dictatorial et même sanglant ». Chomsky tint en retour à promouvoir les notions, somme toute élémentaires, de « justice » et de « valeurs humaines » : si la victoire du prolétariat implique l’avènement d’une dictature, il serait de son devoir moral de s’y opposer.

La violence, estime-t-il, est par sa nature même foncièrement injuste, mais on peut y recourir à la seule et unique condition qu’elle puisse créer une société plus équitable. Sans cette exigence minimale, affichée en amont, le sang ne saurait se faire pardonner d’avoir coulé. Foucault rétorqua : la justice n’est rien d’autre qu’un outil de domination qui disparaîtra vraisemblablement le jour où les classes sociales seront abolies. Chomsky n’en démordit pas et revint à ce qu’il estimait être un socle non négociable : tout projet socialiste radical doit s’enraciner dans les valeurs humaines quotidiennes que sont la justice, l’honneur, l’amour, la bonté et la sympathie. La révolution n’est souhaitable qu’en ce qu’elle permet de les étendre et de les conforter : le pouvoir ou l’efficacité n’ont, eux, aucune légitimité en tant que tels. La conversation s’acheva après que Foucault eut pu préciser qu’il n’existe pas de nature humaine et que ce que Chomsky considère comme des sentiments universels ne sont en réalité que les produits d’une classe, donc d’une oppression circonstanciée.

Zizek a pour sa part fait savoir qu’il n’aimait pas la violence physique, qu’elle l’effrayait, mais qu’il ne comptait pas renoncer à la tradition de la « violence populaire » pour attaquer le capitalisme. Il aspire, écrit-il dans son anthologie Robespierre : entre vertu et terreur, à « réinventer une terreur émancipatrice » – il ne s’agit pas de tuer mais de concilier la Vertu à la Terreur, sans craindre la lutte ni le combat, sans avoir la main qui tremble face à cette époque, la nôtre, qui désire du chocolat sans sucre, des bières sans alcool et des guerres propres. Zizek entend réhabiliter la « violence divine » (celle du peuple, qu’il oppose à la violence capitaliste quotidienne et décidément trop ordinaire) chère à Walter Benjamin ainsi que l’enseignement du Christ : Jésus voulait apporter la délivrance, mais au prix du glaive et des sacrifices. Il n’hésite d’ailleurs pas à endosser les oripeaux du martyr : « OK ! Tuez-moi ! Je suis prêt à me sacrifier. Mais la cause reste ! » L’héroïsme n’éclot pas dans les bureaux ni dans les parlements. « Je n’ai pas peur de le dire : une certaine dose de terreur morale peut s’avérer nécessaire. »

« Les intellectuels sont pris beaucoup trop au sérieux. De telle sorte que si Jacques Lacan reniflait, il y avait un article en première page du Monde. » Chomsky

Lorsque l’on accuse Chomsky de n’avoir aucune théorie d’ensemble, le penseur américain répond qu’il aspire seulement à suggérer « des alternatives, avec des objectifs à court terme guidés par des visions à long terme » (Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, L’Herne). Il lui serait facile d’impressionner son auditoire à grand renfort de termes abstrus et hermétiques, « de paradoxes » et de « mots polysyllabiques », mais cette conception du travail intellectuel n’est pas la sienne. Chomsky ne cesse de déplorer l’entre-soi de la gauche intellectuelle. Valse de nantis. Notables des concepts. Petite caste qui ne parle qu’à elle-même mais toujours au nom du Peuple… Lisons l’ouvrage Entretiens avec Chomsky (Ecosociété) : « Les intellectuels ont un problème : ils doivent justifier leur existence. Or, si vous dites les choses en langage simple… [...] Traduisez en langage simple ce qu’ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdités. [À Paris] les intellectuels sont pris beaucoup trop au sérieux. De telle sorte que si Jacques Lacan reniflait, il y avait un article en première page du Monde. » Zizek, dont l’idéal serait de passer son existence dans un monastère, revendique quant à lui de ne vivre que « pour la théorie » : « Je déteste cette attitude humanitaire de gauche : « Les gens ont faim ! Enfants en Afrique ! Qui a besoin de théorie ? » Non ! Nous avons besoin de théorie inutile aujourd’hui plus que jamais, voilà ce que je prétends. » Il avoue, mordant, aimer l’Humanité mais n’avoir pas d’empathie « pour les gens concrets » : « 99 % [d'entre eux] sont des idiots ennuyeux. »

Deux visions de l’émancipation : libertaire ou communiste ?

Zizek évoque à raison ce qu’ils incarnent et les dépassent – deux courants s’affrontent, deux traditions se font face : la philosophie continentale (qui passerait, pour le dire fort brièvement, par Husserl, Deleuze, Heidegger, Habermas, Sartre, Foucault ou encore Althusser) et la philosophie analytique (historiquement hostile à Hegel – penseur pour qui Zizek avoue nourrir une « obsession fanatique » – et portée, notamment, par Bertrand Russell et Ludwig Wittgenstein). Zizek omet toutefois de mentionner que leur polémique s’inscrit dans une autre bataille, qui ne manqua pas, elle aussi et depuis maintenant plus d’un siècle et demi, de faire couler de l’encre et parfois du sang : l’anarchisme contre le marxisme, le socialisme libertaire (ou utopique, selon les points de vue) contre le socialisme scientifique (ou autoritaire). Les divergences politiques entre les deux penseurs s’avèrent, à cette aune, loin d’être aussi « minimes » que Zizek ne le prétend…

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Philosophie continentale contre philosophie analytique ? Anarchisme contre communisme ?

Commençons par ce qui pourrait les rapprocher. Leurs analyses des dévastations du capitalisme global convergent sur plusieurs points : Chomsky se dresse contre l’idéologie du chacun pour soi, la ploutocratie au pouvoir, la tyrannie privée, le « fanatisme néolibéral », le fonctionnement oligarchique des États et l’atomisation des sociétés ; Zizek déplore ce qu’il nomme « la privatisation des communs » et redoute l’avenir à relativement court terme : le capitalisme mondialisé prépare un nouveau type de société, autoritaire, ségrégante et basée sur de nouvelles formes d’apartheid, entre Dubaï, la Chine et l’Italie. Chomsky entrevoit deux menaces gravissimes à l’horizon : les armes nucléaires et la catastrophe écologique ; Zizek fait de l’environnement et de la biogénétique ses priorités. Chomsky s’est opposé à la diabolisation « hystérique » de Chavez (pourtant fort peu libertaire) et l’on sait l’intérêt que lui portait ce dernier (au point de louer l’un de ses ouvrages, Hegemony or Survival, à la tribune de l’ONU) ; Zizek a parfois confié l’admiration qu’il éprouvait pour le président vénézuélien, en dépit de ses erreurs, et clama qu’il fut « le premier à faire une chose absolument cruciale, à intégrer dans l’espace politico-social les exclus ». Chomsky dissocie radicalement le libéralisme classique (à ses yeux source d’émancipation) du néolibéralisme et rend régulièrement hommage à Adam Smith ; Zizek estime que le libéralisme fut à l’origine un « noble projet » et qu’il n’existe « rien d’intrinsèquement mauvais » en lui. Chomsky refuse le dilemme réformisme/révolution : « la révolution est un moyen, pas un but. » (s’il est réformiste de « se soucier des conditions de vie des gens qui souffrent », s’il est réformiste de « travailler pour les améliorer », s’il est réformiste de militer au quotidien afin qu’il y ait « de l’eau potable pour tout le monde », alors il l’est sans doute – mais ne pas l’être, en ce sens, lui semblerait immoral et inconséquent) ; Zizek n’entend pas, faute de Révolution, réchauffer sa mélancolie dans quelque tour d’ivoire : « Non seulement je ne suis pas dans une position de retrait, mais je m’engage même pleinement en faveur des processus réformistes concrets qui vont à rebours de cet avenir catastrophique. Le combat d’Obama pour un système de protection sociale, voilà par exemple un événement de portée mondiale. Cela a perturbé le cœur même de l’idéologie américaine d’une façon extraordinairement positive. »

Chomsky Chavez

chacha

Chomsky et Chavez, en 2009.

Il serait sans doute possible de poursuivre, mais traçons à présent les principales lignes de fracture. Chomsky n’a jamais voulu claquemurer l’anarchisme dans un dogme, un cadre étroit ou une doctrine. L’Absolu ? Il l’invite sans plus attendre à baisser les yeux. Les incantations prétendument puristes ? Ébats d’adolescents. Les étiquettes apaisent à défaut d’éclairer : Chomsky, qui se définit régulièrement comme socialiste libertaire, rappela qu’il n’était pas un penseur anarchiste orthodoxe mais une sorte de « compagnon de route » (De l’espoir en l’avenir, Agone). Zizek n’oscille pas : le terme socialisme doit être abandonné puisqu’Hitler a pu le récupérer. Il assure en sus qu’il est possible, en tant que capitaliste ou fasciste, de s’approprier tous les noms communs supposément émancipateurs (dignité, solidarité, etc.) mais qu’il est inconcevable d’enrégimenter le mot communisme. D’autant que le terme choque, et Zizek aime provoquer. Il défend, avec son ami le philosophe Alain Badiou, l’existence d’une Idée communiste, irréductible à ce que les hommes ont pu, pour le pire, en faire : « J’aimerais maintenir, malgré tout, qu’il existe une histoire du communisme, une tradition précise, avec laquelle le stalinisme et consort n’ont rien à voir. Par exemple, cette tradition émancipatrice, radicale, du millénarisme et sa croyance en la fin des temps. Le royaume éternel est là ! On la trouve dans le christianisme, dans la révolte spartakiste de Berlin, dans la guerre des paysans… L’histoire de ces courants est précieuse, et j’aimerais la maintenir vivante. » Il importe de signaler ici que Zizek se dissocie sans détours du stalinisme et qu’il se dit favorable à une « critique intraitable du communisme du XXe siècle » (l’URSS n’ayant toutefois, complète-t-il, pas créé l’homme totalitaire tant décrié mais un individu égoïste, libéral et survivaliste).

« Zizek loue l’héroïsme du camarade Lénine et écrit qu’il importe, au plus vite, de s’inspirer de son élan pour affronter le chaos qui nous entoure.»

Chomsky livre une analyse pour le moins inclémente de l’expérience bolchevique : Lénine et Trotsky ont, dès le départ, détruit le potentiel émancipateur des soviets en les plaçant sous la coupe de fer du Parti afin de construire une « tyrannie anti-socialiste » sous couvert de socialisme ; ils bâtirent des « structures proto-fascistes » qui permirent ensuite à Staline de réaliser « une des pires horreurs » du XXe siècle ; Lénine était « un des plus grands ennemis du socialisme » ; l’effondrement du bloc soviétique fut une « excellente nouvelle ». Il fit également savoir qu’il n’hésiterait pas à se dissocier purement et simplement de la gauche si celle-ci se reconnaissait dans le bolchevisme et certifia que Staline ne fit simplement qu’accélérer le développement du système mis en place par Lénine (tome III de Comprendre le pouvoir, Aden). Mais Chomsky de préciser que si les régimes communistes furent abjects, les nations capitalistes produisirent de « bien pires » désastres à travers le monde. Zizek loue l’héroïsme du camarade Lénine et écrit, dans son texte « Plaidoyer pour l’intolérance léniniste », qu’il importe, au plus vite, de s’inspirer de son élan pour affronter le chaos qui nous entoure. Effectuer un droit d’inventaire ; trier sans trahir. Un souffle, pas un simili. Un marchepied, pas une nostalgie. Des armes, pas des larmes. Que l’« étincelle utopique » que Lénine porta puisse embraser de nouveaux espaces révolutionnaires. Zizek se présente cependant comme un « révolutionnaire pessimiste » : il ne dispose d’aucune solution clé en main mais sait que tous les systèmes ont échoué et qu’il va falloir, le futur en dépend, inventer de nouvelles formes politiques. « Je n’attends nullement une grande révolution anticapitaliste. Qui serait assez stupide pour ça aujourd’hui ? »

Chomsky tient le Marx des dernières années pour « un activiste hautement autoritaire », tout en notant, dans l’un de ses livres, qu’il « a produit un travail descriptif valable ainsi que certains concepts utiles ». Et s’il le trouve également très bon journaliste, Chomsky réfute le fait que l’on puisse fonder un courant d’après l’œuvre ou la vie d’une personnalité : l’existence même du marxisme invalide à ses yeux la pertinence de l’énoncé. Il relègue le marxisme, aux côtés du freudisme, au rang des « cultes irrationnels », de la théologie et des « religions organisées ». Zizek s’inscrit clairement dans le sillon marxiste (même s’il estime que Marx était un « sale type ») et aspire à repenser cet héritage dans une perspective contemporaine : le prolétariat, par exemple, n’est plus ce qu’il était du temps du père du Manifeste du Parti communiste.

espagne

Guerre d’Espagne

Chomsky a, plus d’une fois, confié son admiration pour le mouvement anarchiste espagnol qui, durant la guerre civile qui l’opposa, sur deux fronts, aux franquistes et aux communistes, s’activa à construire une alternative politique, fédéraliste et anti-étatiste. L’anarchisme (qu’il définit comme « une tendance dans l’histoire de la pensée et de l’action visant à débusquer les structures d’oppression et de domination où qu’elles se trouvent et à mettre en cause leur légitimité et, advenant qu’elles ne peuvent se justifier – ce qu’elles ne peuvent faire que très rarement – à chercher des façons de les éliminer ») n’est pas le chaos ni l’absence d’ordre : il rime, au contraire, avec structure et organisation. Chomsky se montre favorable à l’autogestion (les travailleurs doivent « devenir les maîtres de leur univers immédiat ») et ne dissimule pas ses réticences à l’endroit des partis (en ce qu’ils incarnent avant tout les intérêts de classe et ne permettent pas de restituer la complexité du réel et des humains). Il s’appuie sur Bakounine pour définir le noyau dur de la pensée anarchiste : la lutte pour l’acquisition d’une liberté authentique et non point formelle, juridique et bourgeoise. Il pense que la démocratie doit s’étendre de la base au sommet, par capillarité. Nul besoin de leader ni de sauveurs suprêmes : le peuple peut choisir ses représentants et les démettre de leurs fonctions s’ils manquent à leur devoir.

Zizek, lui, est un jacobin. Qui prétend lutter hors de l’État donne le pouvoir à l’ennemi. Il en appelle donc à la saisie de l’appareil d’État, seul à même de construire une authentique politique d’émancipation, et salue volontiers Hugo Chavez pour son efficacité. « La position véritable, c’est de prendre le pouvoir d’État, et de le faire fonctionner d’une façon anti-étatique », énonce-t-il dans À travers le réel. Contre l’accusation lancée à l’endroit les communistes de simplifier le monde en le scindant entre les bons et les salauds, Zizek rétorque que le communisme a, au contraire, vocation à complexifier le réel. « N’abandonner le futur ni au marché ni à l’État, c’est ça le communisme pour moi », déclare Zizek, par ailleurs persuadé qu’il « faut un chef pour déclencher de l’enthousiasme pour une cause » (Démocratie, dans quel état ?, collectif paru aux éditions La Fabrique). Soulignons, sur la question étatique, que Chomsky ne fait pas l’unanimité dans les rangs anarchistes. D’aucuns l’ont accusé d’être un « anarchiste d’État » puisqu’il défend la structure étatique, en dépit de sa nature coercitive, contre le capitalisme global, la finance mondialisée et les grands conglomérats. Il écrit ainsi, dans Responsabilité des intellectuels (Agone), qu’il n’hésite pas à défendre, voire à « renforcer certains aspects de l’autorité de l’État qui, bien que fondamentalement illégitimes, sont aujourd’hui absolument nécessaires à la lutte contre les tentatives acharnées de revenir sur les acquis démocratiques et sociaux conquis de haute lutte ». Il n’y a là nulle contradiction à ses yeux. Sa veste demeure du bon côté et Judas peut bien garder ses deniers : ce positionnement politique « procède tout naturellement d’une hiérarchisation pratique des idéaux et d’une évaluation, tout aussi pratique, des moyens d’action » (il développe cette idée dans l’ouvrage Perspectives politiques sous la formule : élargir la surface de la cage, autrement dit : l’État est une cage mais le capitalisme transnational, situé à l’extérieur de cette cage, constitue une menace encore plus dangereuse pour les populations que le cadre étatique).

occuChomsky s’oppose radicalement à l’idée d’avant-garde et estime que la résistance au capitalisme ne pourra se faire que par une mobilisation populaire. C’est le « grand public » qu’il faut convaincre de la nécessité des luttes sociales, avance-t-il dans le livre Occupy. Descendre dans la rue, parler aux gens, se rendre dans les églises, les écoles, les associations et les syndicats. Ouvrir le dialogue sans arrogance ni sectarisme. Chomsky perçoit dans les manifestations dites « des 99% » (Occupy Wall Street, etc.) « une première grande riposte populaire ». Zizek salue volontiers l’initiative 4 mais reproche aux mouvements de masse (de la place Tahrir à Athènes en passant par les Indignés) de se limiter à l’« extase pathétique ». Il indique, dans son essai Pour défendre les causes perdues, qu’ils ne disposaient d’aucun « programme positif permettant de substituer un nouvel ordre à l’ancien ». Que reste-t-il, passés les rassemblements ? Des souvenirs et des photographies. Lendemain de fête. Gueule de bois. Si l’on ne songe pas à l’après, « nous sommes dans ce romantisme soixante-huitard » (et Zizek confesse par ailleurs qu’il hait Mai 68 : «Trop de liberté, trop de jouissance. »). Zizek, comme Badiou, estime que la majorité n’est pas dépositaire de la vérité : « Parfois, le peuple ne sait pas où sont ses propres intérêts. De plus, il n’est pas sûr qu’il veuille vraiment décider. »

Le débat ne fait que commencer.

Notes

http://ragemag.fr/chomsky-et-zizek-les-grands-esprits-qui-ne-se-rencontrent-pas-44984/

1.Le Marxisme, PUF, 1948. ↩
2.Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Éditions sociales, 1970. ↩
3.Notons que Zizek ajoute, dans sa réponse : « Ma thèse sous-jacente ici est qu’aucune idéologie efficace n’est uniquement un mensonge : une idéologie n’est jamais une simple mystification obscurcissant la réalité cachée de la domination et de l’exploitation ; l’atroce réalité obscurcie et mystifiée par une idéologie doit s’inscrire, laisser des traces dans le texte idéologique explicite lui-même, en se cachant dans ses incohérences, ses lacunes, etc. Les simulacres de procès staliniens étaient, bien sûr, une parodie de justice effroyablement brutale, mais pour s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire de connaître la réalité derrière ; le visage public des procès, la monstruosité des confessions publiques, la rendaient évidente. » Et qu’il dit rejeter, par ailleurs, le Marx de L’Idéologie allemande. ↩
4.Plus largement, il félicite le mouvement altermondialiste puisqu’il a identifié l’ennemi, le capitalisme globalisé, et a tourné le dos aux batailles culturelles du radicalisme des années 1970 (antiracisme, minorités sexuelles, etc.), tout en lui reprochant de rester « un mouvement de résistance parasitaire (qui) n’est pas en mesure de changer les choses de façon décisive. »