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Salon Livre Paris : la jeune littérature russe fait sa révolution sans l’Occident, et sans Poutine

 
19 Mars 2018

Laurence Houot
Par Laurence Houot @LaurenceHouot
 
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
 

Publié le 16/03/2018 à 17H32

Librairie russe Salon Livre Paris / Le Globe mars 2018

Librairie russe Salon Livre Paris / Le Globe mars 2018

 

 © Laurence Houot / Culturebox

 

La Russie est cette année invitée d’honneur du salon Livre Paris, avec 38 auteurs invités, des rencontres, des débats, et un contexte un brin tendu. Rencontre avec Anne Coldefy-Faucart, traductrice, éditrice et spécialiste de littérature russe, qui nous éclaire sur les grandes tendances de cette jeune littérature « en pleine mutation » et nous glisse quelques précieux conseils de lecture.

 

Elle n’avait pas été invitée depuis 2005. Dans une ambiance de Guerre Froide après l’empoisonnement d’un agent double sur le sol britannique, la présence de la Russie au Salon Livre Paris cette année a pris une dimension inattendue. Le président Emmanuel Macron a ostensiblement boudé le pavillon officiel russe froissant les auteurs et les artisans de la présence russe au salon.

 

Pavillon russe Salon Livre Paris 2018

Pavillon russe Salon Livre Paris 2018

 

 © Laurence Houot / Culturebox

 

38 auteurs invités, des rencontres, des débats, il y a pourtant mille raisons de se réjouir de cette présence, en premier lieu celle de découvrir la riche littérature russe contemporaine, qui plonge dans le passé et imagine le futur pour mieux comprendre le présent.

 

Anne Coldefy-Faucart, traductrice des plus grands auteurs russes (Soljenitsyne, Krzyzanowski, Pilniak, Youri Mamleev ou Svetlana Alexievitch), éditrice, elle est la patronne des éditions de L’inventaire, s’occupe pour la France de la maison russe Nouveaux Angles et dirige la collection Poustiaki chez Verdier. Elle a enseigné la traduction russe à la Sorbonne pendant de nombreuses années. On la cueille au salon Livre Paris tout juste rentrée de Moscou. Elle a son stand, « le plus petit stand du salon, mais on est contents », sourit-elle. Elle dresse pour nous les grandes lignes de cette littérature qui vit depuis quelques années, dit-elle, un véritable renouveau.

 

INTERVIEW ANNE COLDEFY-FAUCART

 

Anne Codalfy-Faucard, traductrice, éditrice, spécialiste de la littérature russe au Salon Livre Paris, mars 2018

Anne Codalfy-Faucard, traductrice, éditrice, spécialiste de la littérature russe au Salon Livre Paris, mars 2018

 

 © Laurence Houot / Culturebox

 

Une littérature « plus calme », qui démarre sa reconstruction de l’après 1991

 

« Il me semble qu’on entre dans une nouvelle phase dans l’histoire de la littérature post 91 (fin de l’ère soviétique). Ce qui me frappe d’abord, en regardant la production des auteurs de la délégation russe présents à Paris, et d’autres, c’est que par rapport à 2005 (la dernière invitation de la Russie au salon du livre), c’est beaucoup plus calme. En 2005, c’était tonitruant. Il y avait beaucoup de vedettes. Après 1991, les écrivains russes imitaient l’occident. On a vu une invasion de polars plus ou moins bons, de romans de gare plus ou moins glauques, du porno. Aujourd’hui Il n’y a plus cette tendance à l’imitation de l’Occident, qui était très présente encore en 2005. On avait l’impression que les Russes se disaient « nous aussi on est libre et nous aussi on peut le faire. Je caricature un peu mais pas tant que ça !

 

Après 1991, il y a eu un grand désarroi en Russie, dans toute la société, et particulièrement chez les écrivains. C’est devenu compliqué pour tout le monde. Tout à coup les écrivains dissidents n’étaient plus dissidents, ils n’avaient plus de raisons de l’être, et les non-dissidents n’avaient plus d’idéologie à suivre. Tout le monde était désorienté. »

 

« Une volonté de comprendre la période soviétique »

 

« On a beaucoup reproché aux écrivains russes de ne pas avoir comme les Allemands de l’Est, réglé les comptes avec le passé soviétique. C’était vrai, mais j’ai l’impression que cela se fait maintenant. Aujourd’hui il me semble qu’il y a une volonté de comprendre la période soviétique, et même ce qui l’a précédé. Cette tendance existe en littérature mais aussi au niveau du pouvoir. Il y a eu la période où la tendance était de rejeter complètement la période soviétique, et à se tourner vers ce  qu’il y avait eu avant. Il y a des exemples frappants comme Stolypine, ministre de Nicolas II, assassiné en 1911 qui avait mené d’une main de fer la réforme agraire. Aujourd’hui il est devenu un modèle dans la société alors qu’il était brandi autrefois comme un épouvantail. De nombreux jeunes auteurs d’aujourd’hui n’ont pas connu, ou peu, la période soviétique. Et ils s’y intéressent et essaient de comprendre ce qui s’est passé. »

 

« Le passé, et le futur pour écrire le présent »

 

« Ce qui me frappe, c’est que tous ces auteurs s’intéressent au passé, et au futur, mais pas au présent. Comme s’il fallait faire un retour sur le passé avec une (pré)vision de l’avenir. J’ai l’impression qu’ils doivent passer par hier, et par demain et même après-demain, pour comprendre aujourd’hui. On note par exemple une résurgence de la science-fiction, avec de nombreuse dystopies. On peut par exemple lire « Telluria », de Vladimir Sorokine (Actes Sud). Le romancier imagine en 2050 l’état de toute l’Europe, après qu’elle a connu toutes sortes de guerres de religions. »

"Telluria", Vladimir Sorikine, Salon Livre Paris 2018

« Telluria », Vladimir Sorikine, Salon Livre Paris 2018

 

 © Laurence Houot / Culturebox

 

« Démystification salutaire de l’Occident »

 

« La réflexion engagée sur le temps est également rendue possible par une redécouverte de l’espace géographique. Les écrivains de la nouvelle génération ont voyagé en Europe, aux Etats-Unis, en Asie. Contrairement aux écrivains du XIXe qui voyageaient aussi beaucoup en Europe, les écrivains de la jeune génération ne font pas seulement du tourisme mais ils sont souvent obligés de travailler, de faire des petits boulots, ce qui leur donne une vision concrète, pratique de l’Europe occidentale. Il en découle une démystification salutaire de l’Occident.

 

Jusqu’ici il y avait une idéalisation folle de l’Occident, ou une diabolisation. C’était soit l’enfer, soit le paradis. En voyageant, ils ont pu voir que ce n’était ni l’un ni l’autre. C’est ce qui a permis de repositionner la Russie dans l’esprit des Russes. Tout cela a apporté aussi une réflexion qui me parait très saine sur les relations avec l’Occident. Car il faut rappeler que c’est une grande tendance de la littérature russe, qui est née dans un rapport positif ou négatif avec l’Occident. Il y a toujours eu ce « Je t’aime moi non plus », avec des périodes où c’était un peu plus je t’aime et d’autres un peu plus ‘moi non plus' ».

 

« La redécouverte de l’espace géographique russe »

 

« Il me semble que l’on est dans un temps de redécouverte de l’espace géographique partout en Europe, mais qui a en Russie une dimension particulière. J’ai été frappée par exemple de constater que plusieurs auteurs de la délégation sont des géologues, ou des archéologues, qui en sont venus à l’histoire et à une réflexion sur le passé, puis au roman.

 

Ce qui me frappe, c’est que les écrivains aujourd’hui s’ils naissent dans une région, ont tendance à y rester, ou à vivre dans d’autres régions mais ils ne viennent plus systématiquement vivre à Moscou. C’était vrai autrefois pour les écrivains de Saint-Pétersbourg, qui ne quittaient pas leur ville, mais cela était dû à la rivalité historique entre les deux villes. Aujourd’hui les écrivains restent dans leur région par choix. Aujourd’hui on écrit depuis Ekaterinbourg (Oural), de Nijni-Nogorod (sur la Volga) pour même de la campagne, comme Zakhar Prilepine, qui vit carrément à la campagne dans cette région. Cette appropriation du territoire par les écrivains les amène à réfléchir sur leur histoire, sur leur passé, proche ou lointain. »

 

« L’histoire individuelle et familiale compte beaucoup »

 

« L’histoire individuelle compte énormément dans la littérature russe aujourd’hui. C’est très nouveau. « Zouleikha ouvre les yeux », de Gouzel Iakhina (Editions Noir sur Blanc pour la traduction en France), en est un exemple. Ce premier roman est un best-seller en Russie. L’auteure y raconte la vie de sa grand-mère au Tatarstan, une région qui fait partie de la fédération russe, mais quand même, à part. Elle raconte l’histoire de sa grand-mère, déportée comme de nombreux koulaks (paysans considérés comme riches, au moment de la collectivisation). Elle raconte cet épisode de l’histoire à travers la vie de sa grand-mère. Cela avait déjà été abordé dans les livres après l’ouverture des archives mais de manière documentaire. J’ai publié par exemple des lettres de déportés. Mais cela prend une dimension particulière avec cette réappropriation de l’histoire familiale et personnelle. »

"Zouleikha ouvre les yeux", Gouzel Iakhina (Editions Noir sur Blanc)

« Zouleikha ouvre les yeux », Gouzel Iakhina (Editions Noir sur Blanc)

 

 © Laurence Houot / Culturebox

 

« Des auteurs engagés contre Poutine, mais pas dans leurs livres »

 

« Même si la plupart des écrivains n’écrivent pas directement contre le régime de Poutine, il y a des auteurs engagés, comme Zahar Prilepine,  partisan du parti National Bolchevique d’Edward Limonov. Politiquement on peut dire que c’est du grand n’importe quoi, mais on peut lire ses livres, il a beaucoup de talent. Il y a un autre auteur dans la délégation qui est très impliqué politiquement, c’est Sergueï Chargounov. Fils d’un prêtre orthodoxe, après 1991, il est un peu paumé et part vivre dans le Caucase, puis il rentre à Moscou et devient député de la Douma, lui aussi, dans la tendance National-Bolchevique. Politiquement c’est un excité, mais il ne va pas directement exprimer ses idées politiques dans ses livres. Il écrit des récits, de la poésie, des romans. Il est peu traduit en France. »

 

Zakhar Prilepine en 2012

Zakhar Prilepine en 2012

 

 © Ulf Andersen / Aurimages / Ulf Andersen / Aurimages / AFP

 

« Il faut savoir qu’en Russie de tout temps la littérature a tout englobé la philosophie, la pensée, l’histoire, et aussi la politique. Mais on ne va pas forcément trouver dans la littérature d’aujourd’hui des romans ou des essais qui se positionnent ouvertement contre le pouvoir de Poutine. Chargounov ou Prilepine n’ont pas leur langue dans leur poche, mais ils ne vont pas exprimer leurs positions politiques dans leurs livres.

 

A l’autre bord, on a Ludmila  Oulitskaïa,  (traduite en France chez Gallimard), qui a écrit beaucoup de choses sur l’histoire de la période soviétique, et qui défend quand elle répond aux interviews des idées démocratiques à l’occidentale. Mais dans ce qu’elle écrit, il y a une recherche plus large, plus profonde qui va plus loin. Tous ces écrivains peuvent écrire des pamphlets, des articles, mais dans leur travail d’écrivain, ils sont engagés dans un travail plus profond, même Ludmila Oulitskaïa, qui est perçue comme une conscience intellectuelle. » 

 

« Aujourd’hui on peut tout écrire en Russie »

 

« Il y a une forme d’incohérence dans la censure imposée par le régime de Poutine. La télévision est très surveillée, mais des amis me disaient encore récemment qu’on peut dire à peu près ce que l’on veut à la radio. Pour la littérature, aujourd’hui en Russie, on peut tout écrire. Mais il ne faut pas négliger l’auto-censure. Mais cette volonté chez les plus jeunes de creuser les couches géologiques de l’histoire peut apporter une réflexionpar rapport à cette auto-censure. Il y a eu 1991, qui a marqué la libération, mais c’est aujourd’hui il me semble, qu’a lieu la  vraie libération, une libération réfléchie. Je suis une pessimiste de nature, mais là je suis plutôt optimiste ! »

 

Encore un ou deux conseils de lecture

 

« Je recommande « La limite de l’oubli », de Sergueï Lebedev (Verdier). Il n’a pas pu venir pour le salon mais pour moi c’est un des plus grands. Il y a chez lui une puissance et un niveau d’écriture rarissime. Dans ce roman, il raconte l’histoire d’un jeune type qui cherche des informations sur son grand-père. Il a toujours pensé qu’il y avait quelque chose qui ne collait pas par rapport à son grand-père et il va aller enquêter du côté des mines du Nord et de la Sibérie. Il part sur les traces et non-traces des camps dans l’extrême Nord-Est et petit à petit il va retrouver des traces de la vie de ce grand-père, et de sa famille et à travers ça aussi bien sûr de l’histoire russe.

 

Son histoire commence en Pologne, à la limite occidentale, et s’achève à l’extrême Est. C’est une réflexion sur la Russie, mais aussi une réflexion plus large. C’est la première fois depuis très longtemps que les écrivains russes expriment un point de vue sur l’Europe, la première fois qu’ils se sentent légitimes pour parler du continent européen et pas seulement par rapport à la pensée occidentale. La première fois qu’ils disent : « J’ai mon mot à dire et ma pensée est aussi légitime qu’une autre ». Je recommande aussi « Les quatre vies d’Arsemi » (Fayard), d’Evgueni Vodolazkine, un roman sur la Russie du Moyen-Age. On pourra aussi lire « L’aviateur », un nouveau roman du même auteur, à paraître prochainement en France qui évoque les Iles Solovki, intéressant à lire en parallèle de « L’archipel Solovski », de Prilepine (Actes Sud). »

 

"L'archipel des Solovki", Zakhar Prilepine« L’archipel des Solovki », Zakhar Prilepine

 

 © Laurence Houot / Culturebox

 

Bonus : un libraire croisé sur le stand d’Actes Sud recommande « La soif », d’Andreï Guelassimov

 

Tout le programme de la Russie au Salon Lire Paris.


Du 16 au 19 mars 2018, Porte de Versailles

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