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« Depuis Moscou, on ne voit pas le mur de verre qui sépare la France républicaine du Front national »

 

21 Avril 2017

La présidentielle française vue de Russie… Il est à noter tout de même qu’à l’inverse de Russie unie et même de Valdimir Poutine, le parti communiste de la fédération de Russie n’a pas plus cédé à l’engouement en faveur de trimp qu’à celui en faveur de Marine le pen.

 

(note de danielle Bleitrach)


Propos recueillis par Inna Doulkina

Publié le 20 avril 2017.

 

Comment les relations franco-russes ont-elles évolué au cours des cinq dernières années ? Et quelles sont leurs perspectives de développement ? Éléments de réponses dans un entretien avec Evguenia Obitchkina, professeur à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou et directrice du programme MGIMO-Sciences Po.

Poutine Le pen russie

Marine Le Pen, en visite à Moscou le 24 mars 2017, a rencontré le président Vladimir Poutine. Crédits : kremlin.ru

 

Le Courrier de Russie : Le 24 mars dernier, le président russe Vladimir Poutine a reçu au Kremlin la présidente du Front national, Marine Le Pen. Comment cette rencontre a-t-elle été rendue possible ?

 

Evguenia Obitchkina : Marine Le Pen a des liens anciens avec la Russie, en premier lieu avec ses parlementaires. Elle a toujours été très bien reçue à la Douma. Les élus russes sont flattés par les commentaires positifs que les représentants du Front national font régulièrement sur la Russie et sa politique internationale. Plus généralement, ce qui rapproche les élites dirigeantes russes du Front national, c’est une vision commune du principe de souveraineté. Marine Le Pen défend la souveraineté de la France face à Bruxelles, au sein de l’OTAN et de l’Union européenne. Vladimir Poutine, de son côté, défend celle de la Russie face à tous les acteurs extérieurs et, en premier lieu, face à Bruxelles, qui, selon Moscou, s’est accaparé la mission de la gestion de la sécurité dans le monde, ce que le Kremlin ne peut accepter. C’est là que réside la raison de l’opposition entre Moscou et les capitales occidentales, et c’est là aussi que se trouve le point de ralliement entre le Kremlin et le Front national.

 

LCDR : Pourquoi la souveraineté est-elle si importante pour la Russie ?

 

E.O. : La classe politique russe est persuadée que seul un État fort et stable peut garantir à ses citoyens la paix, et que plus on a d’États forts sur la planète, plus grandes sont les chances d’avoir un monde apaisé. Et que, à l’inverse, plus il y a d’États défaillants, de failed states, qui, selon la Russie, résultent des interventions américaines successives, plus le monde devient instable, plus il connaît de conflits. Attention, toutefois : le monde multipolaire que promeut la Russie doit être basé non sur la confrontation mais sur la coopération entre des acteurs forts et indépendants. La Russie estime en outre que dans la période de transition du socialisme au capitalisme qu’elle traverse, dans sa situation de pays multiethnique et multiconfessionnel, seul un État fort est en mesure de lui garantir la paix et d’assurer son développement. La souveraineté est la valeur première pour la Russie, ce qui n’est pas le cas de l’Union européenne. Pour cette dernière, tout comme pour les États-Unis, la valeur première, ce sont les droits de l’Homme. Et ils estiment que, pour mieux les défendre, un État peut déléguer une partie de sa souveraineté à une autorité supérieure – précisément ce que l’on observe dans le cas de l’UE. Pour Moscou, en revanche, cette conception est inacceptable. Dans la vision russe des choses, un État a le droit de défendre sa souveraineté – et Moscou se tourne naturellement vers des partis et des mouvements qui le pensent également. Comme le Front national, pour la France.

 

LCDR : Le Front national compte certes des partisans en France, mais aussi de nombreux détracteurs – et virulents. Pour une grande partie des Français, toute coopération avec ce parti relève de l’ignominie. Les élites dirigeantes russes s’en rendent-elles compte ?

 

E.O. : La classe politique russe, à l’exception des spécialistes des relations franco-russes, ne voit pas le mur de verre qui sépare la France républicaine du Front national. Ce mur qui divise les Français dans leur rapport aux valeurs démocratiques de base. Aujourd’hui, environ un quart de la population française se dit prêt à voter FN, alors que pour 75 % des Français, c’est absolument inenvisageable. Mais depuis Moscou, on ne distingue pas très bien ces subtilités. Ce que l’on voit clairement, c’est que le parti de Mme Le Pen est un parti populaire, que sa candidate affiche d’excellents résultats électoraux et a toutes les chances d’être représentée au second tour de la présidentielle. Ce qui veut dire, pour Moscou, que – sinon en 2017, peut-être plus tard – elle peut aussi remporter l’Élysée.

 

LCDR : Peut-on qualifier cette vision de « myope » ?

 

E.O. : Oh que non ! Vladimir Poutine est parfaitement conscient que certaines des idées de Mme Le Pen sont partagées par un nombre de Français bien plus important que celui de ses électeurs. La question de la souveraineté inquiète tous les Français ou presque, et Vladimir Poutine en tient compte. En rencontrant Marine Le Pen au Kremlin, c’est à l’ensemble de l’opinion française que le président russe a adressé un message. Il montre, par ce geste, que le refroidissement dans les rapports russo-occidentaux peut être relégué au passé, qu’un rétablissement des bonnes relations est possible. La Russie ne cherche pas à s’éloigner de l’Europe, bien au contraire, elle souhaite toujours construire avec elle une maison européenne commune – pourtant, ce ne doit pas être un squat abritant des individus partageant le même mode de vie, mais un immeuble aux appartements bien séparés, où chaque famille vit selon ses règles propres. La Russie tente de promouvoir cette vision et, pour atteindre cet objectif, elle cherche des partenaires au sein de l’Union européenne, des interlocuteurs aptes au dialogue. Ce que la France a été durant très longtemps.

 

Conférence sur La Russie et la présidentielle française

 

LCDR : Ne l’est-elle plus ?

 

E.O. : La France a cessé d’être un interlocuteur privilégié de la Russie au sein de l’UE pendant le quinquennat de François Hollande, et la Russie en est déçue. Par le passé, la France a toujours compris la Russie mieux que quiconque. Il a toujours été évident, pour Paris, que la Russie, avec son histoire particulière, ne pouvait pas effectuer sa transition du socialisme vers le capitalisme en quelques années, qu’elle ne pouvait pas devenir un parfait petit État démocratique d’un seul coup. François Mitterrand disait qu’on ne pouvait pas comparer l’effondrement du communisme en URSS avec un coup d’État dans un petit pays africain. La Russie méritait, aux yeux de la France, une attention particulière.

 

Rappelons-nous qu’au début des années 1990, la Russie s’était fixé pour objectif d’intégrer la communauté européenne, mais elle voulait y exister à égalité avec les autres membres – ce qui lui a toujours été refusé. Bruxelles a jugé que la Russie manquait de maturité en tant qu’État démocratique, qu’elle ne pouvait pas prétendre au même statut que les autres pays de l’UE et qu’elle devait se contenter de suivre les instructions des membres plus anciens. C’était, en réalité, la position de Washington – mais Bruxelles l’a suivie. Et la Russie n’a jamais voulu l’accepter. En revanche, la France, celle de François Mitterrand d’abord, puis celle de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, a toujours appelé à tenir compte de la position russe. Souvenez-vous comment Jacques Chirac s’était opposé à l’expansion de l’OTAN afin de ne pas heurter Moscou. Plus tard, Nicolas Sarkozy a dit non à l’intégration de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN. C’est aussi lui qui a signé le contrat sur la vente des Mistral à Moscou.

 

LCDR : Et c’est sous François Hollande que tout s’écroule ?

 

E.O. : Je vais vous donner un exemple significatif de l’évolution des relations franco-russes sous la présidence de M. Hollande. Après les attentats du 13 novembre à Paris, Vladimir Poutine a demandé aux forces navales et aérospatiales russes d’entrer en contact avec le groupement français présent en Syrie et de « travailler avec eux contre l’EI comme avec des alliés », selon ses propres termes. Par ce geste, le président russe envoyait à son collègue français un message clair, l’invitant à une coopération étroite contre un ennemi commun, mais aussi à relancer l’activité du Conseil franco-russe sur la sécurité, en sommeil depuis 2014. François Hollande a remercié Vladimir Poutine et déclaré vouloir se rendre à Moscou pour discuter de cette coopération possible. Mais avant cette visite, il est passé par Washington. Et là, Barack Obama a implicitement rejeté l’idée d’une union franco-russe, rappelant qu’il n’existait que deux coalitions : la grande, avec la France, les États-Unis et une soixantaine d’autres États, et l’autre – qui comprend la Russie, l’Iran et le président Assad. Le président américain a fait comprendre que si la Russie voulait s’allier avec la France dans la lutte contre l’EI, elle n’avait qu’à rejoindre la grande coalition – sous la houlette des États-Unis. Ce que la Russie, bien évidemment, ne pouvait pas accepter. De cet épisode, il faut retenir ceci : Moscou a, une fois de plus, tendu la main à la France mais, une fois de plus, cette main a été repoussée.

 

Vladimir Poutine et François Hollande lors de la visite du président français en décembre 2014. Crédits : kremlin.ru

 

LCDR : Pourquoi les choses se passent-elles toujours ainsi ?

 

E.O. : Si l’on prend l’exemple de la Chine, qui, elle, est traitée sur un pied d’égalité par l’UE et les États-Unis, on voit que le partenariat sino-occidental est basé sur un fondement économique solide. On peut supposer que si la Russie devient un jour une grande puissance économique, l’Occident la traitera comme un partenaire égal, mais ce n’est pas encore le cas. Il est aussi important de se rappeler que la Chine a été largement aidée par les États-Unis dans son développement économique. La Russie n’est pas dans la même situation, et les sanctions n’arrangent guère les choses. Il faudra à Moscou des années pour développer son économie. Mais, d’ici là, elle est tout de même en train de redevenir une puissance militaire à vocation globale.

 

LCDR : Comment la Russie voit-elle l’avenir de ses relations avec la France ?

 

E.O. : Au ministère russe des affaires étrangères, on estime aujourd’hui que ces relations sont au point mort. Et rien ne laisse espérer une quelconque amélioration si les sondages disent vrai et que M. Emmanuel Macron remporte effectivement la présidentielle. Ce dernier va très probablement poursuivre la politique du renforcement de la solidarité européenne et ce n’est probablement pas avec lui que la France va retrouver une politique d’indépendance vis-à-vis de Washington. Or, si la Russie ne cherche pas à détruire l’UE, comme certains le prétendent, elle aimerait néanmoins la voir moins tournée vers les États-Unis. Moscou souhaite reprendre sa place dans le concert des nations européennes, mais pas à n’importe quel prix, et pas n’importe quelle place. Moscou aimerait également conclure un accord de sécurité qui unirait la Russie, l’UE et les États-Unis. Mais c’est un projet qui, pour l’heure, ne séduit pas ses partenaires européens et américains.

Evguenia Obitchkina

Evguenia Obitchkina est diplômée de la faculté d’histoire de l’université Lomonossov. En 2005, elle a soutenu son doctorat sur l’évolution de la politique extérieure de la France après la fin de la guerre froide. Depuis 1988, elle enseigne et conduit des recherches sur la politique française contemporaine à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO). Evguenia Obitchkina est chevalier d'honneur