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L’avenir des relations entre les Etats-Unis et la Russie

 

Jacques SapirPar  · 

Ceci est la version française (longue) d’un article devant paraître dans The Cairo Review (en anglais).


L’avenir des relations entre les Etats-Unis et la Russie

 

La question des relations entre la Russie et les Etats-Unis va se poser avec acuité dans les prochains mois. Il est clair que cette relation n’a plus la fonction structurante qu’elle pouvait avoir dans la « Guerre Froide ». Les relations entre les Etats-Unis et la Chine, la Russie et la Chine, mais aussi, celles autour de la place de l’Inde, pays courtisé par les trois puissances citées, et enfin autour des pays européens, sont devenues des relations susceptibles d’avoir des effets structurants.

 

C’est le produit d’une évolution que le Général de Gaulle avait anticipé, et qu’il avait cherché à construire, en particulier avec la reconnaissance de la Chine, mais qui ne prend toute sa dimension que maintenant. C’est le produit du monde multipolaire qui est aujourd’hui une réalité. Mais, cette relation entre Washington et Moscou reste d’une importance extrême tant pour les Etats-Unis, la Russie, que pour les autres puissances.

 

Donald Trump à la Maison-Blanche

 

Cette relation est en partie biaisée, pour les observateurs, par les diverses accusations faisant du Président Donald Trump la marionnette de la Russie. C’est un très vieux fantasme dans la politique et la culture américaine. Que l’on se souvienne du film « The Manchurian Candidate » avec Frank Sinatra, film datant de 1962 et réalisé par John Frankenheimer. Mais, c’est un fantasme et non une réalité. Le Général Kevin Ryan l’avait d’ailleurs fort bien expliqué en octobre 2016[1].

 

Non que l’élection de Donald Trump n’ait été préférée par le gouvernement russe à celle d’Hillary R. Clinton. Le gouvernement russe savait qu’il devait s’attendre à une phase de très forte hostilité dans ce cas. La préférence pour Donald Trump était claire, mais aussi les interrogations concernant le personnage. La diplomatie russe, et cela date du temps de l’URSS, est extrêmement conservatrice. Les dirigeants russes craignent par dessus tout d’avoir face à eux des responsables aux réactions imprévisibles. Or, d’une certaine manière, Madame Clinton était prévisible, certes, dans l’hostilité, mais elle était néanmoins prévisible. Or, Donald Trump est largement, et quoique l’on puisse en penser, un inconnu pour les dirigeants russes.

 

Nul ne sait, actuellement, quelle sera sa politique à propos de l’Ukraine ou du Moyen-Orient. Or, ces deux sujets sont critiques pour la Russie et, certainement, le Moyen-Orient, parce qu’il a le pouvoir de déstabiliser l’Asie centrale est aujourd’hui prioritaire pour Moscou. Le dossier du Moyen-Orient inclut la question de l’Iran, bien entendu. Un compromis entre la Russie et les Etats-Unis passe par un accord raisonnable entre l’Iran et les Etats-Unis.

 


L’occidentalisme déçu des dirigeants russes

 

On oublie trop souvent que les dirigeants russes, et Vladimir Poutine en premier, sont en réalité des occidentalistes déçus. Il faut se souvenir que Vladimir Poutine, qui venait alors d’être élu à la suite de la démission de Boris Eltsine, a cherché sans relâche au début des années 2000 à améliorer les relations entre les deux pays. Il a offert des facilités logistiques aux Etats-Unis à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il a soutenu l’intervention en Afghanistan. Mais, les dirigeants russes ont commencé à s’inquiéter quant il est devenu évident que l’idéologie que l’on appelle « néo-conservatrice » était devenue la seule boussole de la politique étrangère des Etats-Unis. De là date leur opposition croissante à la politique américaine, qu’il s’agisse de l’invasion de l’Irak ou sur d’autres terrains. Le choix du président russe, alors que la Russie était isolée après son opposition à l’intervention de l’OTAN au Kosovo, n’était pas simple. D’un côté, les États-Unis, à partir de 2001, démantelaient unilatéralement un certain nombre d’accords qui avaient garanti la stabilité durant la guerre froide et en particulier le traité ABM, dont l’importance pour la Russie ne doit pas être sous-estimée[2]. De l’autre, ils menaient une politique pour le moins complaisante vis-à-vis du régime des Talibans en Afghanistan, en dépit des informations qui permettaient de prouver que ce pays était devenu une des bases arrière du terrorisme islamiste et de la déstabilisation de l’Asie centrale. Il devient aujourd’hui clair que l’action du président russe était guidée par deux objectifs de court terme : conduire les dirigeants américains à rompre avec la mouvance islamiste fanatique qu’ils avaient flattée trop longtemps et canaliser leur légitime réaction armée dans un cadre multinational. À long terme, il espérait indiscutablement qu’une prise de conscience par Washington des racines même du phénomène terroriste serait la base d’une relance de l’action internationale dans laquelle la Russie trouverait enfin sa place. Cela ne fut pas, et explique bien des choses pour la suite.


Retour en 2007

 

Cette opposition a été clairement exprimée par Vladimir Poutine lors de la conférence de Munich sur la sécurité en 2007[3], il y a de cela dix ans. Ce qu’il a dit, à l’époque, était fondamental, mais ne fut ni compris ni même écouté par les dirigeants américains, mais aussi occidentaux, de l’époque. Eussent-ils écouté ce que disait à l’époque Vladimir Poutine qu’ils se seraient évités bien des déconvenues. Il convient donc de lire avec attention ce texte, qui constitue une définition précise de la représentation russe des relations internationales.

 

Deux points importants s’en dégagent, la constatation de l’échec d’un monde unipolaire et la condamnation de la tentative de soumettre le droit international au droit anglo-américain[4]. « J’estime que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d’un leader unique, le monde contemporain (je tiens à le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et économiques. Mais, et c’est encore plus important, ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur une base morale et éthique de la civilisation contemporaine[5] ».

 

En se situant au niveau des principes, Vladimir Poutine fournit aussi les éléments potentiels d’une critique de sa propre politique s’il s’avérait que lui aussi diverge par trop dans son action du cadre qu’il a défini. Que cette reformulation des principes des relations internationales s’accompagne en Russie d’un débat sur le fondement de la démocratie n’est ni neutre ni fortuit. Il n’existe pas de normes reconnues par tous qui pourraient fonder l’unipolarité. Dans son ouvrage de 2002, Evgueni Primakov ne disait pas autre chose[6]. Cela ne veut pas dire que les différents pays ne puissent définir des intérêts communs. Ni même qu’il ne puisse exister des valeurs communes. Le discours de Poutine n’est pas « relativiste ». Il constate simplement que ces valeurs (la « base morale et éthique ») ne peuvent fonder l’unipolarité, car l’exercice du pouvoir, politique ou économique, ne peut être défini uniquement en valeur mais doit l’être aussi en intérêts. L’argument suit ici celui que l’on a évoqué ci-dessus. Faute d’une base morale et éthique permettant de faire disparaître le politique des relations internationales, ces dernières ne peuvent être gérées que par le principe fondamental du droit international, soit la règle d’unanimité et de respect des souverainetés nationales. Or, constate le président russe, les États-Unis tendent à transformer leur droit interne en droit international alternatif.

 

Dix ans après, les dirigeants russes ont le sentiment que les évolutions du monde ont confirmé leurs analyses, mais aussi leurs pires craintes.

 

La nécessité de compromis basés sur le respect de la souveraineté

 

Aujourd’hui, ce que les dirigeants russes espèrent des Etats-Unis, c’est le retour à une politique internationale conçue comme l’expression des intérêts de chaque nation. Là où il y a de la politique, soit des intérêts et des représentations divergentes, il doit y avoir de la souveraineté. Toute tentative d’empiéter sur cette dernière se qualifie alors en tyrannie et justifie la résistance. Cette position constitue en réalité une critique radicale de l’idéologie de la « mondialisation », cette dernière étant ici conçue comme un processus téléologique aboutissant à la « fin » des États et à la disparition de la notion de souveraineté.

 

Les dirigeants russes savent bien que ces intérêts peuvent être divergents, et ils n’ont guère d’illusions sur l’ampleur du rapprochement avec les Etats-Unis. Mais, si ces derniers reconnaissaient la primauté des intérêts sur les principes, alors un compromis deviendrait possible. Or, la paix est toujours construite sur des compromis.

 

Notes

 

[1] http://news.harvard.edu/gazette/story/2016/12/inside-the-hacked-u-s-election/ Voir la note publiée sur RussEurope le 19 décembre 2016, https://russeurope.hypotheses.org/5522

 

[2].Leur intention actuelle d’installer des systèmes antimissiles en Pologne et en République tchèque, soi-disant pour protéger ces pays contre une menace iranienne – argument dépourvu de fondements –, participe de la même démarche délibérément provocatrice.

 

[3].On trouvera une traduction complète et fidèle de ce discours dans la revue La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 24-29.

 

[4] Voir la revue La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25.

 

[5].Voir la revue La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25.

 

[6].E. Primakov, Mir posle 11 Sentjabrja, Moscou, 2002, p. 138-151.