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Russie

vendredi 22 décembre 2017

Résolution sur Jérusalem : les Etats-Unis exigent le paiement de leur « aide »

A l'occasion de la résolution sur le statut de Jérusalem, les Etats-Unis menacent de ne plus aider ceux qui ne soutiennent pas leur position à l'ONU. Se comportant comme un petit seigneur féodal qui rappelle à ses inféodés leurs obligations: vous prenez l'argent, vous voulez notre protection, vous payez vos dettes. Ceux qui pensaient (encore) être des alliés ne peuvent plus se masquer la face.

 

La reconnaissance unilatérale du 6 décembre, ou plutôt la déclaration, de Jérusalem comme capitale d'Israël a provoqué des turbulences dans le Moyen Orient, région déjà instable sans cela. La volonté américaine de faire passer en force et post factum cet acte politique comme un fait acquis n'a pas fonctionné.

 
Le 18 décembre, 14 des 15 membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont voté pour une résolution condamnant la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël et toute tentative de changer le statut de la ville. Seul le veto américain a permis de bloquer le texte, ce qu'ils ont fait comme un chef qui n'accepte pas - et ne comprend pas - que ses employers puissent non seulement avoir une autre opinion, mais puisse même avoir une opinion:
« C’est une insulte et un camouflet que nous n’oublierons pas », a lancé la diplomate. Nikki Haley n’a pas précisé si les Etats-Unis pourraient prendre des mesures de rétorsion contre les pays ayant voté le texte ou accentuer leur volonté de moins participer au financement de l’ONU, dont ils sont les premiers contributeurs.
Elle a ensuite précisé sa pensée:
«Quand nous faisons des contributions généreuses à l'ONU, nous avons un espoir légitime que notre bonne volonté soit reconnue et respectée [...] Les Etats-Unis se souviendront de cette journée qui les a vus cloués au pilori devant l'Assemblée générale pour le seul fait d'exercer notre droit de pays souverain.» 
Trump a pour sa part clairement menacé ceux qui ne suivent pas de leur couper les vivres:
“All of these nations that take our money and then they vote against us at the Security Council or they vote against us, potentially, at the Assembly, they take hundreds of millions of dollars and even billions of dollars and then they vote against us,” Mr. Trump said.

“Well, we’re watching those votes,” he added. “Let them vote against us; we’ll save a lot. We don’t care.”
En traduction, le parent pauvre à table se sait lorsqu'il mange sa soupe. Ces déclarations n'ont toutefois pas pu empêcher un vote de l'Assemblée générale de l'ONU condamnant la reconnaissance par les Etats-Unis de Jérusalem comme capitale d'Israël et validant donc la résolution du Conseil de sécurité à une très large majorité le 21 décembre.
 

Dans ce vote, les Etats-Unis se sont retrouvés en compagnie du Guatemala, du Honduras, du Togo, des Iles Marshall, de Palau, de Nauru, de la Micronésie et évidemment d'Israël. Courageusement, certains pays de l'Est, comme la Pologne, se sont abstenus. Il faut dire que leur position est délicate: ils font bien partie de l'UE car, malheureusement, géographiquement ils sont plus proches d'elle que des Etats-Unis, mais le chef est bien à Washington.

 

Quelques remarques, évidentes et somme toute banales.

 

1) La position des Etats-Unis aujourd'hui n'est pas nouvelle sur le fond: ils attendent toujours de toucher en soutien politique inconditionnel les "aides" diverses et variées qu'ils fournissent aux différents pays dans le monde. En géopolitique comme ailleurs rien n'est gratuit, les "aides" financières, militaires, politiques ne servent qu'à asseoir leur hégémonie, qu'à défendre leurs intérêts. Ce qui a changé, c'est la forme. Avant, cela ne se disait pas ouvertement, il fallait garder les apparences et permettre aux pays satellites de garder la tête haute. Ce temps est révolu. Ce qui est une aubaine pour les pays européens, qui doivent réagir.

 

2) Le fait que les Etats-Unis utilisent leur puissance dans leur intérêt propre n'est pas en soi choquant, il serait surprenant qu'il en soit autrement. Ce qui est plus dérangeant est cette manie de nier cette évidence de la part des pays qui se mettent sous tutelle américaine, sous protection, comme si seule la grandeur d'âme rebaptisée démocratie et droits de l'homme expliquait les mouvements du monde. Un peu comme une prostituée qui serait surprise de voir son souteneur venir lui réclammer son dû.

 

3) Le problème n'est pas que les Etats-Unis défendent leurs intérêts, le problème est que les autres pays aient en général peur d'avancer la possibilité même d'un intérêt national.

 

4) Le fait que la communauté internationale n'ait pas suivi Trump sur la question de Jérusalem est un bon signe, un sursaut rassurant. Mais en raison de la fracture politique interne aux Etats-Unis, cela n'implique pas pour autant que, par exemple, l'Union européenne ne distancie des intérêts américains, elle est simplement du côté des adversaires de Trump, qui restent majoritaires aux Etats-Unis.

 

Publié par 

jeudi 21 décembre 2017

RT France: le grain de sable dans l'amollissement de la société française?

https://francais.rt.com/en-direct

 
Le lancement de la chaîne russe en français RT France fait trembler le petit milieu si conformiste de nos journalistes repus et des russophobes pseudo-analytiques. Repus, mais manifestement pas si sûrs d'eux. Car sinon pourquoi faire autant de bruit pour une chaîne reléguée sur des réseaux de distribution qui sont loin d'être ceux de nos chaînes publiques et privées nationales bien-pensantes? 
 
A peine lancé, tous les yeux étaient tournés vers RT France, qui, finalement a bénéficié d'une publicité incroyable. Impossible pour nos chers concitoyens de ne pas savoir qu'une étrange chaîne "russe" - donc dangereuse - vient perturber le PAF français, ronronnant depuis tant d'années dans cet entre-soi mortifère.
Et finalement, l'analyse détaillée montre ... qu'il n'y a rien à lui reprocher. Comme l'écrit France info, des sujets variés, un rythme encore à trouver, d'autres sujets. Objectivement, rien. Rien que du journalisme. Et c'est ce qui dérange, cette possibilité d'avoir professionnellement un autre regard et d'oser avancer des sujets qui sont tus, afin de garder l'opinion publique et le discours politique dans un cadre prédéterminé. D'où la réaction hystérique de certains confrères de RT, comme à l'Obs où dès le titre l'on sent que la réaction est plus émotive que rationnelle:
Impression qui se confirme dans le texte:
La réaction n'est rien moins que viscérale, en appelant à la fantasmagorie. Très belle leçon de journalisme ...
 
Autrement dit, il y a panique à bord: RT France travaille, sans caricature, professionnellement et risque donc de faire comprendre qu'un autre point de vue est possible, que les médias français, dans toute leur "diversité", ne traduisent qu'un seul point de vue sur une présélection de sujets bien déterminés. Le risque est grand, c'est pourquoi l'on voit entrer dans la danse le petit club des russophobes dits "spécialistes" de la Russie, qui n'ont toujours pas digéré la fin de l'Union soviétique et donc la disparition de l'objet de toute leur haine, haine très avantageusement - pour eux - reportée sur la Russie contemporaine.
 
Ils publient donc une tribune dans le journal Le Monde, ce qui n'est pas particulièrement surprenant - ce sont des "intellectuels" et Le Monde est bien un journal pour "intellectuels", c'est bien connu. Ce qui est particulièrement délicieux pour cette poussée tchékiste, c'est la publication de cette oeuvre d'art demandant la censure au nom des valeurs démocratiques dans la rubrique "Idées" (sic!). Le ridicule ne tue pas, ils se portent à merveille!
Le fondement pour demander au CSA de revenir sur son autorisation est une véritable merveille: ces "esprits libres" s'appuient sur les paroles de ... Macron! Et tous les responsables politiques "fréquentables" sont appelés à la rescousse du bateau France qui prend l'eau par un instant d'inattention: 
Russia Today est accusée aujourd’hui par des responsables du plus haut niveau aux Etats-Unis comme en Europe de semer la zizanie et d’affaiblir les démocraties.
Le Conseil de la Fédération, chambre haute du Parlement russe, a déclaré que si la France suspendait la licence de RT France, comme à l'égard des Etats-Unis, des mesures seraient prises.
 
Au moins, si l'on avait des doutes sur la question des collusions, la réponse est apportée. Et aucun hacker russe n'a même été nécessaire, le système démocratique occidental s'est hacké lui-même. 
 

mercredi 20 décembre 2017

La Crimée à l'ONU: ligne de clivage géopolitique

 

 

Réactions populaires à Simferopole après les résultats du referendum
 
Après les déclarations des Etats-Unis ne reconnaissant pas le rattachement de la Crimée à la Russie, l'on ne peut pas être surpris du vote de l'Assemblée générale de l'ONU, où 70 Etats du bloc américain décident de condamner la volonté des habitants de Crimée. Il est vrai que cela tombe particulièrement à point alors que le crime d'agression est réactivé auprès de la Cour pénale internationale, dont la Russie n'a heureusement - et tout comme les Etats-Unis - pas ratifié les statuts.
 
Le 19 décembre, sur proposition notamment de l'Ukraine, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté une résolution sur la violation des droits en Crimée et condamnant l'acte du rattachement à la Russie. Celle-ci s'inscrit dans la suite du rapport présenté par le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'Homme en septembre dernier, dans lequel on trouve le terme "d'occupation" et dont la paternité des violations de droits n'est pas toujours très claire, mais la Russie en est rendue exclusivement responsable.
 
Le vote de cette résolution hautement politique montre le clivage de la société internationale. D'une part, le bloc atlantiste qui a voté pour (70 voix) et constitué autour des Etats-Unis, avec les pays de l'UE, ainsi que la Géorgie, Israël, la Nouvelle Zélande ou encore le Japon par exemple. 26 pays se sont prononcés contre: la Russie, la Chine, l'Inde, des pays comme la Bolivie, le Zimbabwe, le Soudan, le Vénézuéla  et des pays de l'espace postsoviétique. Un troisième bloc de 76 pays s'est abstenu, essentiellement de l'Amérique latine (où l'influence des Etats Unis est forte, mais qui restent proches de la Russie), d'Afrique et du Moyen Orient.
Pour leur part, les députésde Crimée invitent leurs collègues étrangers à venir sur place discuter avec la population et se faire une idée par eux-même de ces "violations systématiques" des droits de l'homme. Il serait intéressant de savoir combien ont pris le risque de confronter leurs préjugés à la réalité ...
 
L'on retrouve ainsi autour du clivage de la Crimée la carte géopolitique contemporaine. D'une part les tenants d'un monde unipolaire atlantiste, protégeant les intérêts américains. Ceux-ci conduisant ici à refuser la reconnaissance du droit à l'autodétermination des habitants de Crimée malgré l'effondrement de l'Etat ukrainien lors du Maïdan, car cela reviendrait à reconnaître l'échec de cette soi-disant révolution, dont le but était simplement de retirer l'Ukraine de la zone d'influence russe et de créer une arme pour tenir la Russie revenant sur la scène internationale. Sans oublier la question énergétique, très importante. D'autre part, l'on trouve les Etats qui ont voté contre, sont engagés dans un combat par forcément contre la globalisation en tant que telle, la Russie, la Chine et l'Inde sont totalement intégrées dans ces processus globaux, mais contre la domination exclusive américaine. Dans quelle mesure il est possible de distinguer l'atlantisme du globalisme, c'est une autre question. Le troisième groupe de pays représente ceux qui n'ont pas de prétentions géopolitiques et tentent de se faire une place entre ces deux pôles.
 
D'une manière stratégique, l'adoption de cette résolution doit être replacée dans le cadre de l'élargissement des fondements pour la saisine de la Cour pénale internationale au crime d'agression, qui a été adopté non sans difficultés il y a quelques jours:
"Nous avons activé par consensus le crime d'agression", ont indiqué deux diplomates. Créée en 1998 par un traité signé à Rome et entré en vigueur en 2002, la CPI ne jugeait jusqu'à présent que les crimes contre l'humanité, les génocides et les crimes de guerre. Ce quatrième chef d'inculpation revient à reconnaître l'attaque de la souveraineté d'un pays par un autre et désigner des coupables présumés parmi ses dirigeants.
"Le sujet est sensible", avait souligné un spécialiste du dossier sous couvert d'anonymat au début de l'assemblée. Il trouve un écho dans de nombreux pays, en Russie (Georgie, Crimée), en Libye (guerre franco-britannico-américaine contre Kadhafi), en République démocratique du Congo (interférences rwandaise, ougandaise) ou en Syrie où plusieurs acteurs internationaux sont en guerre depuis 2011.
Parmi les exemples cités, celui qui reste le plus d'actualité, en dehors de la Syrie, est bien évidemment la Russie, puisqu'elle est dès lors explicitement qualifiée de pays agresseur. Le fait qu'elle ne reconnaisse pas la juridiction de la CPI ne va pas empêcher qu'une pression importante ne soit exercée contre elle sur ce plan par le bloc atlantiste. 
 

«Chine-Russie, l’axe autour duquel s’opère le basculement du monde»

© AFP 2017 KIRILL KUDRYAVTSEV

« Chine-Russie, l’axe autour duquel s’opère le basculement du monde »

 

POINTS DE VUE

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Mikhail Gamandiy-Egorov

L’année 2017 s’achève. Une année riche en bouleversements, marquée par une opposition toujours plus nette entre pays partisans de la multipolarité et fervents opposants à cette nouvelle réalité. Retour sur les principaux événements de l’année et projections pour 2018 avec Bruno Guigue, spécialiste en relations internationales.

 

Ex-haut fonctionnaire, Bruno Guigue est un analyste politique français, enseignant en relations internationales à l'Université de La Réunion et chroniqueur en politique internationale. Il dresse pour Sputnik un bilan géopolitique de l'année 2017 et trace des perspectives pour 2018.

 

Sputnik: Commençons par la Syrie, qui a été à la Une de l'actualité depuis plusieurs années. Fait certainement majeur dans la guerre qui a été imposée à ce pays: l'anéantissement de Daech par les forces gouvernementales soutenues par ses alliés, en premier lieu la Russie. Quelle leçon en tirer? À travers ces événements, quel avenir pour la République arabe syrienne, mais aussi pour cette région, peut-on entrevoir, selon vous?

 

Bruno Guigue: L'impérialisme voulait détruire la Syrie, et il a échoué. Il voulait dépecer le territoire national, mais ce territoire est repris, village après village. L'armée est restée fidèle au gouvernement légal, elle s'est battue avec ténacité pour restaurer la souveraineté nationale. Il faut le dire: comme le Hezbollah face à Israël, l'armée syrienne a sauvé l'honneur du monde arabe face à la coalition impérialiste. Elle a payé le prix fort, mais elle a tenu bon. La solidité de son armée est un signe rassurant pour l'avenir du pays.

 

Les tentatives de subversion ont été balayées, il faut maintenant couper court aux tentatives de démembrement du pays. Washington a joué à la fois la carte terroriste et la carte kurde. Avec la liquidation de Daech, les «néocons» ont perdu leur principal atout. Mais les Kurdes ne sont pas des ennemis de la Syrie, et ils trouveront un compromis avec Damas. Quant aux dernières poches «rebelles», elles finiront par céder. La Syrie va renaître sur des bases nouvelles, et elle restera un État souverain et unitaire. Le coût de la reconstruction du pays est estimé à 250 milliards de dollars, et les Chinois ont déjà annoncé leur participation à cette vaste entreprise.

Sputnik: Au vu de ces changements majeurs dont nous avons été tous témoins, quel sera le nouveau rôle de la Russie au Moyen-Orient?

Bruno Guigue: Sans la Russie, jamais les Syriens n'auraient pu entrevoir le bout du tunnel. Avec 5.000 soldats et 70 avions, Moscou a fait basculer le rapport de forces militaires. Rares sont les victoires qui conjuguent rapidité d'exécution, économie de moyens et coopération optimale avec les alliés. La Russie a accompli ce tour de force. En septembre 2015, les médias occidentaux évoquaient avec gourmandise le spectre du «bourbier afghan». Ces oiseaux de mauvais augure en sont pour leurs frais. Deux ans plus tard, l'affaire est pliée. La guerre n'est pas terminée, mais Daech a rendu l'âme et la Syrie est sauvée du désastre.

Les Russes, en outre, ont accumulé les succès sur le plan politique. Les pourparlers sur l'avenir de la Syrie ont commencé à Astana, capitale d'un pays allié de la Russie, le Kazakhstan. Ils se prolongent à Sotchi, sur le littoral russe de la mer Noire. Avec une habileté consommée, Moscou a déplacé l'axe des négociations internationales. En endossant la responsabilité de la résolution de la crise syrienne, la Russie a pris des risques. Aujourd'hui, elle s'en sort avec les honneurs. Les USA, eux, sont condamnés à faire tapisserie, et leur influence se réduit plus que jamais à leur capacité de nuisance.

Sputnik: En tenant compte de ce nouveau rôle confié de plus en plus à la Russie, au Moyen-Orient comme ailleurs, que vont entreprendre les USA? On pense notamment à la récente décision de l'administration Trump de confirmer le transfert de l'ambassade étasunienne de Tel-Aviv à Jérusalem —une décision largement condamnée par plusieurs capitales régionales, dont Damas, Téhéran ou encore Ankara.

Bruno Guigue: La Russie se bat pour un monde multipolaire, tandis que les USA ont la nostalgie d'une hégémonie perdue. Les rodomontades de Donald Trump traduisent le déclin d'une puissance condamnée à passer la main. C'est le chant du cygne d'une domination qui s'effondre comme un château de cartes. Alliée fidèle depuis un demi-siècle, la Turquie se rebiffe. Washington n'a pu empêcher la discorde entre Riyad et Doha. Les diatribes contre l'Iran font du bruit, mais elles sont sans effet. La Corée du Nord défie les États-Unis, et Washington menace dans le vide. En fait, Donald Trump aboie, mais il ne mord pas. Il confond l'emphase verbale et le rapport de forces.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël est symptomatique. Cette décision est sans intérêt pour les USA. Elle mécontente ses alliés arabes et musulmans. Elle montre que Washington, au Proche-Orient, ne fait pas partie de la solution, mais du problème. Mais peu importe. Trump en a fait la promesse à Netanyahou en septembre 2016 pour compenser son désavantage face à Hillary Clinton. En un sens, c'est plus clair. Cette allégeance à l'État-colon rappelle à ceux qui l'auraient oublié que le lobby pro-israélien détermine la politique étrangère des États-Unis.

Sputnik: L'année 2017 a été aussi celle de la poursuite de la montée en puissance de la Chine, à tous les niveaux. Puissance économique, politique, diplomatique et militaire mondiale de premier rang, Pékin a désormais son mot à dire sur pratiquement toutes les questions internationales. L'année 2018 confirmera-t-elle cette dynamique? Et en quoi les rapports privilégiés et des positions souvent similaires, ou du moins proches, entre Pékin et Moscou pourront-ils continuer à renforcer la réalité multipolaire du monde?

Bruno Guigue: Si les médias occidentaux ne s'intéressent pas à la Chine, c'est pour une raison très simple. S'ils le faisaient, il leur faudrait expliquer comment un État souverain se réclamant du marxisme, en 30 ans, a multiplié son PIB/hab. par 17 et extrait 700 millions de personnes de la pauvreté. La Chine change à un rythme déconcertant. Un pays qui assure 30% de la croissance mondiale et dont on juge que sa croissance «fléchit» lorsqu'elle est à 6,5% mérite le détour. On peut ironiser sur un communisme qui fait la part belle au capitalisme, mais les Chinois se moquent des catégories dans lesquelles l'Occident désigne leur réalité.

Les Russes, eux, ont compris depuis longtemps l'intérêt stratégique du rapprochement entre les deux pays. L'alliance russo-chinoise n'est pas seulement une affaire de gaz et de pétrole. C'est l'axe autour duquel s'opère le basculement du monde. L'hinterland stratégique prend sa revanche sur les puissances maritimes. C'est comme un déplacement de plaques tectoniques, les phénomènes s'enchaînent insensiblement. Le projet chinois de «Route de la soie» transasiatique donnera corps au projet eurasien de la Russie. Dans ce vaste mouvement vers l'Est, Moscou et Pékin ont une vision commune, et ils peuvent entraîner avec eux une grande partie de l'Asie.

Sputnik: En ce XXIe siècle, on continue d'observer des rapports entre certains États que l'on peut caractériser par une relation de vassal à suzerain. Plusieurs pays africains, par exemple, n'ont toujours pas de politiques nationale et internationale indépendantes, se trouvant sous le contrôle de certaines puissances occidentales, dont européennes.

Bruno Guigue: Ce qui est frappant, en Afrique, c'est le maintien de structures héritées de la colonisation dans les pays francophones. Les pays du Sahel sont à la fois les pays les plus pauvres de la planète et ceux où la présence militaire française n'a jamais été aussi forte depuis les indépendances. On va finir par se demander s'il n'y a pas une relation de cause à effet! Quelle est la crédibilité d'un État africain qui compte sur l'ancienne puissance coloniale pour assurer sa sécurité? Que signifie cette lutte contre le terrorisme menée par la France au Sahel, alors qu'elle a offert un arsenal aux terroristes en détruisant l'État libyen en 2011?

Le système monétaire du franc CFA est tout aussi aberrant. En arrimant la monnaie des pays-membres à l'euro, il leur impose une parité qui entrave le développement. Lorsqu'il fustigeait la dette, Thomas Sankara posait la question de la souveraineté économique de l'Afrique. Il faisait le procès d'un néocolonialisme qui continue de sévir aujourd'hui. Nous venons de commémorer le 40e anniversaire de son assassinat, et son message demeure d'une brûlante actualité.

Sputnik: Aujourd'hui, la notion de souveraineté est de plus en plus présente dans les discours aux quatre coins du monde. Selon vous l'année 2018 sera-t-elle l'année où la souveraineté continuera à remporter des victoires face au néocolonialisme?

Bruno Guigue: Le combat de la souveraineté contre l'impérialisme est un combat multiséculaire. C'est le combat des peuples contre ceux qui veulent les dominer, les exploiter, voire les anéantir. Il a connu trois périodes. La première est marquée par les conquêtes coloniales. Elles ont suscité des résistances farouches, comme celle de l'émir Abd-El-Kader en Algérie. La seconde période est celle de la décolonisation de l'Asie et de l'Afrique, dont la conférence de Bandoeng (1955) est le symbole. Enfin, nous sommes entrés dans la troisième période depuis les indépendances. Il s'agit d'une lutte sur plusieurs fronts.

Pour les pays du sud, c'est le contrôle de l'accès aux ressources naturelles et aux technologies modernes qui est prioritaire. Mais pour y parvenir, il leur faudra desserrer la double étreinte des marchés mondiaux et des institutions financières internationales. Pour maîtriser leur développement, ces États devront d'abord restaurer leur souveraineté, préalable de toute politique progressiste. Contre un économisme dogmatique, il faut réaffirmer la primauté du politique. L'abandon aux mécanismes aveugles de la mondialisation libérale a fait son temps. La poigne d'un État souverain vaudra toujours mieux, pour le développement, que la main invisible du marché.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

mardi 19 décembre 2017

La Russie se retire du Centre de contrôle et de coordination dans le Donbass

En raison des complications diverses et variées créées par l'Ukraine, la Russie a finalement décidé hier de se retirer dès le 19 décembre 2017 du Centre de contrôle et de coordination créé le 26 septembre 2014 par les deux présidents russe et ukrainien afin de prévenir tout escalade incontrôlée du conflit entre l'Ukraine et les régions de Donetsk et Lugansk. Composé d'officiers ukrainiens, russes et de membres de la mission de surveillance de l'OSCE, les relations n'étaient pas des plus aimables. En revanche, ce Centre obligeait d'une part au dialogue entre l'Ukraine et les représentants du Donbass, mais il permettait aussi à l'OSCE d'éviter tout contact direct pour ses excursions dans les régions de DNR et LNR. Le retrait de la Russie de ce Centre est à double tranchant: un risque d'escalade du conflit est à craindre, car Kiev a les mains libres et l'OSCE a toujours eu des problèmes de cécité sélective, mais justement en ce qui concerne l'OSCE, ses membres vont être obligés à plus d'objectivité - ou à se retirer.
 
Comme cela a été annoncé depuis quelque temps, le travail des officiers russes dans cette mission conjointe a été rendu quasiment impossible par l'Ukraine. Sans compter les incivilités des officiers ukrainiens envers leurs collègues russes, Kiev n'a jamais voulu adopter un Règlement permettant de fixer les "règles du jeu". Ce qui a permis, petit à petit de causer des difficultés, afin de fausser les constatations factuelles: interdiction de discuter avec la population, restriction de déplacement à l'intérieur même du bâtiment où ils étaient logés avec leurs collègues ukrainiens en Ukraine. Un peu comme des prisonniers, ils étaient autorisés à sortir 10 minutes par heure et chaque fois "accompagnés" par des soldats ukrainiens. Par ailleurs, les contacts entre les officiers russes et la mission de surveillance de l'OSCE étaient réduits au minimum par leurs collègues ukrainiens. Exemple d'incident, le 22 juillet de l'année dernière, le responsable de la mission russe a été arrêté par les Ukrainiens, accusé d'espionnage et déporté en Russie avec une interdiction de territoire de 5 ans.
 
La dernière "goutte" celle de trop, a été la décision de Kiev d'obliger la Russie à fournir au 1er janvier les données personnelles des officiers russes participant à cette mission commune, ainsi que toutes les informations concernant leurs familles.
 
La Russie a donc décidé de retirer dès le 19 décembre ses 75 officiers du Centre de contrôle et de coordination, comme l'a annoncé le ministère des Affaires étrangères le 18 décembre. Immédiatement, des complications sont survenues. Alors que l'équipe russo-ukrainienne devait passer la ligne de front au check point Gorlovka-Mayorsk, la mission de l'OSCE qui assurait parallèlement le contrôle s'est retirée et ensuite les tirs ont commencé, notamment d'artillerie. Il a fallu attendre aujourd'hui pour que l'Ukraine garantisse la sécurité du passage. Pour sa part, Kiev accuse DNR LNR d'avoir touché le village de Novoluganskoe, qui eux ont signalé des tirs venant du côté ukrainien, tout comme à Svetlodarsk. Mais l'OSCE a manifestement "oublié" d'inclure ses informations dans son rapport. 
 
Il faut dire que justement le 18 décembre, un pilonnage massif des quartiers d'habitations de Gorlovka, Gomolski ou encore Dolomitnoe a été signalé. A Gorlovka, le maire affirme que le pilonnage du centre de la ville par les forces ukrainienne a commencé vers 20h40 du soir, touchant notamment le bâtiment du foyer des jeunes travailleurs. Le village Golmovski, situé au nord de la ville, est également bombardé et les locaux de l'ancienne colonie de vacances ont pris feu.
 
Stakhanova, ce matin, 9 immeubles d'habitation et l'hôpital ont été touchés par l'armée ukrainienne. Afin d'éviter des explosions, puisque les conduites de gaz ont été touchées, tout a été coupé et les gens se retrouvent sans gaz, sans eau, sans électricité.
 
Ainsi, le retrait de la Russie, sur le plan militaire, laisse craindre une aggravation du conflit, surtout avec la position plus que conciliante de l'OSCE, laissant à l'Ukraine les mains libres. La presse occidentale continue également son oeuvre de propagande, ne parlant jamais du conflit qu'en oubliant de préciser qui attaque, sortant chaque fait de son contexte. Ainsi, elle s'inquiète pour Kiev de ce que le conflit ne s'intensifie et que les Ukrainiens ne soient obligés de "se défendre". Renversant totalement la situation. Magnifique oeuvre de propagande dans RFI (bon, il ne s'agit pas d'un "poste commun", mais c'est un détail, le pire suit ....):
Pour illustrer cela, RFI ne recule devant rien et publie une photo de militaires russes ... à Rostov, oubliant juste de préciser à ses lecteurs que Rostov se trouve justement en Russie ... Qu'il ne s'agit donc pas d'une photo démontrant la fantasmagorique présence militaire russe en Ukraine. En revanche c'est une basse manipulation, un simple article de propagande.
 
Le retrait de la Russie va mettre l'OSCE mal à l'aise. Jusqu'à présent cette mission en Ukraine s'appuyait sur ses liens avec le pouvoir à Kiev, les républiques de DNR et LNR étant infréquentables. Pour assurer la sécurité de ses membres lors des déplacements dans ces républiques, le schéma était simple: ils contactaient les membres russes du Centre, les prévenaient de leur circuit et attendaient que les Russes se chargent eux-mêmes avec les républiques d'organiser leur sécurité. En se retirant, la Russie va obliger la mission de l'OSCE à entrer réellement en contact avec les représentants de DNR et LNR, ce qui est un aspect politique extrêmement important. L'OSCE va être obligée à plus d'objectivité, à rééquilibrer sa vision de la situation, à entrer en contact personnel, faute de quoi elle sera amenée à reconnaître l'échec de sa mission, car elle ne pourra plus remplir sa mission en se passant de contacts directs réels. Beaucoup va dépendre de cette organisation. L'Ukraine a décidé de continuer à participer, unilatéralement à cette mission, mais retire ses officiers du Donbass, personne ne pouvant plus garantir leur sécurité. Cette participation unilatérale est un non-sens. Mais soit l'OSCE va continuer à couvrir cette réalité parallèle permettant de fausser ouvertement la situation factuelle, soit elle va reconnaître la fin de facto de l'inexistence de ce Centre. Ce sera la première épreuve pour ces observateurs très complaisants.
 
La décision de la Russie est ainsi une décision à double tranchant. D'une part, une recrudescence du conflit est à attendre, l'Ukraine se trouvant les mains libérées, alors que le Canada a pris la décision de lui fournir des armes létales. D'autre part, l'activité de l'OSCE se trouve devant un choix stratégique: continuer à protéger ouvertement les intérêts ukrainiens ou tenter de remplir - enfin - la mission pour laquelle elle a été envoyée, les contacts obligés avec les dirigeants de DNR et LNR compliquant la possibilité de continuer dans la politique de l'autruche.
 

lundi 18 décembre 2017

Le clan néolibéral déclare l'affaire Oulioukaiev politique ou de la relativité de l'importance de la lutte contre la corruption

L'ancien ministre russe de l'économie A. Oulioukaïev vient d'être condamné par un tribunal de première instance à 8 ans de privation de liberté. En 2016, afin "d'aider" à la privatisation de l'entreprise pétrolière Bashneft, il avait exigé de I. Setchine, le patron de Rosneft, la somme de 2 millions $, qu'il était venu chercher personnellement, ce qui a conduit à son arrestation immédiate. Alors que toute la classe "démocratico-néolibérale" ne cesse de nous rabattre les oreilles avec leur "climat d'investissement" et de la nécessaire lutte contre la corruption, ils prennent tous la défense de ce ministre "pris la main dans le sac", au sens premier du terme. Pourquoi? Peut-être parce qu'il est un des leurs et l'esprit clanique est plus important que l'état de droit. 
 
Les faits: l'affaire Oulioukaïev
 
Rappelons brièvement les faits, pour plus de détails, voir notre publication sur le sujet ici. Alors que pendant longtemps, V. Poutine s'était opposé à la privatisation de Bashneft et à son rachat par une entreprise publique, il a fini par donner son feu vert. Oulioukaïev, alors ministre de l'Economie, entre en jeu et signifie à Setchine, patron de Rosneft, qu'il exige 2 millions $ pour que les opérations se passent bien. Le 14 novembre 2016 au soir, il se rend dans le bureau de Setchine, prend un sac contenant les billets. A ce moment-là, il est interpellé par les forces de l'ordre qui l'attendaient, l'affaire étant suivie depuis quelque temps.
 
Setchine a déposé lors de l'enquête, mais ne s'est pas présenté au tribunal pour répéter ses affirmations, ce qui juridiquement ne change rien, même s'il aurait pu prendre la peine de se déplacer, la justice n'est pas une formalité, elle se respecte. Pour autant, en ce qui concerne le fond de l'affaire rien ne change. La question pour le juge était de déterminer si Oulioukaïev prenant le sac savait qu'il contenait les 2 millions $ exigés ou si, comme l'ancien ministre l'affirme maintenant, il s'est déplacé spécialement pour récupérer un sac de bouteilles de vin que Setchine lui offrait. 
 
Le juge, avec les éléments apportés par l'enquête, a décidé que l'ancien ministre de l'Economie ne s'était pas déplacé pour quelques bouteilles de vin, mais bien afin de recevoir les billets demandés. Oulioukaïev a donc été condamné à 8 ans de réclusion avec un régime de détention sévère, près de 2 millions d'euros d'amende et la saisie de quasiment tous ses biens, mobiliers et immobiliers. Il a aussi été interpellé dans la salle du tribunal et mis en détention immédiate en attendant l'appel, ce à quoi il ne s'attendait pas.
 
Les réactions du clan des "démocrates néolibéraux"
 
La réaction des néolibéraux, qui prétendent à l'exclusivité démocratique en Russie, est particulièrement amusante. Ainsi, dès le début de l'affaire, le "patron des patrons", Chokhine, s'indignait d'une telle affaire. Surprenant, et la lutte contre la corruption? Et le fameux "climat d'investissement"? N'a-t-il pas besoin celui-ci que justement le système soit nettoyé ? 
 
Avec le prononcé du verdict, les réactions sont encore plus caricaturales. Oulioukaïev ne s'est pas privé d'un beau mélo, assez pitoyable plus que pittoresque, lorsque l'on se souvient de la morgue qui était la sienne avant d'être arrêté:
« Le glas peut sonner pour chacun d’entre vous », avait déclaré M. Oulioukaïev, en s’adressant au public d’un ton lugubre lors d’une dernière audience de ce procès très médiatisé. Dans cette affaire, « le metteur en scène est connu », ajoutait-il, en dénonçant une « provocation monstrueuse et cruelle ».
Immédiatement A. Koudrine, ancien ministre des Finances, aujourd'hui chantre du néolibéralisme en Russie, monte au créneau:
"Un jugement terrible et infondé. L'enquête a été faible, orientée vers l'accusation. Hélas, aujourd'hui beaucoup sont confrontés à ce type d'injustice"
 
Rappelons que Koudrine, pourtant spécialiste des finances, fait un véritable lobbying en Russie pour une réforme à l'anglo-saxonne de la justice russe, sur le modèle d'export proposé par les organismes internationaux dans l'espace postsoviétique, avec les résultats que l'on connaît notamment en Géorgie ou en Ukraine.
 
D'autres furent encore plus caricaturaux. Par exemple, Ksénia Sobtchak estime que sans même parler de l'inexistence de l'indépendance de la justice, le jugement est inhumain face à un homme d'un certain âge ne présentant aucun danger pour la société. Evidemment, les "cols blancs" ne devraient pas être en prison, "ils ne sont pas dangereux" ... et ne sont pas habitués à ce mode de vie. La justice ne peut être la même pour tous: il y a celle pour le peuple, et celle pour cette élite autoproclamée. Très démocrate. C'est un peu le crédo "des camps" repris par la presse française, qui oublie que les goulags n'existent plus.
Il est possible de rassurer nos chers journalistes, je ne voudrais pas qu'ils en fasse des cauchemards. Oulioukaïev lui-même a déclaré qu'il n'avait besoin de rien, qu'il allait s'inscrire à la salle de sport, écrire des poêmes et demandait simplement un tapis de yoga. Nous sommes assez loin de l'image des "camps", mais certes, cela ferait moins d'effet dans l'imaginaire pouplaire de titrer "Oulioukaïev s'inscrit à la salle de sport", ou "Oulioukaïev demande un tapis de yoga" ...
 
D'autres personnalités russes estiment que le jugement est infondé, car il n'y avait pas de preuve, ce que titre par ailleurs BBC Russia:
Telle est la position de l'ancien vice-ministre du développement économique S. Beliakov, qui estime que la culpabilité de Oulioukaïev n'a pas été prouvée. L'on retrouve également d'autres personnalités sur ce registre comme Khodorkovsky ou encore la directrice du département de lutte contre la corruption de l'Ecole supérieure d'économie. Il est vrai que l'ancien ministre a été pris sur le fait avec le sac de billets, c'est peu en matière de preuve ...
 
A propos de cette Ecole supérieure d'Economie, l'on notera la réaction, presque instinctive, animale, de E. Iacine, ex-ministre de l'économie et directeur scientifique de cette Ecole supérieure, qui qualifie le verdict de rien moins que de "honte nationale".
 
Pour sa part, A. Tchoubaïs, le cardinal gris du néolibéralisme russe, qui reste pourtant essentiellement dans l'ombre, a publiquement soutenu Oulioukaïev au début de son procès, parlant des qualités exceptionnelles de l'homme, s'est dit choqué par sa mise en examen et se pose beaucoup de questions à ce sujet.
 
Pourquoi une telle réaction: on ne touche pas "à la famille"
 
Ces réactions, presque animales, des réactions de caste, de clan voire ou de meute, que l'on s'attend à trouver dans les "familles" mafieuses, laissent songeur. Quid de la lutte contre la corruption? Quid de l'indépendance de la justice, qui ose s'attaquer à un ministre ayant un comportement inacceptable pour sa fonction? Quid de ce climat d'investissement, soi-disant si sensible à l'attitude des hommes de pouvoir ? Ce ne sont donc que des slogans, utilisés à d'autres fins.
 
Peut-être trouvera-t-on une réponse dans le passé. Oulioukaïev faisait partie de ce groupe d'individus, avec Gaïdar et Tchoubaïs, qui ont préparé la chute de l'économie soviétique et le passage en force à l'économie de marché, enfin si l'on peut appeler cela ainsi dans les années 90, puisque suite à ces privatisations sauvages, 1% des plus riches dans le pays concentre entre ses mains 30% du capital. 
 
Plus précisément, dans les années 80, il participe aux discussions sur les réformes économiques dans le Club Perestroïka et Perestroïka démocratique aux côtés de Tchoubaïs et Gaïdar, dont le but est la mise à mort du système communiste et la répartition de la richesse nationale. Ensuite:
 
1991-1992: Conseiller économique auprès du Gouvernement, membre de l'équipe Gaïdar

  • 1992-1993: à la tête du groupe des conseillers du chef du Gouvernement
  • 1993-1994: assistant du premier vice Premier ministre, E. Gaïdar
  • 1994-1996 et 1998-2000: vice directeur de l'Institut Gaïdar
  • 1996-1998: député à Moscou, s'occupe de la politique d'investissement
  • 2000-2004: premier vice ministre des Finances sous A. Koudrine
  • 2004-2013: premier vice président de la Banque centrale
  • 2013-2016: ministre de l'Economie
  • Ainsi, toute la carrière d'Oulioukaïev est liée à ce clan Gaïdar/Tchoubaïs/Koudrine. Leur réaction prend alors une toute nouvelle dimension: dans quelle mesure en s'indignant du verdict rendu par la justice s'inquiètent-ils de l'indépendance de la justice ou s'indignent-ils de ce que la justice ait osé toucher à l'un des leurs?
  • Cette réaction clanique est d'autant plus visible que toute leur haine est désormais ciblée, concentrée, vers une personne, devenue à leurs yeux l'incarnation du mal absolu, I. Setchine. L'homme par qui le scandale est arrivé, car il ne s'est pas lié à ces exigences de bazar, mais en a informé les autorités compétentes avec les résultats que l'on connaît. Il faut dire que Setchine est le dernier des "dinosaures" de la première garde, indifférente au néolibéralisme, qui est arrivée avec V. Poutine au pouvoir. Ivanov est tombé, tout comme Iakounine. Si cela se confirme, le rapport des forces peut en être significativement changé, ce qui ne manquerait pas d'avoir une influence sur la gouvernance.
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vendredi 15 décembre 2017

Rapport de l'ONU sur les exactions en Ukraine: âmes sensibles s'abstenir

La mission de surveillance des droits de l'homme en Ukraine vient de rendre public son dernier rapport. Le niveau de violence bestiale décrit et documenté côté des forces ukrainiennes fait peur. Il est absolument impossible de le comparer à ce qui est reproché aux  républiques de Donets et Lugansk. Viols, tortures, disparitions ... et pour autant, de la même manière les "deux parties au conflit" sont appelées également à faire des efforts. A ce niveau ce n'est plus de l'hypocrisie, ça relève de la psychiatrie.
 
Tout dans le dernier rapport de l'ONU sur le conflit en Ukraine montre le dérapage bestiale, primaire, des forces engagées par Kiev pour nettoyer et écraser le Donbass. Il est disponible ici en anglais et ici en russe.
 
D'une manière générale, l'ONU reconnaît non seulement une recrudescence des violences, mais une disproportion entre la quantité des exactions commises par l'armée ukrainienne et ses bataillons punitifs par rapport aux violations commises par les jeunes républiques.
Cela se confirme également par la carte de localisation des victimes, où l'on voit clairement une proportion de victimes plus importante côté DNR et LNR. Evidemment, l'ONU ne se permet aucunement de mettre en cause l'armée ukrainienne et les bataillons, puisqu'il est communément admis depuis la tragédie d'Odessa, pour laquelle les coupables n'ont pas été et ne seront pas inquiétés, que les "séparatistes/terroristes" ont cela d'étrange qu'ils se bombardent eux-mêmes et s'immolent volontiers.
D'une manière générale, alors que la situation se stabilisait un peu, depuis novembre, une escalade des violations des accords de Minsk a été remarquée. L'on peut douter que la décision du Canada de fournir des armes à l'Ukraine n'aide à pacifier la région. Du 16 août au 15 novembre, il y a eu 87 victimes civiles, 15 morts et 72 blessés. 60% d'entre elles ont été victimes de mines et 17% de tirs d'artillerie. En plus de ça, l'Ukraine a allègrement bombardé les sites civils situés dans les régions de DNR et LNR. Tel fut le cas de la station de filtration des eaux de Donetsk les 3 et 4 novembre, où le réservoir de chlore a été gravement touché, infectant les eaux potables. Evidemment, le rapport ne dit pas d'où venaient tirs, certainement les forces locales voulaient se punir et punir la population ... L'on appréciera, par exemple, la destruction systématique d'habitations civiles passée, ou "neutralisée", en note de bas de page. Voir la note de bas de page 13:
In addition, HRMMU documented damage to civilian houses in (armed-groupcontrolled) Pervomaisk caused by shelling on 23-24 August, and damages to civilian houses and infrastructure in (armedgroup-controlled) Kyivskyi district of Donetsk city during an escalation in hostilities on 5-6 November 2017. See also OSCE SMM documentation of civilian property damaged by shelling in (government-controlled) Marinka on 27 September and (armed-group-controlled) Yasynuvata on 29 September, available at http://www.osce.org/ukrainesmm/reports/. 
Autre manière absurde de présenter les faits, afin de maintenir à bout de bras un semblant d'objectivité protégeant autant que possible - et même au-delà - le pouvoir "pro-européen" de Kiev et son bras armé, est la manière tronquée de parler des problèmes sociaux. Ainsi, des difficultés sociales sont posées par le fait que les pensions de retraite ne soient plus payées. Certes, mais Kiev a mis en place ce blocus contre les habitants du Donbass, qui ne reçoivent plus rien une fois à la retraite alors qu'ils ont cotisé toute leur vie. Les éléments sont ainsi sortis de leur contexte par les rapporteurs de l'ONU, lorsque cela est nécessaire, afin que leurs effets néfastes quant à la position intenable de la communauté internationale ne soient neutralisés.
 
Le pire arrive ensuite lorsque le rapport énumère froidement les exactions commises par l'armée ukrainienne et les bataillons extrémistes contre les civils. Les rapporteurs ont interviewé des gens, de part et d'autre, pour comprendre ce qu'ils vivent. Le résultat est plus qu'inquiétant. L'on voit clairement une frontière morale se dresser de part et d'autre de la ligne du conflit. Côté DNR et LNR aussi il y a des problèmes, mais des problèmes qui malheureusement se retrouvent dans toutes les zones de conflits: détentions administratives prolongées, interrogatoires musclés, etc. Voici un aperçu des exactions commises côté ukrainien.
 
Voici ce qui se passe avec les populations civiles qui se retrouvent "libérées" par le bataillon Aïdar:  disparitions et assassinats:
For example, a civilian who participated in the May 2014 “referendum on the status of the Donetsk peoples’ republic” went missing after Ukrainian military, including the Aidar volunteer battalion, retook control of the area. His body was found in November 2014 with traces of gunshot wounds to the head. His family is not aware of any investigation conducted into his death.40 In another case, in July 2016, a man was found shot dead near his house in a village of Luhansk region controlled by armed groups. Neighbours had heard three shots in the preceding evening. There was an armed groups’ checkpoint nearby, manned by the ‘Brianka-USSR’ battalion. ‘Police’ of the ‘Luhansk people’s republic’ documented the death but reportedly failed to identify any perpetrators.
Enlèvements avec torture avant de déposer leurs victimes dans les locaux du SBU (KGB ukrainien):
For example, on 16 April 2015, a former member of an armed group was detained in his home by armed men in balaclavas. Without introducing themselves or presenting a search warrant, they beat him, threatened him, and searched his house. They took the victim to a basement, which he believes was on the outskirts of Pokrovsk (formerly Krasnoarmiisk), where he was detained incommunicado, handcuffed to a metal safe which forced his body into a difficult position. He was interrogated and tortured by having water poured over his face, electrocutions, and beatings on his back and kidneys. The perpetrators made him sign documents and filmed a video confession. He was taken to the Kramatorsk SBU on 21 April 2015, where he was given more documents to sign. In November 2015, he was convicted of terrorism.
Exactions commises par Secteur Droit:
On 10 January 2015, a resident of Pokrovsk was stopped in his car and detained by four armed men. They brought him to the Right Sector training camp near Velykomykhailivka (Dnipropetrovsk region), where he was detained in a basement and beaten with a truncheon for two days. The victim was held incommunicado until 14 May 2015, during which time he was illtreated and witnessed the death of another detainee
Quand pendant ce temps il est reproché à DNR LNR des détentions administratives musclées, la restriction de l'accès à l'avocat ou le manque de soins médicaux, l'on voit toute la disproportion. Pour "justifier" cela, l'ONU indique que, en réalité, les habitants de Donetsk ont peur de parler car ils seraient alors soumis à des représailles. C'est la seule appréciation subjective de la situation, sans aucune preuve, alors que les exactions ukrainiennes les laissent froids ... Il existe beaucoup d'autres exemples, que vous trouverez dans le rapport. Un dernier exemple, pour monter le degré de bestialité où est tombé le régime en place: menace de viol d'un homme, viol d'une femme enceinte devant ses enfants...
On 28 September 2017, a civilian man was taken off a bus at an internal checkpoint by armed men in camouflaged uniform and accused of affiliation with armed groups based on his social media pictures. He was transferred to a police station in Kreminna, where he was forced to strip to his underwear and stand in a cold room for two hours, with people walking in and out. He was beaten, threatened with rape and of being handed over to Azov battalion. Without access to a lawyer, he was forced to sign a statement, typed by an investigator, that he was a member of armed groups. The next day he was released.63 57. In December 2014, seven masked men armed with assault rifles, including several members of a volunteer battalion, broke into a private house in a town near the contact line. One perpetrator put a knife to the victim’s neck, who was eight months pregnant, and threatened to cut her throat if she screamed. He tied her hands and legs with rope and gagged her with a cloth wet with engine oil, causing her to suffocate. He also pointed a gun to her stomach threatening to shoot her baby. While one perpetrator demanded to know where the money and valuables were, another one sexually assaulted her by touching her breasts and genitals under her clothing, and a third man threatened her with gang rape. During this ordeal, the victim could hear her parents screaming in another room, causing additional suffering and reinforcing the threats. After seizing all the valuables and money, the men threatened to shoot the family if they reported the crime
Aucun de ces bourreaux n'a été condamné. Dans le meilleur des cas, un pseudo-procès est en cours, ce qui permet encore quelques lignes laconiques sur les défauts des systèmes d'enquête et judiciaire ukrainiens dans ces rapports, invitant courtoisement les autorités à rendre justice. Avec cette illustration des propos d'un nationaliste:
“We will kill you now, and we will avoid any punishment for that.”
C'est peut-être pour cela que le régime ukrainien actuel provoque un dégoût si profond, même au sein de sa propre population, qu'il n'a pas encore réussi à totalement zombifier. Selon le sondage effectué par la Compagnie Research and Banding Group, + de 55% des jeunes de moins de 30 ans veulent définitivement quitter le pays. Il faut passer la barrière des 60 ans pour que les gens aient réellement envie de rester dans leur pays - ou bien qu'ils soient suffisamment désespérés et fatigués pour s'y résigner. Le salaire moyen après ce qu'il est convenu d'appeler la "Révolution de la dignité" a chuté au niveau des pays les plus pauvres d'Europe avec 370 euros. C'est effectivement un grand résultat. Tout comme l'augmentation de l'immigration vers la Russie, qui repart à la hausse. Près de 3 millions de migrants économiques, la Russie facilite l'octroi de la nationalité aux Ukrainiens. Evidemment, Kiev nettoie les médias qui osent critiquer l'absurdité de la politique intérieure et le suicide du pays. Evidemment Kiev envisage de bloquer le trafic ferroviaire avec la Russie.
 
La position de ce régime fantôme et tristement fantoche est compréhensible: il doit vider sa population de toute substance pour pouvoir subsister. Ce qui est beaucoup moins évident,  c'est celle de cet Occident droit de l'Homiste, si prompt à adopter des sanctions contre la Russie, comme un chien fidèle qui aboie sur commande de son maître. Comment peut-on regarder d'un oeil apaiser nos dirigeants cautionner de telles exactions? Cautionner la formation des cadres de l'armée ukrainiennes qui ensuite vont violer et torturer des civils? Nous devenons ainsi, nous aussi, des régimes fantômes et fantoches. Avant d'être des populations fantômes et fantoches. Vidée de sa moelle.
 

jeudi 14 décembre 2017

Poutine: une conférence de presse sur fond de politique sociale

Aujourd'hui a eu lieu la grande conférence de presse de V. Poutine devant une salle remplie de  plus de 1600 journalistes, particulièrement actifs, pendant près de 4h. Malgré une actualité internationale mouvementée, les questions ont principalement porté sur la politique socio-économique du pays. D'une certaine manière, c'est un tableau de l'état du pays avant les nouvelles élections qui s'annoncent.
 
Pour les russophones, voici la conférence de presse:
 
 
D'une manière générale, la conférence de presse fut tenue sur un ton plutôt conventionnel. L'ensemble des questions a montré un intérêt essentiellement centré sur les questions socio-économiques: les tarifs des frais communaux qui ne s'arrangent pas, la question de la vente du blé dont la récolte-record s'accompagne d'une faible rentrée d'argent pour les producteurs, le développement des infrastructures, etc. Les réponses apportées furent rassurantes, socialement orientées. 
 
En ce qui concerne les questions plus sensibles, comme l'écologie, elle est soutenue mais en tenant compte de l'industrialisation du pays. Quant à la réduction du contrôle sur le business, la situation a déjà beaucoup évolué, il reste somme toute peu de barrières. Evidemment la question la faiblesse endémique de l'opposition a été soulevée et la réponse fut franche: sans programme constructif, aucune opposition réelle ne pourra voir le jour. Ksénia Sobtchak a dû patienter (et elle a eu du mal) jusqu'à la dernière heure pour pouvoir poser sa question sur les difficultés de l'opposition, la réponse fut la même: au lieu d'être contre tous et de pousser les gens à la révolte stérile comme pour un Maïdan, il faudrait développer une vision pour le pays. 
 
Un doute, technique somme toute, a été levé: V. Poutine sera candidat indépendant aux présidentielles, mais attend - et obtiendra - le soutien des strutures qui partagent son point de vue, qu'il s'agisse de parti politique (Edinaya Rossiya) ou de structures de la société civile (comme le Front populaire et d'autres). 
 
Sur le plan international, les journalistes étrangers se firent particulièrement remarquer par l'absurdité de leurs questions. L'un demande à Poutine d'apprécier le début de mandat de Trump. Le président russe lui rappelle que c'est au peuple américain de se prononcer. Quant aux relations russo-américaines, V. Poutine insiste sur le choix fait par la Russie d'une vision stratégique face à une vision géopolitique conjoncturelle en Occident. A un autre il est nécessaire de rappeler que les pays restent et doivent collaborer au-delà des dirigeants et des conflits politiques internes. La Russie est donc toujours prête, même si le Congrès américain la place à côté de la Corée du Nord pour le danger qu'elle représente, d'aider les Etats-Unis sur certaines questions internationales dans la mesure où il est possible de régler des problèmes qui revêtent une importance réelle pour la communauté internationale. Le journaliste ukrainien, toujours dans la provocation, n'a finalement rien avancé de nouveau, sa question se résumant à quand la Russie va-t-elle retirer ses troupes et à rappeler la nécessité d'un échange de prisonniers, oubliant manifestement que c'est l'Ukraine qui bloque cet échange de prisonniers avec LNR DNR. 
 
D'une manière générale, cette conférence n'a comporté aucune révélation sensationnelle. L'annonce de candidature a déjà été faite. La question des JO, trop conflictuelle, a été écartée au profit de celle plus consensuelle du dopage et de la politisation incontestable de la décision du CIO. La question syrienne a surtout été traitée dans sa dimension humaine, l'aide apportée aux civiles victimes. Les journalistes régionaux en ont également profité pour porter à la connaissance du Président des problèmes locaux. Dans l'ensemble, c'est plutôt un bon signe. Celui d'un pays qui globalement fonctionne. L'accent mis sur la dimension sociale, sur les problèmes de la vie réelle et non les fantasmes postmodernes d'une partie de la caste dirigeante laisse entendre la compréhension de la nécessité d'une ligne politique plus conservatrice, correspondante à son électorat. 
 

mercredi 13 décembre 2017

La Russie doit accepter le conflit avec les Etats-Unis pour en sortir

Les Etats-Unis renforcent le combat contre la Russie dans cette période pré-électorale. L'opération est clairement lancée et ce sur deux fronts: d'une part sur la société, afin de discréditer le fondement patriotique du pouvoir qui est aussi l'axe de l'électorat de V. Poutine, d'autre part en faisant pression sur l'entourage oligarchique du Président. Des JO aux sanctions financières, la mécanique s'emballe sans rencontrer à ce jour trop de résistance.
 
Les élections présidentielles russes approchent et la nouvelle candidature de V. Poutine n'est, pour le moins, pas favorablement perçue en Occident. Si les mesures frontales visant à l'isolement de la Russie n'ont pas fonctionné, si les sanctions ont permis de relancer l'économie intérieure et la russophobie de resserrer le peuple autour du président sur le mode patriotique de la "Patrie en danger", il semblerait que les Etats-Unis aient tiré les leçons de leurs échecs et changent de mode d'action.
 
Discréditer le fondement patriotique et donc la raison du vote Poutine
 
La base électorale de V. Poutine n'est pas composée de ceux qui ont assisté à la première de Nureev, eux voteront plutôt Sobtchak ou Iavlinsky; ni des business men en manque de dérégulation, qui voteront Titov. Son électorat est principalement composé de la masse populaire, celle qui a besoin d'un Etat pour relancer l'économie réelle et non les bitcoins, celle qui a besoin d'un Etat qui assure la médecine et l'enseignement car c'est une société qui fait des enfants et a des grands-parents, non pas un groupe d'individus déracinés, "nombrilisés", bref cosmopolites. 
 
Cette base électorale a été confortée dans son choix par différentes mesures permettant de relancer le pays et surtout par l'apogée atteint avec le rattachement de la Crimée, où toute une population s'est regroupée autour d'un drapeau. Avec l'intervention en Syrie, où au nom du drapeau, les soldats défendent le pays contre l'expansion du terrorisme. Et ce drapeau n'est pas neutre, il est tricolore.
 
La facilité désarmante avec laquelle l'élite politique et sportive a craché sur le drapeau (voir notre texte ici) en acceptant sans aucune condition ni résistance de participer de manière "neutre" aux JO a déstabilisé ceux qui pensaient qu'à la différence de l'ère Eltsine les symboles de l'Etat avaient une valeur. Comme on a pu le lire ici ou là, les sportifs doivent se montrer, faire des performances, car les JO sont avant tout un "business" et les athlètes en ont besoin aussi pour signer des contrats - cela n'a donc rien à voir avec le pays, le drapeau sera bien présent mais bien proprement plié au fond de soi.
 
Cette démonstration d'hypocrisie retransmise sur toutes les ondes hier soir montre à quel point ce petit monde est totalement décalé des réalités du pays, ne pense même pas que cela puisse exaspérer. Il espère au contraire rassurer les gens avec une sorte de patriotisme condescendant bon marché. Les sportifs et leurs fédérations veulent participer? Qu'ils y aillent, il n'est pas nécessaire d'en faire un évènement national, ils n'y représentent qu'eux de toute manière. 
 
Cette hypocrisie si facilement et naturellement amenée a creusé un fossé dangereux avec le "bon peuple", que l'on fait vivre sur la base de l'idée patriotique. Or, un patriotisme sans Etat et sans drapeau s'effondre. Soit il est pour tout le monde, soit il n'est pas.
 
Ce facteur de déstabilisation arrive à point nommé avant les présidentielles russes de ce printemps. Comment réagira l'électorat face à la discréditation de l'idée qu'il croyait incarnée par son candidat? La légitimité du système de gouvernance du président Poutine repose sur une seule chose, et il ne s'agit pas du poids des oligarques, mais sur le réel soutien populaire. C'est bien d'ailleurs pour cela que sa candidature a été annoncée en deux temps: devant les jeunes et dans une usine. Devant le peuple, moderne et traditionnel, mais le peuple.
 
La décision du Comité olympique russe, les déclarations de Joukov sur le soutien qui sera apporté à tous les sportifs, le retournement du discours de V. Poutine passant en deux semaines du caractère inacceptable de participer sans drapeau à la confirmation de la décision niant l'intérêt du pays, le retournement des chaînes nationales se préparant à montrer finalement les JO, tout cela ouvre une brèche dans laquelle s'engouffre toute une population médusée par tant de légèreté et d'inconsistance. Provoquer le doute sur la véracité du fondement du vote, c'est déstabiliser la base électorale, beaucoup plus sûrement qu'en finançant une opposition caricaturale. Car c'est l'élite elle-même qui scie la branche sur laquelle elle est assise.
 
Pression sur l'entourage oligarchique
 
Le second moyen d'action pré-électoral est de toucher "le rempart" du pouvoir, à savoir le cercle oligarchique. Cette action est rendue possible par l'interpénétration issue de la chute de l'Union soviétique entre les milieux d'affaires et les milieux politiques.
 
La liste des nouvelles sanctions, beaucoup plus violentes et ciblées contre l'entourage du Président doit être prête pour février. En attendant les noms ne sont pas connus, ce qui permet le chantage, mais les moyens d'action promettent d'être très lourds. Comme on peut le lire dans la presse anglo-saxonne:
The next deadline is February 2, when the Treasury Department is supposed to release a list of Russian officials and Kremlin-connected business leaders to be targeted for restrictions. That could include limitations on financial transactions with banks, real estate brokerages, and other institutions.
 
Speaking to a panel of the Senate Foreign Relations Committee, Mitchell said the Trump administration was committed to meeting that deadline.
 
The new legislation, called Countering America's Adversaries Through Sanctions Act, also includes measures that could impact energy companies doing deals in Europe, or, for example, with commercial ties to the Russian undersea pipeline project known as Nordstream 2.
Faut-il trouver ici l'une des raisons du virage politique incroyable que la Russie vient de prendre sous nos yeux? Faut-il y voir une des raisons des difficultés que le pays connaît à trouver des réponses réellement adaptées? Espérons que non, car tout ce mouvement ne s'arrêtera pas là, surtout si la Russie continue non seulement à refuser le combat, mais à le nier.
 
Un combat à mort qu'il faut accepter
 
L'agressivité des Etats-Unis contre la Russie ne s'arrêtera évidemment pas avec les JO (personne ne promet de rétablir le Comité olympique russe juste après), pas plus qu'avec le règlement de la situation en Syrie ou dans le Donbass.
 
La position de Tillerson est ici très significative. Il y a une semaine, Tillerson déclare, presque simplement, que les Etats-Unis n'accepteront jamais "l'annexion" de la Crimée:
“We will never accept Russia’s occupation and attempted annexation of Crimea,” Secretary of State Rex W. Tillerson vowed in his opening remarks at the Organization for Security and Co-operation in Europe. 
Mais hier devant l'Atlantic Council, il va beaucoup plus loin. Tout d'abord, il réduit la participation de la Russie en Syrie au soutien à Assad, disant qu'ici, soit, la Russie a choisi un camp, mais qu'en Ukraine, elle s'est approprié une partie de territoire. Les sanctions contre la Russie devront donc être maintenues jusqu'à ce que l'intégralité territoriale ukrainienne soit restaurée.
 
Maintenant, Tillerson ne parle pas uniquement des Accords de Minsk, qu'il déclare mécaniquement devoir appliquer, de la mission de paix de l'ONU occupant tout le Donbass que la Russie doit accepter, mais ... aussi de l'obligation pour la Russie de se séparer de la Crimée, comme on peut le lire sur le sténogramme de son discours:
We will return to the issue of Crimea. I know that President Putin’s made it clear that that’s not on the table for discussion. It will be at some point. But today, we want to stop the violence in east Ukraine and let’s see if we can solve that one.
Ainsi, les cartes sont abattues: la question du Donbass et de la mission de paix de l'ONU n'est qu'un prélude au véritable but de cette opération, à savoir obliger la Russie à se débarrasser de la Crimée, ultime renoncement annonçant la fin non seulement de l'incarnation de l'idée patriotique, mais aussi du pays qui, dans sa forme actuelle, ne pourrait y survivre. Tout en le sachant pertinemment, Tillerson déclare que, certes, Poutine n'est pas prêt à en parler .... mais ce moment viendra. 
 
Etrange formulation. Pourquoi "ce moment viendra"? Le danger présenté par cette option ne s'amenuisera pas avec le temps et Tillerson le sait parfaitement. Ce qui peut changer, ce n'est pas l'opinion présidentielle, c'est la situation générale du pays, ce discrédit du patriotisme et donc de l'idée nationale qui permet d'affaiblir l'Etat. Il peut s'agir de l'intérêt non pas cette fois de quelques sportifs et de leur droit incompressible à conclure des contrats publicitaires, mais de l'intérêt encore plus poignant du grand business, intérêt présenté comme confondu avec celui de l'Etat, intérêt qui ici - comme ailleurs - diverge pourtant.
 
Pour sortir de cette impasse qui conduit le pays sur une pente extrêmement glissante, d'autant plus en période pré-électorale, la Russie doit cesser sa politique d'évitement, ramasser le gant qui lui a été lancé - et relancé quelques fois déjà - et finalement accepter le combat. Mais pour cela, le président Poutine, qui se présente toujours comme le président de "tous les Russes", doit devenir un acteur politique, faire le choix d'être le président de sa base électorale, justement dans l'intérêt du pays. Car il n'est pas toujours possible, principalement en situation de conflit, de réunir les extrêmes.
 
 

mardi 12 décembre 2017

La Russie acte politiquement sa victoire militaire en Syrie

Le problème des guerres contemporaines est qu'elles ne sont pas menées, directement du moins, entre des Etats. Il n'est donc pas possible d'acter une victoire, une fin de conflit, par un acte de reddition, instituant les vainqueurs et les vaincus. Pour devenir une victoire pleine et entière, la victoire militaire doit se transformer en victoire politique. C'est ce que la Russie est en train de faire en Syrie, avec l'arrivée surprise du président Poutine sur la base militaire de Hmeimim hier 11 décembre.
 
Dans l'ensemble, le territoire syrien est libéré de l'Etat islamique. Cela ne veut pas dire que les terroristes n'existent plus, mais leur organisation a été détruite. C'est ce qu'a annoncé le ministère russe de la défense jeudi:
"La mission de l’armée russe de défaire le groupe terroriste armé État islamique est accomplie" s’est félicité l’état-major de Moscou, affirmant que plus aucun point d’importance n’était sous contrôle de l’organisation terroriste.
Cette annonce a fait bondir la coalition américaine, l'atteinte à l'amour-propre fut terrible. D'autant plus terrible que l'annonce est fondée. Le Pentagone ouvre le bal des hypocrites bafoués, avec la déclaration de son porte-parole Eric Pahon:
«Le gouvernement syrien et la Russie n'ont pas eu d'approche déterminante dans la défaite de Daech. Ils n'ont fait que réaliser quelques opérations contre les terroristes de Daech, alors que la plupart des territoires en Irak et en Syrie ont été libérés grâce aux efforts de la coalition américaine et de ses alliés» 
Cette déclaration fut soutenue, qui aurait pu en douter, par notre cher et vénérable  M. Le Drian :
"Je trouve parfois un peu étonnant que la Russie s'approprie la victoire contre Daech (acronyme arabe de l'EI) (...), même si un peu tardivement les forces russes, en appui des forces du régime de Bachar al-Assad, ont pu libérer Deir Ezzor" (est de la Syrie), a relevé le chef de la diplomatie française et ancien ministre de la Défense.
Sur un point, Le Drian a raison ... malgré lui. L'intervention de la Russie a été déterminante pour mettre un terme à l'existence de l'organisation terroriste Daesh en Syrie. Car ce n'est pas avec ses 2 579 frappes lors de la première année de son intervention en Syrie que la coalition américaine, regroupant une trentaine de pays, allait pouvoir renverser l'ordre des choses. Au contraire, avec leur programme de soutien militaire aux groupes terroristes "modérés" d'opposition et les frappes ciblées sur l'armée régulière syrienne, la coalition US a directement ou indirectement aidé les terroristes qui en ont largement profité. Pour sa part, l'intensité de l'intervention russe n'est en rien comparable. Depuis septembre 2015, la date à laquelle elle a accepté la demande d'Assad de venir aider l'armée régulière contre le terrorisme, l'aviation a effectué plus de 28 000 vols, parfois avec 80-100 sorties par jour, et a détruit plus de 90 000 cibles identifiées par le renseignement. Les villes de Palmyre et d'Alep furent, notamment, libérées et non détruites, comme le fut Rakka par la coalition US, qui n'a laissé que des ruines sur son passage.
 
La Russie n'est pas intervenue à la fin de la guerre, elle a fini la guerre. La nuance est de taille.
 
Comme a répondu la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, M. Zakharova, remettant les choses à leur place:
«Les partenaires occidentaux font ces derniers jours des déclarations affirmant que ce n'est pas la Russie, mais eux, la coalition [internationale dirigée par les États-Unis, ndlr] qui ont remporté la victoire sur Daech en Syrie. La dernière affirmation en date est celle du ministre français des Affaires étrangères, M. Le Drian, a écrit Maria Zakharova sur sa page Facebook. Messieurs, arrêtez! Vos succès, ce sont l'Irak, la Libye et l'Afghanistan. Vantez-vous-en.»
Dans ce monde ayant poussé le relativisme au niveau de l'art, il est difficile d'acter une victoire militaire. Nous ne sommes pas en présence d'Etats, qui peuvent signer un traité permettant de poser les vainqueurs d'un côté, les vaincus de l'autre. Toute victoire militaire pour devenir une victoire pleine et entière doit être réalisée sur le plan politique. Cela est d'autant plus important pour la Russie, vu le contexte géopolitique. 
 
C'est en ce sens que l'arrivée de Vladimir Poutine sur la base militaire russe de Hmeimim en Syrie, avec le président Assad remerciant la Russie pour avoir sauvé le pays, permet d'acter la victoire. Les conséquences en sont tirées, la Russie retire une grande partie de ses troupes le travail est fait.
 
 
Cela sans compter ce qui est peut être encore plus significatif, et c'est certainement la raison pour laquelle la presse française n'en parle pas, à savoir l'organisation d'une Parade de la victoire avec les troupes russes et syriennes, devant les deux présidents:
 
 
Evidemment, le très objectif journal Le Monde manque de s'étrangler, comprenant bien le danger pour la coalition américaine:

Les Etats Unis et l'Europe se trouvent dans l'impasse en déclarant rester en Syrie, pays libéré et souverain, qui ne les a pas appelés, pour continuer un combat incertain dans la région. Leur campagne militaire ne leur permet objectivement pas de proclamer une victoire, mais politiquement ils ne peuvent reconnaître une défaite. Le monde réel rattrape le monde virtuel. Il est certes possible d'avancer "une vérité reconstruite" pour satisfaire un besoin de communication à court terme, mais une vision stratégique oblige à s'appuyer sur des faits avérés et non reconstruits. C'est le très grand avantage de la Russie dans la région: elle s'appuie sur ses exploits militaires réels. Et reconnus.
 
Comme le déclare le colonnel Michel Goya:
« Il est intéressant de constater que ces résultats ont été obtenus avec des ressources assez limitées. Elles représentent, par les forces engagées (4 000 à 5 000 hommes et 50 à 70 aéronefs comme force principale) et leur coût d’emploi (environ 3 millions d’euros par jour) environ le quart ou le cinquième de l’effort américain dans la région. L’opération française au Levant, « Chammal » (1 200 hommes et environ 15 aéronefs, un million d’euros par jour), représente une moyenne de 6 sorties aériennes par jour, pour 33 pour les Russes.
 
« Au regard des résultats obtenus, il est incontestable que les Russes ont une productivité opérationnelle (le rapport entre les moyens engagés et leurs effets stratégique) très supérieure à celle des Américains ou des Français. 
Maintenant, il faut construire le processus de paix et ici aussi, la Russie est en position de force face à l'échec répété du processus soutenu par les Etats-Unis à Genève (voir notre texte ici). Pour cela, un compromis doit être trouvé avec la Turquie et l'Iran. A suivre.
 
 

lundi 11 décembre 2017

Les JO, le camembert et Moi: le moment de vérité


Le politologue russe Dmitry Kulikov a parfaitement formulé l'enjeu de la réaction de la société russe à la décision du CIO "effaçant" la Russie de la compétition: "Moment de vérité pour nous. Comme nation politique".
 
Après une semaine et avant la réaction officielle de la réunion olympique devant déterminer à quelle sauce les athlètes russes pourront digérer le pays, une brève analyse s'impose. Ce n'est pas tous les jours que l'on assiste à ce qui ressemble de plus en plus à un orgasme libérateur collectif.
 
Suite à la décision du CIO, très rapidement, les sportifs et leurs fédérations se sont prononcés pour une participation aux JO. Joukov, à la tête du comité olympique russe suspendu a déclaré en audition au Parlement qu'il était honteux de condamner des sportifs qui décidaient de participer et qu'il fallait les soutenir à tout prix. Le boycott serait impensable au risque de faire sortir la Russie de l'histoire olympique. Evidemment, avant 1952 date à laquelle elle y est entrée, le sport n'existait pas. Mais il est vrai que la mondialisation aidant, le rapport des sportifs à leur pays a beaucoup changé. Ce fait est maintenant attesté.
 
Le message est tant et si bien passé qu'un député a proposé de déplacer les vacances parlementaires pour permettre aux représentants de la Nation d'aller soutenir "leurs équipes". Seule la saine réaction du speaker de la Douma V. Volodine a mis fin à ce cirque, déclarant que s'il n'est pas possible de garantir une participation des athlètes russes sous le drapeau national au nom du pays, les députés n'ont rien à y faire.
La réaction tant attendue est tombée, l'élite politico-sportive a digéré presque immédiatement l'insulte, refuse de la voir pour ne pas avoir à y réagir, glisse dans une réalité parallèle, celle où "tout est normal", risquant d'entraîner avec elle le pays et provoquant par là même une réaction violente dans la société, qui ne comprend pas pourquoi l'intérêt personnel de quelques athlètes est plus important pour l'Etat que leur intérêt personnel à eux. Acheter la paix sociale pour maintenir une apparence de normalité est certes toujours possible, mais ne règle pas le problème, ce que de nombreux analystes soulignent: la crise ne se limite pas aux JO et ne s'arrêtera pas avec eux. Distinguons ici deux plans d'analyses: à l'intérieur du pays et à l'international.
 
A l'intérieur, orgasme libéral et éjection précoce d'un patriotisme passé de mode
 
Une sorte de réaction en chaîne s'est enclenchée après la prise de conscience de la facilité avec laquelle les arguments patriotiques furent balayés d'un revers de manche. Alors que l'idée patriotique au socle de la société russe semblait coulée dans le bronze depuis le rattachement de la Crimée, elle fut écartée sans même qu'une réelle discussion des implications géopolitiques n'ait lieu. L'intérêt du sportif a primé sur tout. C'est donc possible. Ouvertement possible. Et ce sont les réactions patriotiques de la société qui sont condamnées. Le renversement du paradigme est avéré.
 
L'Etat a reconnu sa défaite, celle de l'intérêt général devant l'intérêt particulier, sa soumission à celui-ci, son abdication. Victoire de l'idéologie néolibérale sur le conservatisme. Et le signal fut parfaitement interprété par la bonne société moscovite et cosmopolite. Chacun s'emballe pour ces JO, comme si rien n'existait, entraînant un glissement des frontières immédiatement acté.
 
Ainsi, tout est réhabilité. Le spectacle de Serebrennikov (assigné à domicile pour détournement de fonds publics, voir ici) est monté en nouveau drapeau de libération nationale par la classe bobo-moscovite. Un spectacle financé par des oligarques, dont la préparation n'a pas été aboutie (voire un peu bâclée), permettant à travers le ballet-spectacle Nureev, de tenter de modifier le discours sur l'homosexualité et l'universalité des "valeurs" européennes", la sacralisation de leur combat. Un spectacle fait par une minorité pour une minorité montré en grande pompe au Bolchoï uniquement à ce public choisi. Le porte-parole du Kremlin, D. Peskov, parle d'un spectacle d'envergure mondiale. Pour autant et très étrangement s'il s'agit d'un spectacle de cette qualité, il ne sera montré la prochaine fois qu'en ... mai et après, on ne sait pas selon le directeur du Bolchoï. Mais à la fin du spectacle, la troupe a demandé la libération de Serebrennikov, la salle a applaudi debout 15 minutes scandant le prénom du metteur en scène, l'art étant hors toute loi, c'est bien connu. Finalement, le but recherché a été atteint, un coup de comm. Mais sans prendre le risque d'ouvrir ce spectacle à un large public, qui risque de ne pas être suffisamment "évolué" pour en apprécier la substantifique moelle.
 
Fait, cette fois-ci particulièrement choquant est l'affiche du festival du film documentaire ArtDocFest qui se tient à Moscou, où un film-documentaire faisant l'apologie du bataillon ukrainien punitif Aïdar est montré. En plein centre de Moscou. Au début du film, un groupe de personnes du Donbass arrive. A leur réaction choquée, l'argument de la démocratie et de la liberté d'expression totale leur est opposé par la bonne pensance repue. Les exploits héroïques de ce bataillon dans le Donbass, ils  les connaissent non pas par ouï-dire, mais personnellement. "Imaginez que vous montriez un film sur les grands exploits des SS à des Juifs?", a été leur (saine) réaction. Ils disent que ces "héros" sont des fascistes, qu'il est impensable de montrer ce film. La police intervient. Les évacue. Soit, ils troublent l'ordre public. L'ignominie arrive après: les applaudissements des spectateurs accompagnent la police. Une telle scène aurait-elle été possible il y a encore un an? Non. Le mouvement s'accélère.
 
 
Quand tout est permis et finalement si facile, pourquoi s'arrêter en si bon chemin. La boîte de Pandore a été ouverte, attendons la suite. Il n'y a aucune raison pour que ça se calme, le but réel n'est pas encore atteint.
 
A l'international, puisqu'il est possible de taper sur la Russie, pourquoi s'en priver?
 
La facilité avec laquelle la Russie a avalé des affronts de taille comme l'expulsion de ses diplomates, s'est adaptée sans grande résistance aux nouvelles réalités (qu'elle provoque elle-même par son attitude) comme avec les JO est interprétée comme un signe de faiblesse en Occident. Non pas de sagesse, mais de peur de la confrontation. C'est pourquoi, comme l'affirme très justement le politologue Dmitry Kulikov, le combat ne s'arrête pas aux JO et ne prendra pas fin avec eux.
 
En Syrie, la Russie a pris le dessus, cette victoire est condamnée par les officiels occidentaux, qui l'octroient aux Etats-Unis. Comme l'espace médiatique est totalement contrôlé par le pouvoir atlantiste, les médias en Europe et aux Etats-Unis répètent cette fable à satiété, sans être dérangés. La population n'est même pas réellement au courant d'une intervention de la Russie en Syrie. Ce qu'elle sait de la Russie est qu'elle EST le mal. Ce que résume cet article du New York Times.
Et puisque la Russie a finalement si facilement pris la décision du CIO, tout est permis. Le CIO innove avec des "lettre d'invitation" pour les sportifs russes, il décide de prendre à sa charge leur venue. Que d'amabilité. Exit la Russie. Le Times s'y met avec un humour caustique, concours humoristique pour trouver le costume neutre de ces athlètes. Pas encore assez neutres, mais rien n'est encore fini. Le pays est devenu un objet d'humour et de dérision pendant que Joukov continue à interdire toute critique des athlètes, à invoquer la participation et à se demander (vraiment naïvement?) s'il sera quand même possible d'indiquer quelque chose de national sur ces costumes. Bref, le principe est accepté, seuls les détails sont discutés.
Maintenant, s'ouvre une nouvelle phase internationale, avec le passage au processus politique en Syrie et l'aggravation du conflit en Ukraine. Comment va réagir la Russie? Ces deux terrains, comme les JO, ne sont que des lieux de combats annexes, mais desquels vont dépendre la stabilité intérieure du pays dans cette nouvelle période et sa possibilité de véritablement revendiquer un monde multipolaire. Les dernières fois que les libéraux ont pris le contrôle du pays, ça s'est terminé par deux révolutions et le crash du pays, en 1917 et en 1991. Or, c'est justement le retour de ces figures des années 90 que l'on observe.
 
La Russie peut tenter encore une fois ce pari, en se disant qu'ayant tiré les leçons du passé, elle ne réitèrera pas les mêmes erreurs. Ou bien elle peut penser que les mêmes causes entraînent les mêmes effets.
 
La montée de cette bulle néolibérale et globaliste (tout autant que foncièrement atlantiste) ne peut rester sans incidence sur la politique internationale, et au premier plan quant au Donbass, comme l'illustre parfaitement ce film sur Aïdar. Selon le politologue A.Tchesnakov, les tentatives de mettre en place une mission de l'ONU sur tout le territoire du Donbass étaient une tentative appuyée par les libéraux pour que la Russie sorte du conflit ukrainien en sauvant la face. Mais abandonner le Donbass entraînerait un risque sérieux d'explosion de la Russie.
 
L'heure du choix est arrivée, et elle nécessite un peu plus de cohérences. Et donc de s'intéresser à des questions fondamentales, comme celle-ci: pourquoi les athlètes auraient-ils plus de droits que les camemberts? La comparaison se semble tout à fait à propos. Les producteurs de camembert consacrent toute leur vie à leur art, sacrifient souvent leur vie de famille. Demandons donc, en toute cohérence, la libération des camemberts. Cela peut être intégré dans le programme électoral des candidats libéraux à la présidentielle, qu'ils décident eux-mêmes quelles idéologies ils défendent, l'on s'y perd un peu parfois ...
 
 

Publié par El Diablo

La RUSSIE numéro 1 dans le Monde pour le NIVEAU DE LECTURE des écoliers

Dans le métro de Moscou, début décembre 2017 : tous lecteurs... [source: Twitter]

Dans le métro de Moscou, début décembre 2017 : tous lecteurs... [source: Twitter]

Une enquête internationale de Pirls(Progress in International Reading Literas Study), Programme international de recherche en lecture scolaire, a étudié le niveau de lecture d'écoliers de 9 à 10 ans, issus de 50 pays différents.

 

Les résultats de cette étude qui consiste à faire lire aux enfants 12 textes courts, dévoilent que la Russie (581 points) est dans le trio de tête du classement avec Singapour (576 points) et Hong-Kong (569 points).

 

Avec 511 points obtenus aux tests de lecture, qui évaluent autant la capacité à lire qu'à comprendre les textes, la France arrive loin derrière la Russie. La France arrive également 34ème sur 50 en compréhension en lecture, se classant avant-dernier pays européen du classement (juste devant la Belgique).

 

Le classement Pirls reste dominé par les filles dans 48 des 50 pays.

 

SOURCE :

La RUSSIE numéro 1  dans le Monde pour le NIVEAU DE LECTURE des écoliers

Le Parti communiste a proposé de prendre la parole pour l’équipe nationale russe sur les Jeux olympiques de 2018 sous le drapeau de l’URSS

 

08 Décembre 2017
Magnifique idée et nombreux ceux qui frémiront devant ce drapeau et cet hymne, mais ne vous faites pas d’illusions s’ils veulent interdire la Russie c’est justement parce qu’ils voient toujours ce drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau et même si les paroles ont changé ils entendent toujours l’hymne soviétique. La Révolution, votre révolution est éternelle et jamais ils ne vous la pardonneront.
 
(note et traduction de danielle bleitrach pour histoire et societé)

équipe de la Russie aux Jeux olympiques de 2018
Photo: m.ru.sputnik.kg

Le 5 décembre, le Comité International Olympique (CIO) a adopté une décision provocatrice et politicienne visant à retirer les équipes nationales russes de la participation aux XXIIIes Jeux Olympiques d’hiver en 2018.

 

«В этой связи единственной возможностью участия спортсменов сборных команд Российской Федерации в предстоящей Олимпиаде, не лишенного достоинства и национальной гордости, видится выступление под флагом великих спортивных побед нашей страны – флагом СССР», – считает депутат Госдумы от фракции КПРФ Валерий Рашкин. С таким предложением он обратился к президенту Олимпийского комитета России Александру Жукову. Депутат призвал Жукова 12 декабря при обсуждении вопроса об участии в XXIII Зимних Олимпийских играх на Олимпийском собрании предложить спортсменам сборных команд Российской Федерации выступать под флагом СССР и исполнять гимн Советского Союза.

 

Le président  du Parti communiste Gennady Zyuganov a alors avancé cette idée. « Si vous voulez avoir un vrai drapeau aux Jeux Olympiques, mettez dans le mains de nos athlètes un drapeau de la Victoire ! – Il s’agit de notre relique et de notre fierté nationale. Et nous y enverrons trois mille de nos fans, nous inviterons  chaque république, dans toutes les régions, avec le drapeau rouge de la Victoire. Et laissez-les chanter l’hymne pour que tout le monde soit ému. Je suis sûr que le drapeau rouge de la victoire sera soutenu par les Biélorusses, le Caucase, l’Asie centrale et nos alliés des BRICS. Ensuite, nous montrerons au peuple américain ce qu’est le caractère russe et notre capacité à résister à cette meute libérale.  »

 

Service de presse du Parti communiste du Kremlin de Moscou

vendredi 8 décembre 2017

Du show en politique à la politique du show ?

Maxime Orechkine
Que la politique devienne un show n'est pas en soi une grande nouvelle dans nos sociétés de consommation de masse. L'on consomme de la politique, comme de l'innovation, avec une dose de philosophie prédigérée afin d'assurer une posture, le matin entre le café et le croissant. Ce qui était courant notamment en France entre en grande pompe en Russie, avec l'arrivée du show "Une idée à 1 million", et la participation du ministre de l'Economie comme membre central du jury, show censé permettre la relance de l'économie en Russie ...
 
La chaîne fédérale privée NTV va lancer le 12 décembre un nouveau show "Une idée à 1 million", dans lequel apprend-on "les idées se transforment en argent". Kitsch? Non, pire, c'est une tendance. Celle de la virtualisation de la politique qui n'arrive pas à assumer ses fonctions dans le réel. C'est le recours au magique.
 
Car si l'idée a été lancée par la Banque russe pour le développement (VEB), le ministre de l'Economie va faire partie du grand jury qui décidera quels seront les 3 projets méritant financement. Ca ne vous rappelle rien? Si, si, Bernard Tapie ... remarquez, lui aussi fut ministre, avant de tomber dans des affaires assez louches ... Décidément, le business mène à tout, au show et à la politique.
 
Mais faut-il pour autant réduire la politique à du show? Cela est fortement déconseillé si l'Etat en question se considère souverain.
 
Maxime Orechkine, ministre de l'Economie et du développement et ancien banquier, a ainsi commenté sa nouvelle "promotion":
"J'espère que ce show va renforcer la confiance en eux des business men débutants et ainsi va permettre la croissance de l'économie"
Donc, l'économie russe, qui par ailleurs se porte beaucoup mieux grâce à des mesures, elles, réelles, doit être relancée suite au coup de baguette magique d'une émission de télé, où 35 personnes vont présenter des projets géniaux, innovants, qui vont transformer le pays dont trois seront financés. C'est ça?
 
Sans s'éterniser sur cette aberration, deux remarques.
 
En ce qui concerne les banques. Leur rôle de soutien en matière de prêt pour les PME est souvent critiqué - dans la vie réelle. Une politique trop austère, des taux de prêt dissuasifs, etc. Mais il est certainement plus facile de sponsoriser un show télévisé et ainsi de se payer une bonne campagne publicitaire que de lancer une réelle politique de financement des petites et moyennes entreprises.
 
En ce qui concerne l'Etat. Que cette banque et d'autres grosses entreprises qui feront partie du show en qualité de Jury aient besoin d'une publicité positive pour redorer leur image, cela ne fait aucun doute. La question qui reste en suspend est beaucoup plus triviale: en quoi cela concerne-t-il l'intérêt général qu'est censé représenter l'Etat et, donc, ses ministres? 
 
Si le ministère de l'Economie n'est pas une structure virtuelle, dont le rôle principal serait l'implantation des recommandations de l'OCDE, du FMI ou d'autres structures permettant la globalisation des économies et des politiques, donc le retrait de l'intérêt national, le ministre a certainement mieux à faire que de la publicité. A moins de ne déclarer que les mesures systémiques, elles, ne fonctionnent pas. 
 
Du show en politique à la politique du show il n'y a qu'un pas, celui qui conduit au suicide national. 
 

Reportage photos : Comment le Kirghizistan est devenu soviétique

 

06 Décembre 2017
 
Il y a un siècle, la révolution d’Octobre a secoué l’Empire russe. Quelques mois plus tard, des conseils, les  soviets, ont été fondés dans ce qui est aujourd’hui le Kirghizistan et ils ont pris le pouvoir detenu jusque là par  l’administration tsariste. Le reportage sur la page de nouvelles Kloop.kg montre des photos d’archives et des images qui parlent de cette époque Novastana repris  ce matériel avec l’aimable autorisation des éditeurs.
 
Pour beaucoup de ceux qui ont eu la chance de voir ce chef d’oeuvre du cinéma soviétique la naissance du bolchevisme en Kirghizie c’est le film le Premier Maître, un film soviétique réalisé par Andreï Kontchalovski en 1965, d’après la nouvelle éponyme de Tchinguiz Aïtmatov, parue deux ans plus tôt.A travers ce sujet de la toujours très bien informée revue en ligne novastan, je découvre que le héros du film devait beaucoup ressembler à Osmonbekov, le soldat qui revient de la guerre et de la lutte contre les blancs prêt à instaurer le communisme, l’article témoigne de la politique « d’enracinement », c’est-à-dire d’incitation à la participation à la Révolution d' »indigènes » ayant eu jusque là un statut quasi colonial dans l’empire russe. 
 
(note et traduction de danielle Bleitrach)

Les premiers gardes rouges bolcheviques dans les années 1918-1919. Dans les régions d’Asie centrale de l’Empire russe, seuls quelques indigènes étaient représentés dans les conseils révolutionnaires.

 

Pishkek Bichkek Réunion Réunion Rassemblement Gouvernement Provisoire Octobre Révolution

 

Lors d’un rassemblement à Pischpek (aujourd’hui Bichkek), un porte-parole fait part de sa méfiance envers le gouvernement provisoire. Celui-ci avait été formé après l’abdication du tsar au printemps de 1917 dans la capitale alors Petrograd (maintenant Saint-Pétersbourg).

 

Lire aussi à Novastan:  L’histoire soviétique de l’Asie centrale (1/2)

 

Rally Oak Park Bichkek

 

Rassemblement à Oak Park dans Pichpek (maintenant Bichkek) le 31 Décembre 1917. La ville comptait à l’époque environ 20 000 habitants, principalement russes, Dungan, Tatars et Ouzbeks.

 

Rébellion contre le nouvel ordre

 

Archives d’État de la République kirghize

 

Premier Congrès d’une tribu nomade dans la vallée Alai en 1923. Dans les premières années après la Révolution d’Octobre, par opposition dans toute l’Asie centrale dans ce qui est maintenant appelé les insurgés du Kirghizistan,  Basmachi contre le nouvel ordre politique.

 

 

Le commandant du premier régiment de Pichkek (aujourd’hui Bichkek), Yakov Logwinenko, avec sa famille.

 

 

Une unité de cavalerie fondée en 1920 par le révolutionnaire kirghize Arstanaly Osmonbekow (1885-1945) pour combattre les Basmachi dans le sud du Kirghizistan. Né dans le village de Tegene dans la région d’Aksy au sud du Kirghizistan, Osmonbekov avait  été soldat en Biélorussie de 1916 à 1917 et il avait   participé à la guerre civile russe en tant que garde rouge. Après l’anéantissement  du mouvement Basmachi, il dirigea un kolkhoze dans sa région natale.

 

Expropriation du Bais

 

Bai Confiscation Bai Soviétique

 

La propriété du Bais est confisquée.On appelait en Asie centrale Bai  un homme riche ou un leader politique local. Les bolcheviks ont obtenu le soutien de la population rurale du Kirghizistan actuel en redistribuant les terres desriches propriétaires terriens, des colons russes et des cosaques.

 

Lire aussi à Novastan:  Asie centrale soviétique (1/2)

 

Maijar / Archives d’État de la République kirghize

 

Condamné Basmachi dans une gare en 1932. Le mouvement Basmachi a surgi en 1916 d’une rébellion contre la mobilisation générale dans la Première Guerre mondiale. Après la Révolution d’Octobre, les insurgés ont combattu à la fois l’armée blanche pro-tsariste et les bolcheviks.

 

Vaincre le mouvement Basmachi

 

Vieux Communistes Communistes Basmachi Union Soviétique

 

Les plus anciens communistes du village d’Aral dans la région de Toguz-Toro au sud du Kirghizistan en 1968. Dans les premières années de l’Union soviétique, ils ont combattu les Basmachi. Vers la fin de la guerre civile russe, les unités de l’Armée rouge ont été transférées en Asie centrale et le mouvement Basmachi a été écrasé. Certains combattants ont fui vers des zones montagneuses difficiles d’accès en Afghanistan et en Chine et ont poursuivi leur lutte jusque dans les années 1930.

 

Gardes rouges bolcheviks Pischkek Bichkek Révolution d'octobre

 

Les premiers bolcheviks: ils ont organisé le pouvoir soviétique et les gardes rouges à Pischpek (aujourd’hui Bichkek) dans les années 1918-1919. Il a fallu attendre les années 1920, pour que la proportion des indigènes kirghize ait  augmenté au sein du Parti communiste et du gouvernement au Kirghizistan, en raison de la soviétique politique korenizatsiya (littéralement « l’enracinement »).En  1926 Abdulkadyr Urazbekow fut le premier président kirghize de la République Socialiste Soviétique Autonome du Kirghizistan.

 

Aleksandra Titova , Kloop.kg

 

Du russe par Olga Zoll

mercredi 6 décembre 2017

Exclusion de la Russie des JO d'hiver 2018: l'heure des leçons

Le CIO a pris hier soir une décision d'une violence inouïe, mais qui n'est pourtant pas une surprise. En interdisant la Russie de JO d'hiver, il ne fait que continuer sa politique initiée en la matière avec les Jeux de Rio, généralisant simplement la méthode, cette fois-ci, à tous les sportifs. La Russie est exclue, comme pays, comme Etat, comme Nation, mais ses sportifs, innocents puisque manipulés, sont eux autorisés à participer s'ils sont 100% propres, contrairement à leurs concurrents. Cette décision inique n'est qu'un élément d'un combat global, l'affront ne s'épuisera pas ici et les enjeux dépassent de loin les JO. Tour d'horizon et pistes de réflexion.
 
La décision du CIO concernant l'exclusion de la Russie des Jeux de Pyeongchang
 
 
Sur le plan juridique, les mêmes conclusions peuvent être tirées de cette décision que celles que nous avions tirées de celle concernant les Jeux de Rio, les principes et les illégalités sont les mêmes, simplement à une dimension supérieure. Mais là, l'enjeu est politique.
 
Le CIO russe étant suspendu, les sportifs russes seront "neutralisés". Ils ne concourront pas au nom de la Russie, mais sous un drapeau neutre, leurs équipements serons neutres, pas d'hymne national en cas de victoire, c'est l'hymne olympique qui retentira, permettant ainsi la victoire de l'Olympisme sur les errances du "régime russe". C'est d'ailleurs pour cela que, première dans l'histoire des Jeux, la vingtaine de médailles qui a été retiré aux vainqueurs des Jeux de Sotchi seront remises officiellement lors des Jeux de Pyeongchang à leurs "véritables" propriétaires. Enfin, la Russie, ayant occasionné un trouble, devra compenser à hauteur de 15 millions $ les frais occasionnés par l'analyse des échantillons de ses sportifs.
 
Autrement dit, l'on revient à la négation de la responsabilité individuelle pour couronner le règne olympique de la responsabilité collective, celle du fait du passeport. Adieu la présomption d'innocence, car pour participer les sportifs devront démontrer qu'ils sont propres et l'ont toujours été. Mais comme nous l'avons vu, les règles d'appréciation étant plus que floues, il y a de fortes chances pour que les plus grands soient simplement écartés, s'ils décident de jouer pour la gloire de l'esprit olympique et surtout pour leur renommée. Sans parler de la violation du principe d'égalité, que le CIO reconnaît avoir violé, les sportifs russes étant plus testés que les autres, les autres n'ont pas vu leurs résultats revérifiés et pourront participer s'ils ont expiré leur période de suspension pour dopage. 
 
Evidemment, l'Agence mondiale antidopage qui a lancé le mouvement est heureuse de cette décision qu'elle soutient totalement, comme l'indique son communiqué.
 
Le contexte
 
Ce type de décision ne se prend pas du jour au lendemain, elle est le résultat d'un long chemin. Comme l'a très justement dit le porte-parole du Kremlin D. Peskov, le temps n'est pas à l'émotion, il faut prendre le temps de la réflexion et analyser tant ce qui s'est passé, que les implications.
 
Effectivement, l'on peut pleurer, crier, allumer une bougie, éclairer un bâtiment, se frapper la poitrine et reprendre sa vie jusqu'au prochain évènement du même genre, ce schéma fonctionne à merveille pour les attentats en Europe - et se répète comme une incantation à chaque fois. Cette décision étant, dans son domaine, un acte comparable, les larmes peuvent avoir leur place. Mais il ne s'agit pas du premier acte dans ce genre adopté contre la Russie et nous avons toutes les raisons de penser que ce ne sera pas le dernier.
 
En matière de relations internationales, comme dans un couple, chacun occupe la place que l'autre lui laisse occuper. D'une certaine manière, cette décision est aussi le résultat de la politique russe. Non pas parce qu'elle n'a pas bien rempli ses obligations devant les instances olympiques, elle les a très bien remplies, trop bien, mais parce qu'elle n'a pas tenu ferme dans ce combat mené pour être acceptée comme puissance ayant le droit d'être souveraine, comme pays remettant en cause l'atlantisme. Parce que le problème n'a rien à voir avec le dopage, généralisé à tous les pays.
 
Que cela remonte au Meldonium dont la gestion fut catastrophique, à l'absence de réaction sérieuse lors de l'expulsion des diplomates russes par Obama, par cette prise de position constante de défense et de justifications, en se restreignant à des "réponses". En s'en excusant presque, la Russie a largement affaibli sa position. Ce fut une erreur stratégique, qu'il n'est pas trop tard pour corriger. Mais qu'il est temps de corriger, à moins qu'elle ne décide de participer "sous bannière neutre" aux négociations sur la Syrie ou l'Ukraine.
 
Il manque des hommes comme Primakov, capable de faire faire demi-tour à son avion au-dessus de l'Atlantique. Mutko n'a pas tout à fait la même carrure.
 
Quel est le but recherché par le CIO: provoquer la rupture entre le pays et ses athlètes.
 
Cette décision du CIO n'est pas innocente. Si lors des Jeux de Rio, il n'en était qu'à son coup d'essai, ici la méthode a été parfaitement perfectionnée et le coup dosé à merveille.
 
Ni trop faible pour sembler désordonné comme ce fut le cas des Jeux d'été, mais pas trop fort pour permettre aux athlètes de se réfugier sous la protection de leur pays, pour leur permettre de se ranger (sans de toute manière avoir d'autres choix) derrière l'argument patriotique, entraînant une reconsolidation de la société. 
 
Certains voulaient aller jusque-là, interdire tous les athlètes russes de compétition, même sous drapeau neutre:
L'ancien skieur acrobatique, Dominick Gauthier, aurait préféré que l'interdiction soit complète et que les athlètes ne puissent pas participer aux Jeux.
 
« Les preuves [du stratagème de dopage] sont accablantes. J’aurais aimé qu’on y aille avec l’approche plus complète. »
Or, justement, le CIO a parfaitement mesuré son action: la Russie est interdite, effacée en quelque sorte, l'histoire réécrite, mais les sportifs sont présentés comme des victimes du régime qu'il faut protéger. Et l'on retrouve cette position dans différents articles de la presse francophone.
 
Le Monde cite T. Bach, président du CIO en ces termes:
 D’une voix lasse, le président du CIO Thomas Bach a déploré « une attaque sans précédent sur l’intégrité des Jeux olympiques et du sport », avant de s’excuser auprès des « athlètes ayant souffert » du stratagème russe à Sotchi.
Sur Eurosport:
 
Ainsi, le CIO n'attaque pas la Russie, elle défend les athlètes russes contre leur pays. Tout à fait dans l'air du temps. 
 
Le but affiché est simple, n'est pas même caché: provoquer la rupture entre le pays et ses athlètes et ainsi déstabiliser la société, la scinder en "patriotes" et "traîtres". Les sanctions furent contre-productives, l'isolement n'a pas marché, sur le plan militaire la Russie s'est imposée, c'est le tour du sport, devenu idée nationale, image de marque du pays. Et ici, le coup a été porté de manière très ajustée sur la fracture idéologique, l'impasse idéologique qui malheureusement touche la Russie.
 
D'une part, le discours patriotique qui suppose l'existence légitime d'un intérêt public général. D'autre part, le culte de l'intérêt individuel de la réalisation individuelle sur le mode occidental, de cet individu centre de tous les intérêts et justifiant toutes les attentions, donc contre l'Etat. Deux logiques contradictoires, s'excluant l'une l'autre. Le politique contre les "managers".
 
L'être humain avec des considérations le dépassant contre l'individu centré sur son nombril, haussé au statut de demi-dieu païen.
 
Quoi faire?
 
Tout d'abord, il est important de comprendre que cette crise ne s'épuisera pas dans le paiement des 15 millions $, que la Russie ne sera pas rétablie dans ses droits avant la cérémonie de clôture, que le Deus Ex Machina n'existe qu'au théâtre et n'interviendra pas ici. La question sportive n'étant qu'un élément dans un jeu beaucoup plus complexe, la réponse à ce "Quoi faire" ne peut être qu'à deux niveaux.
 
Quoi faire pour les JO très concrètement?
 
Ici, deux visions se confrontent, fortement idéologiques et totalement incompatibles. La logique post-moderne de l'Individu-Roi et comme l'avait dit K. Sobtchak "l'intérêt de l'individu est supérieur à celui de l'Etat", comme si l'homme pouvait exister seul, sans Etat pour le protéger et l'aider au quotidien, comme s'il était autosuffisant dans un monde de consommation globalisé.
 
Cet individu veut aller aux JO, participer sans drapeau et sans hymne, il veut consommer du sport et de la victoire. Il veut, il exige, il a le droit, il est le centre du Monde.
 
L'on peut lire ainsi cet échange de vues dans un article paru dans Svobodnaya Pressa, A. Urmanov, champion olympique, entraineur:
 
- Comment les potentiels sportifs olympiques réagissent-ils à la décision du CIO?
 
- Aller à Pyeongchang et participer.
 
- Même sans drapeau et finalement sans hymne, c'est-à-dire pas pour l'équipe mais pour soi?
 
- Et quel est le rapport avec l'équipe? Les gars n'ont pas travaillé qu'une année, ils ont donné toutes leurs forces à la préparation du plus grand évènement de leur vie et maintenant il faudrait refuser de participer? Ce ne serait pas juste. (...)
 
- D'accord, mais c'est quand même l'Etat qui avec les entraîneurs, les dirigeants sportifs leur a donné tous les moyens d'une bonne préparation...
 
- Ca c'est de la politique. Le sport, les Jeux Olympiques, sont en dehors de la politique
Vous pouvez avoir cet échange qui finalement se résume à cela: tant que l'Etat, avec ses installations, ses entraîneurs, ses équipements, m'est utile, alors je prends, je prends, je prends et c'est ma réussite personnelle. Le reste ne m'intéresse pas, s'il faut y réfléchir, je décide que "c'est de la politique", je rentre dans mon égoïsme. L'intérêt individuel est supérieur à l'intérêt général.
 
Il y a aussi une autre réaction possible, celle, notamment, de Nadejda Tchijova, pleine de bon sens et plus profonde:
"Ca me fait mal au coeur pour ces jeunes qui se sont préparés tant d'années, avec tant de forces dépensées, mais ... Dans cette situation, tous doivent renoncer. Oui, c'est vexant. Mais sinon cette injustice jamais ne finira"
En général, reprendre la main
 
L'on ne pourrait mieux dire que N. Tchijova. Rien ne garantit à la Russie que la situation finisse avec ces JO. Rien ne permet non plus de le penser. La Russie doit reprendre la main. Y aller ou ne pas y aller est à la fois un choix d'Etat et individuel.
 
Renoncer ici, se plier, quelles que soient les raisons est une reddition, dont les implications géopolitiques seraient encore difficiles à évaluer. Mais qui feraient oublier la victoire politico-militaire en Syrie. Individuellement, chaque sportif peut décider d'y aller, car il estime que son niveau de compétence est le résultat de ses efforts personnels et qu'il a le droit d'en tirer tous les fruits. Certes. Mais il aura bien besoin de la Fédération sportive pour l'aider à organiser sa participation, il en a eu besoin pour sa préparation. Il peut faire ce choix, mais il le fait en toute connaissance de cause.
 
Le Kremlin a annoncé qu'aucune déclaration ne serait faite tant qu'une position consolidée des sportifs ne sera pas formulée. L'Etat dirige un peuple, il ne le créé pas. C'est aux sportifs aussi de prendre leurs responsabilités. Mais c'est l'Etat qui peut donner le ton, créer les modes. Celle du patriotisme réel ou du prima de l'individu.
 
Le pouvoir a peur de voir se développer cette association: si tu y vas, tu es un traître, si tu refuses un héros. En réalité, il y a toujours eu et il y aura toujours des traîtres et des héros, mais l'époque fait qu'il vaut mieux ne pas poser l'alternative en ces termes. L'essentiel aujourd'hui, pour le pouvoir, est d'affirmer une position forte. Un boycott d'Etat n'empêche pas les athlètes de faire leur choix. Ils ne deviendront pas des dissidents, ils ne seront pas fusillés, ni déportés. Je plaisante. Pour autant, la position choisie par l'Etat doit être affirmée, à moins que les sportifs ne décident à l'avenir de développer leur sport sur le fondement des dons privés et non sur des fonds publics.
 
D'autant plus que reste encore à venir la Coupe du monde de football 2018. Rien à ce jour ne permet d'affirmer que l'équipe russe, finalement, y participera. Les discussions commencent, cela a tellement bien marché pour les JO, pourquoi ne pas essayer avec le foot? Les installations sont construites, des investissements très importants ont été réalisés. Que ferait la Russie si son équipe était interdite de participer, à la veille de la Coupe du monde alors qu'elle l'organise sur ses terres?
 
Rien n'est à exclure à ce jour et le pire est le plus rationnel. D'une manière générale, la tension internationale ne faisant qu'augmenter et la Russie gardant une position plus que retenue, il n'y a aucune raison objective pour que de nouvelles provocations, de plus en plus fortes, ne voient le jour. 
 
 

mardi 5 décembre 2017

Sobtchak et l'opposition radicale russe: une piqûre de rappel pré-électorale

 

La journée d'hier était manifestement marquée en Russie du sceau de l'opposition. L'opposition radicale, "non systémique". Présente sur les ondes, jusqu'à la nausée, comme elle le voulait tant. Le résultat fut celui d'une bonne dose de vaccin. Entre populisme, russophobie primaire et déconnexion de la réalité, elle ne peut trouver qu'en elle-même les raisons de ses défaites électorales dans un système ouvert. Donc elle cherche à changer les règles.
 
Deux évènements pour l'opposition politique radicale en Russie ont eut lieu hier, deux évènements médiatiques, où elle a pu s'exprimer à loisir. Trop.
 
Tout d'abord, les spectateurs, ébahis, ont eu droit à la visite de K. Sobtchak, de retour de sa tournée pré-électorale anglo-saxonne, où à Londre elle a notamment rencontré le légendaire - en son genre - Mikhail Khodorkovsky et obtenu son adoubement. Cette apparition fut organisée en grande pompe, non pas sur les plateaux oubliés de Dojd, à domicile presque, non, mais en première partie de l'émission 60 minutes sur Rossiya 1. 
 
Pour les russophones, vraiment à écouter, l'on appréciera la performance particulièrement bonne des deux journalistes Olga Skabeeva et Evguény Popov, qui n'ont eu de cesse de rappeler les dires à la réalité, tout en faisant apparaître la face cachée de la candidate à la candidature:
 
 
 
L'on retrouve toute l'incompétence, tant vantée en Occident aujourd'hui, drapée dans la dignité de son inconsistance.
 
Aucune recette pour améliorer le niveau de vie, sauf baisser le budget de l'armée dont des chiffres fantaisistes sont avancés, démonter cette armée qui provoque, elle, un danger soi-disant inexistant dans la réalité et la proposition de devenir "ami" avec tout le monde, sans entrer dans les détails de la recette. 
 
La fille de son père, en plus caricatural, car la fille et non le père, une pale copie, reflet de son époque. Peu importe la mémoire et les monuments des soldats morts pour la Seconde Guerre Mondiale, ouvertement elle s'en fou. Le passé est mort, vive le vide à la place de l'avenir. Incapable de répondre aux questions précises, elle botte entouche. L'individu au-dessus de l'Etat, cette mentalité de petit commerçant égoïste très à la mode, oubliant que c'est l'Etat qui garantit leur petite vie tranquilleSe sauver dès que l'on entend parler de géopolitique, elle n'existe pas, elle n'est là que pour justifier l'intérêt de l'Etat. Qui existe donc contre l'homme.
 
En ce qui concerne la vie réelle, elle vit dans un autre monde, où elle trouve du pain à ... 120 roubles. On ne doit pas l'acheter au même endroit ... Comme ces candidats en France qui ne connaissent pas le prix d'un ticket de métro.
 
Sur le plan systémique, rien que les slogans usés. "Le système judiciaire en Russie n'existe pas" parce que les "artistes" n'ont plus le droit de détourner de l'argent. Et horreur, pendant le temps de son procès  le génie adulé n'est pas incarcéré, mais à domicile. Mais comme en Russie "il n'y a pas de justice", pas besoin de démontrer, pas de besoin de preuves. République parlementaire, élection des juges et elle se réfère à Elena Loukianova, professeur de droit constitutionnel, communiste, comme son papa, qui elle a viré dans l'opposition radicale avec une passion toute freudienne pour Khodorkovsky qu'elle soutient becs et ongles.
 
Ce qui nous amène au deuxième élément, celui de la réunion des opposants de Vilnius, où participait justement E. Loukianova, la référence, la caution morale et professionnelle de K. Sobtchak, rappelons-le, adoubée par Khodorkovsky lui-même. Pour les russophones, voici une des sessions phares de ce grand moment de démocratie appelé Forum de la Russie libre,  avec de gauche à droite, E. Loukianova (à la très néolibérale Ecole supérieure d'économie de Moscou depuis 2013), Vladimir Achourkov (soutien de Navalny parti en Grande-Bretagne), Ilya Ponomarev (ancien député russe, condamné pour détournement de fonds publics à Skolkovo pour des conférences grassement payées et non effectuées, réfugiés aux Etats-Unis longtemps et depuis peu reconverti en Ukraine) et Ivan Tioutrine (parti de lui-même dans les pays baltes en 2012 après l'échec du mouvement Bolotnaya , est l'un des organisateurs de ce Forum). 
 
 
L'on y apprend que l'opposition ne peut pas remporter les élections en Russie, puisque, évidemment, les élections sont truquées. Et dans le contexte largement répété de la guerre d'information, le combat doit être mené sur ce terrain. Il existe d'ailleurs des méthodes éprouvées et des gens compétents pour cela. A la surprise générale, E. Loukianova, professeur de droit comme elle-même le dit, s'explique très calmement à ce sujet:
"Je connais et je sais le faire. Puisque j'enseigne très largement le droit électoral, je sais utiliser les technologies sales et je sais me battre contre elles. Et comment encore peut-on se battre contre elles sans les utiliser? Je sais le faire, je connais tout sur les élections:"
Je n'ose pas imaginer ce qu'entendent les étudiants ... quelle formation ils reçoivent.
 
Est-ce à cela que faisait référence Ksénia Sobtchak?
 
D'une manière générale, ce 4e Forum ne fait que répéter les précédents. On y retrouve les mêmes têtes, à quelques défections près, et les mêmes idées. Kasparov arrivé des Etats-Unis, les différents émigrés venus de France comme Anastasia Kirilenko (où elle réside depuis 2014), de Grande-Bretagne, d'Ukraine, des pays baltes et d'ailleurs. On appréciera aussi la présence de l'avocat de l'Ukrainienne Savtchenko Mark Feyguine. Très faible médiatisation accompagnée d'un blocage par les organisateurs de la presse russe, dite de "propagande", suivant en cela docilement l'air du temps.
 
Le constat de faiblesse de l'opposition radicale en Russie est réel, et tant mieux. En revanche, l'incapacité de ces individus de se remettre en cause et leur seul remède, celui d'une liste de nouvelles sanctions contre ceux qui leur déplaisent est puérile.
 
Mais comme ils l'affirment tous en coeur:
- Le monde civilisé doit prendre des sanctions.
- La Russie ne fait pas partie du monde civilisé?
- Non. 
Le seul constat réaliste est celui de leur incapacité à se fédérer et à avoir un électorat. Donc les élections sont truquées et le peuple stupide. Les conclusions qui en sont tirées sont simples, simplistes et confortables:
 
1) Démontage du "régime" et grandes purges parmi les dirigeants; - mais pour cela il faut arriver au pouvoir et avec une grande imagination reproduire le scénario ukrainien;
 
2) Boycott des élections; - Ce qui tout d'abord permet de ne pas arriver au pouvoir et donc de ne pas réaliser le premier point. Cette mesure est de ce fait même beaucoup plus réaliste, d'autant plus qu'ils n'obtiendront jamais les signatures nécessaires pour présenter leurs candidatures avec la concurrence de K. Sobtchak, qui leur a mangé le gâteau sous le nez. Le but recherché ici est la délégitimation des élections. Mais avec leur 2% à tous cumulés, ils oublient que pour délégitimer un processus électoral, encore faut-il représenter une quelconque force politique - à l'intérieur du pays.
 
3) Préparer une nouvelle liste de personnes à sanctionner, la Liste des "amis de Poutine", comprenant 12 catégories de politiciens, hommes d'affaires, journalistes et autres; toute personne qui ne leur convient pas. Certains vont même jusqu'à vouloir sanctionner les compagnies étrangères qui achètent des espaces publicitaires sur les chaînes publiques russes. Cela ressemble plus à la Liste de tous les désespoirs.
 

Dans l'ensemble, ils sont un peu défaits. L'Occident ne soutient pas les mesures radicales proposées par Kasparov, comme lui-même l'affirme, les sanctions ne servent à rien, les perspectives politiques sont bouchées.

 

 

Mais ce qui a pu les surprendre encore plus, c'est de se retrouver avec leurs discours caricaturaux sur les écrans des chaînes fédérales russes en prime time, alors qu'ils avaient bien pris la précaution de bloquer les journalistes russes. Visages et discours en grand écran. Sortie vers cet électorat que soi-disant le pouvoir leur empêche d'atteindre. Et tous ces discours intimistes, cet "entre-soi" où l'on débat sans envergure de ces "médias de merdes", "politiciens de merde", où l'on vide son sac et sa rancoeur, où l'on appelle à utiliser et l'on revendique de savoir le faire et de le faire des technologies sales pour les élections, où l'on appelle au boycott et aux purges. Où finalement l'on ne propose rien de positif. Où l'on ne peut opposer que des slogans en guise de solutions aux véritables problèmes.
 

Cette médiatisation inattendue les prend au dépourvu. ils n'ont pas de discours, car ils n'ont pas d'idées. Cette opposition tant vantée en Occident mise face à son vide sidéral. Une excellente piqûre de rappel en vue des élections.

 

 

 

 

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Le  ministre russe révèle que le Japon et la Corée du sud seraient les premières victimes de la guerre en Corée

 
04 Décembre2017
Alors que Trump enregistre une première victoire au sénat américain sur son plan de suppression des impôts pour les riches, tout est fait de la part des Etats-Unis pour faire monter la tension dans la péninsule coréenne. Le ministre des affaires étrangères Lavrov décrit la manoeuvre et met en garde sur le fait que les Etats-Unis sont en train d’entraîner leurs alliés japonais et sud coréen dans une guerre dont ils seront les premières victimes.
 
(note et traduction de danielle Bleitrach)


© REUTERS / Kim Hong-Ji

ASIE-PACIFIQUE

 
Le ministre russe des Affaires étrangères a exprimé  son point de vue sur les raisons possibles du lancement du dernier missile nord-coréen et a commenté la situation dans la péninsule.

 

MINSK  – « La Russie condamne les provocations des Etats-Unis vis-à-vis de la Corée du Nord ainsi que les tentatives de Washington d’impliquer Tokyo et Séoul dans les provocations, a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ajoutant que le Japon et la Corée du Sud premières victimes en cas de déclenchement d’une guerre dans la péninsule coréenne.  »

 

Selon le ministre, Pyongyang s’est abstenu de lancer des missiles pendant plus de deux mois avant le dernier lancement mercredi.

 

M. Lavrov a expliqué que les autorités américaines ont clairement indiqué à la Russie que les exercices américains à proximité des frontières nord-coréennes ne devaient pas avoir lieu avant le printemps 2018.

 

« Nous avons travaillé avec Pyongyang, puis, tout à coup, deux semaines après que les Etats-Unis nous aient envoyé le signal [sur la disponibilité à dialoguer], ils ont annoncé des exercices imprévus en décembre. Provoquant le leader coréen Kim Jong Un pour lui faire casser la trêve et céder à leurs provocations  », a déclaré M. Lavrov.

 

Le ministre des Affaires étrangères a cependant souligné que la Russie respectait pleinement le régime de sanctions imposé par le Conseil de sécurité de l’ONU à la Corée du Nord.

 

La déclaration de M. Lavrov intervient au milieu de l’arrivée des avions de chasse américains prévoyant  les exercices conjoints américano-sud-coréens qui débuteront le 4 décembre, un mouvement critiqué à plusieurs reprises  par Pyongyang comme provocateur.

 

Une vue des célébrations sur la place Kim Il-sung le 1er décembre, sur cette photo publiée par l'Agence de presse coréenne du Nord (KCNA) à Pyongyang 2 décembre 2017
© REUTERS / KCNA

Le déploiement survient quelques jours après que Pyongyang ait lancé le missile balistique intercontinental Hwasong-15, censé couvrir 13 000 kilomètres (8 077 miles) mercredi. Le vol du missile qui a atteint une altitude de 4 475 kilomètres a duré 53 minutes, après quoi le missile est tombé dans la mer du Japon, dans la zone économique  japonaise.Selon le ministère sud-coréen de la Défense, le lancement a été un succès, alors que le missile est censé être capable d’atteindre Washington, DC .

 

Alors que les tensions sur la péninsule coréenne atteignent un niveau sans précédent cet été avec les lancements de missiles nord-coréens, la Russie et la Chine proposent un plan de « double gel » prévoyant l’arrêt simultané des essais nucléaires de Pyongyang et des exercices conjoints américano-sud-coréens, qui ont été à plusieurs reprises critiqué comme provocateur par les dirigeants de la RPDC. Cependant, Washington a rejeté le plan.

 

Reuters: Les oligarques tentent de ne pas « se faire remarquer » à côté de Poutine de peur de se voir imposer des sanctions

 

03 Décembre 2017
Cet article du KPRF repris de Reuter, témoigne de la manière dont l’oligarchie russe est prête y compris à « lâcher » le président Poutine devant la menace de sanctions financières de l’UE et des USA. Il s’agit d’imposer à la veille des élections une pression sur le gouvernement pour qu’il renonce à une politique d’indépendance nationale. Le KPRF ne cesse  de démontrer que tant qu’il y aura une oligarchie dominant l’économie, le pays ne pourra pas avoir une politique d’indépendance nationale, même si Poutine et son entourage y prétendent
 
(note et traduction de Danielle Bleitrach)


2 décembre 2017 13h00

Reuters: Les Oligarques tentent de ne pas "briller" à côté de Poutine à cause de la peur de se voir imposer des sanctions

Le président russe Vladimir Poutine et le président de VTB Andrei Kostin (de gauche à droite) Forum d’investissement de VTB Capital « Russia Calling! » En 2016. Photo: Artem Korotaev / TASS
 

Les représentants de l’élite commerciale russe doivent se distancer du président Vladimir Poutine, car cela peut les soumettre aux sanctions américaines. La menace d’introduire de nouvelles restrictions a fait du dirigeant russe un « atout toxique » pour eux. Ceci est rapporté jeudi par Reuters

L’agence a interviewé deux douzaines de personnes dans les cercles commerciaux et politiques russes. Beaucoup d’entre eux ont parlé de « l’atmosphère de peur et d’anxiété » parmi les hommes d’affaires qui ont peur de tomber sous les sanctions américaines. « Les gens sont frustrés. La situation est tendue. S’ils te reconnaissent aussi près de Poutine – va et prouve que ce n’est pas le cas. Il est difficile de maintenir ses actifs contre les Etats-Unis » , a expliqué la source Reuters dans une grande société russe. L’interlocuteur de l’agence, entouré d’un homme d’affaires qui figure parmi les 100 Russes les plus riches selon le magazine Forbes, a déclaré que son patron a décidé de ne plus apparaître lors des événements publics, où Poutine est présent.  C’est la solution qu’il a choisie pour ne pas attirer l’attention des responsables américains.

 

Une autre source de Reuters, proche d’un autre homme d’affaires russe de la liste Forbes, a déclaré que « tout le monde a peur pour lui-même, ils ont peur des sanctions personnelles. » L’une des 100 personnes les plus riches de Russie a déclaré que ses contacts politiques ne peuvent pas lui dire s’il y a des menaces de sanctions. Selon lui, pour se protéger, il n’y a qu’une issue: sortir du pays.

 

« Le leadership (le pays) ne croit pas que les sanctions rendent la situation difficile. Ils vivent tous dans la réalité parallèle. Personne ne veut écouter les hommes d’affaires »,  s’est-il plaint.

 

Une source de haut rang dans une grande société russe estime que les tactiques américaines « font tout pour s’en prendre à ceux qui soutiennent Poutine, de sorte qu’ils finissent par dire – eh bien, faites ce que vous voulez. » « Surtout avant les élections », a ajouté la source.

 

La même opinion a été exprimée au Kremlin. Le porte-parole de Poutine, Dmitri Peskov, a déclaré que les autorités américaines utilisaient des sanctions anti-russes pour tenter de monter de riches partisans du président Vladimir Poutine contre lui.

 

« Nous sommes convaincus que c’est le cas », a déclaré Peskov aux journalistes, répondant à la question pertinente d’une agence internationale qui avait été reçue par le service de presse du Kremlin.

 

Le porte-parole de la présidence a également répondu à la question de savoir s’il ne pense pas que ces efforts des autorités américaines soient programmés pour les prochaines élections présidentielles en Russie en mars 2018.

 

« Nous sommes convaincus de cela », a souligné Peskov.

 

Il a également dit que le Kremlin ne sait rien du fait que quelques uns des représentants de l’élite des affaires russes a accusé l’entourage du président et personnellement Vladimir Poutine de favoriser les sanctions imposées par l’Occident.

 

« Si certains médias savent que certains représentants d’élites commerciales font de telles déclarations, nous vous serions reconnaissants si vous nous disiez qui c’est. Ceci, bien sûr, est une blague », a déclaré Peskov.

 

À la fin de janvier 2018, le Congrès devrait présenter un rapport sur les politiciens et les hommes d’affaires les plus importants proches des dirigeants russes. Les avocats au courant de la loi sur l’aggravation des sanctions contre la Russie, ont déclaré à Reuters que ce rapport n’aura pas de force juridique. Mais en même temps, il y a un risque accru pour les entreprises qui font des affaires avec des organisations russes en raison de la loi sur l’aggravation des sanctions signée par le président américain Donald Trump.

 

Publié par El Diablo

CORÉE DU NORD : La RUSSIE critique la « tirade sanguinaire » de TRUMP et appelle à la négociation avec Pyongyang

CORÉE DU NORD : La RUSSIE critique la « tirade sanguinaire » de TRUMP et appelle à la négociation avec Pyongyang

Lavrov critique la «tirade sanguinaire» de Washington et appelle à la négociation avec Pyongyang

 

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a estimé que Washington «jouait avec le feu» après les déclarations de sa représente à l'ONU sur la Corée du Nord. Il a rappelé la volonté de Moscou d'éviter à tout prix un conflit militaire.

 

«Si quelqu'un veut vraiment faire usage de la force – comme l'a affirmé l'ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU – pour détruire la Corée du Nord [...] alors je pense que c'est jouer avec le feu et que c'est une grosse erreur», a déclaré le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, en marge d'un déplacement à Rome le 1er décembre.

 

Au lendemain du dernier essai de missile de Pyongyang (daté du 29 novembre), la représentante de Washington à l’ONU Nikki Haley, avait non seulement appelé tous les pays du monde à couper leurs relations diplomatiques et commerciales avec la Corée du Nord, mais surtout menacé de «détruire complètement» Pyongyang «en cas de guerre».

 

Un discours qualifié par le chef de la diplomatie russe de «véritable tirade sanguinaire». Il a en outre souligné la volonté de Moscou d'éviter à tout prix un conflit militaire : «Nous ferons tout pour nous assurer [...] que le problème soit résolu par des moyens exclusivement pacifiques et politico-diplomatiques.»

 

Washington provoque Pyongyang, selon Moscou

 

Rappelant que la Russie travaillait en étroite collaboration avec les Etats-Unis sur la question nord-coréenne […]

 

LA SUITE :

Lavrov: Les États-Unis devraient préciser s’ils ont l’intention de détruire la Corée du Nord

 

02 Décembre 2017
Comme la Chine, la Russie – en termes plus directs – dénonce la provocation des Etats-Unis et la manière dont sont recherchées par ce pays les conditions d’une intervention visant à détruire la Corée du Nord. Les Russes s’y opposent
 
(note et traduction de Danielle Bleitrach)

À la veille de la Corée du Nord a lancé un nouveau missile balistique intercontinental.

 la veille la Corée du Nord a lancé un nouveau missile balistique intercontinental. | Photo: Reuters

Publié le 30 novembre 2017
Pour le ministre russe, le Département d’Etat cherche à provoquer Pyongyang avec chacune de ses déclarations de nature guerrière.
 
Les hauts dirigeants du gouvernement des Etats-Unis doivent clarifier s’ils ont l’intention de détruire la Corée du Nord, et la Russie décidera comment réagir à leurs actions, a déclaré jeudi le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.
 
« Les Américains devraient expliquer à tout le monde ce qu’ils veulent. Si vous cherchez un prétexte pour détruire la Corée du Nord, comme l’a indiqué l’ambassadeur des États-Unis au Conseil de sécurité de l’ONU (Organisation des Nations Unies) dites-le ouvertement et que les hauts dirigeants du pays le confirment, nous déciderons alors comment nous allons réagir », a-t-il déclaré.
 
L’ambassadeur américain à l’ONU, Nikki Haley, avait déclaré la veille que les États-Unis ne cherchent pas une guerre avec la Corée du Nord, mais s’il y a  poursuite des actes d’agression commis par l’exécutif nord-coréen celui-ci  sera « totalement détruit » comme l’a soutenu au même moment  le chef de la Maison Blanche, Donald Trump.
 
S’adressant à des journalistes à Minsk,  capitale de la Biélorussie, Lavrov a estimé que les mesures prises récemment par Washington « semblent délibérément destinées à provoquer Pyonggyang pour qu’il prenne des mesures dures  »
 
« Ils ont tout fait intentionnellement pour que (le dirigeant nord-coréen) Kim Jong-un se déchaîne et choisisse une autre action risquée », a déclaré le chef de la diplomatie russe.
 
La Corée du Nord a tiré mercredi un nouveau missile balistique intercontinental (ICBM, pour son sigle en anglais), baptisé Hwasong-15, a-t-il dit, est capable de transporter une ogive nucléaire importante et atteindre « tout le territoire des États-Unis  »
 
Il s’agissait du premier missile lancé par la Corée du Nord depuis le 15 septembre, bien qu’au cours des mois précédents, il ait effectué une quinzaine de tests de projectiles balistiques, y compris des ICBM capables d’atteindre le territoire américain, et de tester un missile,  bombe à hydrogène à placer sur des missiles intercontinentaux.
 

Dmitry Novikov représente le Parti communiste lors d’un forum international organisé par le Parti communiste chinois

 

02 Décembre 2017

Cet article de nos camarades du KPRF témoigne de la manière dont le parti communiste chinois développe désormais de nouvelles relations avec les partis frères. Je ne sais pas si le parti communiste français est allé à cette importante réunion et si nous aurons un compte-rendu. Il est à noter que lors des manifestations de la célébration de la Révolution d’octobre dont nos camarades du KPRF notent l’importance, la seule délégation française était celle des 18 de Vénissieux

 

(note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoire et societe)


1er décembre 2017 19h32 – Le Parti communiste de la Fédération de Russie

Dmitry Novikov représente le Parti communiste lors d'un forum international organisé par le Parti communiste chinois

Dmitry Novikov et Shen Pei Li
 

En République populaire de Chine, le forum « PCC en dialogue avec les partis politiques du monde entier » a lieu. Le vice-président du Comité central du Parti communiste Dmitry Novikov participe à cette importante réunion.

 

Il y a de plus en plus d’événements internationaux en Chine. Cependant, le dialogue entre les partis politiques du monde sous cette forme est une grande première de la part du PCC . L’invitation a été envoyée au Comité central du Parti communiste de la Fédération de Russie.  Le vice-président du Comité central du Parti communiste de la Fédération de Russie Dmitri Novikov est arrivé à Beijing pour participer au forum.

 

Les dirigeants de plus de 300 partis politiques de plus de 120 pays prendront part à l’événement. Aujourd’hui, le 1er décembre, aura lieu la cérémonie d’ouverture du forum, durant  laquelle le secrétaire général du Comité central du PCC, le président Xi Jinping, s’adressera aux délégations.

 

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Le voyage de Dmitry Novikov a commencé par une rencontre avec le chef adjoint du département international du Comité central du PCC, Shen Peili. Au cours de la conversation, un échange de vues a eu lieu sur un large éventail de questions d’intérêt commun aux deux parties. A été  hautement appréciée la mise en œuvre du mémorandum signé entre les deux parties. Le Vice-président du Comité central du KPRF a souligné que les communistes russes observent avec attention les progrès des camarades chinois dans la vie économique, sociale et politique et il a noté l’intérêt que le Parti communiste avait porté au 19e Congrès du PCC.

 

Shen Peili, à son tour, a noté la nature constante des liens entre les deux partis et elle a insisté sur les résultats du congrès du parti. Le Congrès  des communistes chinois est passé à l’étape décisive de l’introduction du socialisme aux caractéristiques chinoises dans une nouvelle ère. En avant – sont lancées de nouvelles réalisations du travail dans l’intérêt des masses.

 

Dmitri Novikov a parlé de l’organisation de la célébration du centenaire de la Grande Révolution d’Octobre en Russie. Il a décrit cette organisation qui comprenait des soirées solennelles, des concerts, des tables rondes, des conférences scientifiques, des expositions consacrées au centenaire de la révolution socialiste, des rassemblements et des défilés le jour du 7 novembre.

 

Le représentant du Parti communiste russe a accordé une attention particulière au fait que la ville de trois révolutions Leningrad (Saint-Pétersbourg) a accueilli la 19e Rencontre internationale des partis communistes et des travailleurs, et Moscou le Forum des forces de gauche « Octobre 1917 -! Percée vers le socialisme » . La délégation du PCC a également participé aux événements en question.

 

D.G.Novikov a transmis les salutations les plus chaleureuses à la direction du Parti communiste chinois, au nom du Président du Comité central KPRF Ziouganov. Il a remis à Shen la médaille commémorative « de la Grande Révolution socialiste d’octobre – 100 ans » et lui a souhaité plein succès dans les travaux à mettre en œuvre les décisions prises par le parti.

 

 

Russie: les manoeuvres américaines et Séoul augmentent les tensions en Corée du Nord

 

30 Novembre 2017
 
Le Conseil de sécurité des Nations Unies (ONU) s'est réuni mercredi pour évaluer d'urgence les mesures qu'ils prendront avant la Corée du Nord.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies (ONU) s’est réuni mercredi pour évaluer d’urgence les mesures qu’ils prendront avant la Corée du Nord. | Photo: EFE

 

Vasili Nebenzia a déclaré que les Etats-Unis et leurs alliés « semblent avoir essayé de tester la patience de la Corée du Nord avec des manoeuvres militaires non déclarées ».
 
L’ambassadeur russe à l’ONU, Vasili Nebenzia, a déclaré mardi que le déploiement du système de défense antiaérien américain Thaad en Corée du Sud augmentait les tensions dans la péninsule coréenne. « Le facteur supplémentaire de déstabilisation dans la région est l’augmentation des éléments du système antimissile américain Thaad sur le territoire de la République de Corée », at-il déclaré lors d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies.
 
Le terminal de défense de zone de haute altitude (Thaad, pour son acronyme en anglais), est un dispositif installé par les États-Unis. en Corée du Sud. « Le système (…) est opérationnel et a la capacité d’intercepter des missiles nord-coréens et de » défendre « la Corée du Sud », ont expliqué les forces américaines. lors de son installation.
 
Nebenzia a également indiqué que les Etats-Unis et leurs alliés « semblent avoir essayé de tester la patience de la Corée du Nord avec des manoeuvres militaires non déclarées ».Il a appelé la Corée du Nord à suspendre ses essais nucléaires, ainsi que les États-Unis. et la Corée du Sud de ne pas effectuer d’exercices à grande échelle car ils vont «chauffer une situation déjà explosive» dans cette péninsule.Le Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) s’est réuni mercredi pour évaluer d’urgence les mesures qu’ils prendront contre la Corée du Nord pour le lancement récent d’un missile tombé dans la mer du Japon.
 

Scandale après qu’un évêque russe affirme que les Juifs ont tué le dernier tsar

 

30 Novembre 2017

JTA

29 novembre 2017, 19:31. 

Le Tsar Nicholas II vers 1890 ; un monument en l'honneur du tsar, à Vyritsa, en Russie. (Crédit : CC-SA/KulikovaTV)

Le Tsar Nicholas II vers 1890 ; un monument en l’honneur du tsar, à Vyritsa, en Russie. (Crédit : CC-SA/KulikovaTV)
 

Le plus grand groupe juif de Russie a protesté contre l’affirmation de l’évêque local, répétée par une officielle du ministère de la Justice, que le dernier tsar du pays a été assassiné par des Juifs.

 

Marina Molodtsova, une membre de comité ministériel spécial sur l’assassinat en 1917 de Nicolas II de Russie, a déclaré lundi lors d’une conférence à Moscou que son comité conduira un « examen psycho-historique » pour déterminer si l’exécution de la famille royale était un meurtre rituel, a annoncé Ria Novosti.

 

Lors du même événement, le Père Tikhon Shevkunov, un évèque de l’Eglise orthodoxe russe, a déclaré que, selon « l’approche la plus rigoureuse à la version du meurtre rituel, une partie significative de la commission de l’Eglise [sur l’assassinat de Nicolas II pendant la Révolution russe de 1917] n’avait aucun doute que ce meurtre était un rituel ».

 

La Fédération des Communautés juives de Russie, un groupe affilié au Habad avec plus de 100 communautés à travers la Russie, a qualifié dans un communiqué lundi les suggestions en question d’ « expression choquante du mythe de l’antisémitisme ».

 

« Nous pensons tous que c’est absolument inacceptable », a déclaré le porte-parole de la fédération, Boruch Gorin, à Interfax, et « choquant par la pure absurdité de ces affirmations ».

 

Le Congrès Juif Euro-Asie a aussi condamné ces propos dans un communiqué mardi.

 

Les affirmations qui indiqueraient que Nicolas a été tué par des Juifs pour des besoins rituels étaient limitées, avant la conférence, à une frange d’antisémites fanatiques et à des partisans de théories du complot simplistes.

 

Avec la recrudescence du nationalisme et la nostalgie de l’époque tsariste dans la Russie sous le président Vladimir Poutine, un tribunal russe a ordonné en 2010 de rouvrir une enquête sur le meurtre du tsar et de sa famille même si les Bolcheviks – l’aile radicale du parti communiste qui a fini par le diriger après la révolution de 1917 – dont on pense qu’ils les avaient tués en 1918, sont morts depuis des années.

 

La prévalence disproportionnée de Juifs dans les rangs des révolutionnaires constitue un argument constant de l’antisémitisme au vitriol dans ce domaine. Pendant l’Holocauste, cela a servi de prétexte pour le meurtre d’innombrables Juifs à travers l’Europe orientale par des ennemis auto-proclamés du communisme et de la Russie, même si les communistes avaient déjà alors sévèrement opprimé des Juifs et toute expression publique de leur foi.

 

Le rôle des Juifs dans la révolution est toujours utilisé aujourd’hui pour inciter à la haine contre les Juifs locaux, y compris parmi les dévots chrétiens qui ont été persécutés par les autorités soviétiques anti-religieuses.

 

Les assassins de Nicolas II étaient « évidemment des athéistes militants qui rejettaient toute forme de foi, à part la leur », a déclaré Gorin, qui est l’assistant de Berel Lazar, le grand rabbin en chef de Russie.

 

Mais rendre les Juifs responsables de la mort du tsar est « un mythe antisémite utilisé dans la propagande antisémite depuis plusieurs décennies, et c’est pour cela que les Juifs voient cela avec beaucoup d’inquiétude ».

 

Giulietto Chiesa : Quand l’Ukraine devient officiellement nazie

 

29 Novembre 2017

de IlFatto

Par décision de son Parlement (la rada) du jeudi 9 avril 2015, l’Ukraine qualifie d’héroïque son passé nazi. Ce n’est pas la première fois, mais cette fois-ci elle le fait de façon solennelle, c’est-à-dire qu’elle « refonde » l’État ukrainien en mettant hors-la-loi le parti communiste, en déclarant comme « criminelle » toute référence au communisme, à ses fondateurs et à ses dirigeants, aux mots et aux symboles de son passé communiste, ainsi qu’à ses décisions politiques.

 

Il y a également dans cette loi, en guise de feuille de vigne, la mise au même niveau du communisme et du nazisme. Parfaitement stupide, cette mise sur le même plan a été rapidement effacée en déclarant comme « héros officiels » tous les membres des formations paramilitaires, et des organisations politiques nationalistes. En somme, toutes ces personnes sont officiellement reconnues comme « combattants pour l’indépendance ukrainienne. » Même ceux qui massacrèrent des dizaines de milliers de juifs en Galice. Sans parler des fusiliers, démolisseurs, membres de la rada centrale, de l’armée de la République populaire ukrainienne, des forces armées du Hetmanat, de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), de l’organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), et des membres du Mouvement populaire (Rukh) jusqu’en 1991.

 

Autrement dit, tout ce qui s’est passé depuis octobre 1914 : « au cours des 100 dernières années – s’est écrié devant la Parlement Jurij Shukevic, digne héritier de Roman, son père nazi – où nous avons été en guerre contre l’impérialisme russe, contre l’occupation russe. »

 

La loi a été présentée devant le parlement ukrainien par ce même Shukevic, accompagné du directeur de l’Institut de la Mémoire nationale, Vladimir Vjatrovic. S’en est fait également écho le porte-parole adjoint de la Rada, Andrej Parubij, celui qui mena le pogrom anti-russe le 2 mai 2014 à Odessa. « Le moment est venu de reconnaitre tous ceux qui ont combattu sous le drapeau bleu et jaune au trident comme des combattants pour l’existence de l’État ukrainien. »

 

Un autre député, Igor Moijsichuk, a exalté le « moment historique » du rétablissement de la vérité historique, « celle qui a été piétinée le 30 juillet 1941 et jusqu’à aujourd’hui. » Autrement dit, celle de la République populaire d’Ukraine qui s’était alliée aux nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. Et on a pu entendre les vociférations du député Oleg Medunitsa : « Celui qui ne vote pas est un ennemi de l’Ukraine, et travaille pour l’ennemi. »

 

On comprend mieux dans quel climat s’est déroulé ce « vote historique. » En fait, tout le monde s’est levé, y compris la soi-disant opposition, les représentants d’une population qui est pratiquement russe pour moitié, tandis qu’on qualifiait la Russie et les Russes d’ennemis éternels. Le vote a fait l’unanimité : 254 favorables, aucun contre, aucune abstention.

 

J’aurais deux commentaires assez banals. Il sera intéressant maintenant de voir comment Bruxelles va soutenir l’idée d’une prochaine entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union européenne. En fait, il s’agit d’inclure dans l’Europe un pays qui efface, par une loi, toute l’histoire de l’Ukraine unie et de ses racines antinazies. Deuxième chose, il conviendra de rappeler aux nazis ukrainiens que, si l’on devait les prendre au mot, l’Ukraine actuelle n’existerait plus. La Crimée, par exemple, serait russe, puisque ce qui l’a fait devenir ukrainienne fut un acte « délictueux » du « criminel » Nikita Khrouchtchev . Et toutes les régions de l’Ouest des Carpates, dont une grande partie de la Galice, ne pourraient pas faire partie de l’Ukraine, puisque ce fut Staline – un criminel communiste bien connu – qui, par une décision tout aussi « délictueuse », les inclut (pacte Molotov – Ribbentrop), au sein des frontières de l’Ukraine. Et l’Ukraine devrait aussi abandonner son titre de pays fondateur des Nations Unies (et sa place comme membre de l’ONU) : ces deux titres et ce rôle ont été obtenus suite à une décision de l’ex-URSS, encore une fois « criminelle », et donc à effacer.

 

En somme, l’Ukraine d’aujourd’hui, en se reconnaissant nazie, a cessé d’être l’État qu’elle était quand Euromaïdan a commencé.

 

Giulietto Chiesa


Megachip, dimanche 12 avril 2015

Traduction : Christophe pour ilFattoQuotidiano.fr

vendredi 1 décembre 2017

Sobianine et les 15 millions de russes inutiles ou lorsque les politiques ne peuvent dépasser leurs complexes

Le 26 novembre, lors du Forum organisé par Koudrine, le gourou néolibéral de la Russie postmoderne, le maire de Moscou, Sobianine, devenu connu en Occident pour son gigantesque programme de destruction d'immeubles à Moscou portant le nom de "Rénovation", annonce tranquillement que, d'une certaine manière, en Russie aujourd'hui 15 millions de personnes vivant dans les villages sont inutiles. Le silence de la classe politique suite à cette déclaration laisse songeur, surtout en période pré-électorale.
 
Les Forums organisés par Koudrine sont toujours l'occasion de mettre en avant les mécanismes de l'idéologie néolibérale en Russie, luttant contre le renforcement de l'Etat sur tous les fronts par ses différents "Open" que ce soit police ou justice, jusqu'à l'organisation du territoire. C'est ce sujet qui était alors à l'ordre du jour de ce 26 novembre 2017, "L'avenir de l'économie du pays: le rôle des agglomérations".
 
Evidemment, le maire de Moscou a été invité à la sauterie, évidemment il a pu laisser aller son naturel. Dans la mesure où la vie personnelle d'un individu va largement conditionner ensuite sa vision du monde, il est ici important de rappeler que Sergueï Sobianine est justement né dans un village, par ailleurs assez reculé, celui de Niaksimvol, situé dans le district autonome des Khanty-Mansis, en Sibérie de l'Ouest.
 
Et voici ce qu'il déclare, justement sur les gens qui habitent dans les villages russes:
 
 
Sobianine déclare ainsi qu'en Russie vivent 15 millions de personnes, d'une certaine manière, inutiles dans les villages de Russie:
"Nous avons dans les villages aujourd'hui une population d'environ 15 millions de personnes qui sont inutiles, qui pour la production agricole au regard des nouvelles technologies de production ne sont pas nécessaires. Ce sont soit des fonctionnaires, soit des travailleurs sociaux ou que sais-je encore."
Sobianine a certainement oublié que s'il est arrivé à Moscou, c'est parce que l'URSS avait une politique de développement de ses territoires qui a permis, dans le petit village de Sibérie occidentale de voir naître le futur Maître de Moscou. Il y avait un accès à la médecine, à l'école, des fonctionnaires s'occupaient des formalités administratives, des policiers faisaient régner l'ordre, des gens travaillaient la terre. Tout ce tissu social essentiel au développement réel du pays, surtout d'un pays dont le territoire est aussi étendu, a permis à Sobianine de devenir ce qu'il est. Manifestement, il y a eu des ratés, mais un système étatique ne peut être responsable des complexes de chacun de ses habitants.
 
Cette idée des gens inutiles a manifestement beaucoup plue à Koudrine, qui allant toujours plus loin (rappelons qu'il est en charge de la préparation du programme de développement économique de la Russie) propose lui de mettre fin aux barrières administratives afin de permettre le développement des agglomérations et le renforcement des Sujets de la Fédération au détriment du Centre. Bref, désertifier les terres et rompre les ponts. Je cite:
"Annonçons que les 20 prochaines années seront une période d'expérimentation. Voyons ce qui en ressortira alors"
Cynisme ou irresponsabilité? Voyons ce qui en ressortira, Dieu reconnaîtra les siens. En 20 ans, la désertification peut être fatale au pays, notamment sur le plan géopolitique, avec un voisin comme la Chine. En 20 ans, les dégâts commis seront irréparables. C'est à se demander si tel n'est pas le but - intermédiaire.
 
Ce qui est le plus surprenant, car finalement ce discours est normal dans la bouche d'individus comme Koudrine, dont le snobisme cache difficilement le défaut d'une réflexion réelle,  c'est le silence qui a suivi les paroles de Sobianine. A l'exception notable d'un texte parut dans le pourtant très libéral Vedomosti du 29 novembre à la page des commentaires, intitulé "15 millions d'hommes". 
 
Car finalement, Sobianine va totalement à l'encontre de la politique présidentielle de développement des régions, de repeuplement des terres, politique que le Président Poutine est obligé de défendre becs et ongles face à des gouverneurs et des ministres peu enclins à s'abaisser à s'occuper d'une population si ... arriérée? ... L'on y retrouve, dans leur attitude, dans celle de Sobianine aussi, tout le mépris satisfait de lui-même qu'exprime l'opposition radicale.
 
Le silence qui a entouré les paroles de Sobianine, membre de Edinaya Rossiya oblige à poser deux questions.
 
Le silence vaut-il acceptation? Est-ce à dire que ce mépris pour la population est largement partagé par la classe politique, qui ne comprend ni la nécessité, ni l'urgence à développer les territoires non urbains, qui sont l'âme et la ressource du pays? Sans même parler de l'opposition dans ce cas à la politique présidentielle ...
 
Sobianine est-il passé dans l'opposition? La question en devient brûlante. Surtout après son grand programme de "Renovation" qui n'est pas passé sans faire des dégâts politiques et dont la technologie politique déconstructive est flagrante (voir notre texte ici), qui a d'ailleurs été dénommé "Révolution de béton" en Occident et dont la méthode a été fortement décriée. Il faut rappeler que les bons résultats de l'opposition libérale à Moscou doivent plus à Sobianine qu'à la faculté des partis de droite de fédérer un électorat. Donc la question se pose. Surtout avant les présidentielles de 2018. Sobianine va-t-il répéter son exploit? En tout cas, il est bien parti.
 
Reste finalement encore une possibilité, la plus simple et finalement la plus évidente. Chaque individu atteint à un moment donné son seuil de compétences, est confronté à ses propres complexes. Ayant débuté avec de véritables améliorations pour la vie des Moscovites, notamment en ce qui concerne la régulation des embouteillages, la restriction de la publicité ou la démolition des kiosques sauvages, la machine semble s'être emballée pour transformer Moscou en Abou Dabi du Nord. Un rêve futuriste, une ville sans âme et sans rides, perdant petit à petit son visage et, malheureusement, son charme. Comme le maire de Moscou l'a déjà affirmé pour justifier la 'Rénovation", "les gens ne doivent pas être prisonniers de la culture". Il semblerait qu'il s'en soit un peu trop affranchi. 
 

mercredi 29 novembre 2017

Elections présidentielles: la Russie s'émancipe des observateurs internationaux occidentaux

En vue des élections présidentielles et du contexte international particulièrement tendu, la Russie a décidé de revoir sa politique en matière d'observation internationale, pratique de tutelle politique internationale particulièrement sélective, jouant finalement un rôle destructeur sur la légitimité des Etats.
 
L'observation internationale des processus électoraux est le mécanisme par lequel des Etats et des organisations internationales envoient des représentants pour surveiller la manière dont les élections sont préparées, analyser la législation, surveiller les opérations de vote et finalement donner un "label de qualité démocratique" aux résultats. 
 
En soi, ces mécanismes ont beaucoup évolué. Le premier cas rapporté dans l’histoire moderne de l’observation internationale des élections remonte à 1857, lorsqu’une commission européenne formée par les représentants de l’Autriche, l’Angleterre, la France, la Prusse, la Russie et la Turquie ont observé les élections générales tenues dans les territoires controversés de la Moldavie et de la Wallachie.
 
Les organisations internationales et les représentants des gouvernements ont surveillé les événements électoraux qui se sont déroulés depuis la Première Guerre mondiale, et ce phénomène s’est généralisé au cours de la période suivant la seconde Guerre mondiale. L’observation était alors menée sous les auspices des Nations Unies, qui concentraient ses efforts sur les territoires non souverains, conformément aux dispositions de leur Charte qui leur interdisait d’intervenir « dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un Etat ». Mais ce n’est que depuis ces deux dernières décennies, après la chute du Mur de Berlin que la rupture a eu lieu. En 1990, dans le cadre de l'OSCE, les Etats se sont engagés à inviter mutuellement des observateurs faisant entrer l'observation à l'intérieur des Etats souverains. Ainsi, l'observation électorale est devenue un instrument d'intrusion dans la souveraineté. 
 
Mais un instrument particulièrement sélectif, car tous les Etats ne sont pas soumis au même degré de contrôle. Globalement, les Etats occidentaux bénéficient d'une présomption de démocratie qui permet de réduire l'observation au minimum, c'est-à-dire à l'analyse de la législation. Enc e qui concerne l'Europe, les pays de l'Est bénéficient, eux, d'une présomption de non-démocratie, justifiant l'obligation faite, années après années, de recevoir et d'attendre le verdict, diffusé devant les ondes nationales, de ces arbitres suprêmes.
 
Ce spectacle porte inévitablement atteinte à l'image du pays à l'intérieur, donc à la légitimité du pouvoir en place, montré comme soumis au verdict de la communauté internationale.
 
Vu le contexte géopolitique, la Russie vient de déclarer réfléchir à la réduction du nombre d'observateurs venant de pays développant une politique russophobe, l'objectivité de ces observateurs pouvant non seulement laisser à désirer, mais il est important d'éviter toute ingérence dans les opérations électorales. 
 
Ainsi, les pays comme la France, les Etats Unis, la Grande Bretagne, l'Ukraine et les Pays Baltes, qui par ailleurs ont refusé d'inviter des observateurs russes, risquent de ne pas être invités non plus, en réponse. En contre partie, des observateurs venant de pays dont la politique n'est pas russophobe, notamment les pays asiatiques, pourra être renforcée, permettant un rééquilibrage des forces.
 
D'une manière générale, le travail des observateurs va être repensé, pour éviter toute ingérence possible et préserver le caractère technique, et non politique de leur activité.
 
Cette prise de conscience est un pas important dans la politique intérieure russe, une forme d'émancipation. Qui évidemment provoquera le mécontentement de la communauté internationale et le soupçon de manipulation des élections intérieures. Mais, soyons sincères, ce mécontentement et ces soupçons auraient de toute manière existés. 
 

mardi 28 novembre 2017

Cette guerre du Donbass largement protégée par la communauté internationale

La prise, en toute impunité, par l'armée ukraine et le bataillon punitif Aïdar, de deux villages rattachés à la République de Donetsk, en violation des accords de Minsk et sans aucune réaction internationale oblige à poser plusieurs questions. Quelle est la mission de l'OSCE dans le Donbass, protéger la paix ou le pouvoir ukrainien? Quels intérêts défendent ces organismes internationaux, largement sous influence des Etats Unis, ceux d'une mythique communauté internationale intégrée ou les intérêts stratégiques anti-russes des USA? Tout cela rend impossible à ce jour de penser la paix en Ukraine et dans le Donbass, pour le plus grand malheur des populations locales, dont manifestement toutes ces grandes âmes se moquent comme de leur première layette. 
 
Dans la nuit du 22 novembre, l'armée ukrainienne et le bataillon punitif d'extrême droite Aïdar ont pris possession de deux villages situés à proximité de Gorlovka, Gladossovo et Travnevo. Les missions de l'OSCE dans la zone ont eu la bonne idée de ne pas poursuivre leur inspection jusqu'à ces zones. Comme souvent lorsque l'armée ukrainienne mène une opération. Ce qui permet à cette organisation de produire des compte-rendus sur mesure, écrivant objectivement ce qu'ils voient, taisant les raisons de leurs circuits et timing. 
 
Mais cette fois-ci la population ne s'est pas résignée à cette aveuglement sélectif des missions internationales censées les protéger et a adressé une lettre à son responsable, signée par quelques habitants. La voici:
Les habitants y dénoncent des enlèvements et la déportation de civils vers une destination inconnue, organisés par les militaires ukrainiens et demandent que, conformément aux accords de Minsk dont cette mission de l'OSCE est garante, leur village soit rendu à DNR, dont ils font partie.
 
Le directeur de la mission de l'OSCE dans le Donbass, Alexandre Hug, après un certain temps, a reconnu avoir reçu la lettre ... mais a exprimé des doutes quant à son authenticité. Pour autant, afin d'oter ces doutes, alors que la réaction normale en la situation eut été d'envoyer une patrouille sur place, voire de se déplacer lui-même, les accusations étant grave, rien n'a été fait. Depuis le 22 novembre. Rien.
 
Si l'armée ukrainienne est en droit d'occuper des villages en zone démilitarisée, alors le dirigeant de DNR Zakhartchenko estime que eux aussi sont en droit de le faire, de manière parfaitement symétrique, donc également sans violation des accords de Minsk et des cessez-le-feu.
 
Pour comprendre la situation, il faut remettre cette violation dans le contexte des violations récurrentes par l'armée ukrainienne, qui pourtant reporte intégralement la faute sur les armées du Donbass. Voici les cartes des violations, diffusée en français par l'agence d'information Novorossia, qui permettent une véritable vision globale de la situation.
 
Voici les données concernant la semaine du 14 au 20 novembre, qui a précédé cette invasion dans la zone démilitarisée dans la région de Gorlovka:

Voici les données des violations commises par l'armée ukrainienne pour la semaine du 20 au 26 novembre, justement au moment de la prise des villages:

Etrange comportement de l'OSCE, qui se refuse à voir les infractions commises par l'armée ukrainienne. Qu'en est-il de l'impartialité au service de la paix? La mission réelle semble être ailleurs.
 
Il suffit pour cela de suivre les déclarations du représentant spécial pour l'Ukraine, Kurt Volker, qui estime que les négociations concernant la mission de paix dans le Donbass avec son homologue russe, V. Surkov, régressent. La Russie, donc, ne veut pas la paix. Etrange, vraiment, lorsque l'on voit les propositions américaines sur le sujet:
he U.S. idea, Volker told me, is to create a true U.N. peacekeeping force that would have not only free rein but also security authority throughout contested areas. The force must have access to the Ukraine-Russia border and not have any Russian personnel in it, he said.
Refuser la présence de russes dans cette mission de paix, c'est considérer la Russie non pas comme garant des accords de Minsk, mais comme partie. C'est reprendre la position ukrainienne de la Russie - pays agresseur. Sans oubler qu'il s'agit ici non pas d'une mission qui soit sur la ligne de démarcation, mais qui occuperait tout le territoire de DNR et LNR, mettant de facto fin à une quelconque possibilité de négociation politique de ces territoires, tranformés en Kosovo. Evidemment, c'est inacceptable. Des propositions que les Etats Unis savaient inacceptables, mais quand même lancées, permettant ensuite de rejeter sur la Russie l'échec du processus de paix. Simple, simpliste, voire primitif, mais vu le niveau de conditionnement de l'opinion publique internationale aujourd'hui, c'est suffisant pour fonctionner.
 
Si l'OSCE joue un rôle dans le Donbass, ce n'est pas celui du gendarme impartial, son degré de collusion avec le pouvoir ukrainien est beaucoup trop important pour cela. Cette organisation, de facto sinon volontairement, légitime les infractions au processus de Minsk commises par l'armée ukrainienne, par une vision systématiquement tronquée de la situation. 
 
Alors que les Etats Unis se préparent à envoyer des armes létales, alors que les négociations sur cette mission de paix sont au point mort et impossible en l'absence d'une réelle volonté de mettre fin au conflit, aucune sortie de crise n'est prévisible à court terme.
 
N'oublions pas que l'Ukraine est l'épine plantée dans le talon du pouvoir russe, le levier confortable permettant et de canaliser et de justifier l'hystérie anti-russe qui sert de matrice géopolitique en Occident. Avant les élections présidentielles de 2018, il n'y a aucune raison de faire ce "cadeau" politique à V. Poutine en permettant la résolution du conflit dans le Donbass, au contraire, il faut s'attendre à une aggravation de la situation internationale. 
 
Ce dont, malheureusement, la Russie est consciente. Le Président Poutine a donné ordre à toutes les grandes entreprises du pays à être prêtes, le cas échéant, à passer à l'économie de guerre:
“I would like to note that the ability of any economy to rapidly increase the output of defense products and services when it is needed is one of the most important conditions of the nation’s military security. All strategic and… large enterprises must be ready for this,” Putin stated.
 

Jacques Sapir : « Les bolcheviks n’avaient nullement le modèle soviétique en tête » (2/2)

 

28 Novembre 2017

A quelques nuances près, je suis d’accord avec cette analyse. Le socialisme dans quelque pays que ce soit où il s’est réalisé est le fruit de quelques constantes, dont ce qu’on appelle la dictature du prolétariat, à savoir l’existence d’un parti communiste qui garde le cap sur la justice sociale, le refus de la guerre, même s’il naît souvent de cette guerre et s’il y est contraint, en s’appuyant sur les intérêts du prolétariat et de ses alliés contre ceux de la féodalité et du capital au stade impérialiste. Mais il y a aussi une part importante d’improvisations tactiques qui ne sont pas des modèles… En ce qui concerne Staline, il est clair que vu son énorme aura à la sortie de la deuxième guerre mondiale et la militarisation du pouvoir soviétique fruit de ces guerres continuelles, les réalisations qui lui confèrent du prestige, tout ce qu’il fait d’un point de vue tactique a tendance à devenir dogme, mais par ailleurs il est nettement moins directif, moins soucieux d’imposer le modèle soviétique aux pays étrangers qu’un Khrouchtchev.

 

(note de Danielle Bleitrach)


Jacques Sapir : « En 1917, la bourgeoisie russe est faible et incapable de s’affirmer » (1/2)

 

Source : Philitt, Jacques Sapir, 06-11-2017

 

 

Économiste et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Jacques Sapir est un spécialiste de la Russie contemporaine. Il est également l’auteur de l’influent blog RussEurope. À l’occasion du centenaire de la Révolution russe d’octobre 1917, il a accordé à PHILITT un entretien en deux parties sur les ressorts économiques et politiques d’un événement aux conséquences encore vives aujourd’hui et dont l’analyse fait encore débat.

 

PHILITT : Après avoir pris le pouvoir, les bolchéviks se montrèrent tout d’abord réticents aux nationalisations, faisant passer la question économique au second plan. Comment en viennent-ils à se convertir à l’étatisation, absente de leur projet originel ?

 

Jacques Sapir : Contrairement aux idées reçues, le modèle soviétique tel qu’il se manifesta à la fin des années vingt, n’était nullement constitué dans la tête des dirigeants bolcheviques dès octobre 1917. Dans Que Faire ? de Lénine1, on trouve en fait peu de choses sur ce sujet, et le peu que l’on y trouve fait plus mention d’une « socialisation » que d’une « nationalisation ». Les premières mesures prises après la Révolution se limitent à assurer le contrôle de l’Etat sur les industries stratégiques (les industries de guerre). Dans le même temps se déroule, au sein des grandes entreprises, un mouvement de « socialisation » des entreprises qui se fait dans une large mesure hors de l’influence du gouvernement, et sous l’influence de militants syndicalistes et de militants anarchistes, auxquels il convient de l’ajouter, les bolcheviks ont tendu la main dans les semaines qui ont précédé la Révolution. La guerre civile obligea les bolcheviks à radicaliser plus qu’ils ne l’avaient souhaité initialement leur programme économique2. Un certain nombre d’entreprises (en général de taille moyenne) sont aussi « municipalisées » pour fournir les ressources indispensables aux municipalités.

 

Ce pragmatisme dans les faits ne fut cependant jamais pleinement politiquement assumé, car il se heurtait au discours légitimateur de nature scientiste et dogmatique qui est constitutif du discours léniniste depuis Que Faire ?. Ceci conduisit à justifier a posteriori cette radicalisation dans une apologie du communisme de guerre. Léon Trotsky se fit ainsi l’apôtre du travail forcé et de la militarisation des syndicats3. Mais il s’agit d’une justification ex-post et non d’un « projet ». En réalité, cinq mois après la prise du pouvoir, on constate ainsi que, sauf dans le cas des très grandes entreprises (plus de 3000 ouvriers) qui sont en général des entreprises dans les secteurs dits « stratégiques », peu d’entreprises ont été nationalisées ou municipalisées. Le total dépasse de peu les 30%. L’étatisation de l’industrie ne fut complète qu’à la fin de 19204.

 

Cette étatisation s’explique par différents facteurs qui doivent très peu à l’idéologie. Il est clair que logique même de la guerre civile a joué ici un grand rôle. Dans de nombreux cas, les arrêts de production sont assimilés à une « grève des propriétaires », ce qui est parfois vrai, mais souvent non. Il y a aussi la volonté de reprendre la main face aux syndicats, qui sont largement sous la coupe des anarchistes, et qui interprètent le « contrôle ouvrier » très littéralement. Dans ce cas la nationalisation permettra de rétablir « l’autorité du directeur », exécutant les décisions du Conseil des Commissaires du Peuple, et cette nationalisation est prise essentiellement pour rassurer les équipes techniques de direction. La question essentielle fut alors de remettre les usines en route dans un double conflit à la fois contre les propriétaires et contre une partie des ouvriers qui imposaient un contrôle ouvrier dans un certain nombre d’entreprises.

 

Comment les bolchéviks élaborent-ils ce discours de légitimation ? Dans quelle mesure fonctionne-t-il ?

 

Il faut rappeler que les dirigeants bolchéviks sont en conflit non seulement contre les gouvernements des pays de l’Entente qui vont pratiquer une politique d’intervention et contre les armées dites « blanches », mais aussi contre les dirigeants de la social-démocratie de l’époque, la Deuxième Internationale. Or, ce conflit se joue, entre autre, sur une question de légitimité idéologique : qui est le plus « fidèle » à la lettre et à l’esprit de l’œuvre de Marx et Engels, mais aussi qui s’inscrit dans la lignée de la Commune de Paris (une référence constante dans les polémiques de cette période). Il faut comprendre que les dirigeants bolchéviks sont, dans une large mesure, un produit de cette Internationale et ils sont liés à cette dernière par des débats politiques anciens. Ce conflit est complexe. Il faut donc aux dirigeants bolchéviks non seulement démontrer que les dirigeants sociaux-démocrates ont « trahi » politiquement, mais encore qu’ils se sont éloignés de la « pureté marxiste » et que eux, bolchéviks, conservent un projet révolutionnaire fidèle à Marx et cohérent depuis le départ.

 

Mais il y a aussi un enjeu de taille. Pour les bolchéviks, la survie de la révolution passe largement par ce qu’ils appellent la « révolution mondiale ». C’est à la fois une posture idéologique, mais aussi une posture pragmatique. Compte tenu de ce qu’ils appellent « l’état d’arriération du pays », qui est sur certain point vrai et sur d’autres une représentation de petits-bourgeois urbains, l’apport économique et technique que pourrait représenter une Allemagne révolutionnaire faisant cause commune avec la révolution russe pourrait s’avérer décisif. Ils sont incapables de prévoir que des liens économiques et techniques importants se noueront dans les faits avec l’Allemagne et les Etats-Unis dans les années 1920 et 1930, et ceci sans révolution mondiale…Donc, dans les représentations des bolchéviques, la question de la révolution allemande devient critique, et cela explique aussi la lutte féroce pour la suprématie dans ce que l’on appelle le « mouvement ouvrier » européen, qui est largement dominé par la social-démocratie allemande.

 

D’où de nombreuses contorsions pour présenter comme « cohérent » ce qui ne fut qu’une série de décisions opportunistes, parfois justifiées, et parfois non. Les bolchéviks commencent la réécriture de l’histoire de la Révolution de 1917 très tôt. De même, ils procèdent à une réécriture de leur action économique, présentant comme des « acquis » de la Révolution des mesures, telles les nationalisations, qui n’ont été prises que sous la contrainte de la nécessité. Cette nécessité de construire la légitimité de leur action dans le cadre très particulier du marxisme de la Deuxième Internationale a conduit les dirigeants bolchéviks à développer un double discours, avec d’une part un volet très dogmatique et en même temps utopistes sur un certain nombre de points, à destination de l’étranger, et d’autre part un volet bien plus empirique, à destination de la Russie. Mais, et c’est un point important, les dirigeants bolchéviks, du moins ceux du groupe initial avant que Staline n’impose sa loi, se persuadent eux-mêmes de l’unité de ce double discours. Seuls Lénine, et peut-être Trotsky, étaient réellement conscients de ce qu’ils faisaient. Les écrits de Lénine, au moment du passage à la NEP, montrent qu’il ne se fait guère d’illusions sur la nature de l’Etat postrévolutionnaire en Russie. Mais, Trotsky continue de se bercer de l’illusion d’une révolution en Allemagne.

 

Le problème des bolcheviks est en réalité le suivant : ils appliquent une programme de réformes démocratiques (que l’on peut appeler « bourgeoises »), programme qui correspond aux nécessités de la société et de l’Etat russe en 1917, mais sur la base d’une pratique révolutionnaire. Et cette pratique révolutionnaire est en fait indispensable à l’application de ce programme de réformes « bourgeoises », ce que les mencheviks n’ont absolument pas compris. La division de la bourgeoisie russe, la collusion d’une partie de cette dernière avec l’aristocratie et le régime tsariste, la radicalisation particulière de l’intelligentsia (radicalisation qui date de 1860 et qui se maintient jusqu’en 1917) ne laissaient probablement pas d’autre choix. Quand on regarde l’histoire de la Russie de 1904 à 1914, on constate un tel blocage que toute réforme un tant soit peu importante enclenche en fait un processus révolutionnaire, ou une forme de contestation radicale du pouvoir tsariste. C’est ce dernier qui, part sa rigidité (et il faut ajouter son incompétence), a largement conduit à rendre la Révolution inévitable.

 

Le modèle économique allemand semble avoir exercé une certaine fascination sur les bolchéviks. Jusqu’à quel point cela est-il vrai ?

 

Il est évident que l’expérience de la mobilisation économique de l’Allemagne a exercé une profonde influence sur les dirigeants bolcheviks. D’ailleurs Lénine, en 1918, déclarera que le communisme est né en deux parties séparées, la partie politique en Russie et la partie économique en Allemagne. Les dirigeants bolcheviks eux-mêmes voyaient dans l’expérience allemande de l’économie de guerre un modèle opérationnel de planification5. Mais, l’influence allemande sur les bolcheviks est en réalité plus profonde et ses racines sont bien plus anciennes. Rappelons que les dirigeants bolchéviks sont des socio-démocrates, membres de la Deuxième Internationale. Ils participent avant-guerre aux congrès de cette dernière, ont des débats avec les dirigeants, essentiellement allemands, du mouvement socialiste de l’époque. De plus, nombre de ces dirigeants bolcheviks ont vécu en exil, répression oblige. Certains d’entre eux lisent et parlent l’allemand. Les contacts intellectuels sont constants, au point que l’on peut parler d’une forme de culture politique commune. Ils sont conscients du décalage énorme qui existe entre les institutions sociales et économiques de l’Allemagne et la situation en Russie. N’oublions pas que l’Allemagne a mis sur pieds, dans les années 1880 sous l’influence de Bismarck qui voulait par ce biais affaiblir le SPD naissant, un système de protection sociale très avancé pour l’époque. Ce n’est pas par hasard que l’on appellera ce modèle le « modèle bismarckien ». La social-démocratie allemande, le SPD, est sur des positions formellement révolutionnaires ; or, le SPD est aux portes du pouvoir en 1914. Tout est donc réuni pour que l’influence allemande sur les dirigeants révolutionnaires russes soit très forte.

 

Cette influence a été accentuée par la venue d’un certain nombre de collaborateurs de Walther Rathenau, le responsable de l’organisme de commandement centralisé de l’économie en Allemagne, le KRA, pendant la guerre. Ces personnes ont joué un rôle important dans la constitution de l’organisme précurseur du Gosplan. J’ai analysé cette influence dans un de mes ouvrages qui a été publié en 19906. En un sens, le système soviétique est tout autant l’héritier de l’économie de guerre allemande que le produit de la Révolution russe.

 

Mais, il convient de savoir que cette influence allemande tire ses racines de choses plus anciennes et ne saurait se réduire à la proximité idéologique et culturelle avec la social-démocratie allemande ou à l’influence de la mobilisation industrielle. Depuis les règnes de Pierre le Grand et de Catherine II l’Allemagne à une image de modernité et d’efficience en Russie. Cette image est très profondément enracinée dans l’imaginaire de la classe dirigeante comme de l’intelligentsia d’opposition en Russie. Que l’on se souvienne, dans le roman de Gontcharov du couple formé par Oblomov et pas son ami, d’origine allemande, Stolz. Cette influence de l’Allemagne sur l’élite russe est particulièrement forte à la fin du XIXe siècle. Ainsi, l’ouvrage de Friedrich List sur le protectionnisme a été traduit (et préfacé) par Sergueï Witte, le futur Ministre des finances, qui sera l’une des figures centrales du développement économique de la Russie de 1890 à 1904.

 

Pour de multiples raisons, donc, les dirigeants bolcheviks vont donc être très fortement influencés par ce que l’on peut appeler un « modèle allemand » qui est à la fois une réalité mais aussi très largement une représentation. Dans certains cas, des paradoxes ont émergé. Ainsi, le modèle de l’économie soviétique du temps de la NEP pouvait apparaître comme très directement inspiré des institutions de mobilisation industrielle en Allemagne : les entreprises étaient gérées de fait à travers des trusts dotés d’une large autonomie qu’ils tentaient d’ailleurs régulièrement d’accroître. Cela ressemble fort au statut des regroupements d’entreprises dans le KRA en Allemagne en 1916-1917. Il est ainsi incontestable que l’économie soviétique, du temps de la NEP, avait des aspects d’économie mixte et qu’elle connaissait une dynamique organisationnelle allant dans le sens d’un développement combiné des activités privées et étatiques. Cette situation posait de délicats problèmes, tant d’un point de vue idéologique que, très concrètement, en matière d’organisation. Il est intéressant de voir que sur ces problèmes, le pouvoir bolchevik a pratiqué, bien souvent sans le dire, des « emprunts » institutionnels sur l’Allemagne. Un certain nombre de Codes (comme le Code Forestier ou des fragments entiers du Code Social) ont été simplement traduits de l’allemand en russe. Fondamentalement, on est ici confronté à une contradiction entre l’image qu’ils entendent donner d’eux-mêmes et la réalité de ces représentations.

 

L’épisode d’octobre 1917 continue de diviser les esprits cent ans plus tard. Certains y voient un coup d’état annonciateur du totalitarisme stalinien, d’autres un acte de convergence révolutionnaire entre classes très diverses. Quel rapport entretient la Russie d’aujourd’hui avec cet événement ?

 

Ce rapport est surdéterminé par une autre contradiction, celle-ci propre au régime de Vladimir Poutine. Il a décidé d’assumer une partie du passé soviétique, sans nécessairement le glorifier (que l’on se rappelle ces mots du Président russe : « Un passé héroïque, un passé dramatique, un passé révolu »), sans non plus le rejeter. Mais il veut aussi, au nom de la « réconciliation », retrouver des liens avec l’avant-1917. D’où, d’ailleurs, les hommages aux généraux blancs, à la famille impériale, qui ce sont multipliés depuis des années. D’où un regard assez étrange sur l’ensemble de la période ! Cette contradiction empêche le pouvoir, et avec lui une large partie de la société russe, de regarder en face ce que fut la Révolution. C’est, probablement, un moment inévitable. Mais, cet empêchement a aussi des conséquences importantes pour l’historiographie et, au-delà, pour la compréhension des processus à l’œuvre dans les révolutions russes.

 

De cet empêchement en effet naît à la fois le retour de l’idée complotiste pour expliquer 1917 : l’idée que Staline était déjà en germe dans 1917 (qui n’est pas strictement liée à la vision russe par ailleurs), ou un autre retour cette fois, à la vulgate romantique et révolutionnaire. Mais, aucun de ces retours ne correspond à la réalité. L’idée complotiste (Lénine est alors décrit comme un agent allemand) ne rend pas compte de la désintégration du pouvoir tsariste, de sa perte de légitimité qui est en fait antérieure à la guerre, puis de celui du gouvernement provisoire. L’idée que Staline était contenu dans Octobre est tout aussi ridicule. Quand on regarde nombre des mesures prises de 1918 à 1920, on voit très clairement qu’elle ne s’explique que par les circonstances. Il y a aussi un autre élément plus gênant pour les tenants de la thèse de la continuité idéologique. Le développement de la NEP montre qu’une autre logique était possible. Car la NEP a permis le développement d’une logique économique originale, qui a permis à la Russie de se reconstruire après les épreuves de la Première Guerre Mondiale et de la Guerre Civile. Et c’est pourquoi la question de la NEP est en réalité cruciale quant à la manière dont on aborde à la fois les événements de l’année 1917 mais aussi la thèse de la « continuité » qui prétend que Staline était contenu dans Lénine.

 

De ce point de vue, il convient donc de rappeler que, entre la Révolution d’octobre et la Guerre Civile d’une part et la collectivisation de la fin des années 1920 qui marque le début du « haut stalinisme » d’autre part, il y eut la NEP7. Et la NEP a longtemps eu mauvaise réputation, et ce pour de multiples raisons. Pour les uns elle n’aurait été qu’une passade entre le communisme de guerre et la collectivisation8. Pour d’autres, elle n’a été qu’un retour honteux au capitalisme et à ses inégalités9. Pour d’autres encore, elle fut une expérience intéressante mais condamnée inéluctablement du fait même de ses contradictions internes, et en particulier du développement trop lent de l’industrie ou du poids des koulaks à la campagne10. Pourtant, la NEP a eu aussi des défenseurs, tant du point de vue de l’analyse politique que de l’analyse économique11. La question a donc une certaine importance, car les réponses que l’on y apporte ont des conséquences évidentes sur notre perception de la collectivisation en premier lieu12, mais elles concernent aussi la thèse de la « continuité » entre le stalinisme et la Révolution d’Octobre.


La NEP ne fut certainement pas un chemin jonché de pétales de roses. Cependant elle a possédé une dynamique économique qui était parfaitement viable. L’exemple du spectaculaire développement de l’économie chinoise depuis le début des années quatre-vingt prouve d’ailleurs que l’on peut combiner une agriculture et une petite industrie privées avec une grande industrie étatisée et obtenir des taux de croissance très élevés, sans compromettre le niveau de vie.

 

Si l’on revient donc à la question posée, il convient aussi de lire ce qu’écrit, dans ses mémoires, un opposant farouche à la Révolution d’Octobre. Le général Denikine, qui dirigea les armées blanches dans le Sud de la Russie, avait écrit dans l’ouvrage qu’il rédigea dans les années 1920 : « Les trop longues années d’oppression et de misère qui avaient pesé sur les paysans et surtout la terrible obscurité intellectuelle et morale dans laquelle le pouvoir et les classes dirigeantes avaient tenu la population rurale, ne faisant rien pour l’instruire, tout cela devait fatalement aboutir au châtiment historique »13. Ceci dit tout. Il n’y a pas une « nature » unique de la Révolution russe. Il convient d’insister sur le fait que la Révolution d’octobre fut pour partie une véritable révolution, pour partie une immense jacquerie, pour partie enfin la prise de pouvoir par un petit groupe d’agitateurs, groupe qui s’est trouvé débordé par l’immensité de sa tache. Le problème est qu’en Russie, encore aujourd’hui, bien peu sont ceux qui sont capables de l’admettre.

 

 Notes :

1 Lénine V.I., Que Faire, texte présenté et annoté par J-J. Marie, Paris, Seuil, 1966.

2 Malle S., The economic organization of the war communism, Cambridge University Press, Cambridge, 1985.

3 Trotsky L., Terrorisme et Communisme, UGE, coll 10-18, Paris, 1963.

4 Drobizhev V.Z., « Sotsialistitcheskoe obobchtchestvlenie promychlennosti v SSSR », in Voprosy Istorii, n°6, 1964.

5 V.I. Lénine, « Sur l’infantilisme de Gauche », in Oeuvres Complètes, Editions Sociales, Paris, 1961, vol. 27, p. 354.

6 Sapir J., L’économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique, La Découverte, Paris, janvier 1990.

7 Où Nouvelle Politique Economique.

8 Telle est la thèse de P. Craig Roberts, Alienation and the Soviet Economy, University of New Mexico Press, Albuquerque, NM, 1971.

9 Thèse non seulement des historiens soviétiques officiels, mais aussi d’une partie de la littérature d’inspiration trotskiste ; voir ainsi J.L. Dallemagne, Construction du socialisme et révolution – Essai sur la transition du socialisme, F. Maspéro, Paris, 1975.

10 C’est par exemple la position de deux spécialistes parmi les plus réputés, comme A. Erlich, The Soviet Industrialization Debate 1924-1928, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1960. A. Nove, An Economic History of the USSR, Penguin, Londres, 1969 ; Idem, Economic Rationality and Soviet Politics, or Was Stalin Really Necessary, Praeger, New York, 1964.

11 M. Lewin, Russian Peasants and Soviet Power, George Allen & Unwin, Londres, 1968 ; J.F. Karcz, « Thoughts on the Grain problem », in Soviet Studies, vol.18, n°4, avril 1967, pp.399-435 ; Idem, « Back on the Grain Front », in Soviet Studies, vol. 21, n°2, octobre 1970, pp. 262-294. J.R. Millar, « Soviet Rapid development and the Agricultural Surplus Hypothesis », in Soviet Studies, vol. 22, n°1, Juillet 1971, pp. 77-93. Signalons enfin une tentative pour envisager plus sereinement la société soviétique sous la NEP : S. Fitzpatick, A. Rabinowitch et R. Stites (eds.), Russia in the Era of NEP, Indiana University Press, Bloomington, 1991.

12 Voir « Was Stalin Really Necessary ? A Debate on Collectivization », in Problems of Communism, n°25, juillet-août 1976, pp. 49-66.

13 Denikine, A.I., La Décomposition de l’armée et du pouvoir – Février-Septembre 1917, Paris, J. Povolosky & Cie, 1922, tome 1, pp. 107.

 

Source : Philitt, Jacques Sapir, 06-11-2017

 

Les-crises.fr DT | 28 novembre 2017

 

Le public soviétique et Octobre d’Eisenstein : enquête sur une enquête

 

27 Novembre 2017

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Alexandre Sumpf
p. 5-34

Dans l’Union soviétique des années 1920, l’étude du spectateur et de la réception des films connaît un développement sans précédent, à l’image d’initiatives similaires dans le domaine théâtral : on cherche à la fois à comprendre les goûts du spectateur et à influer sur sa perception des images filmiques. La sortie, en mars 1928, du film Octobre d’Eisenstein commémorant la Révolution de 1917 est l’occasion rêvée pour mener une grande enquête : il s’agit de dresser un bilan idéologique et commercial d’une décennie de cinéma soviétique, tout en dessinant le profil sociologique et politique de ces spectateurs venus se souvenir de l’événement historique fondateur du nouveau régime. Or ce public moscovite est très particulier : jeune, très majoritairement masculin et pour moitié communiste, il répond volontiers au questionnaire proposé par l’ODSK, dont l’enjeu dépasse le seul film d’Eisenstein. Par ce véritable acte politique, le spectateur d’Octobre participe directement à la reprise en main esthétique et idéologique du secteur cinématographique par le parti bolchevik.

 

Plan

Octobre, film difficile dans son projet et sa réalisation, qui doit communiquer au spectateur le souffle épique des journées qui ébranlèrent le monde, fixer notre nouvelle approche des choses et des faits filmés, agir sur les spectateurs par les nouveaux et difficiles procédés de l’art cinématographique, nécessiter une attention aiguë et soutenue, est terminé.
Nous donnons la parole au public !


Serguéï-Mikhaïlovitch Eisenstein1

 

Il y a quinze jours, un dimanche après-midi, j’ai revu Octobre à la Cinémathèque. Il n’y avait que des enfants. C’était la première fois qu’ils allaient au cinéma. Ils réagissaient donc comme à leur premier film. Ils étaient peut-être déconcertés par le cinéma, mais pas par le film. Par exemple, ils n’étaient pas déconcertés par le montage rapide et synthétique. Quand ils verront un Verneuil, ils seront déconcertés parce qu’ils diront : tiens, il y a moins de plans que dans Octobre.


Jean-Luc Godard2

 

Introduction

 

1- Octobre, troisième film d’Eisenstein, lui a été spécialement commandé par le pouvoir soviétique pour la célébration du jubilé de la Révolution en novembre 19273. Le projet d’Eisenstein consiste tout d’abord à retracer toute l’histoire soviétique depuis 1917. À cette fin, il explore les archives du Parti et on lui fait rencontrer les acteurs principaux d’Octobre, ainsi que Nadejda Kroupskaïa, la veuve de Lénine : la figure du leader bolchevique se trouve en effet au cœur du film. De très importants moyens matériels et humains sont mis à la disposition du cinéaste : il est autorisé à tourner librement dans le Palais d’Hiver, conservé en l’état depuis dix ans ; le croiseur « Aurore » tire à nouveau depuis les quais de la Neva ; le film coûte au moins 600 000 roubles, un record pour l’époque4. Afin d’être prêt pour la date anniversaire du 7 novembre, Eisenstein se voit obligé de sacrifier une partie de son projet et de monter la partie consacrée à la seule année 1917, laissant de côté le matériau déjà tourné concernant les événements ultérieurs. Pourtant le film ne sort dans les salles de cinéma qu’en mars 1928 : selon le co-réalisateur Grigori Alexandrov, Staline serait directement intervenu pour que l’on supprime certains passages marqués par la présence de Trotsky5. Mais il apparaît surtout qu’Eisenstein n’a pas été tout à fait satisfait du premier montage, et il propose dès le lendemain des projections du jubilé un projet de remontage de son film qui tient compte, semble-t-il, à la fois du tournage prévu de scènes complémentaires et des remarques du public6. Pendant cette période de modifications, le film est remis en cause sur plusieurs plans : son prix est jugé excessif ; l’incarnation de Lénine par un acteur, ou plus généralement certains choix esthétiques d’Eisenstein sont largement critiqués. Le nouveau langage cinématographique mis en œuvre – le cinéma « intellectuel » – se situe au centre de la polémique : ce film peut-il être compris et apprécié par les masses ouvrières ?

 

2- Il est bien entendu assez difficile de répondre à cette question, posée d’ailleurs par le directeur de Sovkino dès juillet 19277. Cependant, nous avons retrouvé à Moscou, au RGALI, 526 questionnaires remplis par les premiers spectateurs du film Octobre8. Les circonstances de cette enquête sont assez peu connues : la décision de mener cette étude aurait apparemment été prise par le Conseil Central de l’ODSK en décembre 19279. Un article de Nikolaï Ioudine paru dans Kino, l’organe officiel de cette institution, nous permet d’en savoir un peu plus :

 

Dans les premiers jours de la projection d’Octobre à Moscou le Comité Central de l’ODSK et le Comité Central ont procédé à un sondage massif des spectateurs. Pour le 14, 15 et 16 mars, il a été possible de rassembler plusieurs milliers d’opinions dans plusieurs salles, dont Sovkino n° 1, Malaïa Dmitrovka, Gorn, Forum et Uran.10

 

3- L’article tente ensuite de dresser des premières conclusions à partir de 300 questionnaires sélectionnés pour leur « exemplarité » : l’auteur établit quelques estimations statistiques des réponses du public et cite même quelques spectateurs. Mais la semaine suivante, la rédaction de la revue précise que cet article n’est pas cautionné par la « Commission d’étude du spectateur »11 : nous ignorons encore quelle est la composition de cette commission, quelles sont l’activité et l’origine de ses membres ; surtout, nous ne disposons d’aucun renseignement sur la phase d’élaboration du questionnaire, dont le tirage s’élève tout de même à 15 000 exemplaires12. En revanche, nous connaissons mieux l’ODSK, organisation fondée en février 1925 pour fédérer des associations spontanées d’amateurs et présidée par Félix Dzerjinski13. Cette société non seulement est considérée comme une organisation de masse visant à faire la promotion du cinéma, à étendre les connaissances cinématographiques du public amateur, mais s’avère également être un organisme proche du Parti : il doit favoriser l’application des directives de ce dernier tant dans le domaine du cinéma que dans celui du rapport culturel aux campagnes soviétiques. L’ODSK est de fait un agent majeur – du moins dans l’esprit de ses créateurs – de la « cinéfication » des campagnes, par l’intermédiaire du développement des cinémas ambulants et du travail politique qui y est mené grâce au cinéma.

 

4- En fait ce type d’enquête n’est pas totalement inédit et il semble que les membres de la Commission d’étude du spectateur n’en soient pas à leur coup d’essai. En premier lieu, cette pratique de l’enquête apparaît déjà dans le domaine théâtral : on connaît les expériences menées par Meyerhold dans son propre théâtre pour mesurer les réactions des spectateurs pendant que la pièce est jouée (rires, pleurs, applaudissements, jets d’objets divers sur la scène, etc.). Les émotions exprimées par les spectateurs influaient directement sur la pièce elle-même, qui changeait en permanence : le metteur en scène, mécontent de certaines réactions et sans cesse à la recherche de nouveaux effets, apportait des modifications rendant la pièce plus efficace selon lui, mais pas forcément plus conforme aux goûts du public. Dans le domaine du cinéma, on retrouve des tentatives similaires, notamment de la part du réalisateur Kouléchov, visant à la compréhension du public afin d’élaborer une esthétique de la lisibilité et de l’efficacité du médium filmique. Eisenstein lui-même, au sujet de son film Octobre, a insisté sur la nécessité de mener à ce sujet un travail rigoureux sur le plan scientifique14. La pratique de « l’étude du spectateur » n’est d’ailleurs pas rare à l’époque, mais elle est encore en partie dépendante de l’initiative privée, comme en témoigne Boïtler, le directeur de la salle Malaïa Dmitrovka :

Rendez-vous compte : ils écrivent ! Ils en oublient même la course aux galoches en caoutchouc… Les uns écrivent ici même, bien qu’il n’y ait pas de table et qu’il faille écrire sur le mur ou sur le dos d’un camarade. J’ai déjà réuni une collection de quelques centaines de critiques.15

 

5- Des mesures planifiées de la réaction du public existent également, dans un contexte d’organisation officielle et centralisée de l’étude du spectateur16 : la Mère de Vsévolod Poudovkine, les deux premiers films d’Eisenstein ou ceux de Charlie Chaplin donnent ainsi lieu à des études particulières17. Ces analyses conservées dans les archives sont l’œuvre de l’Atelier théâtral (ou Atelier de recherche théâtrale) dépendant du Glaviskousstvo, l’organe de la censure en matière artistique qui est placé sous le contrôle du Narkompros (Commissariat du Peuple à l’Instruction). Le fonds du Glaviskousstvo comporte par ailleurs une enquête très intéressante compilant l’étude de quatorze cinémas moscovites pour l’année 1927 : les avis des spectateurs sur les salles de cinéma et sur le cinéma en général y sont classés selon leur profession et leur appartenance politique18. Cette approche de l’étude du spectateur de cinéma en est cependant à ses balbutiements, bien loin de ce que Kroupskaïa appelait de ses vœux en 1926 : « On observe encore l’absence d’une approche de classe dans le domaine de l’étude du spectateur et de l’auditeur. »19 Il fait peu de doute que cette enquête a fourni le matériau de base pour la rédaction d’une brochure éditée en 1928 et intitulée l’Étude du spectateur de films20, document de cent pages qui nous procure de précieux renseignements sur les différentes méthodes d’enquête sur le spectateur. La préface indique que cet opuscule est destiné à tous les volontaires travaillant à l’amélioration des techniques d’éducation politique par le cinéma21. La conclusion de la brochure détaille par ailleurs l’aspect organisationnel de cette activité récente :

En ce moment même, nous organisons une Société (Atelier de Recherche Théâtrale) qui se donne pour tâche d’améliorer la théorie du spectacle dans une direction purement utilitaire. L’étude du spectateur occupera la première place dans cette Société. La formation de cellules locales permettra d’éliminer tous les défauts mentionnés plus haut et de mettre en place des plans et des méthodes de travail unifiés. La Société créée par nous mènera son travail sous la direction générale du Glavpolitprosvet, en contact étroit avec les organisations de production et de masse. Chaque cellule, dépendant du centre, devra être en contact avec les institutions locales.22

 

6- Il apparaît donc nécessaire, en premier lieu, de retracer l’histoire même de cet ensemble documentaire – à notre connaissance le plus original pour ce pays et cette époque. Si ces questionnaires ont été conservés, le doit-on à la célébrité du réalisateur, à l’importance de ce film pour le pouvoir soviétique et pour les institutions cinématographiques, ou encore au contexte politique de prise en main de l’industrie cinématographique par le Parti ? Sûrement un peu tout cela à la fois. Il reste que l’élaboration d’une telle enquête, sa probable analyse et sa conservation totale ou partielle ont sans doute obéi à des motivations précises d’ordre à la fois politique et culturel. Ce qui est ici en jeu, c’est autant la mise à l’épreuve de techniques d’enquête de la réception – encore mal maîtrisées – que la réaction des spectateurs au questionnaire : si aller voir Octobre au cinéma peut faire figure d’acte politique, la réponse à l’enquête apparaît comme une contribution directe à l’entreprise de « révolution culturelle » menée par les bolcheviks en Russie. Au travers du spectateur interrogé, objet de dix années de propagande et d’éducation politique et culturelle, on vise autant à comprendre les goûts du public qu’à produire une image idéale de la société soviétique. Trois questions se posent donc dans un premier temps : sociologiquement, à quel public avons-nous affaire ? a-t-il fait l’objet d’une sélection préalable ? l’origine sociale des spectateurs qui ont répondu à l’enquête est-elle, comme le soutiennent les auteurs de la brochure, un élément déterminant de leur opinion sur le film, voire de leur compréhension de ce dernier ? Il est cependant bien difficile de distinguer parmi les spectateurs les « masses prolétariennes », plus délicat encore de déterminer une réaction-type selon la classe ou le degré d’engagement politique. C’est pourquoi nous tenterons de mettre en évidence ce qui pousse les spectateurs à proposer une critique du film : qui s’accorde donc une sorte de « droit de cité » ? L’étude du spectateur, quoique de tradition récente en Union soviétique, atteint un certain degré de maturité lorsqu’il touche au film central de la commémoration de 1927 : Octobre. Mais le rapide examen des tentatives antérieures montre que, loin de s’inscrire dans cette tradition, le questionnaire sur le film d’Eisenstein innove et constitue à ce jour un exemple unique pour les années vingt en URSS. En effet, bien que les intentions des commanditaires et des enquêteurs ne soient pas clairement énoncées, force est de constater que cette série de questions extrêmement précises et orientées poursuivent un objectif bien défini : faire un bilan critique, d’abord, établir un plan d’orientation, ensuite. C’est pourquoi l’accent est mis sur des questions d’ordre politique et culturel plus qu’esthétique ou émotionnel. En partant à la recherche du film soviétique et du film révolutionnaire, le spectateur de 1928 participe à la reprise en main par les instances du Parti de l’industrie du cinéma – qui se doit d’être rentable, donc commercial – comme de son idéologie – il faut tourner des films avant tout « compréhensibles par les millions » : c’est la masse sans voix, le spectateur de base qui doit être satisfait, qui est censé adhérer financièrement et idéologiquement au nouveau cinéma soviétique. Du coup, le choix d’Octobre pour mener cette enquête semblable à une campagne d’opinion apparaît d’emblée comme une « erreur », puisque le film est sévèrement critiqué lors de la Conférence du Parti sur les affaires de cinéma, qui se tient en mars 1928. Il n’en reste pas moins que ces questionnaires nous permettent de plonger au cœur de la mémoire de la Révolution : dix ans après, face à la représentation d’octobre 1917, quelles sont les réactions d’un public particulier, ici majoritairement communiste, et surtout assez instruit, très au fait des événements de la Révolution ?

 

7- Les multiples questions soulevées par l’analyse de cet ensemble de questionnaires nécessitent donc plusieurs approches – et plusieurs études : le présent article n’est que le premier d’une trilogie23. Nous donnerons donc ici, dans un premier temps, un aperçu des renseignements précieux que peut nous apporter cette série documentaire originale. Puis nous nous attacherons à l’interrogation de la source elle-même comme objet historique. En quoi l’opinion de ces spectateurs d’Octobre peut-elle être représentative de l’opinion des masses soviétiques ? Par quoi s’en distingue-t-elle, dans le contexte du débat esthétique et politique autour des films soviétiques et d’Octobre en particulier ?

 

1. Un public scientifiquement sélectionné ?

 

8- L’intérêt des commentaires des spectateurs interrogés tient non seulement à une certaine exhaustivité du questionnaire lui-même, mais aussi au sérieux avec lequel une bonne part du public s’est pliée à un exercice relativement nouveau pour lui. Plus que les réponses directes aux questions, c’est d’ailleurs la partie laissée à la libre expression du public qui fait la richesse de notre source. À l’aide de ces documents originaux, nous sommes en mesure de déterminer l’état des salles moscovites ou le profil sociologique du public qui les fréquente, ses connaissances et ses goûts cinématographiques ; mais aussi, plus particulièrement, le rapport de certains Soviétiques à octobre 1917 ou encore leurs exigences vis-à-vis du cinéma en tant que loisir, médium éducatif ou objet politique. Les conditions dans lesquelles s’est déroulée la séance retiennent ainsi particulièrement l’attention des spectateurs. On recense dans les questionnaires sept noms de salles de cinéma, où les conditions techniques ne semblent pas optimales : « des passages sont trop sombres du fait de la technique de tournage (zas’ëmka), mais le public ne l’a pas compris et a frappé des pieds en pensant que le projectionniste était coupable » note avec mépris un kino-rabotnik24. Cela dit, il se peut effectivement que les salles moscovites aient eu de sérieux problèmes d’équipement. À l’examen, il semble que la taille des écrans était relativement confortable25, mais un spectateur ayant répondu à l’enquête du Glaviskousstvo explique que « dans la salle les chaises sont placées très près les unes des autres. » Sa « suggestion principale : faire attention à ce que le projectionniste n’augmente pas le mètre [rythme] de l’appareil, ce qui aurait pour conséquence de détruire l’impression »26 produite par le film. S’il est possible que les projectionnistes aient fait ponctuellement preuve de négligence, le problème de l’accompagnement musical du film semble récurrent et bien plus grave pour le public. En effet, les réactions sont en général assez négatives : « il n’y a rien de révolutionnaire dans la musique. Cela s’adresse à l’administration du théâtre Gorn. Il fallait préparer ce qu’il y a de plus fondamental. Ni l’administrateur, ni l’orchestre, ni le pianiste n’ont pensé à cela, et la musique que l’on offre au théâtre Gorn ne donne absolument rien. On racle sur les violons et rien d’autre ! Cela influe beaucoup sur le spectateur. Il faut porter cela à l’attention de l’administration » tempête par exemple un jeune étudiant sans-parti27. Il semble donc que l’orchestre était de bonne taille, ce qui est confirmé par les chiffres que nous avons à notre disposition28 ; mais la partition jouée n’a pas été adaptée au film et à son sujet capital. L’affiche d’un cinéma de Sibérie, le Théâtre Proletkino de Novossibirsk, nous indique quelle était la pratique la plus répandue : on y trouve consignés, partie par partie, le « programme de la musique exécutée par l’orchestre », soit au total 25 morceaux (les parties IV et V sont réservées au pianiste soliste). À côté de rengaines populaires ou de l’Internationale, les dix membres de l’orchestre jouent sept morceaux de kino-mouzika, c’est-à-dire de partitions spécialement établies pour correspondre à des moments typiques de film, comme « attaque » ou « tension »29. Or Eisenstein avait particulièrement insisté sur la nécessité de préparer une partition pour ce film muet et avait proposé à Sovkino d’employer Edmund Meisel, le compositeur de la musique du Cuirassé Potemkine en Allemagne30. Cette partition31 a bien vu le jour, comme en témoigne Alexandrov : « Au Théâtre d’Art, l’orchestre comprend 17 musiciens, mais la partition de Meisel a été écrite pour 59 musiciens. Il a fait dire qu’on pouvait quand même la jouer à 30-31 musiciens. »32 Mais elle n’a été distribuée que dans onze salles, ce qui est paradoxal pour un film censément tiré à 125 copies (90 en réalité). Sovkino a donc pesé dans l’impréparation de l’accompagnement musical, du fait de la décision tardive de la date de sortie du film33.

 

9- Or le sort du producteur Sovkino se joue également au moment où, comme le note de manière pertinente l’un des spectateurs interrogés, la sortie du film coïncide avec la tenue à Moscou de la Première Conférence du Parti sur le Cinéma34. Cette date marque un tournant décisif pour la politique du Parti vis-à-vis du cinéma : en effet, la Conférence a pour principal objectif la concentration dans les mains de l’État des structures de production et surtout de distribution des œuvres cinématographiques, ainsi que l’instauration d’un contrôle politique et idéologique plus efficace et plus complet. Parallèlement, le rôle du cinéma dans la société soviétique se voit transformé en profondeur : objet de consommation de masse et de loisir, il devient pour le pouvoir soviétique une arme de propagande – et accessoirement un outil d’éducation de la population. Les déclarations de certains grands leaders politiques trouvent alors un écho dans les théories et les expériences de quelques pionniers35. La tâche qu’ils s’assignent est de construire un véritable réseau cinématographique, dans une Russie ruinée par deux révolutions et huit ans de guerre, et dont les finances sont au plus bas. Dans ce contexte particulièrement difficile, le miracle annoncé de la « cinéfication » tarde à se produire et les quelques chiffres avancés par les autorités, assez modestes, ne semblent refléter qu’imparfaitement la réalité. On estime qu’en 1926, il n’existe en RSFSR que 807 salles de cinéma36 : si on en recensait plusieurs centaines avant la guerre à Moscou ou à Leningrad, elles ne sont plus qu’une cinquantaine dans chacune de ces villes, ce qui témoigne donc du relatif développement du réseau cinématographique en province. Cependant, la même année, seulement 80 millions de billets ont été vendus à la campagne sur un total de près de 300 millions37. Il n’est pas étonnant que l’ODSK concentre alors ses activités en milieu urbain, les cellules rurales de la société restant rares, malgré les discours officiels38. Ainsi peut-on expliquer que l’enquête sur le film d’Eisenstein ait été menée à Moscou : les spectateurs moscovites ont vraisemblablement déjà été au cinéma une fois au moins dans leur vie – ce qui n’est le cas que d’un tiers des ruraux en 192939 – et s’y rendent sans doute assez régulièrement. Les spectateurs ayant répondu à l’enquête de l’ODSK ont de fait vu en moyenne six films par mois, ce qui est considérable. En comparaison, les données recueillies par la brochure Étude du spectateur sont plus modestes : seuls 27% des spectateurs moscovites vont six fois ou plus par mois au cinéma40.

 

 

Spectateurs

Nombre de séances par mois

Soldats (20)

4,4

Étudiants (165)

5

Employés (140)

5,6

Ouvriers (116)

7,5

Professions libérales (35)

9,2

Membres du Parti (134)

4,8

Membres du Komsomol (87)

6,7

Ensemble (526)

6

 

10- Les militaires sont ceux qui voient en moyenne le moins de films, probablement du fait de leur vie de garnison. Les personnes exerçant des professions libérales, donc a priori les plus aisées, vont le plus souvent au cinéma, tandis que pour des raisons probablement inverses, les étudiants s’y rendent plus « rarement ». Plus intéressant, les membres du Komsomol sont parmi les plus assidus, sans doute motivés par le rôle d’avant-garde du Parti qui leur est assigné sur le « Troisième front » culturel. Quant aux ouvriers, selon les auteurs d’Étude du spectateur, ils voient avant tout le cinéma comme un moyen de distraction. Par ailleurs, notons que c’est la jeunesse qui va le plus au cinéma, puisque les classes d’âge se trouvant au-dessus de la moyenne (six fois par mois) sont celles comprises entre 15 et 22 ans41. Soulignons enfin que les membres du Parti voient moins de films que la moyenne des spectateurs d’Octobre, comme les employés. Leur présence dans ces salles est donc plus exceptionnelle : est-elle due à la projection du film particulier qu’est Octobre ? Les questionnaires offrent donc à notre analyse un public relativement familier avec le cinéma et apparemment assez divers socialement pour constituer un échantillon représentatif de la société soviétique, du moins de sa partie urbaine. L’enquête de l’ODSK s’attache d’ailleurs à retranscrire un certain état de cette société : les rédacteurs de la brochure insistent ainsi sur la possibilité d’interpréter les données fournies par les questionnaires d’un point de vue sociologique et politique. La hiérarchie politique se décline alors du plus engagé, le membre du Parti, au moins engagé, le « sans-parti »42. Les membres du Parti ayant répondu au questionnaire sur Octobre,assez nombreux (25,8 %), diffèrent du reste du public par un niveau d’instruction très contrasté :

 

Spectateurs

Études supérieures

Études secondaires

Études primaires

Autodidactes

Communistes (137)

35,8 %

29,1 %

30,6 %

5,1 %

Ensemble (526)

36,7 %

40,7 %

18 %

3,6 %

Ouvriers communistes (39)

10,2 %

23 %

56,3 %

5,1 %

Ouvriers (116)

11,1 %

31,6 %

45,3 %

6,8 %

 

11- Les spectateurs communistes se distinguent en effet par leur dispersion aux deux extrémités de l’échelle culturelle : à une élite plus vieille ayant achevé ses études supérieures s’agrège la base populaire, prolétarienne du Parti. Ces deux groupes hétérogènes bénéficient chacun à leur manière de l’entreprise bolchevique de création d’un « homme nouveau ». Ce projet vise d’une part à instruire la population, lui fournir de nouveaux référents culturels et l’amener à comprendre les bienfaits du nouveau régime, et d’autre part à procéder au recrutement et à la formation d’une nouvelle élite politique. Ainsi l’élite intellectuelle du Parti connaît une promotion politique et sociale grâce à son niveau d’instruction, tandis qu’à l’autre bout de l’échelle, le prolétariat, la base populaire du Parti, est censée suivre le même chemin et montrer la voie au reste de la société soviétique. Mais cette frange du public communiste reste ici marquée par son faible niveau d’instruction : si 45,3 % des ouvriers interrogés ont une instruction de niveau inférieur, 56,3 % des ouvriers membres du Parti sont dans ce cas. Le nombre de spectateurs instruits ayant été voir Octobre est en revanche très important, contrastant à nouveau avec l’enquête du Glaviskousstvo (et la brochure) : elle montre que l’on ne compte en moyenne dans les cinémas moscovites que 25,5 % de personnes possédant une instruction supérieure43.

 

12- Les membres du Parti ayant vu Octobre constituent donc à la fois la partie la plus cultivée de l’ensemble du public interrogé, l’élite politique et culturelle (voire sociale) en quelque sorte, et sa partie la plus populaire, ce qui souligne bien la contradiction inhérente à la formation du parti bolchevik qui mêle avant-garde « éclairée » et base prolétarienne. Ce public communiste frappe d’emblée par son importance numérique au sein de l’ensemble des questionnaires. Cette présence massive, surtout en comparaison des faibles pourcentages au sein de la population totale et même de celle de Moscou, n’est pas sans poser problème44. Il est vrai que cette enquête a été menée à Moscou, la capitale de l’URSS, où l’on est logiquement susceptible de rencontrer le plus de communistes. De plus, la Conférence du Parti sur le Cinéma a certainement dû attirer un grand nombre de militants à Moscou. Mais pour expliquer de tels pourcentages, il faut tout d’abord noter que nous n’avons affaire qu’à une faible partie de la totalité des questionnaires collectés par l’ODSK : il est probable qu’un certain nombre de questionnaires ont été inutilisés parce que l’ensemble du public n’a pas répondu à l’enquête – soit qu’il n’ait pas voulu, soit qu’il n’ait pas pu car analphabète ou illettré. Mais on n’a pu retrouver que 3,5 % du total supposé des questionnaires (526 documents conservés sur 15 000 imprimés) : il faut donc déterminer les causes possibles d’un éventuel choix de la part des différents compilateurs du fonds du RGALI, sachant qu’il a connu au moins trois classements différents45. On pourrait alors se demander si ces projections ont été organisées par l’ODSK et si les spectateurs ont été en partie ou en totalité invités par cette organisation46. Il semble bien qu’il n’en soit rien : dans une lettre de la direction de l’ODSK envoyée à Sovkino, il est clairement écrit que l’enquête s’est déroulée dans les « salles de cinéma commerciales »47. Si l’on suit la typologie dressée par les auteurs de la brochure, le public qui a répondu aux questionnaires n’a pas été réuni par le hasard, mais bien par un ensemble de circonstances socio-économiques : « La proximité du cinéma, comme l’a montré l’enquête, a plus d’importance pour les étudiants et les ouvriers ; un faible coût des billets – pour les étudiants ; la composition du public – pour les commerçants et les personnes exerçant des professions libérales. »48 Il s’agit alors de déterminer dans quelle mesure ces dernières ont pu jouer un rôle dans la réception d’Octobre par le public.

 

13- Si l’opinion des spectateurs sur le film projeté est influencée par la composition sociale, il importe donc de procéder à la localisation des salles où a été projeté Octobre. Plusieurs noms de salle sont mentionnés dans les questionnaires par les spectateurs : Forum, Kolizeï, Gorn49, Malaïa Dmitrovka50 et Sovkino n° 1, un ancien cinéma réquisitionné par l’entreprise gouvernementale51. Tous les cinémas cités sont situés au centre de la ville, ce qui fait dire à un spectateur, s’adressant à Sovkino : « Il faudrait envisager de projeter le film d’abord aux ouvriers, et non au centre. »52 La plupart, comme souvent à l’époque, possèdent des salles de grande capacité (1 030 places au Forum, 712 au Gorn, 750 au Malaïa Dmitrovka et 985 au 1er Sovkino), ce qui donne par ailleurs une idée de l’ampleur de la tâche des enquêteurs ayant à collecter les questionnaires. Le Kolizeï constitue un cas particulier, car il s’agit en fait du théâtre du Proletkult, dans lequel sont organisées des séances de cinéma les jours de relâche et l’été, à l’intersaison ; pour tous les spectateurs de l’enquête du Glaviskusstvo, il constitue d’ailleurs de loin le cinéma le plus luxueux – et le plus cher. Le problème du prix des billets est en effet un critère déterminant de sélection du public : il faut dire que les sept plus grands cinémas de Moscou pratiquent à cette époque des prix prohibitifs, allant de 1 à 1,5 rouble, contre environ 40 à 80 kopecks pour les autres cinémas du centre53. Une virulente polémique oppose d’ailleurs Sovkino au Glavpolitprosvet et au VCSPS54 au sujet du prix des billets dans les clubs ouvriers : situé entre 15 et 20 kopecks, il représente selon Sovkino, le distributeur disposant du monopole gouvernemental de la distribution et les exploitants des salles commerciales, une concurrence déloyale55. On a d’ailleurs une référence claire à ce conflit dans le commentaire d’un membre du Komsomol :

 

Le film Octobre devra être projeté dans tous les clubs ouvriers, afin que les ouvriers puissent se remémorer à faible coût, dans leur club, le fameux « Octobre » façonné de leurs mains, il y a dix ans de cela.56

 

14- L’enquête sur le film d’Eisenstein, quoique élaborée dans un contexte de politisation et de polarisation sociologique de l’analyse des résultats obtenus, semble marquée par l’absence de présupposé scientifique dans la sélection des personnes interrogées : elle sonde un public de manière aléatoire, à charge pour les analystes – dont nous n’avons pu retrouver les travaux – d’en débrouiller l’écheveau social et d’en tirer les conséquences politiques. On ne peut pas affirmer que les enquêteurs ont pratiqué une sélection à l’entrée, ni qu’ils ont délibérément choisi ceux qui devaient répondre au questionnaire, à l’instar d’autres expériences antérieures ou postérieures. Comme le note un littérateur sans-parti, « la majorité des spectateurs va toujours dans le même cinéma »57, en règle générale dans leur quartier de résidence. En conséquence, on pourrait effectivement considérer que la sélection du public s’est effectuée par le prix des billets et la proximité géographique. Mais comment se fait-il en ce cas que l’on recense autant de membres du Parti ou du Komsomol dans les questionnaires consultés ? Et autant d’ouvriers dans des salles éloignées des quartiers ouvriers ? Et, enfin, si peu de femmes ? La composition du public interrogé est de plus problématique : les documents conservés ne permettent pas de saisir les goûts des masses – quelles masses, d’ailleurs : populaires, prolétaires, urbaines ? – en matière de cinéma, ni leur rapport à la révolution.

 

2. Octobre, un film compréhensible par les masses ?

 

15- On pourrait se demander pourquoi autant d’ouvriers ont décidé de venir depuis les quartiers usiniers, plus ou moins éloignés du centre58, pour voir Octobre. Ils auraient pu attendre que le film soit distribué, même avec du retard, dans les clubs ouvriers : les places y sont largement plus à la portée de leur bourse. Ce sont des ouvriers remarquables pour leur faible niveau d’instruction, et par le fait que plus de 50 % d’entre eux ont à peine un niveau d’instruction primaire ou sont des autodidactes59. Or on a reproché à Octobre d’être un film trop « intellectuel » et par conséquent incompréhensible pour les masses peu instruites, c’est-à-dire les ouvriers et les paysans. Des spectateurs dotés eux d’une instruction supérieure en témoignent d’ailleurs : « J’étais assis à côté d’ouvriers qui demandaient des éclaircissements sur le film ».60 Mais peut-être ces prolétaires faisaient-ils partie des ouvriers sans-parti, possédant en général, de leur propre aveu, un faible niveau de connaissance de la Révolution. D’un autre côté, un ouvrier qui a fait la Révolution estime que « les difficultés de la Révolution sont parfaitement compréhensibles pour un ouvrier »61, ce qui impliquerait au contraire une familiarité innée entre la classe révolutionnaire et la révolution qu’elle n’a pas faite : cette dernière est par essence prolétarienne, elle est née des luttes et des manifestations du prolétariat et par conséquent toute représentation de la révolution est nécessairement intelligible pour le prolétariat. C’est là le cœur des débats autour du film d’Eisenstein lors de la Conférence du Parti sur le cinéma. En effet, la discussion prend place dans le cadre de la critique du « formalisme pur » et de « l’art pour l’art » au bénéfice d’une vision utilitariste de l’art comme outil de propagande nécessairement « compréhensible pour les millions »62. Le réalisateur est alors sévèrement critiqué, tant pour les péripéties du tournage du film que pour son esthétisme. Krinitski, le directeur de l’Agitpropotdel du Comité Central du Parti, rappelle que bien que n’étant pas communiste, Eisenstein a su comprendre et illustrer la ligne officielle dans ses œuvres. Mais il « estime qu’Octobre, pour les ouvriers et les paysans, sera un film difficile à comprendre. […] C’est bien un film autour duquel on peut et il faut mener un immense travail d’éducation politique. »63 C’est surtout au sein de Sovkino, le producteur d’Octobre, que le cinéaste compte ses plus violents détracteurs, notamment en la personne de Grinfeld :

 

Nous n’avons pas de direction idéologique et on ne peut pas dire que la direction idéologique se trouve entre les mains du camarade Eisenstein, qui, dans l’espoir de trouver une idéologie juste, se cache derrière le Capital de Marx.64

 

16- Or l’enjeu est de taille si l’on considère le statut particulier des ouvriers dans la rhétorique du pouvoir soviétique : comment donner à voir au prolétariat – qui est censé avoir fait la Révolution – une représentation de ses propres exploits qu’il ne serait pas à même de comprendre, malgré sa « conscience de classe » ? Les ouvriers interrogés ont de fait trouvé le film beaucoup plus « moyen » que le reste des spectateurs. Mais c’est le tiers des ouvriers qui n’est lié ni au Parti, ni au Komsomol qui exprime en fait la plus mauvaise opinion sur le film65. Un prolétariat averti politiquement et armé sur le plan culturel et idéologique semble donc mieux à même d’apprécier le film d’Eisenstein que d’autres classes sociales – ce qui pose le problème de l’éducation politique du prolétariat, de sa rééducation communiste à laquelle une enquête de ce type veut apporter une contribution constructive.

 

17- À l’opposé dans la nouvelle échelle sociale soviétique, on trouve un groupe absent de la rhétorique bolchevique mais bien représenté dans l’ensemble des questionnaires : les employés forment en effet, après les étudiants, le deuxième contingent de spectateurs (140 personnes, 27 % du public interrogé). Ils sont stigmatisés dans la brochure Étude du spectateur comme de « mauvais » spectateurs du fait de leur opinion en général assez négative sur les films soviétiques. En filigrane, ils sont assimilés à l’élément non prolétarien, en particulier l’intelligentsia et les « spécialistes bourgeois ». Mais l’identification des membres de cette classe sociale pose problème, tout comme leur rapport au pouvoir bolchevik. Le seul point commun des membres de cette catégorie sociale est de travailler en ville, en dehors de la sphère productive de l’industrie. Comme le note Daniel Orlovsky,

 

Ils pouvaient être prolétaires même en maintenant une culture distincte et en entrant en concurrence avec le prolétariat de la fabrique pour les salaires et les autres ressources. Et ils pouvaient être paysans même s’ils avaient depuis longtemps quitté les champs pour le service militaire, les coopératives ou les institutions du village.66

 

18- D’ailleurs, un certain nombre d’employés déclarent également être des ouvriers et font alors clairement référence à leur origine sociale ou à leur activité passée : une statistique de l’époque indique par exemple que 58 % des membres du Parti déclarent être ouvriers, mais que seuls 38 % d’entre eux travaillent réellement dans l’industrie67. Le renouvellement des structures administratives a en effet conduit à la promotion de nombreux prolétaires, devenant employés du Parti ou de l’administration soviétique68. Les questionnaires remplis par les employés sont caractérisés par une plus grande facilité à s’exprimer que la moyenne des spectateurs : au dos de leurs questionnaires, il n’est pas rare de trouver des critiques relativement longues et argumentées. Étant donné leur niveau général d’instruction (38,6 % de niveau supérieur, 42,8 % de niveau secondaire) et par conséquent leur familiarité avec l’écrit, cela n’a rien de surprenant. On est donc en présence d’un groupe social éclaté et qui, contrairement aux thèses énoncées par les auteurs de la brochure, exprime une opinion tout à fait dans la moyenne – même assez proche, en définitive, de celle des membres du Parti. Il faut dire qu’environ un tiers des employés interrogés sont inscrits au parti bolchevique. L’appartenance sociale ou même l’engagement politique ne jouent donc pas forcément le rôle qu’on peut leur attribuer a priori en cherchant à tout prix à faire jouer la lutte de classes dans l’analyse sociologique d’un groupe de spectateurs.

 

19- Si les catégories sociales se répartissent bien dans l’ensemble des questionnaires (31,8 % d’étudiants, 27 % d’employés et 22,4 % d’ouvriers) et se distinguent par un niveau d’instruction assez élevé, il est très étonnant de ne recenser que 44 femmes (8,5 % du total) et une jeune pionnière de 15 ans, alors que plus de la moitié de la population soviétique est constituée de femmes. Or les rédacteurs de la brochure envisagent bien une analyse par sexe des données recueillies par leur enquête et citent même quelques phrases écrites par le public féminin. De plus, la lecture de la bibliographie de l’époque (brochures, revues spécialisées, journaux) n’a pas permis de mettre en évidence une faible fréquentation des salles de cinéma par les femmes. D’ailleurs, si c’était le cas, pourquoi le compilateur du fonds de l’ODSK aurait-il pris la peine d’opérer un classement par profession, par âge et par sexe69 ? Il est en outre peu probable qu’un choix délibéré ait été fait. Nous avons déjà jugé la question du prix et de la localisation des salles de cinéma : les femmes, gagnant moins que les hommes, sont parfois confinées à l’espace domestique, comme en témoigne la catégorie qui leur est spécialement destinée de « ménagère ».

 

Spectateurs

Instruction secondaire et supérieure70

Étudiants71

Employés

Femmes mariées (24)

75,6 %

33,3 %

25 %

Jeunes filles (20)

100 %

55 %

15 %

Ensemble féminin (44)

86,3 %

43,1 %

20,4 %

Ensemble masculin (482)

68,2 %

30,4 %

27,2 %

Ensemble (526)

72,6 %

31,8 %

27 %

 

20- L’étude sociologique de ce groupe de 24 femmes mariées et de 20 jeunes filles montre qu’une seule d’entre elles est ouvrière, la majorité étant étudiante ou employée. Les femmes ouvrières devaient donc avoir accès au cinéma surtout dans les clubs ouvriers, d’où leur faible présence dans les cinémas du centre où s’est déroulée l’enquête sur Octobre. Leur niveau d’instruction est en outre assez impressionnant, notamment en ce qui concerne les jeunes filles : elles ont toutes au moins un niveau secondaire d’instruction, ce qui est exceptionnel pour la population féminine, surtout dans les conditions de la NEP. Le public féminin qui a assisté à la projection du film d’Eisenstein n’est en revanche pas aussi politiquement engagé, à première vue, que le public masculin. Si l’on compare nos chiffres à ceux de l’engagement politique féminin au niveau de la région de Moscou début 1928, où on ne compte que 17,35 % de femmes membres du Parti, on constate que la proportion de communistes est ici tout à fait honorable72.

 

Spectateurs

Komsomol73

Parti74

Femmes mariées (24)

8,4 %

21 %

Jeunes filles (20)

40 %

0 %

Ensemble féminin (44)

22,7 %

11,4 %

Célibataires masculins (268)

34,7 %

18,7 %

Ensemble masculin (482)

19,5 %

27,4 %

Ensemble (526)

20,3 %

26 %

 

21- Le nombre de jeunes filles membres du Komsomol est en revanche frappant : elles sont plus nombreuses, proportionnellement, que les célibataires masculins. On pourrait de ce fait penser que la faible présence des femmes aux séances d’Octobre tient au genre du film : les jeunes filles engagées et encadrées politiquement vont plus volontiers voir un film dont le thème révolutionnaire « passionne » sans doute moins une population féminine finalement encore peu engagée. Suite au retour des soldats du front, puis face au début de l’exode rural, les femmes sont repoussées des usines où elles s’étaient pourtant intégrées à la faveur de la guerre, elles échappent donc en partie à l’encadrement politique et culturel collectif. Malgré sa taille modeste, le groupe des spectatrices connaît de plus les mêmes particularités que celui des hommes, à savoir un nombre de militantes politiques élevé et une sélection de personnes relativement instruites. Il n’est donc pas étonnant que leur opinion ne diffère pas vraiment de celle exprimée par l’ensemble des spectateurs masculins. Étant donné l’âge moyen des sondés (26 ans) et leur niveau d’instruction assez élevé (secondaire ou supérieur pour 72,6 %), on peut estimer que ces personnes ont été formées dans des structures éducatives soviétiques. Bien sûr, en 1928, les problèmes de recrutement et de formation d’un personnel enseignant communiste compétent restent un problème difficile ; mais on ne peut nier l’influence bolchevique sur la population soviétique et sur le public qui a été sondé lors de l’enquête sur Octobre. Il reste à déterminer dans quelle mesure l’appartenance d’un spectateur à la sphère communiste modifie son discours et sa réaction au film d’Eisenstein.

 

3. Engagement politique et « droit de cité » face au film d’Eisenstein

 

22- Nous sommes en présence d’un public qui, s’il ne représente pas l’ensemble de la société soviétique, a été invité à s’exprimer librement et l’a fait, ce qui est relativement rare en 1928. Ceux qui ont répondu ne se privent pas de parler des sujets les plus variés, confirmant ainsi l’authenticité des questionnaires, au même titre que la diversité des styles et des écritures. Dans quelle mesure cette prise de parole, en apparence totalement libre, est-elle fonction du niveau d’instruction et de l’appartenance politique des spectateurs ? Le critère essentiel qui nous permet d’en juger est la mise en évidence dans les commentaires des spectateurs d’une relative connaissance des enjeux liés à cette enquête. Cette conscience est d’une part explicitement liée à la façon dont se déroule l’enquête elle-même : « J’ai écrit avant la projection d’Octobre »75 avoue un spectateur, nous indiquant ainsi que le questionnaire était distribué avant le début de la séance, qu’il pouvait être alors lu, complété même de manière assez détaillée, et constitue surtout un horizon déterminé de la projection du film. D’autre part, les thèmes abordés et le « parler bolchevique »76 employé dénotent de la part d’une frange du public la mise en perspective plus ou moins explicite du questionnaire :

 

Le film Octobre en tant que film historique, avec une représentation de l’histoire totale et véridique, parvient à des formes inédites dans notre cinématographie. Le côté technique mis en scène de manière éclatante ajoute une harmonie générale et force non seulement à regarder attentivement Octobre, mais à admirer notre technique cinématographique. Le film Octobre devra être projeté dans tous les clubs ouvriers, afin que les ouvriers puissent se remémorer à faible coût, dans leur club, le fameux « Octobre » façonné de leurs mains, il y a dix ans de cela.77

 

23- Ce spectateur juge ici l’industrie cinématographique soviétique sur le plan esthétique, social et politique. La critique de la valeur historique du travail d’Eisenstein met-elle en lumière l’aptitude – et la volonté – des spectateurs à inscrire leur opinion sur le film dans son contexte historique et politique. La quatrième question de l’enquête porte par exemple sur un élément essentiel pour un film historique, l’identification des moments du film. Symboliquement, les deux passages les plus cités sont la prise du Palais d’Hiver et les apparitions de Lénine (95 fois, dont 21 rien que pour la gare de Finlande). On peut en déduire que le message essentiel du film est passé : Eisenstein se proposait de placer Lénine au centre de la Révolution et d’» écraniser » la tactique bolchevique de prise du pouvoir. Les masses sont également à l’honneur : les foules qui paniquent au cours des « scènes de masses » (les manifestations de juillet 1917, par exemple) contrastent, dans l’esprit des spectateurs, avec l’activité à Smolny et la fraternisation avec la Division sauvage, soulignant le rôle actif des bolcheviks à l’avant-garde des masses révolutionnaires. Enfin, deux épisodes ont particulièrement impressionné le public : les tirs de l’Aurore et la séparation des ponts, c’est-à-dire un événement réel, mais mineur, et un épisode rendu spectaculaire par le génie cinématographique d’Eisenstein. Ces deux épisodes valent surtout par leur statut symbolique. La première réussite du film est donc a priori l’identification par le public des moments historiques essentiels ; mais il est aidé en cela par les intertitres, ce qui est sensible à la lecture des réponses qui en reprennent souvent le texte. Cet aspect « documentaire » passe en fait au second plan car le public comprend bien que ce n’est pas un film historique au sens propre du terme : outre le caractère très particulier du « cinéma intellectuel » mis en œuvre par Eisenstein, on ne retrouve ici aucun élément de ce que l’on peut appeler un film historique, à savoir des costumes, l’évocation d’un temps révolu, etc. Ici, on est en pleine actualité, 1927 est 1917 et vice versa : ce qui importe, c’est la réalité révolutionnaire au quotidien. L’esthétique du film est jugée par les spectateurs dans ce contexte politique contemporain. Le film d’Eisenstein est apprécié par la majorité des spectateurs, mais environ le tiers considère que, d’une manière ou d’une autre, le film pêche par sa forme : il est marqué par « trop de répétitions » et de « symbolisme », la « rapidité de son montage » est monotone et « fatigue ». On reproche au cinéaste d’avoir tourné un film à la fois trop long pour certaines séquences « inutiles » (le « jeu des objets », c’est-à-dire la scène employant les bibelots de la tsarine) et trop rapide quand il aborde les moments « historiques » les plus importants – ou les plus attendus. La critique porte donc essentiellement sur l’absence d’émotion véhiculée par le film, sur sa trop grande abstraction qui le coupe de la « réalité » du moment révolutionnaire.

 

24- Mais il serait plus fructueux encore de saisir qui critique quoi dans Octobre. Nous pourrions ainsi interroger les opinions des spectateurs en nous fondant sur l’approche relativement partisane de la brochure, selon laquelle classe sociale et appartenance politique sont déterminantes : « la relation entre les réponses positives et négatives et les groupes sociaux et de parti est intéressante, montrant toute l’importance des questions de type biographique. » Cette relation logique ne semble cependant pas aller de soi, d’autant plus que les techniques sociologiques employées pour déterminer lesdits groupes sont loin d’être parfaitement maîtrisées. La définition des groupes sociaux constitue d’ailleurs à cette époque un enjeu capital pour le pouvoir soviétique, ainsi que le note Edward Hallett Carr au sujet du premier grand recensement soviétique de décembre 1926 :

 

Les résultats du recensement qui provoquaient la curiosité et une certaine inquiétude étaient […] ceux concernant la classe et l’activité. Les paradoxes d’une révolution victorieuse dans un pays où le prolétariat était une petite minorité avaient conduit aux compromis de la NEP ; et la question de savoir où allaient mener ces compromis non seulement préoccupait à la fois les théoriciens et les critiques du régime, mais constituait un problème central sur le plan politique.78

 

25- Le questionnaire sur le film Octobre propose des catégories sociales simples qui ne rendent pas vraiment compte de la réalité sociale, ni surtout du rapport de classe, remettant ainsi en cause le principe même de l’utilisation de ce type de données dans un sens socio-politique. Les auteurs de la brochure Étude du spectateur affirment ainsi que « les ouvriers et membres du Parti donnent plus de réponses positives que les employés et les sans-parti. »79 Considérons tout de même l’hypothèse de la brochure, dont l’une des enquêtes nous offre un bon terrain de comparaison : elle porte sur le précédent film d’Eisenstein, le Cuirassé Potemkine. Les chiffres fournis sont assez impressionnants, puisque ce film a plu à 100 % des membres du Parti interrogés, contre 92 % des sans-parti. Seul 1 % des spectateurs sondés n’a pas aimé le film, et ce sont tous, typiquement, des employés. Cette unanimité quasi générale tient peut-être au fait que le Cuirassé Potemkine constitue en quelque sorte le premier film « soviétique »80, mais ces pourcentages massifs soulignent surtout la force des courants d’opinion tout autant que leur possible orientation par des campagnes bien menées.

 

Spectateurs ayant apprécié le film

le Cuirassé Potemkine81

Octobre82

Membres du Parti

100 %

73 %

Personnes « sans-parti »

92 %

60 %

Employés

96 %

65 %

Ensemble

92,5 %

64,8 %

 

26- Les calculs effectués à partir des questionnaires sur Octobre semblent à première vue confirmer la thèse de la brochure : en effet, 73 % des membres du Parti répondent « oui » à la question de savoir si le film leur a plu, alors qu’en moyenne le « oui » recueille 64,8 % (pour le « non » : respectivement 5,7 et 6,8 %). Ce plébiscite est cependant tempéré par les critiques de la moitié des membres du Parti à l’encontre des inexactitudes historiques du film83. Les sans-parti interrogés ont-ils, comme le supposent les auteurs de la brochure, une opinion divergente ?

 

Spectateurs

« Le film a-t-il plu ? »

Vérité historique dans l’ensemble84

Erreurs historiques dans le détail85

Public communiste86(263)

70,7 %

54,7 %

11 %

Public « sans-parti » (238)

60 %

42 %

14,3 %

Ensemble (526)87

67,7 %

49,2 %

22 %

 

27- En comparaison du public « communiste », les sans-parti ont une opinion globalement plus négative sur Octobre : on constate des écarts constants (de l’ordre de 10 à 20 %) en ce qui concerne leurs réponses aux trois premières questions de l’enquête sur Octobre ; le « oui » ne recueille par exemple que 60 % de suffrages parmi les sans-parti. En revanche, le public non communiste est aussi sévère dans son jugement que le public communiste, notamment au sujet du détail des événements de la Révolution d’Octobre : mais plus que la Révolution, c’est le film d’Eisenstein qui est la cible des spectateurs. Cette critique du film est d’autant plus remarquable qu’elle est exercée par un public qui, bien que n’ayant pas directement bénéficié de la Révolution, est très familier des événements révolutionnaires :

 

Spectateurs

Révolutionnaires88

Connaissances89

Instruction90

Public communiste (263)

25,8 %

42,6 %

65 %

Public « sans-parti » (238)

16 %

56,7 %

82,8 %

Ensemble (526)

21,6 %

47 %

72,6 %

 

28- Si, parmi les 238 spectateurs « sans-parti », très peu ont effectivement pris part à la Révolution (16 %), ils sont en effet près de 57 % à déclarer en avoir pris connaissance par les livres et les journaux. Leur niveau d’instruction les autorise parfaitement à avoir accès à ce type d’informations, et ils se sont intéressés à ce sujet.

 

29- L’appartenance et l’engagement politiques sont donc bien déterminants dans le rapport à la Révolution et à Octobre ; mais la base prolétarienne du parti, moins instruite, et n’ayant pas forcément participé aux événements de 1917, avoue sa faible connaissance d’Octobre. L’intérêt d’aller voir Octobre résiderait alors dans son double aspect pédagogique : raconter la Révolution et en tirer les conclusions politiques qui s’imposent. Si les spectateurs s’expriment au verso des questionnaires, c’est pratiquement toujours en connaissance de cause ; mais peut-être que les communistes le font également parce qu’ils estiment avoir, en quelque sorte, un droit de cité, eu égard à leur vécu révolutionnaire ou à leur engagement présent dans la « construction du socialisme ». Les questionnaires remplis par les membres du Komsomol sont eux marqués par une faible propension à la critique historique : cela s’explique sans doute en partie par le fait que, contrairement à la génération précédente de communistes, nombre de militants n’ont pas vraiment vécu la Révolution. On peut toutefois se demander si la propagande communiste auprès de cette partie de la jeunesse, abreuvée – en théorie toujours – de livres, de conférences, d’actions commémoratives, d’activités de club, n’a pas parfaitement joué son rôle et émoussé son esprit critique. L’analyse de la réception d’Octobre par le public met en évidence une mémoire individuelle et collective confrontée à un intense travail de réécriture de l’histoire par la propagande officielle et, à sa manière, par le film d’Eisenstein. Cette mémoire a pu être remodelée depuis 1917, mais elle a aussi nécessairement résisté à cette « manipulation », pour fonder une représentation tributaire à la fois de la vérité vécue, de l’histoire recomposée et de la réception des représentations multiples engendrées par la nécessité absolue de se souvenir du moment fondateur : octobre 1917. Très peu de membres du Komsomol remarquent par exemple l’absence de Trotsky, personnage majeur du soulèvement dont il est peu pensable qu’ils ignorent l’importance91. Peut-on en déduire que chez la jeune génération qui n’a pas eu à se battre pour la conquête du pouvoir, la prudence politique l’emporte sur la quête de la vérité historique ?

 

Spectateurs

Le film a-t-il plu ?

Vérité historique

Connaissances

Étudiants communistes (92)

76,7 %

65,9 %

69,1 %

Étudiants « sans-parti » (70)

67,2 %

42,9 %

72,9 %

Ensemble étudiants (169)

69,8 %

53,8 %

68 %

Ensemble (526)

67,7 %

49,2 %

47 %

 

30- Dans les questionnaires, le public jeune, en très grande partie étudiant, est formé à 54,4 % d’étudiants communistes, notamment inscrits au Komsomol (26,7 %) ou au Parti (19,4 %). Le reste de la « jeunesse » étudiante, « sans-parti » possède un niveau culturel élevé, qu’elle a nécessairement acquis, étant donné l’âge moyen, au sein du système d’éducation soviétique. Ce dernier est en partie teinté d’idéologie communiste, et plus encore la presse et l’édition soviétiques. La jeunesse engagée, communiste, a-t-elle un avis différent du reste du public étudiant sur le film ? Les étudiants sans-parti ont en général apprécié Octobre(67,2 % d’entre eux ont répondu « oui » à la première question de l’enquête), mais beaucoup estiment que la Révolution est mal représentée par Eisenstein. Le pourcentage de réponses négatives exprimées par eux est jusqu’à 20 % plus important que celui concernant les membres du Komsomol92. Cette critique de la valeur historique du film s’appuie sur les larges connaissances de cette jeunesse sans-parti : 72,9 % des étudiants non communistes déclarent en effet connaître la Révolution grâce aux livres et aux journaux, soit 25 % de plus que la moyenne des spectateurs. Ainsi, la lecture probable d’informations de même type produit deux attitudes qui diffèrent sensiblement selon le degré d’engagement politique : un certain embrigadement de la jeunesse au Komsomol, sa foi communiste, peuvent expliquer sa conviction a priori, son adhésion spontanée à l’histoire officielle. La jeune génération cultivée a ainsi à la fois intégré les ressorts les plus simples du discours soviétique, en particulier autour des événements révolutionnaires, et assimilé un certain nombre de connaissances qui lui permettent de « juger de tout et s’intéresser à tout consciemment »93 : un étudiant sans-parti estime que « le film est véridique, mais par endroits, c’est de l’agit-prop ; à l’époque, le prolétariat ne savait pas se servir d’un fusil, mais ceux qui avaient une haine de classe contre la bourgeoisie allaient se battre et mourir. »94

 

Conclusion

 

31- Les questionnaires remplis par les premiers spectateurs d’Octobre sont remarquables par leur originalité : ce type d’enquête, s’il n’est pas inédit, a semble-t-il rarement été mené aussi systématiquement avant 1928, date à laquelle l’étude du spectateur est dans une phase d’organisation institutionnelle et de rationalisation des méthodes employées. Mais on a bien affaire à un public non sélectionné, pris au hasard dans un certain nombre de salles du centre de Moscou, certainement pour des raisons matérielles : l’importance de la contenance des salles, et la situation à proximité du siège de l’ODSK ont sans doute joué un rôle dans ce choix. Il est donc d’autant plus frappant de trouver, en analysant ces questionnaires, un public majoritairement masculin, instruit et surtout en grande partie communiste. À cette époque, l’approche méthodologique des spécialistes soviétiques de l’étude du spectateur est marquée par un parti pris : la classe sociale et l’appartenance politique impliquent nécessairement un rapport particulier aux films soviétiques. La possibilité de comprendre le film d’Eisenstein est donc au cœur du débat car il semble inaccessible aux masses : plus qu’une question de classe, il apparaît cependant que le rapport à Octobredépend avant tout de l’habitude du cinéma (le public interrogé voit beaucoup de films) et du niveau d’instruction du public. Ce qui différencie enfin les spectateurs entre eux, ce n’est pas vraiment leur capacité à comprendre le film, mais leur conscience des enjeux de l’enquête : le contexte politique les amène – plus ou moins sciemment d’ailleurs – à mettre en perspective leurs réponses et à les replacer sur le plan politique au sens large. L’analyse de ces questionnaires non censurés donne l’impression que le public soviétique est comme conditionné par la lecture de la presse soviétique ou de livres d’histoire politiquement orientés, par une instruction acquise dans le système soviétique, mais aussi par l’engagement politique d’un bon nombre de spectateurs.

 

32- Il serait intéressant de chercher à déterminer pour quelles raisons c’est précisément ce public particulier – un public jeune, masculin et communiste – qui a été voir Octobre : quel est le rapport de ce public au cinéma soviétique en général et au cinéma expérimental d’Eisenstein ? Dans quelle mesure peut-on dire que la réception du film d’Eisenstein participe en fait d’un débat public qui prépare le tournant de la politique du pouvoir soviétique dans le domaine cinématographique, sur le plan à la fois idéologique et commercial ?

 

Annexe

[Enquête de l’ODSK sur le film Octobre d’Eisenstein et Tissé]

 

 

Le film vous a-t-il plu dans l’ensemble ?

– Oui
– Pas trop
– Non

Comment avez-vous trouvé le film ?

– Facile à regarder
– Captivant
– Émouvant
– Difficile à regarder
– Incompréhensible
– Ennuyeux

La Révolution d’Octobre et ses acteurs sont-ils représentés de manière juste ?

– La Révolution est justement représentée dans l’ensemble.
– C’est un reflet fidèle des événements particuliers.
– Les acteurs historiques de la Révolution sont montrés de manière juste.
– Il n’est pas donné de représentation de la Révolution dans l’ensemble.
– L’image des acteurs de la Révolution est déformée.

De quels passages du film vous souvenez-vous le mieux ?

…………………………………………
…………………………………………
……………………………………………

Quels films parmi ceux que vous avez vus, incluant Octobre, vous ont le plus plu ? Nommez-en 2 ou 3.

…………………………………………
…………………………………………
……………………………………………

Combien de fois vous rendez-vous au cinéma ?

En moyenne … fois par mois.

Comment connaissez-vous les événements de la Révolution d’Octobre

– A participé au soulèvement
– A participé à la guerre civile
– Par les journaux et les livres

Votre appartenance politique ?

– Membre du Parti
– Candidat
– Komsomol
– Sans-parti

Type d’activités

– Ouvrier
– Employé
– Paysan
– Étudiant
– Soldat de l’Armée rouge
– Artisan
– Commerçant
– Profession libre
– Femme au foyer

Instruction

– Supérieure
– Supérieure en cours
– Secondaire
– Primaire
– Autodidacte

Situation familiale

– Célibataire
– Marié
– Jeune fille
– Mariée

Âge

… ans

 

Écrivez au dos de manière détaillée quels sont les réussites et les défauts du film Octobre, ainsi que le type de films que vous souhaiteriez voir à l’avenir.
(Tirage : 15 000 exemplaires)

 

Notes

1Sergej Mihajlovi? Èjzenštejn, « La bataille d’Octobre », Komsomolskaja Pravda, 2 mars 1928 (trad. franç. Au-delà des étoiles, Paris, Union Générale d’Éditions, « 10/18 », 1974).
 
2Jean-Luc Godard, « Parlons de Pierrot », Cahiers du cinéma, n° 171, octobre 1965.
 
3Le récit par le co-réalisateur Grigori Aleksandrov de la convocation au Kremlin des réalisateurs et de la discussion avec Kalinin autour du livre de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, est semble-t-il apocryphe : alors que cet épisode est situé en 1927 par Aleksandrov, la présence d’Èjzenštejn aux réunions de la Commission du Présidium du CIK pour la préparation de la célébration des dix ans de la Révolution d’Octobre (créée en novembre 1925) est avérée dès l’automne 1926. Par ailleurs, un document daté de juillet 1926 indique déjà le budget prévisionnel détaillé du film (281 000 roubles). RGALI, fonds 1923 (Èjzenštejn), inventaire 1, dossier 237.
 
4Les chiffres fournis par Sovkino sont sujets à caution, comme l’a montré à l’époque le scandale déclenché par le budget faramineux du film Kapitanskaja do?ka. Toutefois, les rapports du Bureau d’exploitation de la firme pour 1927-1928 indiquent qu’Octobre, long de 3 037 m (7 parties) a été tiré à 91 copies, alors que Velikij Put’, d’Esther ·ub, a été produit à 74 exemplaires, la Fin de Saint-Pétersbourg, de Vs. Pudovkin, ne l’a été qu’à 40 et Moscou en Octobre, de B. Barnet, à 42, sur un total annuel de 1 647 copies. Par ailleurs, le film a été traduit en tatar (3 copies), en kirghize (2), en bachkir, en allemand (populations de la Volga), en carèle et en tchouvache. (GARF, f. 8326, op. 2, d. 9, ll. 142 et 149).
 
5« On ne peut pas montrer aujourd’hui le film avec Trotsky. » G. Aleksandrov, Epoha i kino, Moscou, Iskusstvo, pp. 88-105 [édition française : Le cinéaste et son temps,Moscou, Éditions du Progrès, 1979]. Selon lui, Staline aurait prononcé cette phrase à la veille de la projection de l’anniversaire de la Révolution et exigé le remontage du film. Or, au contraire, il semble que l’absence de Trotsky avait été reprochée à Èjzenštejn par la direction de Sovkino – l’entreprise d’État de production et de distribution des films créée en 1924 pour remplacer Goskino : « Trotsky est absent du scénario. Il a été le tribun de la Révolution. Il faut se souvenir de lui au moment des journées où le Comité de Petrograd est devenu bolchevique. » (Efremov, « Protokol ?itki scenarii Oktjabrja, 5 février 1927 », GARF, f. 374, op. 28, d. 2305, ll. 32-33, fonds du Commissariat du Peuple de l’Inspection Ouvrière et Paysanne [RKI]). (La phrase est soulignée dans l’original).
 
6Dans une lettre adressée à la direction centrale de la fabrique de Sovkino, Èjzenštejn et Aleksandrov déclarent en effet que, « après les projections du jubilé du film Octobre, les remarques faites par toute une série de camarades exigent le tournage de quelques scènes (les camarades Blagonravov, Podvojskij, Eremeev et les gardes rouges de Leningrad). » (RGALI, f. 1923, op. 1, d. 240, l. 10). D’autre part, Šved?ikov, le directeur de Sovkino, dans une lettre du 15 novembre 1927 adressée à l’inspecteur de la RKI, Rojzenman, explique le retard du film – qui a déclenché cette enquête au plus haut niveau : « Le film Octobre a été projeté à un auditoire ouvrier pendant les journées du jubilé au cours d’une séance spéciale organisée au Théâtre Expérimental le 7 novembre. Le même jour – le soir – le film a été envoyé à Leningrad, où il a été projeté à la Maison du Peuple. Au vu du résultat de ces projections, les réalisateurs estiment que leur film n’est pas encore achevé et exige une série de remontages, ainsi que le tournage de quelques scènes supplémentaires, comme en témoigne leur lettre ci-jointe. » (GARF, f. 374, op. 28, d. 2305, l. 2).
 
7Dans une réunion du Secrétariat de la Commission pour la célébration de la Révolution d’Octobre du 7 juillet 1927, ·ved?ikov déclare en effet : « En ce qui concerne les deux films Octobre qui coûtent plus d’un demi-million de roubles, il faut s’attendre ici à des pertes colossales, parce qu’on ne parviendra pas à faire le film comme il faut et que l’on ne donnera pas d’argent ; si le gouvernement est d’accord pour prendre sur lui ces pertes […] Le film ne sera pas accessible aux larges masses, alors que sa signification sur le plan de l’agitation et de la révolution est très grande. » GARF, f. 3316, op. 42, d. 25, l. 63. (fonds du Central’nyj Ispolnitel’nyj Komitet (CIK) du VKP(b)).
 
8Rossijskij Gosudarstvennyj Arhiv Literatury i Iskusstva, fonds 2495 (ODSK, Obš?estvoDruzej Sovetskoj Kinematografii : Société des Amis de la Cinématographie Soviétique), inventaire 1, dossiers 11, 12, 13. Le fonds de l’ODSK au RGALI est très modeste, puisque seuls treize dossiers ont été conservés, soit un millier de folios ; les questionnaires que nous avons retrouvés sont répartis en trois dossiers, sans autre mention que ce titre : « Les spectateurs au sujet d’Octobre ».
 
9« ÉTUDE DU SPECTATEUR. Le Conseil Central de l’ODSK a donné pour tâche à quelques organisations (huit) de la Société de mener une étude sur les spectateurs du film Octobre et a envoyé les questionnaires spéciaux correspondants. » RGALI, f. 2495, op. 1, d. 1, l. 38. La suite de ce paragraphe est illisible (réécrit au crayon). Cependant, la décision finale de mener cette enquête a semble-t-il appartenu à Sovkino : son Conseil Artistique envoie le 12 mars 1928, soit deux jours avant la sortie du film, une demande en ce sens à l’ODSK, qui accepte et fait parvenir le questionnaire, manifestement déjà prêt, le lendemain. Mais Sovkino n’ayant jamais payé cette enquête à l’ODSK – en dehors des avances consacrées à l’impression et à la distribution des questionnaires – la direction de l’organisation refuse de les remettre à Sovkino, dans une lettre du 7 décembre 1928 signée de Nikanorov, vice-président du Conseil Central, et de Maloletov, président de la Commission d’étude du spectateur. RGALI, f. 1923, op. 1, d. 265, l. 4.
 
10Nikolaj Judin, « Zritel’ob Oktjabre », Kino, n° 13 (237), 27 mars 1928, p. 4. La référence au Comité Central n’est pas claire : s’agit-il de celui du Parti ? Cela semble douteux, aucune mention de cette organisation n’apparaissant sur les originaux du questionnaire.
 
11Kino, 30 mars 1928, p. 4.
 
12Nous avons de plus recensé plusieurs autres commissions de même type à cette époque : l’Atelier de recherche théâtrale dépendant du Glaviskusstvo, la Commission d’étude du spectateur dépendant du Conseil artistique du Glavpolitprosvet (cf. note 22), la Commission d’étude du spectateur de l’ARK (Association des cinéastes révolutionnaires). À ce sujet, Krupskaja parlait, en 1927, d’épidémie d’enquêtes : « De nos jours, les enquêtes se sont transformées en une sorte d’épidémie. Il n’y a pas d’organisation qui n’ait enquêté sur quelque chose, qui ne soit allée sur place en province, qui n’ait fait venir des personnes de province. » Osnovy politprosvetraboty, in Pedagogi?eskie so?inenija, tome vii, p. 328.
 
13Feliks Edmundovi? Dzeržinskij (1877-1926). Il dirige notamment d’octobre 1917 à sa mort les différents organismes regroupant la police secrète (âeka, GPU) ainsi que le Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures (NKVD) créé en mars 1919. Membre dirigeant la Sous-commission cinématographique pour l’élaboration du film des obsèques de Lénine, en 1924, il lui a été demandé d’être le président d’honneur de l’ODSK, selon la nécrologie publiée par G. Boltjanskij dans Kino (27 juillet 1926, n° 30, p. 2).
 
14Krinitskij porte en effet cette idée au crédit du réalisateur et insiste sur la nécessité d’organiser – et d’encadrer – l’étude du spectateur : « Il faut donner pour tâche aux organismes cinématographiques d’organiser à travers les salles de cinéma, les départements culturels [des syndicats, note de l’auteur] et des comités locaux d’éducation politique, la collecte des appréciations portées par les ouvriers et les paysans sur le film. Établir une étude de ces appréciations. Il me semble que l’idée développée d’une certaine manière par le camarade Èjzenštejn, à savoir qu’il faut mettre en place un travail scientifique sur l’influence à tous points de vue du cinéma sur le spectateur, est parfaitement juste. » Puti Kino, Moscou, 1929, p. 228.
 
15Les galoches couvertes de neige étaient mises à sécher près du poêle en faïence du foyer du cinéma. Le directeur de la salle est interviewé par le journaliste D. Mallori pour le compte de la revue de l’ODSK, Kino. D. Mallori, « Vyros zritel’ », Kino, n° 9, 28 février 1928, p. 4. Bojtler, personnage de la vie culturelle moscovite des années 1920, est également l’auteur de la brochure Reklama i kino-reklama (La réclame et la réclame de cinéma) éditée en 1926.
 
16« La Section d’agit-prop du Conseil Central de l’ODSK, souhaitant régulariser la question de l’étude du spectateur de films, qui était jusqu’à présent le fait d’une série d’organisations (Comité général de l’Éducation politique, UMZP [Direction des Manifestations culturelles moscovites, note de l’auteur], de l’Atelier de Recherche théâtrale et d’autres) a organisé une commission spéciale réunissant les représentants du Comité général de l’Éducation politique, du GAHN [Académie d’État des sciences artistiques, idem], de l’ARK, de l’ODSK et de ses cellules de base, et du GTK [Tekhnikum d’État pour le cinéma, idem]. Le plan des travaux de la commission inclut la création d’un groupe actif d’étude du spectateur, l’amélioration de la méthode d’enquête, l’édition d’une brochure spéciale et l’envoi d’instructeurs sur place. » Entrefilet anonyme intitulé « Sur l’étude du spectateur », rubrique ODSK, Kino, n° 32, 9 août 1927, p. 4.
 
17RGALI, fonds 645 (Glaviskusstvo), inventaire 1, dossier 313 et 389, passim.
 
18RGALI, f. 645, op. 1, dd. 389 et 390. Le Glaviskusstvo (Glavnyj Komitet po delam iskusstva) est la Direction générale des affaires artistiques. Dans le premier dossier, on retrouve les statistiques fournies par cette enquête sous forme de tableau en chiffres absolus et en pourcentages, répondant à une série de cinq questions : « Le film vous a-t-il plu ? Son contenu ? Le jeu des acteurs ? Les décors et effets ? Souhaiteriez-vous voir d’autres films du même type ? » Et les traditionnels renseignements de type biographique : adhésion ou non au Parti ou au Komsomol, type d’activité, niveau d’instruction, situation familiale, âge. Dans le second dossier, comportant 306 folios, sont compilées les réflexions des spectateurs, portant principalement sur leur rapport aux films soviétiques et étrangers et sur le prix des places et des services des cinémas moscovites.
 
19N.K. Krupskaja, « Leçon 3 : l’étude des masses », Osnovy politprosvetraboty dans Pedagogi?eskie so?inenija, tome vii, Moscou, 1957, p. 329. La veuve de Lénine, présidente du Glavpolitprosvet (voir note n° 22), insiste sur la nécessité de passer d’une étude par diagrammes « en général » à une analyse en termes de classe.
 
20A. Trojanovskij, E. Egjazarov, Izu?enie kinozritelja, Moscou-Leningrad, Gosizdatel’stvo, 1928, 98 pages, 2 000 exemplaires. Plus loin, cette brochure sera désignée par l’abréviation I.K
 
21I.K., p. 6.
 
22I.K., p. 97. Le Glavpolitprosvet (Glavnyj politiko-prosvetitel’nyj komitet), c’est-à-dire la Direction générale de l’éducation politique, est un organe dépendant du Narkompros et dirigé par N.K. Krupskaja. De 1920 à 1930, c’est l’institution gouvernementale chargée de la propagande culturelle et politique auprès de la population adulte civile : lutte contre l’analphabétisme et pour le développement du réseau de bibliothèques, création des structures locales d’enseignement politique et de propagation de la culture du nouveau régime, campagnes d’agitation, etc.
 
23La réalisation en a été rendue possible grâce à la participation à un projet de recherche du CNRS, réalisé dans le cadre du groupe de recherches « Le muet a la parole. Pratiques de sonorisation et de verbalisation des séances de cinéma », animé par Valérie Pozner.
 
24RGALI/2495/I/13/121 ob. Le kino-rabotnik travaille dans l’industrie du cinéma, de préférence dans le domaine technique de la production des films.
 
25Dans le guide Teatral’naja Moskva de 1930, publié à 5 000 exemplaires par Mosreklampravsizdat, on trouve des données pour le mois d’octobre 1929. Au Gorn, la salle de 712 places accueille un écran de 5×5, 7 mètres ; au Malaja Dmitrovka, 750 places et 4,3×5 mètres ; au Forum, 1 030 places et 5,7×8,6 mètres ; au Premier Sovkino, 985 places et 7,1×8,5 mètres. (pp. 178-186).
 
26RGALI, f. 645, op. 1, d. 390, l. 113.
 
27RGALI/2495/I/13/90 ob.
 
28Au Gorn, l’orchestre comprend 15 musiciens, ainsi qu’au Malaja Dmitrovka ; au Forum, il y a 20 musiciens plus 11 musiciens pour l’orchestre du foyer ; au Sovkino, 30 musiciens jouent dans la salle et 10 dans le foyer (Teatral’naja Moskva, Mosreklampravsizdat, Moscou, 1930, ibid).
 
29Gosfil’mofond Rossii, f. p/4 (Oktjabr’), dokument n° 13. Projections des 14, 15 et 16 avril 1928 (trois par jour). Cette pratique est très répandue à l’époque, en URSS comme ailleurs en Europe.
 
30Dans le procès-verbal d’une réunion du Conseil artistique de Sovkino du 2 février 1927, le premier point porte sur cette question : « 1. Il faut absolument et obligatoirement composer une musique spéciale pour l’illustration » et Meisel est proposé. RGALI, f. 1923, inv. 1, d. 240, l. 6.
 
31Un exemplaire de cette partition pour clavier de 130 pages comportant les indications de scènes et d’intertitres, dédicacée par Meisel à Eisenstein est conservée au RGALI (f. 1923, inv. 1, d. 223). Elle fut utilisée dans l’exploitation allemande du film.
 
32Aleksandrov donne en fait une conférence au siège de l’ARK, l’Association des Cinéastes Révolutionnaires, le 3 avril 1928, soit une quinzaine de jours après la sortie d’Octobre. RGALI, f. 1923, inv. 1, d. 263, l. 12.
 
33Lors de la Conférence du Parti, le représentant de Sovkino du Caucase Nord, Vasil’ev, relate ce qui s’est passé : « Le 12 mars le film Octobre est arrivé dans le Caucase Nord et on nous a proposé de le projeter le 14, ce qui signifiait le projeter sans publicité, sans préparation de l’accompagnement musical parce que le 13 était un jour férié. Les cinémas, bien sûr, n’ont pas pu préparer d’illustration musicale et le 14 nous avons dû projeter le film Octobre sans préparation. » Puti Kino, Tea Kino Pe?at’, 1929, p. 301.
 
34RGALI/2495/1/11/11 ob. Le film sort en effet le 14 mars 1928, alors qu’une première version avait été présentée le 7 novembre 1927, pour l’anniversaire des dix ans de la Révolution. La Conférence du Parti se tient du 15 au 21 mars 1928 et réunit l’ensemble des acteurs de la cinématographie soviétique : représentants de Sovkino, entreprise d’État qui détient le monopole de la distribution en RSFSR et une grande partie de la production, représentants du Parti, de l’ODSK, du Narkompros (Commissariat du Peuple à l’Éducation), du Glavpolitprosvet, du Glavrepertkom et du Glaviskusstvo (organes de la censure soviétique), du VCSPS (Vsesojuznyj Central’nyj Sovet Professionnal’nyh Sojuzov : Conseil Central Panunioniste des Associations Professionnelles, direction des syndicats soviétiques) et du Rabis (Central’nyj Sovet rabotnikov iskusstva, Syndicat des travailleurs de l’art).
 
35Voir, pour Lénine, dans G. M. Boltjanskij (dir.), Lenin i kino, Moscou, Iskusstvo, 1925 ; pour Luna?arskij, dans A. M. Gak (dir.), Luna?arskij o kino, Moscou, Iskusstvo, 1965 ; et pour Krupskaja dans Pedagogi?eskie so?inenija, tome 7 : Osnovy politiko-prosvetitel’noj raboty, Moscou, 1959. Les auteurs principaux des théories visant à améliorer l’organisation et l’utilisation politique de l’industrie cinématographique sont Aleksandr Kacigras, membre du Glavpolitprosvet et auteur de multiples articles et brochures, dont Kinorabota v derevne (le travail cinématographique à la campagne),Moscou, Kino-Pe?at’, 128 pages, tirage : 10 000 exemplaires, 1928. H. Hersonskij est le chroniqueur patenté de la Pravda sur les questions cinématographiques. Oliver Baršak est l’un des principaux responsables de l’ODSK, auteur de nombreux articles et de la brochure Kino v derevne (le cinéma à la campagne, 1925). Enfin, Lazar S. Suharebskij est un théoricien reconnu, notamment pour ses ouvrages concernant les conférences autour des projections de films.
 
36Chiffre donné par p. Kenez, Cinema and Soviet Society, p. 84. Ces chiffres reprennent en fait les chiffres officiels donnés par les revues ou les brochures de l’époque et sont en général approximatifs ; le plus souvent, ils ne reflètent qu’une réalité rêvée par l’administration. Ces données représentent donc au mieux un ordre d’idées.
 
37p. Kenez, op. cit., p. 87.
 
38Un rapport de l’Inspection Ouvrière et Paysanne (Rabkrin) sur l’activité du Conseil Central de l’ODSK met en lumière de graves dysfonctionnements (absentéisme des dirigeants, inactivité généralisée) et pointe en premier lieu l’échec de la politique de la société dans les campagnes (GARF, f. 406, op. 25, d. 611, ll. 1-5).
 
39Alex Inkeles, L’opinion publique en Russie soviétique. Une étude sur la persuasion de masse, Paris, Les Îles d’or, 1956, p. 227.
 
40I.K., p. 44.
 
41Soit au-dessus de six films par mois. Deux exceptions pourtant : les personnes âgées de 27 et 35 ans, mais elles sont peu nombreuses.
 
42Rappelons que depuis 1918 et l’élimination des partis dits « démocratiques », l’Union soviétique est caractérisée par un système de parti unique au sein duquel, cependant, s’expriment un certain nombre de fractions, avant que celles-ci ne soient à leur tour condamnées au nom de l’unité et unanimité du Parti.
 
43RGALI, f. 645, op. 1, d. 389, l. 24. En 1928, Moscou compte selon les statistiques officielles 41 166 étudiants dans l’enseignement supérieur sur une population totale de 2 872 800 habitants (Moskva i Moskovskaja gubernija. Statistiko-èkonomi?eskij spravo?nik, Moscou, 1929, p. 72).
 
44On compte en 1928 1,68 % de membres du Parti en URSS, selon la Grande Encyclopédie soviétique (tome 11, 1930, article « VKP (b) », p. 533). Ils sont au total 90 047 au 1er juillet 1926 pour la région de Moscou, soit 3,13 % de la population (VKP (b) v cifrah, tome 6, Moscou, 1927).
 
45Les originaux que nous avons consultés portent tous la mention du tirage total, qui s’élève à 15 000 exemplaires. Or l’on sait que cette enquête a été menée dans quelques cinémas de Moscou, pendant les trois premiers jours de la sortie du film (14, 15 et 16 mars 1928). Nikolaj Judin, « Zritel’ob “Oktjabre” », Kino, n° 13 (237), 27 mars 1928, p. 4. Chaque questionnaire est marqué de trois chiffres différents dans le coin supérieur gauche, de couleur différente, dont deux sont barrés : ils correspondent aux différents classements opérés.
 
46Dans un « plan de travail » de l’ODSK de l’okrug du Kuban, pour la période allant d’octobre 1928 à avril 1929, il est fait mention de deux types de séances organisées par la Société : soit de format réduit, avant la sortie commerciale du film, avec des représentants du Parti, du Komsomol, des syndicats, des organisations de masse, des usines et des cellules de l’ODSK (ce qui n’est pas sans rappeler la composition du public de nos questionnaires) ; soit, pour des films déjà sortis, des projections dans les usines et dans les clubs (RGALI f. 2495, op. 1, d. 1, l. 59).
 
47RGALI, f. 1923, op. 1, d. 265, l. 4. Lettre du 7 décembre 1928, voir supra note 9.
 
48I. K., p. 42. Cette causalité un peu schématique est contredite par le fait que, dans les questionnaires, les étudiants forment le groupe social le mieux représenté (160 spectateurs), et ce en dépit du prix élevé des places des cinémas du centre, qui aurait pu les dissuader. De même, les ouvriers sont au nombre de 116, malgré l’éloignement significatif entre ces cinémas du centre et les quartiers ouvriers plus périphériques.
 
49Le cinéma Forum est situé sur la rue Sadovaja-Suharevskaja, le Kolizej sur le ?istoprudnyj Bul’var et le Gorn sur la Triumfal’naja plaš?ad’, c’est-à-dire dans ce qui est considéré comme le centre de Moscou.
 
50Salle située dans la rue du même nom, en plein centre de Moscou, derrière le Bolchoï.
 
51Le cinéma est situé sur la place de l’Arbat et existe toujours aujourd’hui sous le nom de « Hudožestvennyj » (Cinéma d’art).
 
52RGALI /2495/1/11/28 ob. Selon les publicités recensées dans la dernière page de la Pravda à partir du 14 mars 1928, le film est resté à l’affiche une semaine dans 10 cinémas : Sovkino n° 1, Forum, Kolizej, Malaja Dmitrovka, Mramornœ, Taganskij, Pervyj Rabo?ij, Velikan, Gosvœnkino et Gorn. Le huitième jour, il n’est projeté que dans les trois premières salles ; le neuvième jour, seulement dans la salle de Sovkino, le producteur du film. Peut-on parler d’échec commercial du film, ou la faute en est-elle imputable à un éventuel contrat d’exclusivité ? On peut penser que la condamnation du film lors de la Conférence du Parti sur le cinéma a joué ici un certain rôle, même si Octobre accomplit par la suite une tournée normale en province, au cours des mois d’avril, de mai et de juin, comme en témoigne le fonds d’affiches du Gosfil’mofond.
 
53Dans les publicités de la dernière page de la Pravda de novembre 1927, on relève les prix suivants : au cinéma Sovkino n° 1, les prix vont de 35 kopecks à 1 rouble et 10 kopecks. Le prix de la première séance – la moins chère – dans la salle de la Malaja Dmitrovka est de 40 kopecks, contre 45 au Forum et 50 au Kolizej. Dans Kino, le prix moyen de la séance au Gorn est estimé à 60 kopecks (1927, n° 3, p. 4).
 
54Vsesojuznyj Central’nyj Sojuz Profesional’nyh Sojuzov : il s’agit de l’organe syndical central.
 
55Le salaire moyen de l’ouvrier moscovite en 1927-1928 est de 91 roubles et 87 kopecks, celui de l’employé de 149 roubles et 8 kopecks (Moskva i Moskovskaja gubernija. Statistiko-èkonomi?eskij spravo?nik, Moscou, 1929, p. 162 et 172). Par ailleurs, une statistique indique que les ouvriers de Moscou dépensent environ 0,7 % de leur salaire pour le « théâtre et les autres distractions » (chiffre tiré de Svodnyj statisti?eskij bjulleten’po gorodu Moskve i Moskovskoj gubernii za 1927, Moscou, Statisti?eskij Otdel Moskovskogo Soveta, 1928, pp. 22-23).
 
56RGALI/2495/1/11/91 ob.
 
57RGALI/2495/1/12/68 ob.
 
58L’un des spectateurs indique par exemple qu’il travaille en tant qu’ouvrier à l’usine « Krasnyj Motor » (RGALI/2495/1/11/192.), que nous n’avons pas réussi à situer dans Moscou. Mais la répartition des principales usines moscovites indique clairement qu’elles sont établies à la périphérie du centre ancien de la capitale. Ainsi, la plus proche du centre est la fameuse « Serp i Molot », installée près des Boulevards des Jardins, à l’est de la ville, dans le Rogožko-Simonovskij rajon. Voir C. Merridale, Moscow Politics and the Rise of Stalin, Londres, McMillan, 1990, carte de Moscou en 1925, p. 10.
 
59Respectivement 45,7 % et 6,9 %.
 
60RGALI /2495/I/13/47 ob.
 
61RGALI/2495/I/11/105 ob.
 
62Puti kino, op. cit., p. 37. 63 Ibid., p. 222.
 
63Ibid., p. 222.
 
64Ibid., p. 336.
 
65On constate, pour chaque réponse « négative » aux trois premières questions, un décalage de 10 à 20 % par rapport aux ouvriers qui sont considérés comme communistes (membres du Parti et du Komsomol).
 
66D. Orlovsky, « The hidden class : white collars workers in the Soviet 1920s », dans Lewis H. Siegelbaum, Ronald Grigor Suny, (dir.) Making workers Soviet. Power class and identity, Cornell, 1994, p. 244.
 
67E. H. Carr, op. cit., p. 92 : il s’agit d’un chiffre donné par Molotov lors du XIVe Congrès du Parti de 1926, ?etyrnadcatyj S’’ezd R.K.P. (b), Moscou, 1926, pp. 77-78.
 
68Ainsi d’ailleurs que le déclarent plusieurs spectateurs : « Vieux membre du Parti, à présent employé » (RGALI, 2495/1/13/92) et « employé au Parti » (RGALI, 2495/1/13/139).
 
69En effet, on trouve au dos de chaque questionnaire, au crayon bleu – qui semble correspondre au dernier remaniement du classement du fonds – un chiffre entouré (allant de 1 à 10) dont la signification n’est pas encore très claire, une lettre ou deux en abréviation du type d’activité ou de l’engagement politique (« u » pour « u?aš?ijsja » (étudiant), « kom » pour komsomol), puis un symbole exprimant le sexe de la personne ayant répondu et enfin son âge.
 
70J’ai choisi de déterminer le niveau supérieur aux études primaires (lecture et arithmétique) : ce sont les personnes ayant achevé ou poursuivant des études supérieures et secondaires.
 
71Le terme russe est u?aš?ijsja.
 
72Elles sont 15 626 sur un total de 90 047 communistes (soit 17,35 %) dans les chiffres fournis par V.K.P. (b) v cifrah, op. cit., p. 28.
 
73J’ai ici pris en compte les membres effectifs du Komsomol, les candidats à l’entrée au Komsomol et les membres du Komsomol également membres du Parti.
 
74Les calculs portent sur les membres du Parti et sur les candidats à l’entrée au Parti.
 
75RGALI /2495/1/12/108 ob.
 
76Nous devons l’expression à Stephen Kotkin, qui montre dans son ouvrage Magnetic Mountain l’assimilation plus ou moins réussie du nouveau vocabulaire imposé à la population par les bolcheviks. Plus largement, nombre d’auteurs des années 1920, de Zamiatine à Ilf et Petrov en passant par Boulgakov, ne se privent pas de railler cette nouvelle langue incompréhensible, car formée de mots étrangers et d’acronymes indéchiffrables. Dans le cas présent, on pourrait insister sur la reprise de certains clichés de la rhétorique bolchevique, souvent marquée par un enthousiasme de rigueur.
 
77RGALI /2495/1/11/91 ob.
 
78E. H. Carr, Foundations of a planned economy 1926-1929 (volume II), Londres, McMillan, 1971, p. 421. La moitié des questions de ce premier recensement est consacrée aux activités des personnes et à leurs moyens de subsistance ; les rapports de production sont placés au cœur du système de classification sociale de ce recensement, articulé autour de trois critères : « La position dans l’activité, le travail d’entreprise ou bien de production dans lequel la personne est active, le type de travail accompli. Dans la classification, un regroupement par position dans l’activité est donné (question 12, § b et c), incluant les classes suivantes : ouvriers, employés, professions libérales, patrons salariant des employés, patrons employant seulement des membres de la famille et de l’artel, personnes établies à leur compte, membres de la famille participant à l’activité. » N. Ja. Vorob’ev, Vsesojuznaja perepis’naselenija 1926 goda, Moscou, Gosizdat, 1927, p. 56.
 
79I. K., p. 17. C’est nous qui soulignons.
 
80La sortie du film et son succès sont l’objet d’un débat actuel entre chercheurs. Il semble que la sortie du film ait été largement saluée par la critique, qui lui a accordé une large place dans les principales publications spécialisées. Quand à l’accueil du public soviétique, il fait problème ; toujours est-il que le film fut rapidement exporté, notamment en Allemagne et en France. Le succès populaire ainsi que les problèmes connus avec la censure furent rapportés dans les journaux soviétiques et contribuèrent en partie au succès de la deuxième carrière du film en URSS, devenu un emblème du cinéma soviétique. Par son thème (un épisode de la Révolution de 1905) et par sa forme inédite (selon le principe du « montage des attractions » de S. M. Ejzenštejn), le Cuirassé Potemkine est ainsi le premier grand film reconnu par le grand public, les critiques et les hommes politiques comme « soviétique », « naš (à nous) ».
 
81D’après les données fournies par Izu?enie kinozritelja, p. 16.
 
82Nous donnons ici nos propres calculs à partir de la première question de l’enquête de l’ODSK. Les pourcentages indiquent le taux de réponses « oui » à cette question (« Le film Octobre vous a-t-il plu ? »).
 
83On trouve en effet 49,6 % des spectateurs membres du Parti qui apportent une ou plusieurs réponses négatives à la troisième question : 14,6 % dans l’ensemble, 12,4 % dans le détail, 22,6 % pour ce qui concerne les acteurs historiques.
 
84Il s’agit de la première réponse possible à la troisième question de l’enquête : « La Révolution est-elle bien représentée à l’écran ? »
 
85Il s’agit de la sixième réponse possible à la troisième question de l’enquête : « La Révolution est-elle bien représentée à l’écran ? »
 
86On compte dans les questionnaires 137 membres du Parti bolchevik, 15 candidats à l’entrée au Parti, 88 membres du Komsomol, 11 candidats à l’entrée au Komsomol, 8 spectateurs membres à la fois du Komsomol et du Parti et enfin 4 pionniers.
 
87Le total des deux catégories précédentes est de 501 spectateurs : 25 spectateurs n’ont en effet pas mentionné leur statut politique.
 
88Il s’agit des spectateurs ayant répondu qu’ils connaissaient les événements de la Révolution d’Octobre pour y avoir participé (première réponse possible à la septième question de l’enquête).
 
89Nous prenons ici en compte le total de la troisième réponse possible à la même question : les spectateurs connaissent la Révolution grâce à leurs lectures (livres et journaux).
 
90Nous avons pris le parti de déterminer un seuil entre le simple fait de savoir lire et écrire, symbolisé par une instruction primaire, et l’accès régulier et volontaire aux produits culturels de base : le pourcentage est obtenu en additionnant les spectateurs dotés d’une instruction au moins secondaire.
 
91Trois komsomols le mentionnent, soit 3,45 % du total, contre 7 % en moyenne. L’année 1928 est une année de purges sévères de l’appareil du parti, à la suite de l’exclusion de Trotsky et de la condamnation de l’opposition trotskiste.
 
9270 étudiants « sans-parti » et 88 komsomols ont ainsi répondu à la deuxième question, respectivement, pour chaque groupe : « Difficile à regarder » 29,8 et 13 % ; « Incompréhensible » 15,6 et 9,2 %. À la troisième question : « Oui, dans l’ensemble » : 41,2 et 62,1 % ; « Non, dans l’ensemble » : 21,3 et 9,2 %.
 
93V. I. Ul’janov Lénine, Polnœ sobranie so?inenij, 5e édition (55 volumes), 1958-65, t. 35, p. 21. Cité dans R. Taylor, The Politics of the Soviet Cinema, 1917-1929, Cambridge University Press, 1979, p. 26.
 
94RGALI /2495/I/13/145 ob.
 

Référence électronique

Alexandre Sumpf, « Le public soviétique et Octobre d’Eisenstein : enquête sur une enquête », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 42 | 2004, mis en ligne le 09 janvier 2008, consulté le 27 novembre 2017.

 

URL : http://1895.revues.org/275 ; DOI : 10.4000/1895.275

Auteur

Alexandre Sumpf

Ancien élève de l’École Normale de la rue d’Ulm, prépare actuellement un doctorat d’histoire contemporaine sur le thème de l’éducation politique dans la Russie soviétique des années 1920.

 

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