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La Chine ne compterait-elle pour rien ?

 

Immanuel Wallerstein
Sociologue, chercheur à l’université de Yale 

 

Très souvent lorsque j’écris sur la crise structurelle du système-monde moderne, et donc du capitalisme comme système historique, je reçois des objections me disant que j’ai négligé la forte vitalité de la croissance économique de la Chine et sa capacité à servir de substitut économique à la puissance clairement déclinante des États-Unis et du monde occidental, qu’on désigne comme le Nord.

 

C’est là un argument parfaitement raisonnable, mais qui oublie les difficultés fondamentales que traverse le système historique existant. En outre, il peint un tableau des réalités de la Chine beaucoup plus rose que ne le justifie une analyse plus attentive. C’est pourquoi je me propose de répondre à cette question en deux temps – d’abord sur le développement historique du système-monde dans sa globalité, ensuite sur la situation empirique de la Chine à l’heure actuelle.

 

J’ai déjà, à de multiples reprises – dans ces commentaires et dans mes autres écrits –, fait l’analyse de ce que j’appelle la crise structurelle du système-monde moderne. Elle mérite malgré tout d’être reprise sous forme abrégée. C’est d’autant plus nécessaire que même ceux qui se disent favorables à ce concept de crise structurelle semblent néanmoins, dans la pratique, réticents à accepter l’idée d’une disparition du capitalisme, malgré la solidité de cette thèse.

 

Il y a un certain nombre d’arguments qu’il faut considérer ensemble. A commencer par l’affirmation que tous les systèmes (quel que soit leur but et sans exception) ont une durée de vie et ne peuvent être éternels. L’explication de cette disparition, tôt ou tard, de tout système quel qu’il soit tient au fait que les systèmes opèrent avec, à la fois, des rythmes cycliques et des tendances « séculaire » [1].

 

Les rythmes cycliques font référence aux mouvements constants de rapprochement et d’éloignement des équilibres mouvants, une réalité parfaitement normale. Cependant lorsque divers phénomènes connaissent une phase d’expansion conforme à leurs règles systémiques puis se contractent, ils ne reviennent pas après leur contraction exactement là où ils en étaient avant leur mouvement cyclique ascendant. Ils reviennent en fait à un point légèrement plus élevé. C’est là le résultat de la résistance à la perte de gains qui se produit durant la phase ascendante.

 

Il s’ensuit que leur courbe sur le long terme est ascendante. C’est ce que nous voulons dire par tendance « séculaire ». Si on mesure cette activité sur l’abscisse, ou sur l’axe « x » du graphique [2], on peut voir que les courbes se rapprochent à la longue d’une asymptote de 100% qui ne peut être franchie. Il semble que lorsque d’importants facteurs atteignent un point antérieur de 80% sur l’abscisse, ces courbes se mettent à fluctuer de manière erratique.

 

Lorsque des courbes cycliques arrivent à ce point, elles cessent d’utiliser les moyens dits normaux de résolution des contraintes constantes dans le fonctionnement du système et entrent, alors, dans une crise structurelle du système.

 

Une crise structurelle est chaotique. Ce qui signifie qu’au lieu de l’éventail standard normal de combinaisons et d’alliances qui étaient auparavant utilisées pour maintenir la stabilité du système, les acteurs modifient constamment ces alliances dans la recherche de gains à court terme. Cela ne fait que rendre la situation pire. Nous remarquons là un paradoxe – la certitude de la fin du système existant et l’incertitude intrinsèque de ce qui va ultérieurement le remplacer, et par là même de ce fait créer un nouveau système (ou de nouveaux systèmes) qui viendra (ont) stabiliser les réalités.

 

Durant la période de crise structurelle qui s’étale dans le temps long (ou moins long), on observe une bifurcation entre deux manières alternatives de résoudre la crise – l’une en remplaçant le système en crise par un système différent qui d’une manière ou d’une autre préserve les éléments essentiels du système mourant, et l’autre en le transformant radicalement.

 

Concrètement, dans notre système capitaliste actuel, il y a ceux qui cherchent à fonder un système non capitaliste mais qui conserve néanmoins les pires traits du capitalisme – la hiérarchie, l’exploitation et la polarisation. Et ceux qui souhaitent établir un système relativement démocratique et égalitaire, un type de système historique qui n’a encore jamais existé. Nous sommes en plein dans cette bataille politique.

 

Examinons maintenant le rôle de la Chine dans ce qui se passe aujourd’hui. Si on se place du point de vue du système actuel, la Chine semble gagner un fort avantage. Défendre l’idée que cela signifie la continuité du fonctionnement du capitalisme comme système revient fondamentalement à (ré)affirmer l’argument irrecevable que les systèmes sont éternels et que la Chine remplace les États-Unis de la même façon que ceux-ci ont remplacé le Royaume-Uni en tant que puissance hégémonique. Si cela s’avérait vrai, dans les 20-30 ans à venir la Chine (ou peut-être l’Asie du Nord-Est) serait capable d’imposer ses lois au système-monde capitaliste.

 

Mais est-ce vraiment ce qui se passe ? D’abord, l’avantage économique de la Chine, bien que supérieur à celui du Nord, est en train de décliner de façon significative. Et ce déclin pourrait bien s’amplifier à bref délai, avec le développement de la résistance politique aux tentatives chinoises de contrôler les pays voisins et de s’attirer (c’est-à-dire d’acheter) le soutien de pays lointains, comme cela semble se produire.

 

La Chine pourra-t-elle alors s’appuyer sur un élargissement de la demande intérieure pour maintenir son avantage mondial ? Il y a deux raisons pour que ce ne soit pas le cas. La première, c’est que les autorités en place craignent qu’une couche sociale moyenne qui s’élargit ne mette en péril leur contrôle politique, aussi cherchent-elle à limiter son développement.

 

La seconde raison, plus importante celle-là, c’est que la demande intérieure résulte pour l’essentiel d’emprunts risqués effectués par les banques régionales, lesquelles doivent faire face à une incapacité à soutenir leurs investissements. Si elles s’effondrent, même partiellement, cela pourrait signifier la fin totale de l’avantage économique de la Chine.

 

De surcroît, il y a eu, et il y aura encore des revirements brutaux en matière d’alliances géopolitiques. Dans un sens, les zones clés ne se trouvent pas au Nord, mais dans des régions comme la Russie, l’Inde, l’Iran, la Turquie et l’Europe du Sud-Est, qui poursuivent toutes leur propre stratégie en jouant un jeu qui consiste à changer rapidement et constamment de camp. Le résultat final est que, même si la Chine joue un très grand rôle à court terme, celui-ci n’est pas aussi grand qu’elle le souhaiterait et que le craignent certains dans le reste du système-monde. Il est impossible pour la Chine d’arrêter la désintégration du système capitaliste. La seule chose qu’elle puisse faire est d’essayer de s’assurer une place dans un futur système-monde.

 

Traduction et notes : Mireille Azzoug

Illustration : Steve Webel / Flickr CC

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

NOTES

[1] NDT : c’est-à-dire de très long terme, selon le concept de longue durée développé par Fernand Braudel

 

[2] NDT. Dans le graphique proposé par Immanuel Wallerstein pour représenter la dynamique des rythmes cycliques, les phénomènes évalués en pourcentage figurent sur l’axe « y » des ordonnées, et leur évolution dans le temps sur l’axe « x » des abscisses.