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Comment la Chine est devenue chinoise

 

14 Juillet 2017
 
 

Un extrait du livre de Jared Diamond « de l’inégalité parmi les sociétés ». 

 

A sa parution en 2004, « Effondrement » a suscité une importante polémique. La thèse du géographe américaine (les sociétés choisissent inconsciemment la voie du suicide collectif lorsqu’elles minimisent les facteurs environnementaux dans leur processus de développement) a été diversement accueillie. Il y a eu en particulier un article polémique du Monde diplomatique reprochant à Diamond sa propension à lier problèmes environnementaux, problèmes démographiques et problèmes migratoires (notamment en Californie) ou à conférer au secteur privé une meilleure efficience en matière de préservation des ressources.

 

Je ne suis pas d’accord avec ces arguments, un des aspects les plus intéressant de son livre « effondrement » est l’analyse qu’il fait de la catastrophe environnementale de la CHine. pollution de l’air, réduction de la biodiversité, réduction des terres arables, assèchement des marécages, dégradation des pâturages, catastrophes naturelles en chaîne liées à l’anthropisation forcenée des milieux naturels, salinisation et érosion des sols, augmentation de la production d’ordures, pollution des eaux, augmentation des espèces invasives, réduction du débit des cours d’eau… Cette liste de menaces, non exhaustive, entraîne des impacts multiples, dans les domaines économiques, sociaux et sanitaires, et à toutes les échelles. Jared Diamond montre que cette situation ne date pas d’aujourd’hui,et que la déforestation date du XVIII ème siècle. Il insiste sur les facteurs géographiques mais aussi l’accélération dûe à une croissance économique accélérée et une urbanisation rapide avec le développement d’une population qui aspire au modèle occidental (voitures, électroménager, viande), ce qui est un problème non chinois mais mondial puisque cela pose la question d’un modèle de vie qui n’est possible que s’il est totalement inégalitaire au niveau de la planète.

 

La seule réponse qui ait été trouvé à travers cette mondialisation capitaliste est le renforcement des inégalités et la pression accrue sur la vie de la majorité au profit d’une « élite » de plus en plus restreinte et qui poursuit le pillage à une échelle rarement atteinte. Quand un pays sous développé comme la CHine est désormais la seconde voir la première puissance du monde chacun de ses mouvements influe sur la totalité de la planète. Nous avons donc montée en puissance d’un peuple en situation de sous développement et modèle autodestructeur disons occidental, celui du « marché ». 

 

La description de la situation environnementale chinoise  est certes saisissante mais il faut voir aussi que si Diamond n’est pas tendre avec la gestion des communistes qu’il s’agisse du grand bond en avant ou de l’industrialisation et du marché plus récent, on ne peut pas dire qu’il ne voit pas les atouts de la CHine dans une différence essentielle avec le modèle occidental, en particulier dans la planification et dans le socialisme. Simplement, il ne parle pas de celui-ci et préfère faire remonter la centralisation et le dirigisme chinois à l’histoire parfaitement originale de la Chine et c’est le sujet de l’extrait de son livre « de l’inégalité parmi les sociétés » que nous publions ci-dessous.  Ainsi il aboutit à l’idée que « l’un des atouts de la Chine est son immensité et son absence de morcellement politique. Si l’état central veut élaborer une politique environnementale aussi volontariste que celle de l’enfant unique, il peut en imposer les termes sur l’ensemble du territoire chinois en même temps (soit plus de neuf millions de kilomètres carré). Chose que l’Union européenne ou l’état fédéral américain sont encore loin de pouvoir réaliser. »

 

On peut certes s’interroger sur ce qui a fait que le communisme s’est installé en Chine, est-ce  parce qu’il avait été précédé par une unification millénaire? Ou alors ce genre d’analyse peut être extrapolée à d’autres civilisations et la France avec son unification, le poids de son autorité centralisée jouit effectivement d’atouts comparables qui ne sont pas ceux des Etats-Unis ou encore moins de l’Europe, l’essentiel est bien dans la démonstration de Jared Diamond: quand nous sommes à un niveau de mondialisation tel, la réponse ne peut être apportée que par une planification centralisée. 

 

Effectivement, quand on voit la manière dont disons depuis les jeux olympiques, il y a eu une véritable mutation de la Chine sur la question environnementale, c’est au niveau du pouvoir central, du parti communiste que s’élabore aujourd’hui cette mutation. Et si l’on suit la thèse de Jared Diamond sur le fait que le problème de la Chine n’est pas celui de ce pays mais qu’il est celui de l’humanité toute entière avec en particulier un modèle occidental capitaliste complètement destructeur et qui apparaît d’autant plus comme tel que dès que des pays aspirent au développement ils contribuent à cette destruction. Donc quelles que soient les opinions politiques de Jared Diamond et je n’ai aucune raison de penser qu’il soit pro-communiste, il n’en demeure pas moins qu’il montre la nécessité d’une planification, voire d’une « dictature du prolétariat » qui peut seule combiner développement pour tous et lutte contre la catastrophe environnementale (ce qui est encore plus vrai si l’on considère des questions comme la paix et la guerre). L’autogestion des ressources par des micro-sociétés n’est plus aujourd’hui la solution. C’est pour cela que quels que soient les critiques qui ont été faites à Jared Diamond, la réflexion qu’il développe ma paraît incontournable. 

 

(note de Danielle Bleitrach pour histoire et société)


Un extrait du livre de Jared Diamond « de l’inégalité parmi les sociétés ». 

 

Le chapitre 16 pp 331-345 sur la Chine. La thèse est que la Chine a réalisé, 3000 ans avant les autres, l’unité administrative, économique, sociale et culturelle pour des raisons d’avantages géographiques, de ressources pour la production de nourriture par l’agriculture et l’élevage, et d’adaptation à l’environnement. En témoignent l’unité de langage et d’écriture (le Mandarin), l’accroissement de la population de l’an 0 à 1820 début de la révolution industrielle en Europe occidentale après quatre siècles de découvertes du monde par les occidentaux: portugais, espagnols, puis les hollandais et les anglais. Voir Angus Maddison « The world economy, a millennial perspective » sur la Chine, l’Inde et le Japon.

 

Immigration, mesures antidiscriminatoires en faveur des minorités, multilinguisme et diversité ethnique : la Californie, où je vis, a été l’un des premiers États à adopter ces politiques controversées et à en subir aujourd’hui le contrecoup. Un simple coup d’oeil dans les salles de classe de Los Angeles, où mes fils sont scolarisés, donne un visage à ces débats abstraits. Ces enfants représentent plus de 80 langues parlées dans leurs foyers — les Blancs anglophones étant minoritaires. Chaque camarade de jeu de mes fils a au moins un parent ou un grand-parent né hors des Etats-Unis. Tel est aussi le cas de trois des quatre grands-parents de mes fils. Mais l’immigration ne fait que rendre à l’Amérique la diversité qui était la sienne depuis des milliers d’années. Avant la colonisation européenne, le continent nord-américain abritait plusieurs centaines de tribus, et de langues indigènes, qui ne sont passées sous l’autorité d’un gouvernement unique qu’au cours des cent dernières années.

 

À tous ces points de vue, les États-Unis sont un pays profondément « normal ». Les six nations les plus peuplées du monde sont toutes, sauf une, des melting-pots dont l’unification politique est récente et où continuent à vivre des centaines de langues et de groupes ethniques. Jadis petit État slave centré sur Moscou, par exemple, la Russie n’a commencé son expansion au-delà de l’Oural qu’en 1582. Jusqu’au xixe siècle, elle devait englober des dizaines de populations non slaves, dont beaucoup ont conservé leur langue d’origine et leur identité culturelle. De même que l’histoire américaine est l’histoire de l’américanisation de notre continent, l’histoire de la Russie nous dit comment la Russie est devenue russe. L’Inde, l’Indonésie et le Brésil sont aussi des créations politiques récentes (dans le cas de l’Inde, une recréation), où coexistent respectivement 850, 670 et 210 langues.

 

La grande exception à cette règle du melting-pot récent est la nation la plus peuplée du monde : la Chine. Politiquement, culturellement et linguistiquement, elle fait aujourd’hui figure de monolithe, tout au moins pour les profanes. Politiquement, elle était déjà unifiée en 221 ay. J.-C. et, pour l’essentiel, elle l’est restée. Depuis le début de l’alphabétisation, elle n’a connu qu’un système d’écriture, tandis que l’Europe emploie plusieurs dizaines d’alphabets modifiés. Sur les 1,2 milliard d’habitants de la Chine, plus de 800 millions parlent le mandarin — de loin la langue la plus parlée au monde. Quelque 300 millions parlent sept autres langues aussi proches du mandarin, et les unes des autres, que l’espagnol l’est de l’italien. Ainsi, non seulement la Chine n’est pas un melting-pot, mais il paraît absurde de demander comment la Chine est devenue chinoise. Aussi loin qu’on remonte dans son histoire ou presque, la Chine a été chinoise.

 

Cette unité apparente de la Chine nous paraît tellement évidente que nous oublions de nous en étonner. L’une des raisons pour lesquelles cette unité aurait dû nous surprendre est d’ordre génétique. Tandis qu’une classification raciale sommaire des populations mondiales range tous les Chinois dans la catégorie des « mongoloïdes », cette catégorie dissimule des variations bien plus grandes que les différences entre Suédois, Italiens et Irlandais en Europe. En particulier, les Chinois du Nord et du Sud sont assez différents génétiquement et physiquement : ceux du Nord sont très proches des Tibétains et des Népalais, ceux du Sud des Vietnamiens et des Philippins. Mes amis chinois du Nord et du Sud se reconnaissent souvent au premier coup d’oeil : les Chinois du Nord sont généralement plus grands, plus corpulents et plus pâles. Ils ont aussi le nez plus pointu et des yeux plus petits, qui semblent plus « bridés » (à cause de ce qu’on appelle le pli « épicanthique »).

 

Le nord et le sud de la Chine diffèrent également par l’environnement et le climat : le nord est plus sec et plus froid, le sud plus humide et plus chaud. Les différences génétiques apparues dans ces milieux différents supposent une longue histoire d’isolement relatif entre les populations. Comment ont-elles pu, alors, avoir des langues et des cultures si proches, voire identiques ?

 

L’unité linguistique apparente de la Chine est également déroutante au regard de la diversité linguistique d’autres parties du monde peuplées de longue date. Avec une superficie dix fois inférieure à celle de la Chine et 40 000 ans d’histoire humaine seulement, la Nouvelle-Guinée compte, elle, un millier de langues dont plusieurs douzaines de groupes linguistiques avec des différences beaucoup plus grandes qu’entre les huit grandes langueschinoises. L’Europe occidentale, quant à elle, a élaboré ou acquis une quarantaine de langues dans les 6 ou 8 000 ans qui ont suivi l’arrivée des langues indo-européennes (y compris des langues aussi différentes que l’anglais, le finnois ou le russe).


Or des fossiles attestent la présence de l’homme en Chine depuis plus d’un demi-million d’années. Qu’est-il advenu des dizaines de milliers de langues distinctes qui ont dû apparaître en Chine au cours d’un si long laps de temps1 ?

 

Ces paradoxes laissent penser que la Chine était jadis aussi diverse que le sont les nations très peuplées aujourd’hui. La Chine se distingue uniquement par une unification bien plus précoce. Sa « sinisation » s’est soldée par l’homogénéisation drastique d’une immense région dans un ancien melting-pot, ainsi que par la repopulation de l’Asie du Sud-Est tropicale et une influence massive sur le Japon, la Corée et peut-être même l’Inde. L’histoire de la Chine est donc la clé de l’histoire de tout l’Est asiatique et l’on verra ici comment la Chine est devenue chinoise.

 

La carte linguistique détaillée de la Chine fournit un point de départ commode (figure 16.1). Le fait est que, outre les huit « grandes » langues de la Chine — le mandarin et ses sept proches parents (souvent désignés collectivement sous le nom de « chinois »), qui comptent entre 11 et 800 millions de locuteurs chacun —, la Chine possède plus de 130 « petites » langues, parlées par quelques milliers de personnes seulement. Toutes ces langues, « grandes » et « petites », appartiennent à quatre familles importantes, très différentes par le caractère compact de leur distribution.

 

À un extrême, le mandarin et les langues apparentées, qui forment la sous-famille chinoise de la famille linguistique sino-tibétaine, sont distribués de manière continue du nord au sud. On peut traverser la Chine de part en part, de la Mandchourie au golfe du Tonkin, sans quitter les terres occupées par des populations qui parlent le mandarin ou des langues parentes. Les trois autres familles ont des distributions fragmentées et forment des « îles » linguistiques entourées par un « océan » de locuteurs du chinois et d’autres familles linguistiques.

 

1. Jared Diamond traite de l’éradication des langues au cours du processus d’hominisation et d’expansion de l’espèce humaine dans Le troisième chimpanzé, op. cit., chapitres 8, « Les passerelles vers le langage humain », et 15, « Les chevaux, les Hittites et l’Histoire ». (N. d. É.)

 

La distribution de la famille miao-yao (alias hmong mien) est particulièrement fragmentaire, constituée de six millions de locuteurs divisés en cinq langues aux noms colorés : le miao rouge, le miao blanc (ou rayé), le miao noir, le miao vert (ou bleu) et le yao. Les locuteurs du miao-yao vivent dans une douzaine de petites enclaves, toutes entourées de locuteurs d’autres familles linguistiques, éparpillées sur plus de 1300 km’ depuis la Chine du Sud jusqu’à la Thaïlande. Plus de 100000 réfugiés vietnamiens de langue miao ont porté leur famille linguistique aux États-Unis, où ils sont mieux connus sous le nom de Hmong.


Un autre groupe linguistique fragmenté est celui de la famille austro-asiatique, dont les langues les plus largement parlées sont le vietnamien et le cambodgien. Ses 60 millions de locuteurs sont dispersés du Viêt-nam, à l’est, jusqu’à la péninsule malaise au sud et au nord de l’Inde à l’ouest. La quatrième et dernière des familles linguistiques de la Chine est la famille taikadai, dont font partie le thaï et le lao et dont les 50 millions de locuteurs sont dispersés depuis la Chine du Sud jusqu’à la Thaïlande péninsulaire et Myanmar à l’ouest (figure 16.1).

 

Naturellement, cette fragmentation des locuteurs de la famille miao-yao n’est pas l’effet d’un saupoudrage à travers le paysage asiatique. On pourrait au contraire imaginer qu’il y a eu jadis une distribution plus continue, qui s’est fragmentée lorsque d’autres familles linguistiques se sont étendues ou ont amené les miao-yao à abandonner leurs langues. En fait, cette fragmentation linguistique est pour l’essentiel intervenue au cours des 2 500 dernières années suivant un processus historique bien connu. Les ancêtres des locuteurs modernes du thaï, du lao et du birman sont tous venus du sud de la Chine et des régions voisines, jusqu’à leur place actuelle, au point d’inonder par vagues successives les descendants installés des migrations antérieures. Les locuteurs des langues chinoises ont fait preuve d’une singulière vigueur pour remplacer et transformer linguistiquement d’autres groupes ethniques, jugés primitifs et inférieurs. L’histoire de la dynastie Zhou, de 1100 à 221 ay. J.-C., retrace la conquête et l’absorption de l’immense majorité de cette population de langue non chinoise par des États sinophones.


Plusieurs types de raisonnement sont possibles pour essayer de reconstituer la carte linguistique de l’Asie de l’Est il y a plusieurs millénaires. On peut d’abord étudier à rebours les expansions linguistiques historiquement connues des récents millénaires. On peut aussi imaginer que les régions modernes qui ne comptent qu’une seule langue, ou un groupe de langues parentes occupant une vaste zone continue, témoignent d’une expansion géographique à ce point récente de ce groupe que le temps a manqué pour une différenciation en de multiples langues. Enfin, on peut imaginer à l’inverse que les zones modernes à forte diversité linguistique au sein d’une même famille se trouvent plus près du centre de distribution originaire de cette famille linguistique.

 

En recourant à ces trois formes de raisonnement pour faire tourner à rebours l’horloge linguistique, nous en arrivons à laconclusion que la Chine a été à l’origine occupée par des populations de langues sino-tibétaines, chinoise et autres ; que les différente s parties de la Chine du Sud ont été diversement occupées par des populations de langues miao-yao, austroasiatiques et tai-kadai ; et que les populations de langues sino-tibétaines ont remplacé la plupart des locuteurs de ces autres familles dans la Chine du Sud. Un bouleversement linguistique encore plus radical a dû balayer le Sud-Est asiatique tropical jusqu’au sud de la Chine — Thaïlande, Myanmar, Laos, Cambodge, Viêt-nam et Malaisie. Les langues qui y étaient parlées à l’origine doivent être toutes éteintes aujourd’hui, parce que toutes les langues modernes de ces pays semblent être des envahisseurs récents, essentiellement venus de Chine du Sud ou, dans certains cas, d’Indonésie. Comme les langues miao-yao ont réussi à survivre, nous pourrions aussi conjecturer que la Chine du Sud abritait jadis d’autres familles linguistiques que les familles miao-yao, austroasiatique et tai-kadai, mais que rien n’a survécu de ces familles aujourd’hui. On verra que la famille linguistique austronésienne (à laquelle appartiennent toutes les langues philippines et polynésiennes) a sans doute été l’une de ces familles, disparues du continent chinois que nous ne connaissons que parce qu’elle a gagné les îles du Pacifique et y a survécu.

 

Ces remplacements linguistiques de l’Asie de l’Est nous rappellent la diffusion des langues européennes, en particulier de l’anglais et de l’espagnol, dans le Nouveau Monde, jadis foyer d’un millier ou plus de langues indigènes. Nous savons, par l’histoire récente, que l’anglais n’a pas pris la place des langues des Indiens d’Amérique parce que ceux-ci le trouvaient agréable à l’oreille. Par la guerre, le meurtre et les maladies, les immigrés anglophones ont exterminé la grande majorité des Indiens, tandis que les survivants se voyaient contraints d’adopter l’anglais, langue de la nouvelle majorité. Les causes immédiates de ce remplacement linguistique ont été les avantages tirés par les envahisseurs européens de la technologie et de l’organisation politique, eux-mêmes issus des avantages de l’essor précoce de la production alimentaire. Ce sont fondamentalement les mêmes processus qui expliquent le remplacement des langues aborigènes d’Australie par l’anglais, et des langues des Pygmées et des Khoisans d’Afrique équatoriale par les langues bantoues.

 

Les bouleversements linguistiques de l’Est asiatique soulèvent donc une question du même type : qu’est-ce qui a permis aux locuteurs de la famille sino-tibétaine de se propager de la Chine du Nord à la Chine du Sud, et aux locuteurs des familles linguistiques originaires de la Chine du Sud (austroasiatique et autres) de se propager au sud jusqu’en Asie du Sud-Est tropicale ? C’est ici qu’il faut demander à l’archéologie des preuves d’avantages technologiques, politiques et agricoles que certains Asiatiques ont manifestement acquis sur d’autres.

 

Comme partout ailleurs dans le monde, les recherches archéologiques en Asie de l’Est, pour le plus clair de l’histoire humaine, n’ont exhumé que les débris des chasseurs-cueilleurs se servant d’outils de pierre non polis et ignorant la poterie. Les premiers signes de quelque chose de différent viennent de Chine où apparaissent autour de 7500 ay. J.-C. des restes de récolte, des ossements d’animaux domestiques, de la poterie et des outils de pierre polie (néolithiques). A un millier d’années près, on retrouve la date du début du néolithique et de la production alimentaire dans le Croissant fertile. Mais parce que le précédent millénaire est archéologiquement mal connu en Chine, on ne saurait dire à l’heure actuelle si les origines de la production alimentaire chinoise sont contemporaines, légèrement antérieures ou légèrement postérieures à celles du Croissant fertile. En revanche, nous pouvons à tout le moins affirmer que la Chine a été l’un des premiers centres mondiaux de la domestication végétale et animale.

 

En réalité, la Chine a bien pu englober deux ou plusieurs centres indépendants d’origines de la production alimentaire. J’ai déjà évoqué les différences écologiques entre le nord, froid et sec, et le sud, chaud et humide. A une latitude donnée, il existe aussi des distinctions écologiques entre les terres, basses, de la côte et les terres, hautes, de l’intérieur. Ces milieux disparates se distinguent par des plantes sauvages indigènes différentes, qui auraient donc été diversement à la portée des premiers agriculteurs chinois. De fait, les toutes premières cultures identifiées sont deux espèces de millet, résistant à la sécheresse en Chine du Nord, mais le riz en Chine du Sud, ce qui suggère la possibilité de centres de domestication végétale septentrionaux et méridionaux séparés.

 

Les sites chinois possédant les tout premiers signes de culture contenaient aussi des os de porcs domestiques, de chiens et de poulets. A ces premiers animaux et à ces cultures vinrent progressivement s’ajouter les nombreux autres domesticats de la Chine. Parmi les animaux, les plus importants furent les buffles d’eau (pour tirer les charrues), mais il y eut aussi les vers à soie, les canards et les oies. Parmi les cultures chinoises plus tardives, figurent le soja, le chanvre, les agrumes, le thé, les abricotiers, les pêchers et les poiriers. En outre, de même que l’axe est-ouest de l’Eurasie a permis, dans l’Antiquité, à nombre d’animaux et de cultures chinois de se propager à l’ouest, les domesticatsouest-asiatiques se sont aussi propagés vers l’est, en Chine, et y ont pris de l’importance. Le blé et l’orge, les vaches et les chevaux et, dans une moindre mesure, les moutons et les chèvres ont été des contributions occidentales, particulièrement significatives, à l’économie de la Chine ancienne.


En Chine, comme ailleurs dans le monde, la production alimentaire a progressivement débouché sur les autres marques caractéristiques de la « civilisation » (évoquées dans les chapitres 11 à 14). Une superbe tradition de métallurgie en bronze a trouvé ses origines dans le troisième millénaire ay. J.-C. et a permis à la Chine de développer de loin la plus ancienne production de fonte du monde, autour de 500 ay. J.-C. Les 1 500 années suivantes ont vu la profusion d’inventions techniques chinoises mentionnées dans le chapitre 13: entre autres, le papier, la boussole, la brouette et la poudre à canon. Les villes fortifiées firent leur apparition au troisième millénaire, avec des cimetières dont la grande diversité des tombes, tantôt dénuées d’ornement, tantôt luxueusement meublées, trahit l’émergence des différences de classes. Les sociétés stratifiées dont les dirigeants pouvaient mobiliser de grandes forces de roturiers sont également attestées par de grandes murailles défensives, de grands palais et, finalement, le Grand Canal (le plus grand canal du monde, de plus de 1 600 kilomètres) qui relie la Chine du Nord à celle du Sud. La présence de l’écriture est attestée depuis le deuxième millénaire, mais elle est probablement apparue plus tôt. Notre connaissance archéologique des cités et États émergeants de la Chine est ensuite complétée par des chroniques des premières dynasties de la Chine, à commencer par la dynastie Xia, apparue autour de 2000 ay. J.-C.

 

Pour ce qui est du sous-produit le plus sinistre de la production alimentaire, les maladies infectieuses, nous ne saurions préciser où sont apparues la plupart des grandes maladies originaires d’Europe. En revanche, des écrits romains et médiévaux décrivent clairement l’arrivée depuis l’Orient de la peste bubonique et, peut-être, de la variole, si bien que ces germes pourraient être d’origine chinoise ou est-asiatique. Pour la grippe espagnole (transmise par les cochons), la probabilité qu’elle soit apparue en Chine est plus grande encore, quand on sait que les porcs y ont été domestiqués très tôt et y ont pris rapidement de l’importance.

 

La superficie et la diversité écologique de la Chine ont donné naissance à maintes cultures locales, que l’archéologie permet de distinguer par les différents styles de poterie et d’artefact. Au cours du quatrième millénaire ay. J.-C., ces cultures locales se sont étendues géographiquement et ont commencé à interagir, à rivaliser et à se fondre les unes dans les autres. De même que les échanges de domesticats entre les différentes régions écologiques ont enrichi la production alimentaire chinoise, les échanges entre les différentes régions culturelles ont enrichi la culture et la technologie chinoises, tandis qu’une concurrence farouche entre chefferies guerroyantes s’est soldée par la formation d’États toujours plus grands et plus centralisés (chapitre 14).

 

Le gradient nord-sud de la Chine, s’il a retardé la diffusion des cultures, y fut toutefois moins une barrière qu’aux Amériques ou en Afrique. Cela pour différentes raisons : d’abord les distances nord-sud de la Chine étaient plus petites et puis la Chine n’est coupée par aucun désert, comme le sont l’Afrique et le nord du Mexique, ni par un isthme étroit, comme l’est l’Amérique centrale. Au contraire, les longs fleuves est-ouest de la Chine (le fleuve Jaune au nord, le fleuve Bleu au sud) ont facilité la diffusion des cultures et des techniques entre la côte et l’intérieur des terres, tandis que son immense étendue est-ouest et son terrain relativement accessible, qui a permis finalement de rejoindre par des canaux ces deux systèmes fluviaux, ont facilité les échanges nord-sud. Tous ces facteurs géographiques ont contribué à l’unification culturelle et politique précoce de la Chine, tandis que l’Europe occidentale, avec un espace semblable mais un terrain plus accidenté et sans unification par les fleuves, a résisté jusqu’à ce jour à l’unification culturelle et politique.

 

Certains développements se sont propagés du sud de la Chine vers le nord, en particulier la fonte du fer et la culture du riz. Mais la propagation s’est faite surtout du nord vers le sud. La tendance est on ne peut plus claire en ce qui concerne l’écriture : contrairement à l’Eurasie occidentale, qui a produit de bonne heure pléthore de systèmes d’écriture — le cunéiforme, les hiéroglyphes, le hittite, le minoen et l’alphabet sémitique —, la Chine n’a élaboré qu’un seul système d’écriture bien attesté. Mis au point en Chine du Nord, il s’est propagé jusqu’à préempter ou remplacer tout autre système naissant, puis donner naissance à l’écriture encore employée en Chine aujourd’hui. D’autres traits majeurs des sociétés chinoises du Nord se sont propagés vers le sud, dont la technologie du bronze, les langues sino-tibétaines et la formation de l’État. Les premières dynasties de la Chine — les Xia, les Shang et les Zhou — sont toutes trois nées en Chine du Nord au deuxième millénaire ay. J.-C.

 

Les écrits du premier millénaire avant notre ère qui nous sont parvenus montrent que les Chinois avaient déjà tendance à cette époque (comme c’est souvent le cas aujourd’hui) à se sentir culturellement supérieurs aux « barbares » non chinois. Les Chinois du Nord avaient même tendance à tenir leurs homologues du Sud pour des barbares. Un auteur de la fin de la dynastie Zhou, au premier millénaire ay. J.-C., décrivait, par exemple, en ces termes les autres peuples de la Chine : « Les peuples de ces cinq régions — les Etats du milieu et les Rong, les Yi et autres tribus sauvages autour d’eux — ont tous eu leurs natures diverses, dont on ne pourrait les faire changer. Les tribus de l’est étaient appelées Yi. Ils portaient les cheveux dénoués et exhibaient des tatouages sur le corps. Certains d’entre eux mangeaient leur nourriture sans la faire cuire. » L’auteur Zhou de décrire ensuite les tribus sauvages du sud, de l’ouest et du nord qui s’abandonnaient à des pratiques également barbares, comme de tourner les pieds en dedans, de se tatouer le front, de porter des peaux, de vivre dans des grottes, de ne pas consommer de céréales et, naturellement, de manger leurs aliments crus.

 

Les États organisés par celui de la dynastie Zhou, de la Chine du Nord, ou calqués sur lui, se sont propagés en Chine du Sud au cours du premier millénaire ay. J.-C., pour aboutir finalement à l’unification politique de la Chine, sous la dynastie des Qin, en 221 avant notre ère. Son unification culturelle s’accéléra au cours de cette même période, alors que les États chinois civilisés » et lettrés absorbèrent les « barbares » illettrés, à moins qu’ils n’aient été copiés par ceux-ci. Cette unification culturelle fut parfois féroce : par exemple, le premier empereur Qin condamna toutes les chroniques historiques écrites jusque-là ; les jugeant sans valeur, il ordonna qu’elles fussent brûlées, au grand dam de notre compréhension des débuts de l’histoire et de l’écriture chinoises. Ces mesures draconiennes et d’autres ont dû contribuer à l’essor des langues sino-tibétaines de la Chine du Nord à travers la majeure partie du pays et à réduire le miao-yao et les autres familles linguistiques à la distribution fragmentée qu’on leur connaît aujourd’hui.

 

En Asie de l’Est, les débuts précoces de la Chine dans le domaine de la production alimentaire, de la technologie, de l’écriture et de la formation de l’État ont aussi fortement contribué à l’essor des régions voisines. Jusqu’au quatrième millénaire ay. J.-C., par exemple, la majeure partie de l’Asie du Sud-Est tropicale était encore occupée par des chasseurs-cueilleurs élaborant des outils de pierre appartenant à la tradition hoabinhienne, du nom du site vietnamien de Hoa-Binh. Par la suite, les cultures d’origine chinoise, la technologie néolithique, la vie villageoise et les poteries semblables à celles de la Chine du Sud se sont répandues en Asie du Sud-Est tropicale, probablement accompagnées par les familles linguistiques de la Chine du Sud. L’expansion vers le sud des Birmans, des Laotiens et des Thaïs depuis la Chine du Sud a achevé la sinisation de l’Asie tropicale du Sud-Est. Tous ces peuples modernes sont des rejetons récents de leurs cousins de Chine du Sud.

 

Ce rouleau compresseur chinois était si écrasant que les anciens peuples du Sud-Est asiatique tropical ont laissé peu de traces dans les populations modernes de la région. Seuls trois groupes de chasseurs-cueilleurs ont survécu : les Négritos Semang de la Malaisie péninsulaire, les habitants des îles Andaman et les Négritos Vedda du Sri Lanka — reliquat qui suggère que les anciens habitants du Sud-Est asiatique tropical avaient peut-être la peau sombre et les cheveux bouclés, comme les Néo-Guinéens modernes et à la différence des Chinois du Sud et des habitants du Sud-Est asiatique moderne à la peau claire et aux cheveux raides qui en sont les rejetons. Ces reliquats de population Négritos de l’Asie du Sud-Est sont peut-être les derniers survivants de la population source à partir de laquelle la Nouvelle-Guinée a été colonisée. Les Négritos Semang ont persisté en tant que chasseurs-cueilleurs, commerçant avec leurs voisins paysans, mais ont emprunté à ceux-ci une langue austroasiatique — un peu comme, nous le verrons, les Négritos des Philippines et les chasseurs-cueilleurs Pygmées d’Afrique ont adopté les langues de leurs partenaires commerciaux voisins. Ce n’est que dans les lointaines îles Andaman que persistent des langues sans rapport avec les familles linguistiques des Chinois du Sud — ultimes survivants linguistiques de, sans doute, plusieurs centaines de langues aborigènes du Sud-Est asiatique aujourd’hui éteintes.

 

Même la Corée et le Japon ont été fortement influencés par la Chine, bien que leur isolement géographique leur ait évité de perdre leurs langues ou leur singularité physique et génétique, comme le Sud-Est asiatique tropical. La Corée et le Japon adoptèrent le riz de la Chine au cours du deuxième millénaire ay. J.-C., la métallurgie du bronze au premier millénaire avant notre ère et, enfin, l’écriture au premier millénaire apr. J.-C. La Chine transmit aussi le blé et l’orge d’Asie de l’Ouest à la Corée et au Japon.

 

En décrivant ainsi le rôle séminal de la Chine dans la civilisation est-asiatique, gardons-nous d’exagérer. Il serait inexact de prétendre que tous les progrès culturels d’Asie de l’Est soient venus de la Chine tandis que les Coréens, les Japonais et les populations asiatiques du Sud-Est tropical n’auraient été que des barbares incapables d’inventer. On doit aux Japonais quelques-unes des plus anciennes poteries du monde. De plus, en tant que chasseurs-cueilleurs, ils s’établirent dans des villages vivant des richesses de la mer bien avant l’arrivée de la production alimentaire. Certaines cultures ont été probablement domestiquées d’abord ou indépendamment au Japon, en Corée et en Asie tropicale du Sud-Est.

 

La Chine n’en a pas moins eu un rôle disproportionné. Par exemple, le prestige de la culture chinoise est encore si grand au Japon et en Corée que le Japon n’a pas songé à se défaire de son système d’écriture d’inspiration chinoise malgré ses inconvénients pour la langue japonaise, tandis que la Corée entreprend aujourd’hui seulement de remplacer son écriture peu maniable dérivée du chinois par son merveilleux alphabet indigène, le han’gul. Cette persistance de l’écriture chinoise au Japon et en Corée est un héritage vivant de la domestication des plantes et des animaux en Chine il y a près de 10 000 ans. C’est grâce aux succès des premiers paysans de l’Est asiatique que la Chine est devenue chinoise et que les populations allant de la Thaïlande à l’île de Pâques sont devenues leurs cousins.