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Pourquoi la Chine défend-elle le libéralisme économique ?

 
18 Avril 2017
Il faut ré-écouter l’intervention d’Einstein publié ici, son choix du socialisme comme le seul apte à résoudre la contradiction délétère du capitalisme : https://youtu.be/E4V221YmioA l’individu est devenu de plus en plus dépendant de la societé et il la vit comme une menace alors que l’homme ne peut connaître l’épanouissement qu’en se dévouant pour la société. La contradiction du capitalisme est celle entre l’individu et la société, où l’individu devient prisonnier de son égotisme. Il y a en Asie une manière de s’approprier ce qui est né en occident comme le marxisme ou le capitalisme qui nous demeure largement encore opaque. Marianne me disait à quel point ce problème est ou devrait être au coeur de notre compréhension de ce qui se passe en Corée, celle du nord mais aussi celle du sud. L’intérêt de cet article est de ne pas se contenter d’une vision de surface de la politique chinoise, le « rêve chinois », le capitalisme d’Etat et de poser plus de questions qu’il n’apporte de réponse. Parce qu’il paraît intéressant de noter que les Chinois se divisent entre trois tendances, les libéraux, les collectivistes ou légistes et les traditionnalistes confucéens, cette propension à penser sur trois modes apparemment inconciliables et qui en fait forment synthèse est selon Anna Cheng une des caractéristiques de la pensée chinoise
 
(note de Danielle Bleitrach pour histoire et société)


 Par Gilles Campagnolo  |  17/04/2017, 16:13  |  1965  mots

Gilles Campagnolo.

Gilles Campagnolo. (Crédits : DR)

 

Lors du Forum de Davos, le président chinois a surpris son auditoire en plaidant en faveur de la mondialisation. Il mettait en garde contre un retour au protectionnisme, que préconise le président des Etats-Unis. Lors de leur première rencontre au début du mois, Xi Jinping a à nouveau soutenu sa position face à Donald Trump, car la Chine a largement profité de la « libéralisation » de son économie et entend bien continuer. Par Gilles Campagnolo, directeur de recherches au CNRS (1).

 

Enfoncés dans la campagne présidentielle, media et opinion publique de France limiteraient-ils (déjà)  leur horizon aux frontières nationales (hormis l’information « choc » sur les horreurs des conflits en cours) ? La rencontre des dirigeants des deux principales puissances à la fois commerciales (la Russie jouant à cet égard les seconds rôles) et militaires (que dire d’une Europe dont la communauté de défense échoua de sa fondation jusque maintenant?) a donné lieu à bien peu de commentaires, toute presse confondue. C’est dommage – car les enjeux en sont sans doute, et pour nous Français aussi, de plus de conséquence que les propos des bateleurs d’estrades électorales.

 

M. Donald Trump et M. Jinping Xi (en rétablissant l’ordre utilisé à l’Ouest pour nom et prénom) ou bien Ms. Trump Donald et Xi Jinping (selon l’ordre asiatique) se rencontraient pour la première fois. L’emploi le plus courant de leurs noms revient à mélanger les usages, puisqu’on parle de M. Donald Trump et M. Xi Jinping – une incohérence (qui entend peut-être respecter en même temps deux normes contradictoires) qui reflète l’inconsistance de la réception de discours à fronts renversés.

 

Un agenda de cent jours

 

Résultat principal des 6 et 7 avril : un agenda de cent jours pour débattre de différends commerciaux où la Chine s’engage à tenter de réduire ses excédents (visant de la sorte à maîtriser son inflation) et les Etats-Unis mettent en sourdine leurs reproches. Le G7 a immédiatement suivi mais rien ajouté à cette inversion des discours qui se traduit par la réactivation d’un protectionnisme/isolationnisme par le président américain républicain et l’auto-proclamation de la promotion d’une mondialisation libérale par le secrétaire général d’un parti communiste (!) Or les débats économiques ont été éclipsés par les frappes militaires américaines en Syrie et l’envoi (à grande publicité) d’un porte-avions en manœuvre près de la Corée du Nord.  Les positions militaires bougeaient, tandis que les choix économiques confirmaient les deux coups de tonnerre de  l’élection états-unienne et du plaidoyer chinois de janvier, à Davos. Comment saisir ces discours à fronts renversés qui sont ainsi confirmés ?

 

Le plaidoyer datait de janvier : au Forum de Davos, M. Xi avait dit en substance que « la Chine a eu le courage de plonger dans l’océan des marchés mondiaux » (01/17/2017) et qu’elle sait nager, pour ainsi dire… Mme Ursula von der Leyen, ministre de la Défense allemande, entendit « un discours impressionnant, et un discours très stratégique, vibrant plaidoyer pour une politique de portes ouvertes, pour le dialogue direct et contre le protectionnisme », tandis que Carl Bildt, ancien Premier ministre suédois, trouvait, « en tous cas, assez étrange que nous devions demander au leader du Parti Communiste chinois de nous venir en aide sur le libre-échange » ! Ironie du propos nonobstant, cela est-il en vérité si étrange?

 

Le krach boursier de l’été 2015

 

Une interprétation facile, et répandue, de la situation paradoxale en Chine consiste à dire que celle-ci n’a de toute manière jamais pris pour argent comptant les conceptions occidentales de liberté et de libéralisme, fût-il économique – sans parler de ses formes politique et sociale. Non seulement ce que les Occidentaux nomment « libertés fondamentales » n’y aurait, de fait et pour des raisons culturelles profondes, jamais eu droit de cité, mais encore, les faux-semblants dans l’application des principes du capitalisme y furent (dès l’ouverture voulue par Deng Xiaoping en 1978, puis relancée en 1992), et y demeurent de règle jusque aujourd’hui. Si les effets de cette modernisation économique ont mis la Chine à la troisième, puis la deuxième et (bientôt?) la première place des puissances industrielles et commerciales, les arguments abondent certes en faveur de l’interprétation anti-libérale du processus chinois, de toute évidence au plan socio-politique mais également en économie: lors du krach boursier de l’été 2015 initié à Shanghai, les mesures gouvernementales n’équivalurent-elles pas à faire voir un régime qui peut siffler la « fin de partie » dès l’alerte donnée en manipulant à sa guise les règles comme les masses monétaires (et pas seulement démographiques)? L’hémorragie des fonds qui en résulta chez les investisseurs financiers est un de ces signes qui ne trompent pas dans le monde économique.

 

Pourtant, cette interprétation risque de voiler des enjeux plus cruciaux : la présidence américaine les rappelait d’ailleurs, de manière stratégique mais véridique, en soulignant qu’au jeu du libre-échange la Chine a gagné, et beaucoup, et qu’elle continue.

 

Mais penser que cela ne change rien quant « au fond » des choses (et de quel fond s’agit-il donc?), c’est à la fois supposer une Chine attachée de manière trop inaltérable à ses « valeurs éternelles » (qu’elles soient ancestrales est indéniable, mais il faut d’abord les expliciter) et pas assez pragmatique, trop rigide et pas assez rationnelle : comme si un régime qui sait combien il peut encore engranger de bénéfices au jeu qu’il a mené jusqu’ici et pour lequel il a frappé maintes fois aux portes de l’OMC (longtemps en vain) ne pensait pas sérieusement à poursuivre pas dans cette voie – sauf à s’en trouver empêché ?

 

Principale source des importations de l’UE

 

Les travaux du réseau de l’Union européenne « EU-East Asia LIBEAC Network (Liberalism In Between Europe And China) » ont permis de mener une analyse fine de la situation culturelle et économique de la Chine par rapport à ses voisins et des relations avec l’Union Européenne. Le défi « nouveau » (il y a quand même un bon tiers de siècle déjà !) qu’adresse la Chine à ses partenaires/adversaires (à commencer par le Japon) provient, concernant l’Union européenne, du simple fait que la Chine est désormais son premier partenaire commercial – dans un contexte d’échanges mondiaux certes en baisse mais toujours impressionnants, après trente ans de croissance continue qui ont imposé l’idée de « globalisation » à la fois ici mais (et peut-être plus encore) « là-bas ». La Chine est la principale source des importations de l’UE et un partenaire énorme des investissements directs mutuels (malgré un léger tassement récent et surtout le temps long des procédures de régulation de part et d’autre, comme le montre en ce moment la négociation CNCC – Chinese National Chemical Corporation – et Syngenta, par exemple). Oui, la « libéralisation » de l’économie chinoise a eu lieu. Que l’État y ait joué un rôle de chef de file du capitalisme confirme plutôt la chose que son contraire.

 

Le capitalisme chinois est d’État et fait feu de tout bois, y compris des « recettes » dites « libérales ».

 

Les difficultés rencontrées par la société chinoise (dont ont témoigné les crises de 2015 : krach boursier, explosion de l’usine chimique de Tianjin, autres catastrophes, etc.) et surtout le passage sous les 7% de la croissance selon des chiffres officiels (légèrement – volontairement ? – inférieurs à l’objectif fixé par le Parti) n’empêchent pas de conclure que la Chine a joué et jouera la carte de la liberté de certains échanges (au moins). Sous la houlette du Parti certes – et le rôle que l’AIIB (Asian Infrastructure Investment Bank) jouera va le montrer. Mais assurément, sauf à craindre une menace pour sa sécurité. Aussi le discours tenu par son leader ne peut-il pas relever d’un simple « lip-service » (propos de complaisance) aux « élites » réunies dans la station suisse de renom. A Davos, M. Xi disait au moins également ce que lui-même et ses conseillers (comme M. Liu He, au centre d’un des cercles du pouvoir chinois) savent devoir  penser pour l’avenir de la Chine.

 

La promesse du « rêve chinois »

 

Point de « bonne intention » à chercher là, d’ailleurs. Si une nouvelle interprétation s’impose (qui ne peut donc pas voir dans la politique annoncée par la Chine un simple trompe-l’œil), c’est que M. Xi a un agenda à tenir : celui de la promesse, que la propagande du PCC martèle, du « rêve chinois ». Ce leitmotiv doit détrôner, au moins à usage interne, un autre slogan qui a occupé notre modernité et contribué à faire tomber l’URSS (ce qui semble loin aujourd’hui reste en réalité proche – disons-le, en cette année 2017 de centenaire de la révolution d’où l’expérience soviétique émergea). Ce nouveau « rêve » est un plan promis pour 2049 (autre centenaire, celui de l’établissement de la République populaire de Chine par Mao Zedong). La devise qui a pris du plomb dans l’aile est celle du « rêve américain », que les dirigeants des Etats-Unis contribuent d’ailleurs, nolens volens, à effacer ces jours-ci. Pour nous, la perspective du « Chinese Dream » est difficile à imaginer, mais l’est-elle plus que celle d’une progression économique de la Chine qui, depuis 1978, toutes statistiques à l’appui, a connu un essor proportionnellement supérieur à celui de tout pays occidental, Grande-Bretagne de la première révolution industrielle de 1750 à 1850 comprise !

 

Marxisme et libéralisme ont leurs sources « à l’Ouest »

 

La difficulté à nous représenter un recentrage mondial autour de la Chine suscite en partie l’interprétation faussement rassurante évoquée plus haut, selon laquelle l’attrait de son système restera forcément marginal, la Chine n’ayant jamais « vraiment » intégré les valeurs que l’Occident a portées. Faut-il rappeler que marxisme et libéralisme ont leurs sources « à l’Ouest » ? Et suivirent ensuite leur propre chemin?[1] Que le néo-marxisme et le néo-confucianisme que le Parti revitalise viennent compléter des positions économiques qui ne leur doivent plus rien (vraiment plus rien du tout) ? Que nombre de nos conceptions du politique, du « public » et du « privé » sont le plus souvent totalement inadaptées, n’ayant pas de sens ou pas du tout le même[2]. Cette « distance notionnelle » qui nous sépare de l’Asie orientale invite d’autant plus à étudier, avec patience et prudence, ses civilisations et la relation qui lie désormais irrévocablement nos avenirs. Sans préjuger que puissent s’y développer une (des) forme(s) de libéralisme à quoi l’Occident (Etats-Unis comme Europe, France incluse) devraient ouvrir les yeux et s’adapter plutôt que se fermer. C’est bien à front renversé que Xi Jinping expliquait à un Occident supposément libéral réuni à Davos qu’« activer le protectionnisme revient à s’enfermer dans une chambre obscure ».

 

On s’enferme ainsi sans doute pour refuser de voir. Ce sans quoi, on ne peut alors ni savoir ni agir en connaissance de cause. Le programme de l’Union européenne intitulé LIBEAC signifiait aussi: « Libéralisme pour l’Action ».

 

Et les Etats-Unis ont, eux, agi depuis la rencontre de début avril : or l’on a pu voir des mouvements militaires plutôt que commerciaux.

 

(1) Gilles Campagnolo a dirigé de 2013 à 2016 pour l’Union européenne le réseau LIBEAC (« Liberalism In Between Europe And China ») et le volume collectif paru en 2016 : Liberalism and Chinese Economic Development : Perspectives from Europe and Asia (London & New York: Routledge, « Frontiers in the World Economy »). Directeur de recherches au CNRS (Groupe de recherche en économie quantitative d’Aix-Marseille), il est fréquemment invité pour son expertise au Japon, en Chine, en Corée du Sud. Il publie dans diverses revues internationales, notamment sur les sources des théories économiques (libéralisation, modernisation), leurs soubassements philosophiques et leur transfert entre mondes occidental et extrême-oriental. Il a récemment donné un grand entretien à La Tribune (22 février 2017).

 

[1] Voir notamment, par l’auteur de cet article: « Three Influent Western Philosophers in the Break-Up Period in China: Eucken, Bergson and Dewey in China » (Ma Ying et H.-M. Trautwein (dir.), Thoughts on Economic Development in China (London & New-York: Routledge, 101-136.)

[2] Jean-François Billeter l’écrivait dans Chine trois fois muette (Paris, Allia, 2000).