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17 août 2017

Umberto Eco, l'Ur-fascisme, les citoyens appelés à jouer le rôle de peuple

 

"LʼUr-fascisme, indique Umberto Eco, se fonde sur un populisme qualitatif. Dans une démocratie, les citoyens jouissent de droits individuels, mais l'ensemble des citoyens n'est doté d'un poids politique que du point de vue quantitatif (on suit les décisions de la majorité). Pour l'Ur-fascisme, les individus en tant que tels n'ont pas de droits, et le peuple est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la volonté commune. Puisque aucune quantité d'êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. Ayant perdu leur pouvoir de délégation, les citoyens n'agissent pas, ils sont seulement appelés, pars pro toto, à jouer le rôle du peuple. Ainsi, le peuple n'est plus qu'une fiction théâtrale. Pour avoir un bon exemple de populisme qualitatif, il n'est plus besoin de Piazza Venezia ou du Stade de Nuremberg. Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif Télé ou Internet, où la réponse émotive d'un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la Voix du Peuple. En raison de son populisme qualitatif, l'Ur-fascisme doit sʼopposer aux gouvernements parlementaires «putrides». Lʼune des premières phrases que prononça Mussolini au parlement italien fut : « J'aurais pu transformer cette salle sourde et grise en un bivouac pour mes manipules. ›› Effectivement, il trouva aussitôt un meilleur abri pour ses manipules, mais peu après il liquida le parlement. Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme..."

 

Reprenons la lecture des conceptions de Umberto Eco sur le fascisme...

 

Michel Peyret


30 janvier 2017

Umberto Eco, le fascisme primitif et éternel et ... Donald Trump

 

En 1995, Umberto Eco publie un long article dans la New York Review of Books. Son thème : le fascisme éternel, ce qu’il appelle l’Ur-fascisme. Le linguiste, philosophe, philologue, romancier, penseur italien essaie de brosser le portrait invariant de ce qui constitue le fascisme, au-delà de l’expérience italienne née avec Mussolini en 1922.

 

Pour ce faire, il répertorie dans cet article 14 caractéristiques du fascisme, dont nous publions la liste argumentée ci-dessous.

 

Toute ressemblance avec un président américain en exercice....

 

        1. Le culte de la tradition
        2. Refus du monde moderne
        3. L’irrationalisme et culte de l’action pour l’action
        4. Le désaccord, l’esprit critique, est une trahison
        5. Refus radical de la différence, raciste par définition
        6. L’appel aux classes moyennes frustrées
        7. L’obsession du complot
        8. Exalter la force de l’ennemi puis la vaincre
        9. Le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
        10. L’élitisme de masse
        11. Le culte du héros
        12. Puissance = culte du machisme = mépris pour les femmes
        13. Les individus n’ont pas de droit, seul le peuple...
        14. Invention d’une nouvelle langue, lexique pauvre, syntaxe élémentaire

 

A la fin de l’article de la New York Review of Books, Umberto Eco ajoute. « Nous devons rester en alerte, pour que le sens de ces mots ne soit pas à nouveau oubliés. L’Ur-fascisme est toujours parmi nous, parfois sous des déguisements. Ce serait si simple, pour nous, s’ils apparaissaient sur la scène mondiale en proclamant ‘Je vais rouvrir Auschwitz, je veux voir les Chemises noires parader de nouveau sur les places italiennes’. La vie n’est pas si simple. L’Ur-fascisme peut revenir sous les atours les plus innocents. Notre devoir est de le démasquer et de pointer du doigt chacune de ses nouvelles expressions, tous les jours et partout dans le monde ».

 

Lire l'entretien qu'Umberto Eco nous avait accordé en 2011, au moment de la sortie du Cimetière de Prague, où il parle de la mystification, du faux, du racisme.


Article intégral de Umberto Eco (photo Daniel Fouray)

 

L’Ur-Fascisme (fascisme éternel, ou primitif)

 

Supposons qu'il existe une série de groupes politiques.

 

Le groupe Un est caractérisé par les aspects abc, le groupe Deux par bcd, et ainsi de suite. Deux est semblable à Un en tant qu'ils ont deux aspects en commun. Trois est semblable à Deux et Quatre est semblable à Trois pour la même raison. Notons que Trois est aussi semblable à Un (ils ont en commun l'aspect c). Le cas le plus curieux, c'est Quatre, évidemment semblable à Trois et à Deux, mais sans aucune caractéristique commune avec Un. Toutefois, en raison de la série ininterrompue de similarités décroissantes entre Un et Quatre, il subsiste, par une sorte de transitivité illusoire, un air de famille entre Quatre et Un.

 

Le fascisme est devenu un terme s'adaptant à tout parce que même si l'on élimine d'un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l'impérialisme et vous aurez Franco et Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique. Ajoutez au fascisme italien un anticapitalisme radical (qui ne fascina jamais Mussolini) et vous aurez Ezra Pound. Ajoutez le culte de la mythologie celte et le mysticisme du Graal (totalement étranger au fascisme officiel) et vous aurez l'un des gourous fascistes les plus respectés, Julius Evola. En dépit de cet imbroglio, je crois possible d'établir une liste de caractéristiques typiques de ce que je voudrais appeler l'Ur- fascisme, c'est-à-dire le Fascisme Primitif et Eternel. Impossible d'incorporer ces caractéristiques, dans un système, beaucoup se contredisent réciproquement et sont typiques d'autres formes de despotisme ou de fanatisme. Mais il suffit qu'une seule d'entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste.

 

1- La première caractéristique d'un Ur-fascisme, c'est le culte de la tradition. Le traditionalisme est plus ancien que le fascisme. Il ne fut pas seulement typique de la pensée contre-révolutionnaire catholique après la Révolution française, il est né vers la fin de l'âge hellénistique, en réaction au rationalisme grec classique.

 

Dans le bassin méditerranéen, les peuples de religions différentes (toutes acceptées avec indulgence par le Panthéon romain) se prirent à rêver d'une révélation reçue à l'aube de l'histoire humaine. Cette révélation resta longtemps cachée sous le voile de langues désormais oubliées, confiée aux hiéroglyphes égyptiens, aux runes celtes, aux textes sacrés, encore inconnus, des religions asiatiques.


Cette nouvelle culture devait être syncrétiste. Le syncrétisme n'est pas seulement, comme l'indiquent les dictionnaires, la combinaison de diverses formes de croyances ou de pratiques. Une telle combinaison doit tolérer les contradictions. Tous les messages originaux contiennent un germe de sagesse et, lorsqu'ils semblent dire des choses différentes ou incompatibles, c'est uniquement parce que chacun fait allusion, de façon allégorique, à quelque vérité primitive.

 

Conséquence : il ne peut y avoir d'avancée du savoir La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes et l'on ne peut que continuer à interpréter son message obscur. Il suffit de regarder le syllabus de chaque mouvement fasciste pour y trouver les principaux penseurs traditionalistes. La gnose nazie se nourrissait d'éléments traditionalistes, syncrétistes, occultes. Julius Evola, la source théorétique essentielle de la nouvelle droite italienne, mélangeait le Graal avec les Protocoles des Sages de Sion, l'alchimie avec le Saint Empire romain. Le fait même que, pour montrer son ouverture d'esprit, une partie de la droite italienne ait récemment élargi son syllabus en réunissant De Maistre, Guénon et Gramsci, est une preuve lumineuse de syncrétisme.

 

Si vous regardez par curiosité les rayons des librairies américaines portant l'indication « New Age ››, vous y trouverez même saint Augustin, lequel, pour autant que je sache, n'était pas fasciste. Mais le fait même de réunir saint Augustin et Stonehenge, ça, c'est un symptôme d'Ur-fascisme.

 

2- Le traditionalisme implique le refus du monde moderne. Les fascistes comme les nazis adoraient la technologie, tandis qu'en général les penseurs traditionalistes la refusent, la tenant pour la négation des valeurs spirituelles traditionnelles. Toutefois, bien que le nazisme ait été fier de ses succès industriels, ses louanges de la modernité n'étaient que l'aspect superficiel d'une idéologie fondée sur le Sang et la Terre (Blut und Boden). Le refus du monde moderne était camouflé sous la condamnation du mode de vie capitaliste, mais il recouvrait surtout le rejet de l'esprit de 1789 (et de 1776 bien sûr) : le siècle des Lumières, l'Age de la Raison, conçus comme le début de la dépravation moderne. En ce sens, l'Ur-fascisme peut être défini comme irrationalisme.

 

3- Lʼirrationalisme dépend aussi du culte de l'action pour l'action. Lʼaction est belle en soi, on doit donc la mettre en œuvre avant - et sans - la moindre réflexion. Penser est une forme d'émasculation. Ainsi, la culture est suspecte, puisqu'on l'identifie à une attitude critique. De la déclaration attribuée à Goebbels (« quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver ») à l'emploi courant d'expressions telles que sales intellectuels, crânes d'œuf, snobs radicaux, les universités sont un repaire de communistes, la suspicion envers le monde intellectuel a toujours été un symptôme d'Ur-fascisme. Lʼessentiel de l'engagement des intellectuels fascistes officiels consistait à accuser la culture moderne et lʼintelligentsia d'avoir abandonné les valeurs traditionnelles.

 

4- Aucune forme de syncrétisme ne peut accepter la critique. L'esprit critique établit des distinctions, et distinguer est un signe de modernité. Dans la culture moderne, la communauté scientifique entend le désaccord comme un instrument de progrès des connaissances. Pour l'Ur- fascisme, le désaccord est trahison. 

 

5- Le désaccord est en outre signe de diversité. LʼUr- fascisme croît et cherche le consensus en exploitant et exacerbant la naturelle peur de la différence. Le premier appel d'un mouvement fasciste ou prématurément fasciste est lancé contre les intrus. LʼUr-fasciste est donc raciste par définition.

 

6- LʼUr-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l'une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l'appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantée par la pression de groupes sociaux inférieurs. A notre époque où les anciens « prolétaires » sont en passe de devenir la petite bourgeoisie (et où les Lumpen s'auto-excluent de la scène politique), le fascisme puisera son auditoire dans cette nouvelle majorité.

 

7- Quant à ceux qui n'ont aucune identité sociale, l'Ur- fascisme leur dit qu'ils jouissent d'un unique privilège - le plus commun de tous : être né dans le même pays. La source du nationalisme est là. Par ailleurs, les seuls à pouvoir fournir une identité à la nation étant les ennemis, on trouve à la racine de la psychologie Ur-fasciste l'obsession du complot, si possible international. Les disciples doivent se sentir assiégés. Le moyen le plus simple de faire émerger un complot consiste à en appeler à la xénophobie. Toutefois, le complot doit également venir de l'intérieur. Aussi les juifs sont-ils en général la meilleure des cibles puisqu'ils présentent l'avantage d'être à la fois dedans et dehors. Aux Etats-Unis, le livre de Pat Robertson, The New World Order constitue le dernier exemple en date d'obsession du complot.

 

8- Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l'ennemi. Quand j'étais enfant, on m'apprenait que les Anglais étaient « le peuple aux cinq repas ›› : ils mangeaient plus souvent que le pauvre mais sobre Italien. Les juifs sont riches et ils s'entraident grâce à un réseau secret d'assistance mutuelle. Cependant, les disciples doivent être convaincus de pouvoir vaincre leurs ennemis. Ainsi, par un continuel déplacement de registre rhétorique, les ennemis sont à la fois trop forts et trop faibles. Les fascismes sont condamnés à perdre leurs guerres, parce qu'ils sont dans l'incapacité constitutionnelle d'évaluer objectivement la force de l'ennemi.

 

9- Pour l'Ur-fascisme, il n'y a pas de lutte pour la vie, mais plutôt une vie pour la lutte. Le pacifisme est alors une collusion avec l'ennemi ; le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. Toutefois, cela comporte un complexe d'Armageddon : puisque les ennemis doivent et peuvent être défaits, il devra y avoir une bataille finale, à la suite de laquelle le mouvement prendra le contrôle du monde. Cette solution finale implique qu'il s'ensuivra une ère de paix, un Age d'or venant contredire le principe de guerre permanente. Aucun leader fasciste n'a jamais réussi à résoudre cette contradiction.

 

10- Lʼélitisme est un aspect type de l'idéologie réactionnaire, en tant que fondamentalement aristocratique. Dans l'histoire, tous les élitismes aristocratiques et militaristes ont impliqué le mépris pour les faibles. LʼUrfascisme ne peut éviter de prêcher l'élitisme populaire. Tout citoyen appartient au peuple le meilleur du monde, les membres du parti sont les citoyens les meilleurs, tout citoyen peut (ou devrait) devenir membre du parti. Cependant, il n'est point de patriciens sans plébéiens. Le leader, qui sait que son pouvoir n'a pas été obtenu par délégation mais conquis par la force, sait aussi que sa force est fondée sur la faiblesse des masses, tellement faibles qu'elles méritent et ont besoin d'un Dominateur. Comme le groupe est organisé hiérarchiquement (selon un modèle militaire), chaque leader subordonné méprise ses subalternes, lesquels méprisent à leur tour leurs inférieurs. Tout cela renforce le sentiment d'un élitisme de masse.

 

11- Dans cette perspective, chacun est éduqué pour devenir un héros. Si dans toute mythologie, le héros est un être exceptionnel, dans l'idéologie Ur-fasciste, le héros est la norme. Un culte de l'héroïsme étroitement lié au culte de la mort : ce n'est pas un hasard si la devise des phalangistes était Viva la muerte. Pour les gens normaux, la mort est désagréable mais il faut l'affronter avec dignité; pour les croyants, c'est une façon douloureuse d'atteindre a un bonheur surnaturel. Le héros Ur-fasciste, lui, aspire à la mort, annoncée comme la plus belle récompense d'une vie héroïque. Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres.

 

12- Puisque la guerre permanente et l'héroïsme sont des jeux difficiles à jouer, l'Urfasciste transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l'origine du machisme (impliquant le mépris pour les femmes et la condamnation intolérante de mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à lʼhomosexualité). Puisque le sexe aussi est un jeu difficile à jouer, le héros Urfasciste joue avec les armes, véritables Ersatz phalliques: ses jeux guerriers proviennent d'une Invidia Penis permanente.

 

13- LʼUr-fascisme se fonde sur un populisme qualitatif. Dans une démocratie, les citoyens jouissent de droits individuels, mais l'ensemble des citoyens n'est doté d'un poids politique que du point de vue quantitatif (on suit les décisions de la majorité). Pour l'Ur-fascisme, les individus en tant que tels n'ont pas de droits, et le peuple est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la volonté commune. Puisque aucune quantité d'êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. Ayant perdu leur pouvoir de délégation, les citoyens n'agissent pas, ils sont seulement appelés, pars pro toto, à jouer le rôle du peuple. Ainsi, le peuple n'est plus qu'une fiction théâtrale. Pour avoir un bon exemple de populisme qualitatif, il n'est plus besoin de Piazza Venezia ou du Stade de Nuremberg. Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif Télé ou Internet, où la réponse émotive d'un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la Voix du Peuple. En raison de son populisme qualitatif, l'Ur-fascisme doit sʼopposer aux gouvernements parlementaires «putrides». Lʼune des premières phrases que prononça Mussolini au parlement italien fut : « J'aurais pu transformer cette salle sourde et grise en un bivouac pour mes manipules. ›› Effectivement, il trouva aussitôt un meilleur abri pour ses manipules, mais peu après il liquida le parlement. Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme

 

14- L'Ur-Fascisme parle la Newspeak. La Newspeak fut inventée par Orwell dans 1984, comme langue officielle de l'Ingsoc, le socialisme anglais, mais des éléments d'Ur-fascisme sont communs à diverses formes de dictature. Tous les textes scolaires nazis ou fascistes se fondaient sur un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, afin de limiter les instruments de raisonnement complexe et critique. Cela dit, nous devons être prêts à identifier d'autres formes de Newspeak, même lorsqu'elles prennent l'aspect innocent d'un populaire talk-show.

Posté par Michel Peyret