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Mes parents, ces héros de la classe ouvrière !

 

PUBLIÉ LE 
 

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J’ai suivi d’assez près les travaux actuels de l’Assemblée concernant les ordonnances. Ces fameuses ordonnances qui vont permettre au gouvernement d’avoir les coudées franches pour dynamiter le code du travail, pourtant déjà sévèrement encorné par les lois Macron et El-Khomri. Mesurons à quel point la bataille qui s’annonce ne peut se résumer à une simple confrontation juridique. C’est bien le code du travail comme aspect symbolique qui est attaqué. Oui il s’agit de recommandations de la commission européenne, oui l’Allemagne veut faire plier le dernier pays qui résiste encore au libéralisme débridé pour tuer définitivement toute possibilité de résistance à son projet impérialiste, comme l’a révélé Yanis Varoufakis, alors ministre de l’économie grec maltraité par le duo Merkel-Schaüble. Mais à une échelle franco-française, c’est la possibilité de mettre à genoux la classe ouvrière, aujourd’hui désarmée et affaiblie, après qu’elle su durant plus d’un siècle arracher une série de conquêtes lui donnant une existence sociale et politique dans l’entreprise comme dans la société.

 

Qui peut sérieusement croire l’idée que si demain les accords de branches ou les cadres nationaux laissent place à des accords d’entreprise, le salarié et son patron seront sur un pied d’égalité pour négocier les conditions de travail ? S’il nous a fallu arracher le principe de la hiérarchie des normes au prix de luttes parfois violentes, c’est bien parce que nos aïeux savaient qu’il existe irrémédiablement un rapport de subordination entre le salarié et le chef d’entreprise. Comment pourrait-il en être autrement à partir du moment où vous devez vendre votre force de travail en échange d’un salaire ? Ainsi, il faudrait être terriblement crédule ou particulièrement vicieux et mal intentionné pour vendre l’idée d’un possible dialogue social dans l’entreprise. Le dialogue sous-entend la possibilité d’une écoute réciproque, d’une forme de sagesse dans l’échange, d’une volonté d’apaisement qui servirait l’une et l’autre des parties. Imaginer un tel rapport dans l’entreprise relève de la métaphysique.

 

C’est le même principe que d’imaginer Muriel Pénicaud, ministre du travail, ancienne directrice générale adjointe chez Dassault systèmes de 2002 à 2008, directrice générale des ressources humaines chez Danone de 2008 à 2013, directrice générale de Business France en 2015, une agence au service de l’internationalisation de l’économie française, mener un chantier aussi vaste que celui dont on parle avec comme boussole l’intérêt des salariés. Cette haut-fonctionnaire passée par la case privé, comme beaucoup de ses condisciples, fait partie de ce corps social chargé d’exécuter les recommandations de la bourgeoisie. C’est ce que Marx appelle la petite bourgeoisie.

 

Pour clore la démonstration, je me range moi à la sagesse de Saint-Just qui disait « la force n’a ni droit ni raison, mais il peut être impossible de s’en passer pour faire respecter le droit et la raison ». Autrement dit, seul le rapport de force peut produire des résultats pour celui qui se trouve en situation de domination.

 

Il faut reconnaître à Muriel Pénicaud une forme d’efficacité dans la tâche qui est a la sienne. Elle a mené avec autorité pour ne pas dire autoritarisme les débats en commission des affaires sociales sans jamais flancher. Elle ne s’est jamais laissée entraîner sur le terrain de la dialectique continuant à délivrer les éléments de langage de notre époque politique. Aucun amendement retenu, un calendrier serré … C’est une véritable blitzkrieg sociale à laquelle elle se livre. Elle le sait d’avance, il ne pourra y avoir qu’une victoire au bout. Son groupe parlementaire est totalement fanatisé par la ligne politique qu’elle défend. Ces jeunes députés macronistes sont tous les produits de la méritocratie petite bourgeoise vendue dans nos grandes écoles alignée sur la pensée dominante anglo-saxonne. On pourrait d’ailleurs disserter sur le poids toujours plus grand de l’anglais dans les cours et concepts délivrés là-bas.

 

Comment ne pas trouver savoureux et en même temps surréaliste l’échange provoqué par Ruffin dans l’hémicycle lorsqu’il fait la démonstration de la grande voracité du groupe Auchan et le décalage de la loi pour limiter cet instinct de prédation et de captation. La réponse du rapporteur, député macroniste, ancien DRH de chez Auchan, va rentrer dans les annales. Ruffin et ce député incarnent deux mondes totalement distincts jusqu’à parler deux langages totalement étrangers l’un à l’autre. Ce décalage est sidérant (ici).

 

C’est en voyant à l’œuvre tout ce beau monde à l’image de ce député macroniste, qui n’a pas même idée de ce que peut être la dureté du travail dans les usines, sur les chantiers, dans une exploitation agricole, que j’ai pensé à mes parents. Par chance, ils sont la parfaite incarnation de ce qu’est la conscience de classe. Je ne suis pas aujourd’hui communiste par le pur fruit du hasard.

 

Je n’ai jusque-là que peu écrit sur mes parents. Il y a toujours quelque chose de très freudien, d’assez effrayant qui laisse planer son ombre sur une telle entreprise. J’ai été rassuré là-dessus à la lecture d’un article paru dans le Nouvelobs dans lequel la sociologue Annie Ernaux, grande figure intellectuelle de notre temps, évoque ce phénomène. L’écriture est une approche presque psychanalytique dans notre rapport à notre intimité. Pas étonnant par ailleurs qu’Ernaux a traité de concert la question des origines sociales avec celle de la sexualité.

 

Malgré cette difficulté connue, j’ai senti le besoin irrépressible d’écrire sur mes parents. Au milieu de ce chantier législatif ce sont leurs visages, leurs trajectoires qui me hantent l’esprit. D’abord pour une raison tout à fait évidente : ils seront en première ligne dans les victimes de cette future loi. Mon père est carrossier peintre dans une petite SARL qui vivote, dans des conditions de travail dignes du XIXe siècle, ma mère est aide-soignante dans un système hospitalier public en décrépitude. L’un comme l’autre savent ce qu’est la souffrance au travail et à quel point le dialogue social est un leurre grossier. L’inspection du travail a pointé une fois le bout de son nez dans le garage où travaille mon père. Ils avaient promis de passer de nouveau, ils ne l’ont jamais fait. Aucune mesure coercitive à l’égard du patron, rien … Mon père pourra continuer à travailler sous les vieilles tôles remplies d’amiante, dans les courants d’air glacés des rudes hivers du nord, sans respect des règles d’hygiène de base … Cela fait déjà 30 ans qu’il supporte la chose. Il est certain que notre loi travail à nous, si notre classe était au pouvoir, consisterait par exemple à renforcer l’inspection du travail, avec d’importants recrutements d’inspecteurs du travail, avec une législation renforcée, un suivi étroit des dossiers et des mesures punitives plus dures. Il n’en sera rien dans le cas présent, sans surprise.

 

J’ai donc la possibilité de mettre un visage sur l’enjeu de civilisation qui se joue. Cette loi travail est en chantier en même temps qu’une importante loi économique où on annonce déjà 3 milliards d’euros de baisse d’impôts pour 3000 familles. Comment pouvoir nier encore qu’au cœur de cette offensive, c’est la lutte des classes dans son éclatante vérité qui se révèle ? La classe à laquelle j’appartiens, celle de mes parents, est indéniablement en train de la perdre. Mais le grand Henri Malberg qui vient de nous laisser orphelins, a sa vie durant rappelé ô combien notre combat repose sur une vision diachronique optimiste. Je me dois d’être optimiste parce que le sort de mes parents est en jeu. Qu’ils sont à mes yeux des héros de l’ordinaire. Il y a presque une part de sacré dans la manière dont je les vois. Des travailleurs courageux, honnêtes, qui dès le plus jeune âge m’ont appris à détester les patrons. Ils m’ont inculqué des valeurs cardinales essentielles. La probité à toute épreuve, le sens de l’intérêt commun, le respect, le courage et le sens de l’effort. Jamais je ne les ai vu craquer alors que j’ai compris avec le recul, jeune adulte que je suis, les colossaux sacrifices et efforts qu’ils ont fait pour que mon frère, ma sœur et moi ne manquions jamais de rien. Je leur dois tant. Dans une sorte de conviction immuable, j’ai le sentiment que je dois être à la hauteur de ces sacrifices, de cet amour viscéral qui est le leur.

 

J’ai aujourd’hui des responsabilités politiques, un engagement militant clair et défini, une parole publique via ce blog et les tribunes qui me sont parfois offertes. C’est pour cela que je lie presque mécaniquement mon engagement contre la loi travail à ma trajectoire familiale, à mes parents. Pour paraphraser de nouveau Annie Ernaux c’est l’idée de « venger ma race ». Elle qui n’a rien d’autre que sa force de travail et cette possibilité de mobilisation politique et sociale pour ne pas totalement plonger dans l’asservissement brutal.

 

G.S