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Décryptage d’une journaliste

 

Jacques SapirPar  · 

Le Président de la République a prétendu que la « campagne sent(ait) mauvais »[1]. Peut-être, mais pas pour les raisons qu’il a avancées.

 

Non, si la campagne « sent mauvais » c’est parce qu’elle révèle des attitudes et des comportements qui sont inadmissibles et qui témoignent d’une évolution grave pour la démocratie. Le dénigrement systématique, le mensonge et l’amalgame sont aujourd’hui devenus monnaie courante. Ces méthodes odieuses et scandaleuses sont aussi reprises par une partie de la presse, et ici nous pouvons dire que la démocratie est réellement en danger. Ce danger ne vient pas du « populisme » de certains, qui ne fait qu’exprimer l’immense colère populaire qui monte depuis des années et qui s’exprime à l’occasion de ces élections présidentielles. Le véritable danger pour la démocratie provient au contraire de ce comportement odieux des politiques et de cette partie de la presse qui cherche à déconsidérer ses adversaires faute d’arguments de fond à leur opposer.

 

J’ai ainsi été, il y a quelques jours, la victime d’un article scandaleux, et largement diffamatoire, commis à mon égard par Mme Raphaëlle Bacqué dans le journal Le Monde[2]. J’ai reçu, à cette occasion, un très grand nombre de messages de soutien, venant de toute provenance et de nombreux pays. Le président de la FMSH, mon ami Michel Wieviorka, a condamné cet article et pris ma défense sur Twitter[3].

 

Mes collègues russes de la Moskovskaya Shkola Ekonomiki, eux-mêmes gravement mis en cause par cet article mensonger, ont installé sur leur site la réponse que j’ai adressée au Monde[4], qui pour l’instant se refuse à la publier[5].

 

Mon collègue Jacques Généreux, prenant connaissance de la réponse que j’avais rédigée face à l’article commis par Raphaëlle Bacqué, m’a immédiatement envoyé un courriel. Il décrit la manière de procéder de cette « journaliste », éclaire ses méthodes de travail, et démontre que le projet était bien de rédiger un portrait à charge. Je le cite ici, avec son accord :

 

« Je comprends mieux en te lisant pourquoi en m’interrogeant R.B. a émis l’hypothèse saugrenue que tes positions sur l’euro serait inspirées par tes « amis russes » ! J’étais interloqué ! Je me suis moqué en lui disant ; « Quoi ? Vous croyez que c’est un espion russe en service commandé ? ». Elle a dû concéder que non ! Et je lui ai en effet dit que la seule influence éventuelle et raisonnablement envisageable serait en sens inverse : à savoir que toi qui est l’un des meilleurs spécialistes de la question tu sois susceptible de convaincre des interlocuteurs russes. Elle a dû être déçue par ma réponse. 

 

Comme par les autres réponses, car je réalise en te lisant qu’elle cherchait sans doute à faire ressortir des lignes de fractures entre nous, tandis que j’insistais beaucoup sur notre communauté d’inspiration intellectuelle, de conception de l’analyse économique et de diagnostic sur le capitalisme ou sur l’UE, sans cacher nos différences déjà bien connues quant à la méthode de rupture avec les traités européens et sur le champ des rapprochements possibles entre défenseurs de la souveraineté populaire. J’espère que tu obtiendras un droit de réponse pour restaurer la vérité. » 

 

Il se fait que Le Monde persiste pour l’instant à me refuser ce droit de réponse…

 

Sur le fond, on appréciera la méthode dont Mme Bacqué a usée et abusée, et que le Monde a implicitement validée en publiant son article. Qu’elle ait pris au pied de la lettre des affirmations faites dans un contexte indiquant clairement l’usage du second degré démontre bien son intention de nuire. En pratiquant l’amalgame de manière systématique, ce sont des idées, au-delà de l’homme, que l’on cherche à détruire. Que l’on ne partage pas mes idées, que se soit sur l’Euro ou sur l’Union européenne, me semble relever du débat naturel qu’il convient d’avoir sur ces questions. Encore faut-il que ce débat contradictoire ait lieu. Or, pour l’heure, ces idées sont diabolisées et ceux qui les défendent, on cherche à les discréditer. Où est ici la pratique de la démocratie ? Le simple fait que pour certains l’euro tout comme l’UE semblent relever de la chose sacré et qui les conteste commet alors l’équivalent d’un blasphème, est une dérive significative et dangereuse de la démocratie[6]. Cette attaque vicieuse confirme en fait le diagnostic que l’on peut porter sur l’évolution de la société française.

 

Le Monde se targue de défendre la démocratie ; mais, plutôt que d’instruire des procès à des pays étrangers, que ce soit à tort où à raison, et d’avoir sur ce point une lecture très sélective de la réalité, il ferait mieux de s’assurer qu’il la défend réellement en France. Or, s’abaissant à des pratiques que l’académicien russe Viktor Ivanter, président de l’Institut de Prévision de l’Economie (INP-RAN) et collègue avec qui j’organise depuis 1991 le séminaire franco-russe compare à celles de la presse soviétique sous Staline et Brejnev, il se décrédibilise totalement.

 

Courrier que m’a adressé l’académicien V.V. Ivanter

 

Et c’est bien là la plus triste leçon que l’on peut tirer de cette pénible affaire. J’avais, en 2009, été censuré par l’organe du PS, qui m’avait pourtant expressément demandé un article. Nous savions dès lors à quoi nous attendre de ce parti. Mais, ceci ne concernait qu’un journal militant. Aujourd’hui, Le Monde agonise sous nos yeux. Plus exactement, il est en train d’achever sa mue d’un organe d’information en un organe de propagande. Et il convient de noter qu’il n’aura fallu pour que cela se produise nul déploiement de force, nulle menace sur la personne physique des journalistes, au contraire de ce que l’on peut voir dans certains pays (comme la Turquie) ou, pourtant, certains journaux résistent encore.

 

La décomposition d’une certaine presse témoigne bien de ce que, sous certains aspects, nous ne vivons plus en démocratie.

 

[1] http://www.rtl.fr/actu/politique/melenchon-le-pen-pour-francois-hollande-cette-campagne-sent-mauvais-7788088062

[2] http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/04/11/jacques-sapir-premier-du-non_5109353_823448.html

[3] https://twitter.com/MichelWieviorka/status/853342222347108356

[4] Sapir J., « Naufrage d’une journaliste, dérive du journalisme », à https://russeurope.hypotheses.org/5908

[5] http://mse-msu.ru/pismo-oproverzhenie-vizit-professora-mshe-mgu-zhaka-sapira-v-redakciyu-gazety-le-monde/#more-13439

[6] Sapir J., « La zone Euro : du cadre disciplinaire à la ‘Démocrannie’ », in Coll., L’Euro est-il mort ?, Paris, Editions du Rocher, 2016, pp. 111-124.