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Souveraineté et Religion

 

Par  · publication  · mis à jour 

A propos de la sortie du livre co-écrit avec Bernard Bourdin

 

Le livre retraçant le dialogue que nous avons eu Bernard Bourdin et moi sur les rapports entre la Souveraineté, la Religion et la Nation[1], est paru aux éditions du Cerf. Cet ouvrage pose une série de questions qui sont aujourd’hui importantes pour comprendre l’archéologie de la Souveraineté, mais aussi l’articulation de ce concept avec la question de la foi religieuse. Une première recension en a été faite par Gérard Leclerc.

Il contient aussi des passages important sur le rapport direct, et politique, à la religion, des passages qui interpellent ma part de culture marxiste. C’est à partir d’une citation extraite de ce livre que l’on peut rebondir pour poser à la fois le problème de l’articulation entre la laïcité et les libertés individuelles, mais aussi la question de la signification de cette laïcité face aux utopies.

 

Laïcité et liberté individuelle

 

Ainsi, Bernard Bourdin écrit dans ce livre une chose qui est véritablement essentielle : « Il n’y a pas de parti politique du royaume de Dieu et plus encore, il n’y a pas d’histoire du royaume de Dieu : c’est un non-sens théologique. Ce point indiscutable ne permet pas de tout résoudre mais reconnaissons qu’il est déterminant ! Il est vrai que le premier christianisme s’est pensé en termes de parousie, dans une eschatologie immédiate quasi-apocalyptique. L’attente de l’Apocalypse nourrit tous les millénarismes chrétiens – pensons aux anabaptistes qui sont la maladie infantile du protestantisme. Face aux extrémistes qui disent qu’il n’y a plus qu’un seul Règne, Luther le réformateur est obligé de devenir conservateur ! Il y a une interprétation millénariste de l’accomplissement du messianisme mais il y a aussi et surtout l’installation du christianisme dans l’histoire qui oblige à repenser l’eschatologie sous l’angle de théologies des fins dernières. Il convient d’ajouter qu’Augustin est l’auteur d’une théologie de l’histoire[2], quatorze siècles avant l’avènement de la philosophie hégélienne de l’histoire. Dès lors qu’on se situe dans l’histoire, la question des médiations prend une importance croissante comme nous l’avons vu. Voilà qui nous conduit à réfléchir sur les utopies séculières. A mon sens, le marxisme révolutionnaire est une forme de millénarisme… [3]»

 

Ce point est fondamental. Il signifie à la fois que l’on ne peut prétendre fonder un projet politique sur une religion, et que la démarche du croyant, quel qu’il soit, est une démarche individuelle, et de ce point de vue elle doit être impérativement respectée, mais qu’elle ne s’inscrit pas dans le monde de l’action politique qui est celui de l’action collective. C’est en réalité l’un des fondements de la laïcité. Mais, on associe aussi la notion de laïcité à celle de tolérance, et plus généralement à la notion de liberté de conscience. C’est, à mon sens, ne pas comprendre le sens profond de cette notion de laïcité. Cette assimilation entre tolérance et laïcité, non que la tolérance ne soit une importante valeur individuelle, nous laisse désarmés face au défi de l’intégrisme religieux.

 

Comment devons-nous réagir face à des gens qui, eux, ne pensent pas cela, soit qu’ils considèrent que le « royaume de Dieu » peut avoir un parti politique (et on l’observe des intégristes tant chrétiens comme aux Etats-Unis que chez les musulmans avec les Frères Musulmans) soit qu’ils considèrent que les deux cités, pour reprendre Augustin, sont sur le point de fusionner, comme c’est le cas de courants messianiques et millénaristes comme les salafistes ? Ces courants, pour des raisons qui sont différentes, contestent par des méthodes qui, elles aussi, sont différentes l’idée même de laïcité. Pourtant, cette idée est en réalité essentielle à la formation d’un espace politique, certes traversé d’intérêts et de conflits, mais néanmoins gouverné par des formes de raison. Cet espace politique est indispensable à la construction de la souveraineté et de la nation. Sans l’existence de cet espace politique le « peuple pour soi », c’est à dire le peuple conçu comme une communauté politique, ne peut exister.

 

Faut-il donc les laisser faire, au nom des libertés individuelles qui sont une des applications de la raison, en sachant qu’ils sont porteurs de principes absolument antagoniques qui, s’ils triomphaient, rendraient impossible l’existence de ce type d’espace politique – et donc les libertés individuelles – au nom desquelles, en particuliers ceux qui considèrent que le « royaume de Dieu » peut avoir un parti politique, prétendent avancer ? La question est moins compliquée avec les courants qui prétendent à la fusion entre les « deux cités ». Ceux-là, en un sens, se mettent directement hors-jeu. On voit ici que cette question des « libertés individuelles » ne peut être absolutisée, hors la distinction entre vie privée et vie publique, entre espace privé et espace public. Mais, si l’on reconnaît cette impératif, il faut alors imaginer une règle susceptible de gérer les contradictions entre libertés individuelles et libertés publiques. D’où la nécessité de fonder l’organisation politique sur ce que j’ai appelé « l’ordre démocratique »[4].

 

Laïcité, utopie et politique

 

Mais, la réflexion de Bernard Bourdin soulève un autre problème. Il fait mention des « utopies séculières » et dis « à mon sens, le marxisme révolutionnaire est une forme de millénarisme ». C’est entièrement exact, du moins dans la forme prise par ce marxisme révolutionnaire dans diverses organisations politiques. Cela n’aurait pas dû être bien entendu, mais cela fut et le reste encore dans une frange groupusculaire. Quelles sont les leçons que l’on peut tirer de cette bifurcation qui a entraîné une pensée construite en Raison sur des chemins dont la raison était absente. On est bien en présence, avec le discours tenu par les représentants politiques de ce courant d’un millénarisme, que ce soit avec Philippe Poutou ou Nathalie Arthaud. C’est ce qui explique pourquoi cette frange, et dans une partie de la gauche radicale qui s’exprime autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, a de tels problèmes avec la notion de souveraineté. Tant que l’on restera dans l’interprétation millénariste du messianisme, on n’a pas besoin de la souveraineté puisqu’on n’a pas besoin de médiation.

 

Les marxistes révolutionnaires attendent la révolution qui donnera naissance à la société sans classes. Si Marx ne récuse pas la lutte politique pour la démocratie, cette dernière pourtant ne vise que les formes institutionnelles, ce qu’il appelle alors la « communauté illusoire ». En réalité, il soumet cette lutte à l’émancipation générale des travailleurs, qui seule lui donne sens et à laquelle elle doit donc être entièrement subordonnée. Dans une société sans classes, les acteurs ayant un accès direct, non médiatisé, avec la réalité, le besoin en organisations séparées de la société disparaît. On connaît la formule : dès lors, l’État dépérit. C’est pourquoi un des rares auteurs marxistes à s’être spécialisé sur le droit, Evgueny B. Pashukanis, pouvait affirmer que, sous le communisme, il n’y aurait plus de réglementations légales mais uniquement des réglementations techniques[5]. Ce qui est moins connu, c’est que l’on peut aussi trouver chez Engels une critique virulente des nationalisations, opposées à la socialisation des moyens de production avec une critique qui, en réalité, fait l’impasse sur la démocratie[6]. Cette société idéale n’est donc plus un État puisqu’il y a dépérissement de l’État après la révolution. Dans la période transitoire du socialisme, – « à chacun selon son travail » – il ne peut plus y avoir de partis politiques mais seulement des « partis techniques » comme le dit Trotski dans « Leur morale et la nôtre » [7]. Lénine lui-même, à la veille de prendre le pouvoir, croyait – ou affectait de croire – qu’il était possible de passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses[8].

 

Dès lors, nous ne sommes plus dans le domaine de la politique mais dans l’univers de la technicisation des choix sociétaux. Cela peut alors conduire à une naturalisation de fait de l’économie et de la société, dont une des formes d’expression réside dans les fameuses « lois objectives », certes plus présentes chez les marxistes que chez Marx par ailleurs. Cela aboutit à une dépolitisation du politique, qui n’est pas différente de celle à laquelle cherche à aboutir le courant libéral représenté par Hayek[9]. Bien entendu le niveau politique reste important, la question du pouvoir domine toutes les autres, comme disent les bolchéviques, mais c’est pour appliquer une politique qui ne serait que l’expression d’une compréhension consciente de ces lois. La politique, perçue comme l’espace à la fois d’expression et de constitutions de représentations collectives, avec la notion de l’espace de controverse qui lui est apparentée, disparaît alors. L’intérêt de la réflexion faite par Bernard Bourdin est de nous forcer à nous interroger sur le rapport ambiguë qu’entretient un certain marxisme révolutionnaire avec les thèses du libéralisme.

 

[1] Bourdin B. et Sapir J. (avec Renouvin B.), Souveraineté, Nation, Religion, Paris, Le Cerf, 2017

[2] Saint Augustin, La Cité de Dieu, Trad. G. Combés, revue et corrigée par G. Madec, Paris, Institut d’études augustiniennes, 1993, 1994, 1995.

[3] Bourdin B. et Sapir J. (avec Renouvin B.), Souveraineté, Nation, Religion, op. cit. p. 83.

[4] Voir Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016 et, idem, Les économistes contre la démocratie – Les économistes et la politique économique entre pouvoir, mondialisation et démocratie, Albin Michel, Paris, 2002.

[5] Pashukanis E.B., Law and Marxism, a General Theory, Ink Links, Londres, 1978. Voir aussi Pashukanis, E. B., Selected Writings on Marxism and Law, edité par P. Beirne et R. Sharlet, Londres, Academic Press, 1980

[6] F. Engels, Anti-Dühring, Éditions Sociales, Paris, 1971, p. 314, note 1.

[7] Trotski L., Leur morale et la notre, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1966.

[8] Lénine V.I., L’État et la Révolution, (1917), Paris, La Fabrique, 2012.

[9] Bellamy R., ‘Dethroning Politics’: Liberalism, Constitutionalism and Democracy in the Thought of F. A. Hayek. British Journal of Political Science, 24, 1994, pp 419-441.