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Benoît Hamon ou la faillite de la gauche Terra Nova

 

18 Avril 2017

Benoît Hamon ou la faillite de la gauche Terra Nova

 

On accusera volontiers l’auteur de ces lignes de tirer sur l’ambulance. Néanmoins, la déconfiture actuelle du candidat du PS nous oblige à ne pas passer à côté de ce qui se jouera au soir du 1er tour, lorsque le score de Benoît Hamon apparaîtra sur nos écrans.

 

Le moment de gloire de l’aile gauche du PS tendance Mouvement des Jeunes Socialistes fut donc court. Alors que les soutiens de Benoît Hamon pavoisaient le soir de leur victoire lors des primaires, ceux-ci ne s’étaient pas rendu compte que leur candidat n’avait été qu’un outil de l’électorat de gauche pour mettre en pièce Manuel Valls. Ils oubliaient en outre que la faible participation et la répartition spatiale du vote, fortement concentré dans les grandes villes – environ 50% des votes du second tour se sont concentrés dans des territoires qui représentent 25% de la population, territoires les plus riches et les plus éduqués – montrait à l’évidence que le résultat des primaires ne valait pas onction populaire.

 

Si donc, le revenu universel, le « 49-3 citoyen » et la légalisation du cannabis étaient des propositions fortes et pertinentes pour remporter un congrès du PS ou une primaire centrée sur l’électorat socialiste, il s’est aussi agit d’obstacles irrémédiables à la conquête d’un électorat plus large que les CSP+ de la fonction publique et les classes moyennes en voie de précarisation des périphéries urbaines.

 

L’erreur originelle de Benoît Hamon : la dévalorisation du travail

 

Benoît Hamon a oublié que nous sommes dans un pays où le travail reste perçu comme une valeur cardinale de l’organisation de la vie sociale. Non seulement il s’agit d’une valeur centrale, mais le mouvement ouvrier s’est tout entier organisé autour de l’émancipation DU travail et PAR le travail, et a lutté pour la mise en place de droits attachés au travail salarié. Le candidat socialiste, fidèle à son héritage rocardien et aux propositions du think tank Terra Nova, proche du PS, a cherché à acter cette rupture entre la gauche et le travail. Dès lors, il ne pouvait apparaitre que comme le candidat de l’oisiveté et de la jouissance par les drogues douces. Cette erreur est fondamentale dans la mesure où elle entérine une séparation culturelle forte avec les classes populaires qui valorisent l’effort.

 

On m’objectera que son constat est juste, et que nous assistons à une « raréfaction du travail ». Pour qui a reçu un minimum de formation en économie, c’est d’une stupidité crasse. Car le travail n’existe que tant qu’il y a des besoins sociaux. Il n’y a donc pas de « fin » au travail. Le travail est infini, et lorsque des besoins sociaux sont remplis, de nouveaux désirs sont permis ou apparaissent. La frontière des besoins sociaux est elle-même la frontière de ce qui est objet de désir par les membres d’une société. Prédire la fin du travail revient alors à prédire la fin du désir, dont la nature est précisément de se déplacer en permanence. Mais le plus grave est que les gains de productivité de l’économie française n’ont jamais été aussi bas (5% par an dans les années 1960, autour de 0,5% par an aujourd’hui), et qu’on est loin d’être dans une phase de robotisation accélérée. En outre, même si celle-ci devait s’enclencher, la robotisation a un coût – en matières premières notamment, et en métaux rares en particulier. Son accélération conduirait donc à une augmentation de son coût, ce qui rendrait le recours aux robots relativement peu rentable par rapport au travail salarié. Naturaliser ainsi le fort taux de chômage français revient en réalité à absoudre les causes du chômage de masse : l’austérité, les inégalités qui favorisent l’épargne, le fonctionnement de l’euro et du marché unique entre autres. Bref, la « fin du travail » est un conte de fée qui n’a d’équivalent que dans la « fin de l’Histoire » jadis prédit par Francis Fukuyama. Cette idée révèle néanmoins en creux la « vision du monde » de Benoît Hamon et de son équipe.

 

L’homme jouisseur contre l’homme digne

 

« Faire battre le cœur de la France », « construire un futur désirable », qui n’a pas vu ou entendu ces slogans du candidat du PS ? Ils signent la complète déconnexion culturelle des élites petites bourgeoises issues de l’aile gauche du PS avec les Français. Après 5 ans de présidence Hollande, le pays n’a pas envie de jouissance, hormis chez ceux qui jouissaient déjà. Non, une grande partie de nos compatriotes ont le sentiment que « tout fout le camp » dans cette mondialisation qui liquéfie les rapports sociaux, et permet le « grand déménagement du monde ». Ce sentiment est d’autant plus fort chez les classes populaires. Le slogan du Front National « Remettre la France en ordre » prend ainsi bien mieux en charge cette sensation de dépossession générale. La comparaison de ces slogans nous montre en creux comment la gauche socialiste s’est éloignée du sens commun, confite dans l’entre-soi d’élites intégrées à un système qui, au fond, leur plait. Benoît Hamon et ses équipes ont cru être face à un pays de jouisseurs, alors qu’ils ont en face d’eux des français sous tension qui punissent systématiquement tous les sortants. Ceux-ci ne veulent pas jouir. Ils ne veulent pas une extension indéfinie de leurs droits individuels, mais ils sont prêts à créer un peu de désordre pour pouvoir retrouver une dignité collective.

 

On comprend alors beaucoup mieux pourquoi Jean-Luc Mélenchon a réussi à dépasser très largement le candidat du PS, bien que ce dernier soit perçu comme « réellement de gauche ». Depuis sa marche du 18 mars et l’adoption d’une posture à la fois « gaullienne » et « populiste » – au sens d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe -, depuis le recours massif aux drapeaux français, et depuis qu’il s’est mis en situation d’incarner, Jean-Luc Mélenchon a réussi une opération discursive de mise en ordre d’une vision du monde où les français retrouveraient une dignité politique, économique et sociale. Il ne fait pas appel à l’utilitarisme de chacun, mais tisse au contraire un projet global d’émancipation collective du peuple français. Contrairement à Benoît Hamon, il ne parle pas à « la gauche », mais au « peuple ». Ce refus de parler au peuple démontre précisément l’incapacité du dernier carré des socialistes à le penser, et à en reconnaître l’existence.

 

La gauche Terra Nova contre le peuple

 

De façon totalement contradictoire avec l’ensemble de sa campagne, Benoît Hamon s’est revendiqué de la théorie populiste de Chantal Mouffe. C’est pourquoi, lors de son discours d’investiture, il a expliqué que « chaque génération est un nouveau peuple ». On reconnaîtra de façon sous-jacente l’héritage rousseauiste pour qui « les décisions d’une génération ne peuvent pas enchaîner la suivante ». S’il est tout à fait vrai que les peuples se réinventent en permanence, Benoît Hamon a cru que cela impliquait la possibilité de faire table rase de l’héritage historique et politique de la nation française. L’écueil principal de sa vision des choses est néanmoins ailleurs, c’est sa vision du peuple en elle-même que traduit l’ensemble de sa campagne.

 

Le nouveau peuple de Benoît Hamon n’est pas une réalité morale et collective, c’est un simple agrégat d’individus motivés par la jouissance libérale-libertaire et l’extension de leurs droits individuels. Ainsi, pendant toute sa campagne, le candidat du PS s’est adressé à des secteurs précis de la population, et a traduit en propositions politiques ce qu’il percevait comme étant la demande politique de ces populations cibles : les chômeurs, les étudiants, les femmes, les « musulmans », les « banlieusards », les « jeunes », etc. Ce comportement politique est une conséquence logique de l’évolution du PS. Déjà en 2011, Terra Nova avait produit la fameuse note[1] dans laquelle était théorisé l’abandon des classes populaires dont les revendications étaient devenues trop exigeantes, au profit de groupes cibles identifiés.

 

Si le politique doit bien évidemment prendre en charge les revendications populaires, il doit néanmoins les inscrire dans la construction d’un discours et d’un destin collectif. Le peuple de Benoît Hamon est profondément libéral et motivé uniquement par ses intérêts individuels et sectoriels. Il pourrait être résumé par la phrase suivante « le tout est égal à la somme des parties ». Il ne comprend pas qu’un programme présidentiel n’est pas une agrégation de propositions ciblées vers des groupes que l’on veut conquérir électoralement.

 

C’est l’écueil dans lequel Jean-Luc Mélenchon n’est pas tombé. Car s’il prend lui aussi en charge un certain nombre de revendications, il les intègre dans un fil historique qui part de la Révolution Française et qui dessine la République comme un projet toujours inabouti, mais qui doit conduire à l’émancipation de tous, et permet ainsi l’émancipation de chacun. Le peuple de Mélenchon est un « tout » supérieur à la somme de ses parties. Il est une réalité non atomisée, qui permet de contrecarrer la dissolution des liens traditionnels qui produit de l’anxiété et qui produit le sentiment d’une société trop liquide, trop individualiste, où les liens sociaux se défont.

 

Bref, nous avons d’une part un candidat qui fait une campagne qui ressemble à celle d’une élection locale, et d’autre part un candidat qui a tenu compte de la nature de l’élection présidentielle et de la nécessité d’incarner le peuple. Si le croisement des courbes de leurs campagnes peut aussi être légitimement imputé à d’autres facteurs – les trahisons des hiérarques socialistes notamment -, on peut tout aussi légitimement penser que Benoît Hamon n’aurait jamais dépassé les 10% sans le « boost » des primaires. Les scores au soir du premier tour viendront sanctionner deux lignes et deux façon de faire de la politique.

 

Crédit photo : AFP PHOTO / THOMAS SAMSON

 

[1] « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? » : http://tnova.fr/rapports/gauche-quelle-majorite-electorale-pour-2012