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Louis Aragon : « Vous n’obtiendrez pas cette condamnation de moi »

 

06 Décembre 2017

Tous ces gens qui meurent et ceux qui ont disparu me donnent parfois le sentiment que mon monde est celui des fantômes et pire encore ils me font compter parfois les ans, » petit, qu’il me reste à vivre »… C’est une erreur tous ceux que j’ai aimés d’amour ou d’amitié (l’amitié n’est que l’amour sans ses ailes était-il gravé sur le topaze brûlé qu’Aragon portait et qui avait appartenu à lord Byron) , donc tous ceux que j’ai aimés en croisant leur existence ont vécu jusqu’au bout, les joies, les plaisirs et les souffrances.  Parce qu’ils se sont situés dans l’Histoire, ils n’ont jamais vu la jeunesse comme un concurrent, ni une catégorie à flatter, ce qu’elle aimait comme une erreur ou une mode à suivre, mais ils ont cherché toujours et partout à lire l’éternité de leur conception de l’humanité chez ce que chacun aimait, le jeune , le peuple pleurant sur un mélo, y compris chez ceux qui s’affirmaient différents d’eux. Ils cherchaient  l’émancipation de l’être humain par la poèsie, le dépassement de soi, l’intensité des sentiments les mots, les mots les plus humbles pour le dire. C’est cette leçon que je veux suivre jusqu’à mon dernier souffle.

 

(note de Danielle Bleitrach)


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Entretien avec Louis Aragon, 1963, La Nouvelle Revue Française, Gallimard, juin 2012

 

Francis Crémieux – Vous parlez de renouveau de la chanson française (…). Vous savez, en ce moment (…) on a un peu l’impression que sur le plan de l’auditoire elle est battue en brèche par ce que vous appelleriez peut-être «le rien dire», c’est-à-dire le yéyé. C’est la première observation. La deuxième : est-ce la chanson ou est-ce l’utilisation des poèmes de leurs contemporains par des compositeurs ? J’ai plutôt l’impression que c’est la poésie qui gagne, et que dans chanson il y a beaucoup de poésie, mais que ce sont les poètes qui donnent l’aliment.

 

Louis Aragon – Personnellement, je n’ai pas ce mépris qui s’exprime ici ou là pour les formes les plus récentes de la chanson, et par exemple, parmi les chansons que j’ai entendu chanter par Johnny Hallyday, pour en rester simplement là, il y en a que je considère comme de très bonnes chansons. Ce n’est pas parce que l’expression du sentiment est faite avec quelques mots, par des moyens autres, qu’elle perd de l’intensité. Au contraire. Vouloir opposer une forme de chanson à l’autre, tuer une chanson par l’autre, voilà le mauvais coup qu’on nous fait. Et je ne m’associerai certainement pas à ce dénigrement d’une forme de chanson qui plaît à la jeunesse, ce qui ne me paraît pas mauvais, et qui plaît aussi comme vous voyez à de vieux bonshommes comme moi.

 

Francis Crémieux – Ah oui, mais vous savez plaire à la jeunesse… Il s’agit de savoir pendant combien de temps on va plaire à la jeunesse ! C’est la mode.

 

Louis Aragon : La jeunesse, ce n’est pas une question de mode : de toute façon la jeunesse est très brève. C’est la condition humaine que vous mettez là en cause, ce n’est point la mode. En réalité les choses plaisent un moment puis laissent le pas à d’autres. Il s’agit seulement de savoir, au bout d’un certain nombre d’années, ce qui reviendra. Or, ce qui reviendra n’est pas toujours ce que l’on croit. Ainsi, quand j’avais 20 ans, un des écrivains les plus célèbres était un homme qui n’était d’ailleurs pas du tout un écrivain négligeable, il s’appelait Henri de Régnier. Qui aujourd’hui lit Henri de Régnier ? Par contre, à cette époque, un écrivain absolument décrié s’appelait Courteline ; aujourd’hui Courteline se lit. C’est probablement la même chose avec les chansons. Il n’est pas du tout certain, il n’est pas couru, que les chansons qu’on méprise aujourd’hui et qu’on tient pour le fait de la mode ne seront pas celles qui auront leur grain d’éternité. En tout cas qu’il s’agisse du fait que la poésie gagne dans tout cela, je pense que oui. C’est toujours la poésie qui gagne. Mais que la poésie gagne avec moi, avec nous – je veux dire les poètes qui font métier de poètes ou qu’elle gagne avec des inconnus, avec des mots que l’on considère comme des formes dévaluées de la poésie, peu importe  : c’est toujours la poésie qui gagne. Et peut-être que plus tard on considérera Johnny Halliday comme le roi de Navarre.

 

Francis Crémieux – Je vous dirais que Johnny Hallyday me semble déjà être considéré par la jeunesse comme un homme qui est en train de parcourir une trajectoire importante. Ce n’est pas anecdotique. Vous avez tout à fait raison dans ce que vous dites de lui. Je pense à ce qu’on appelle l’industrie de la chanson. Est-ce que vous pouvez imaginer par exemple qu’on pourrait un jour parler de l’industrie de la poésie? Or les professionnels parlent ouvertement de l’industrie de la chanson. C’est une industrie : il y a un support, il y a des disques, il y a des passages radio. C’est pourquoi je crois que quand vous dites que c’est bien que la jeunesse aime ça, il y a peut-être une part des choses que vous ne mettez pas en avant, c’est la façon qu’on a de faire pénétrer artificiellement des chansons qui n’en sont pas. Et j’aurais aimé une condamnation des chansons qui n’en sont pas.

 

Louis Aragon – Vous n’obtiendrez pas cette condamnation de moi parce que je ne sais pas si des chansons qui se chantent n’en sont pas. Du moment que quelque chose se chante, c’est une chanson. Et par exemple il y a des choses qui sont aussi de la poésie qui n’en sont pas parce qu’elles sont industrielles aux yeux des autres. Il y avait une époque où sur les murs de Paris, et même en lettres de feu, on pouvait lire place de l’Opéra, c’était un slogan pour entrer au magasin… Excusez-moi de donner à la radio française brusquement la réclame d’un magasin existant, mais je n’y peux rien : «Toute femme élégante est cliente du Printemps.» Eh bien j’estime que dans ce slogan c’était encore la poésie qui gagnait. (…)

 

(*) « Variétés : littérature et chanson », sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, « la Nouvelle Revue française », n° 601, juin 2012, 224 pp., 19,50 €. Avec cet entretien inédit d’Aragon dont nous ne reprenons ici qu’un extrait, un article sur Bernard Lavilliers, dont Le Nouvel Obs en publie des extraits, etc.
 

« Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon … »