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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui

 

16 Avril 2018

Résultat de recherche d'images pour "stefan Zweig le monde d'hier et d'aujourd'hui"« Le monde d’hier », est la biographie testament de Stephen Zweig. Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

 

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trentes années de guerres et de révolutions, et le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et aservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite largement plusieurs articles. Parler du bouleversement du monde, apporter un témoignage précis et de première main sur la nature du fascisme, évoquer la profonde différence entre la première et la seconde guerre mondiale. Il faudrait un article complet sur l’histoire des juifs d’Europe, sur leur place dans la société d’avant-guerre, et sur l’inimaginable tragédie du nazisme.

 

Actualité oblige, le point de départ que je voudrais aborder aujourd’hui est le déclenchement de la première guerre mondiale. Après une semaine de tensions internationales, qui nous ont approchées d’une guerre ouverte entre les USA et la Russie, la question de la guerre mondiale se pose avec une acuité qui paraissait jusqu’ici inimaginable.

 

Après mon article précédent, consacré à Jaurès, avocat infatigable de la paix, et qui, dès la fin du 19ème siècle, était conscient, avertissait et appelait à s’opposer au risque de la grande tragédie, je voudrais, en m’appuyant sur le témoignage de Zweig, revenir sur le déclenchement de la guerre, ses raisons profondes, ses préparatifs, et sa mécanique inexorable.

 

La guerre mondiale ne vient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel d’azur. Les alertes, que Jaurès n’est pas le seul à lancer, le montrent bien.   Pourtant, la période qui précède la guerre n’a pas totalement volé son nom de « belle époque », en tous cas pour la bourgeoisie européenne, qui vit effectivement une sorte d’âge d’or, et, selon Zweig, cette exubérance européenne n’est pas sans rapport avec la violence inouie qui va se déchainer :

« Quarante années de paix avait fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes scientifiques avaient empli de fierté l’esprit de cette génération ; un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes devenaient plus belles et plus populeuses d’année en année, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connu en 1901, (…). Chaque fois que l’on revenait à Vienne, à Milan, à Paris, à Londres, à Amsterdam, on était étonné et comblé de joie. Les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les batiments publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. (…) Même nous, les écrivains, le remarquions à nos tirages, qui, en ce seul espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé. »

Ce puissant développement économique, cette « vague tonique de force », fait pourtant planer de sombres nuages, et la description de Zweig rejoint les thématiques de Jaurès. Les puissances capitalistes qui se développent sont concurrentes, et déjà en partie ennemies les unes des autres :

La tempête de fierté et de confiance qui soufflait alors sur l’Europe charriait aussi des nuages. (…) La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie, bien qu’elle n’eût pas assez d’hommes, et de loin, pour peupler les anciennes ; pour le Maroc, on faillit en venir à la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie se lançaient contre la Turquie, et l’Allemagne, encore tenue à l’écart, serrait déjà les poings pour porter un coup furieux. Partout, le sang montait à la tête des états, y portant la congestion.

Le fer de lance de ces appétits, c’était la grande industrie.

« Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne  de haine contre les Allemands, qui s’engraissaient de leur côté, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons – les Krupp et les Schneider du Creusot. Les compagnies de  navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendus enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage. (…) »

Et le vecteur majeur de développement de la grande industrie, ce fût rapidement l’industrie d’armement. Alors, pour défendre ses intérêts, la grande industrie nourrissait le nationalisme :

« En Autriche, nous nous sentions tout particulièrement au coeur de la zone de turbulence. (…) A l’intérieur, les pressions, poussant les nationalités les unes contre les autres allaient croissant. A dehors, l’Italie, la Serbie, la Roumanie et, en un certain sens l’Allemagne, attendaient pour se partager l’Empire. La guerre des Balkans, où Krupp et les Schneider du Creusot faisaient l’essai de leur canon respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard, les Allemands et les Italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne nous entrainait de plus en plus dans le courant de la cataracte.

Dans le capitalisme moderne, le développement de l’industrie d’armement, le développement de l’arsenal de guerre des plus grandes puissances, le « réarmement » est un signal clair de la préparation de la guerre. Dans les phases de crises économiques, le réarmement est d’abord un outil de relance de la production. Les commandes militaires sont des commandes d’état. Elle peuvent être financées par l’emprunt, l’impôt ou diverses formes de « cavalerie budgétaire ». Les commandes militaires font tourner les secteurs les plus capitalistiques, les industries de pointe et la technologie, car il faut sans cesse améliorer la performance, la grande industrie, car il faut produire en quantité, et les industries de bases : acièries, chimie, …

 

Au dela d’un certain stade, toutefois, l’industrie ne peut se satisfaire de la simple constitution d’un stock d’armes inutilisées. D’abord, comme le signale Zweig, il convient de tester le matériel le plus innovant sur de véritables opérations militaires. « Combat proven », comme dit Serge Dassault en parlant de l’avion Rafale.

 

Ensuite, pour véritablement générer une intense activité, il est préférable que les munitions soient utilisées, plutôt qu’attendre dans des entrepot leur date limite de validité.

 

Par exemple, entre 1905 et 1913, les budgets des marines de guerre des principales puissances évoluent de la manière suivante (source Wikipedia) :

 

  • Allemagne : de 231 Millions de Goldmarks à 467
  • Autriche – Hongrie : 97 Millions de Goldmarks à 155
  • France : 254 Millions de Goldmarks à 412
  • Grande Bretagne : 676 Millions de Goldmarks à 945
  • Japon : 49 Millions de Goldmarks à 203
  • Italie : 106 Millions de Goldmarks à 205
  • Russie : 252 Millions de Goldmarks à 498
  • USA : 467 Millions de Goldmarks à 595.

De même, entre 1932 et 1939, le budget militaire allemand sera multiplié par plus de 40 (correction faite de l’inflation) (source Wikipedia).

 

Franck Marsal

Le Parlement des Cigognes : un roman nécessaire et très émouvant de Valère Staraselki sur la mémoire du génocide des juifs en Pologne et la complicité de beaucoup de Polonais dans cette extermination

 

03 Avril 2018
Cette plaie ouverte et secrète de beaucoup d’entre nous, cette manière de ne pas pouvoir être de son pays, c’est aussi ce que je tente d’élucider avec Monika
 
(note de Danielle Bleitrach)

Le Parlement des Cigognes: un roman nécessaire et très émouvant de Valère Staraselki sur la mémoire du génocide des juifs en Pologne et la complicité de beaucoup de Polonais dans cette extermination

Ce n’est pas la première fois que Valère Staraselski, spécialiste amoureux de Louis Aragon (lire son très beau Aragon. La liaison délibérée chez L’Harmattan), auteur d’une très belle histoire subjective de la Fête de l’Humanité (La fête de l’Humanité. Comme un éclair de liberté, 2015), se frotte à l’écriture romanesque sur la mémoire et l’histoire: L’Adieu aux rois (2013, Cherche Midi), nous replongeait dans la France révolutionnaire de 1793 jusqu’à la chute de Robespierre en janvier 1794, Une histoire française se situait en 1789 juste avant la Révolution Française, Le maître du jardin faisait de Jean de La Fontaine un fabuleux personnage romanesque.

 

Je ne saurai trop vous recommander ma lecture d’hier, Le Parlement des Cigognes, de Valère Staraselki.

 

Le livre doit son titre à une peinture classique représentant des Cigognes se désaltérant et se reposant auprès d’un étang que l’on trouve au musée de Cracovie et autour de laquelle vont se rencontrer des jeunes français et Zygmunt, un vieil israélien rescapé du ghetto de Cracovie, revenu pour la première fois d’Israël depuis 1946.

 

C’est un roman économe, court, et bouleversant.

 

Le lecteur est amené à s’identifier à ces jeunes français qui viennent faire un séminaire de stage d’entreprise à Cracovie, l’un d’entre eux, David, connaissant l’histoire atroce des juifs de Cracovie, 25% de la population, exterminés dans le ghetto de Podgorze, fermé en 1943, puis dans un camp d’extermination dans la ville elle-même, à Plaszow, aujourd’hui encore très peu identifié par la municipalité de Cracovie, ou à Auschwitz. Les jeunes gens, avant de rencontrer ce vieux rescapé de la Shoah au musée des Beaux Arts de Cracovie vont longer les lieux aujourd’hui non identifiables et non signalés du calvaire de dizaines de milliers de juifs de Cracovie en faisant un footing sur les pourtours de la ville, qui furent il y a 75 ans l’enfer dont parle « La liste de Schindler », de Steven Spielberg, et dont David laisse échapper quelques scènes d’atrocité ordinaires, avec notamment les caprices de psychopathe du commandant du camp, Amon Göth

 

Mais le récit prend toute sa dimension tragique, onirique et poignant avec le récit du vieux survivant de la Shoah au musée et à l’aéroport de Cracovie, récit de son évasion d’un wagon à bestiau le conduisant vers la mort, de sa traque par des paysans polonais antisémites voulant le tuer, le rendre aux Allemands, ou le dépouiller, ou encore par des partisans de droite polonais de l’AK, qui n’hésitaient pas à assassiner les juifs fugitifs eux aussi dans les bois, les champs, et leurs cachettes de fortune. Récit d’une survie quasi animale de bête traquée dans la nature d’un adolescent qui fuit une humanité devenue indifférente, cruelle, et dangereuse. Zygmunt raconte aussi comment les lynchages, les pogroms, les assassinats de juifs, couverts ou organisés par l’armée polonaise de l’intérieur (partisans de droite de l’AK, Armia Krajowa), les gendarmes polonais, les scouts catholiques et la population où l’antisémitisme restait très présent en dépit de quelques actions solidaires isolées de « justes », ont continué jusqu’en 1946. Là, Valère Staraselski éclaire très utilement des passages moins connus de l’histoire qui mettent en relief le poids de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme dans la société polonaise, et la multiplicité des crimes et complicités de crime contre l’humanité auquel cela a conduit pendant la période de la guerre, qui a également été terrible pour l’ensemble de la population polonaise, évidemment.

 

De quoi aussi porter un éclairage dans la profondeur historique sur la résurgence du nationalisme d’extrême-droite en Pologne aujourd’hui.

Valère Staraselski à Dialogues Morlaix le 11 novembre 2017 avec Lucienne Nayet et Serge Puil, et d'autres camarades du PCF (photo Jean-Luc Le Calvez)

Valère Staraselski à Dialogues Morlaix le 11 novembre 2017 avec Lucienne Nayet et Serge Puil, et d’autres camarades du PCF (photo Jean-Luc Le Calvez)

Les sciences et les techniques au féminin : Rosalind Franklin

Les sciences et les techniques au féminin : Rosalind Franklin

 

02 Avril 2018

Née le 25 juillet 1920 à Notting Hill, Rosalind Franklin est promise à un grand avenir. Après l’obtention d’un doctorat de physique-chimie à Cambridge (Royaume-Uni) en 1945, elle passe trois années en France, entre 1947 à 1950, au Laboratoire central des services chimiques de l’État, afin d’y apprendre les techniques de diffractométrie de rayons X, une technique que la jeune biologiste moléculaire appliquera à l’étude des matériaux biologiques au King’s College de Londres, où elle obtient un poste en 1951.

 

 

Une ombre vient alors noircir le tableau. En 1952, elle avait réalisé plusieurs remarquables radiographies aux rayons X de l’ADN et, à son insu, Maurice Wilkins montra ces clichés à James Dewey Watson. Ce dernier, en compagnie de Francis Crick, les utilise afin de résoudre l’énigme de la structure de l’ADN et découvrir ainsi sa structure à double hélice. L’année 1953 est une année noire pour Rosalind : en raison d’une mauvaise ambiance, elle quitte King’s College pour Birkbeck College, d’un côté, et elle est fortement incitée par John Randall à abandonner ses recherches sur l’ADN, de l’autre.

 

Enfin, l’histoire des clichés connaît des suites. En effet, une semaine après les avoir vus, James Dewey Watson et Francis Crick publient le résultat de leur découverte dans Nature (avril 1953). Cette publication leur ouvre la voie du prix Nobel de médecine, obtenu en 1962, prix auquel Wilkins est associé. Il est alors trop tard pour Rosalind – elle est morte prématurément quatre ans plus tôt d’un cancer de l’ovaire, très certainement lié à sa surexposition aux rayons X – pour être elle-même associée à la récompense.

 

Ses anciens collègues du King’s College se gardent cependant bien de lui rendre hommage, et il faut attendre 2008 pour que Rosalind reçoive enfin, à titre posthume, le prix d’honneur Louisa Gross Horwitz. 

 

Einstein, Tagore, Vernadski : pas de science sans poésie

Einstein, Tagore, Vernadski : pas de science sans poésie

 

02 Avril 2018
  • Si on croyait effectivement les positivistes, il serait impossible de connaitre la composition des étoiles, on pourrait seulement mesurer, oui mais il y a eu la découverte du spectre de la lumière et surtout ce que des esprits aventureux en ont tiré. J’ai toujours été fascinée par le fait qu’Oppenheimer l’inventeur des trous noirs a eu besoin d’apprendre le sanscrit pour l’aider à penser …
  • (note de Danielle Bleitrach)
Pierre Bonnefoy
 
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Le contrôle mental dans la science

 

 

Les empires s’efforcent de gouverner les populations en les rendant stupides. Pour eux, une découverte scientifique représente toujours une menace, car elle pourrait rendre obsolètes leurs armes et leurs moyens de domination. Déjà au XVIIe siècle, l’un des principaux inspirateurs de l’empire britannique naissant, Francis Bacon, expliquait au roi d’Angleterre, entre les lignes de sa Nouvelle Atlantide, que celui-ci devrait s’efforcer de contrôler les nouveautés par différents moyens comme envoyer des espions dans le monde entier et s’assurer du silence des inventeurs. Ces derniers seraient rassemblés sur une île (entendez l’Angleterre), dans une société d’initiés chargée de déterminer quelle découverte pourrait être rendue publique et quelle découverte ne le devrait surtout pas.Mais comme cela ne suffisait pas, Bacon s’efforça de populariser l’empirisme, une « philosophie des sciences » vouée à présenter l’imagination et la capacité de l’esprit humain à formuler des hypothèses comme contraires à la véritable pensée scientifique. Pour Bacon, le scientifique devrait se borner à induire des lois générales uniquement à partir de faits observés. Il affirmait notamment : « Ce ne sont pas des ailes qu’il faut à notre esprit, mais des semelles de plomb ». Autrement dit, l’empire veut bien des techniciens, des ingénieurs et des mathématiciens, mais pas trop de découvreurs…Aujourd’hui, certains seraient tentés de penser que ce programme de Bacon n’a pas vraiment fonctionné puisque la science a connu, depuis, des progrès extraordinaires. N’a-t-on pas développé des techniques nous permettant de libérer les forces de l’infiniment petit ? N’a-t-on pas commencé à explorer l’infiniment grand ? Certes, mais ne confondons pas les découvertes et les techniques résultant de ces découvertes. Les découvertes sont évidemment antérieures à leurs conséquences pratiques, et les dernières grandes découvertes fondamentales comme la théorie des quanta ou la relativité sont déjà vieilles d’un siècle. Malgré les apparences, la progression des idées scientifiques a tout de même été bloquée depuis plusieurs décennies par de lointains successeurs et victimes de Bacon.Ces successeurs peuvent appartenir à différentes écoles de pensée, mais on les reconnaît immanquablement à leur caractéristique commune : tous partent d’un principe selon lequel il existerait des limites a priori au-delà desquelles la curiosité humaine ne pourrait pas – et ne devrait pas – s’aventurer. Certaines connaissances nous seraient inaccessibles, pas simplement aujourd’hui, mais pour toujours.Au XIXe siècle, l’une de ces écoles de pensée, le positivisme, est partie de la sociologie pour envahir les autres domaines de la science comme la physique. Selon cette doctrine, il ne faudrait pas chercher à comprendre les causes des phénomènes car elles nous seraient inaccessibles, mais il faudrait se contenter d’en mesurer les effets pour lesquels on établirait des lois mathématiques. Ainsi, à l’époque de la découverte de la radioactivité, Ernst Mach affirmait encore que la physique devait se borner au domaine macroscopique – c’est-à-dire à notre échelle – et renoncer à spéculer sur le domaine microscopique et la notion d’atome, car ces derniers, même s’ils existaient, ne seraient pas susceptibles d’observations. On comprend donc aisément pourquoi Albert Einstein affirma en 1950 à Karl Popper que l’erreur qu’il regrettait le plus était d’avoir adhéré au positivisme.L’attitude d’Einstein face à l’inconnu que l’être humain ne mesure pas encore, est totalement différente. Pour lui la pensée précède l’observation des « faits positifs » : le savant fait d’abord une hypothèse et la soumet ensuite à la validation expérimentale. Comme on le sait dans le cas de la relativité générale, cette validation a même été réalisée en 1919 par un autre savant, Arthur Eddington, qui constata lors d’une éclipse que la gravitation du Soleil courbait la trajectoire de la lumière venant d’une étoile conformément à la prévision d’Einstein [1].Aujourd’hui encore, il semble évident à la plupart d’entre nous que le temps s’écoule de manière uniforme dans l’espace à trois dimensions que nous occupons. Le temps absolu et l’espace absolu seraient donc une sorte de « décor » donné de toute éternité dans lequel se produiraient les événements de notre univers. Il nous faut faire un effort de violence contre nos évidences et nos habitudes de penser pour concevoir que l’espace peut se déformer en fonction des événements qui s’y produisent, et que le temps ne s’écoule pas à la même vitesse suivant le point de vue que l’on occupe. Cet effort, Einstein l’a démarré en s’interrogeant non pas sur la mesure d’un phénomène observé [2] mais sur une contradiction entre des lois mathématiques établies pour l’électromagnétisme, les équations de Maxwell, et le principe philosophique selon lequel les lois de la physique sont les mêmes dans tout l’univers.

 

L’indéterminisme de l’École de Copenhague


À vrai dire, tout au long de l’histoire de l’humanité, ceux qui ont voulu imposer des bornes à la pensée humaine ont toujours été ridiculisés par des découvertes ultérieures faites par d’autres qui ne s’étaient pas laisser intimider, même s’il est vrai que, parfois, il faut plusieurs siècles pour abattre certains dogmes. Malheureusement, les choses semblent avoir changé depuis le Congrès scientifique de Solvay qui s’est tenu à Bruxelles en 1927.

 

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La Conférence Solvay de 1927 à Bruxelles. Au 1er rang : M. Planck, M. Curie, A. Einstein, P. Langevin, et au 2e rang : L. de Broglie et N. Bohr.

Au moment de la Conférence Solvay de 1927 à Bruxelles, la « nouvelle physique » – c’est-à-dire les quanta et la relativité – avait déjà bouleversé la physique classique depuis environ un quart de siècle. Comme il se doit dans toute révolution scientifique, elle avait permis de résoudre un certain nombre de problèmes et en avait fait surgir de nouveaux. Ce Congrès était l’occasion pour les plus grands savants du moment de confronter leurs points de vue. Einstein s’y heurta à « l’École de Copenhague » dont les principaux représentants étaient Niels Bohr et Werner Heisenberg.Parmi les paradoxes soulevés par la nouvelle physique, le plus célèbre d’entre eux est celui de la dualité onde/corpuscule. On savait depuis les travaux de Fresnel que la lumière a une nature ondulatoire au même titre que les vagues qu’on observe à la surface d’un liquide, c’est-à-dire qu’elle occupe tout l’espace du milieu dans lequel elle se propage [3]. Cependant, avec la découverte des quanta et de l’effet photoélectrique par Planck et Einstein, on eut la preuve expérimentale que la lumière a également un comportement corpusculaire : l’énergie lumineuse est émise par « paquets » qu’on appelle les photons. Or, on ne voit pas comment la lumière pourrait à la fois être une onde, c’est-à-dire un phénomène occupant simultanément tout l’espace, et un corpuscule localisé par définition en un seul point. Ces deux aspects se contredisent, et pourtant ils coexistent dans le même phénomène.Un paradoxe symétrique à celui-là fut également mis en évidence dans la matière. La nouvelle physique avait établi la nature corpusculaire de la matière, mais Louis de Broglie, imagina qu’elle pourrait présenter également des propriétés ondulatoires. Cette hypothèse étonnante fut pourtant validée expérimentalement : en utilisant des faisceaux d’électrons, on put mettre en évidence des phénomènes d’interférences caractéristiques d’un comportement ondulatoire et semblables à ceux qu’on obtenait avec la lumière. La dualité onde/corpuscule s’applique donc également à la matière.Pour un scientifique comme Einstein, un tel paradoxe est forcément subjectif. Il nous signale que certains de nos présupposés doivent être remis en question – concernant peut-être la nature de l’espace-temps physique – mais qu’il doit exister une théorie supérieure permettant de rendre compte de la coïncidence de ces contradictoires. Un tel paradoxe est donc un phénomène normal et heureux en science, puisqu’il nous signale que nous sommes au seuil de rejeter un préjugé et de faire une nouvelle découverte.

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Cependant, Bohr et Heisenberg ne partagent pas ce point de vue. Pour eux, le paradoxe est objectivement insoluble. Bohr, en particulier, pense que la lumière (ou la matière) acquiert une nature corpusculaire ou ondulatoire suivant le type d’expérimentation qu’on effectue : la nature de la lumière dépend de l’appareil de mesure ! Avant la mesure le phénomène est donc dans un état non pas inconnu par l’homme mais indéterminé. Einstein s’oppose catégoriquement à cette interprétation. Pour lui, bien que la mesure que l’homme effectue sur un phénomène physique, modifie d’une manière ou une autre ce phénomène, en revanche le phénomène doit nécessairement avoir un certain état déterminé en l’absence de mesure.La pensée de Bohr a été rapportée, par plusieurs auteurs qui l’ont connu, de la manière suivante :

Il n’existe pas de monde quantique, il y a seulement une description abstraite quantique. Il est faux de penser que la tâche du physicien est de découvrir comment est la nature. La physique s’occupe de ce que nous pouvons dire sur la nature [4]

D’un point de vue sensiblement différent mais de la même espèce, Heisenberg écrit dans La nature dans la physique contemporaine :

En conséquence, les lois naturelles que, dans la théorie des quanta, nous formulons mathématiquement, ne concernent plus les particules élémentaires proprement dites, mais la connaissance que nous en avons.

Selon l’École de Copenhague, il est donc impossible à l’homme de comprendre l’univers. La modélisation mathématique prend alors le dessus par rapport à la réalité physique. Il n’y a plus de problème à développer, pour un même phénomène, des modèles mathématiques contradictoires entre eux mais permettant chacun de décrire un aspect particulier du phénomène en question. Nous sommes retombés dans une nouvelle forme de positivisme.Au Congrès de Solvay, Bohr et Heisenberg ont imposé leur approche parce que leurs calculs s’accordaient avec les observations et permettaient des prévisions correctes. Ils ont lancé ce qu’on appelle aujourd’hui la physique quantique. La majorité des participants au Congrès ont accepté ce « pragmatisme » à l’exception d’Einstein qui a refusé de capituler à la pression ambiante et qui a cherché une solution, en vain, jusqu’à sa mort.Aujourd’hui, les physiciens donnent raison à Bohr contre Einstein et n’hésitent pas non plus à multiplier des modèles mathématiques contradictoires. Par exemple, le noyau des atomes a eu un premier modèle dit « de la goutte liquide » qui permet assez bien de rendre compte des énergies de liaison, mais qui ne décrit pas d’autres caractéristiques ; d’où la multiplication d’autres modèles comme le modèle « en couche », etc. Cependant, même cette inflation mathématique ne permet pas d’expliquer certains faits bien établis. Par exemple, lors d’une réaction de fission d’un noyau lourd comme l’Uranium 235 utilisé dans nos centrales nucléaires, on obtient toujours des noyaux répartis dans deux groupes, avec dans le premier, des noyaux de masse d’à peu près un tiers de la masse de l’Uranium 235, et dans le second, des masses d’à peu près deux tiers. Jamais l’Uranium 235 ne se scinde dans des proportions moitié-moitié. On constate empiriquement ce fait, mais on n’en comprend pas la raison.

 
Le dieu Hasard de la physique quantique

Le Congrès de Solvay de 1927 a vu non seulement la modélisation mathématique se substituer à la recherche des causes physiques mais, circonstance aggravante, a vu une avancée majeure des probabilités dans cette modélisation mathématique. Bien entendu, « le calcul du hasard », est très souvent nécessaire à la science, mais à condition de ne pas se tromper sur sa signification.A l’origine, le calcul des probabilités a été développé au XVIIe siècle par des savants comme Pascal et Leibniz, parce que, dans certains domaines on devait prendre des décisions concernant des événements dont on ne savait pas s’ils allaient ou non se produire dans l’avenir. Par exemple, comment effectuer de manière équitable la vente d’un bien en viager, alors qu’on ne sait pas à quel moment le vendeur va mourir (c’est-à-dire la cause de sa mort) ? On conçut alors une notion d’espérance de vie calculée à partir des données de mortalité de la population de l’époque (à quel âge meurent les gens ?). On se base donc ainsi sur des événements passés pour prendre une décision impliquant le futur. Il est important de souligner ici que la mort future du vendeur aura véritablement une cause, mais que la science du moment n’est pas encore suffisamment avancée pour la connaître par avance. Le calcul des probabilités ne nous fournit donc pas une connaissance, mais une « prothèse scientifique » pour prendre une décision malgré l’incertitude. Tout ceci est parfaitement légitime.Passons à la découverte de la radioactivité au début du XXe siècle. Un élément, l’uranium 238 par exemple, émet un rayonnement radioactif au moment où ses atomes transmutent : ils se transforment en un autre élément – en l’occurrence du thorium 234. Si l’on considère une certaine quantité d’uranium dans un bloc de matière, on est capable de connaître le temps qu’il faudra pour que la moitié de ses atomes aient transmuté. Cette durée s’appelle la demi-vie. Donc au bout d’une période de temps égale à une demi-vie, il ne restera que la moitié de la quantité d’uranium initiale ; au bout d’une période de temps égale à deux fois une demi-vie, il ne restera que la moitié de la moitié de la quantité initiale, c’est-à-dire le quart ; au bout d’une période de temps égale à trois fois une demi-vie, le huitième de la quantité initiale et ainsi de suite. Comme on le voit, la vitesse de disparition de l’uranium diminue au fur et à mesure que la quantité restante d’uranium diminue.On peut donc parfaitement décrire de manière déterministe l’évolution de la quantité d’uranium dans le bloc que nous tenons dans nos mains. Cependant, à l’échelle atomique on se trouve en présence d’une assemblée d’atomes présumés dans des conditions identiques dont certains vont transmuter tout de suite, d’autres ensuite, d’autres beaucoup plus tard. Pourquoi tous ces atomes ne transmutent-ils pas en même temps ? Étant donné qu’on ne connaît pas la cause physique de la radioactivité, on est incapable de répondre à une telle question. Par contre, on peut calculer la probabilité pour qu’un atome donné ait transmuté au bout d’une seconde, au bout d’une année, ou au bout d’un million d’années. Si l’on connaissait la cause de la transmutation des atomes, on pourrait dire précisément à quel moment cet atome disparaît. Il n’y aurait plus de probabilité mais une certitude. Mais comme ce n’est pas encore le cas, on doit se contenter de constater le phénomène à l’échelle atomique et mesurer son effet à l’échelle macroscopique.L’usage des probabilités est donc nécessaire tant qu’il nous manque certaines connaissances. Arrivera-t-on un jour à compléter les connaissances qui nous manquent ? C’est là que se situe la polémique entre Einstein et l’École de Copenhague en 1927 au sujet de la dualité onde/particule. Armés de leurs outils mathématiques, comme le célèbre principe d’incertitude d’Heisenberg, les opposants d’Einstein échafaudèrent une théorie basée non pas sur la position des particules, mais sur la probabilité de leur position. Mais attention : cette probabilité ne signifie plus pour eux que la science n’est pas encore suffisamment avancée pour déterminer la position réelle des particules, mais que notre univers est tel qu’il n’y a pas de raison pour qu’une particule soit à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Ce qui revient à dire qu’il se produit dans l’univers des événements sans cause. Dit de manière plus précise, il faut imaginer que les particules en tant que phénomène local existent tout en n’occupant aucune position réelle, ne plus se préoccuper de l’absurdité de la chose et ne s’intéresser dans les calculs qu’à la probabilité de leur position (probabilité déterminée par ce qu’on appelle une « fonction d’onde »)…Einstein protesta vigoureusement contre cette interprétation, d’où sa célèbre déclaration :
Dieu ne joue pas aux dés !
À quoi Bohr répondit :
Qui êtes-vous, Albert Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire ?
Cet échange montre deux philosophies inconciliables : le Dieu d’Einstein n’agit pas sans raison, et c’est pourquoi l’être humain doté de raison est capable de comprendre les lois de l’univers, Sa création ; le Dieu de Bohr est un tyran capricieux : il agit sans raison, de manière arbitraire [5].
 
Science ou superstition ?
 
Certains se demanderont si c’est bien raisonnable de la part d’Einstein de faire intervenir Dieu dans un tel débat scientifique. Cette polémique entre Einstein et Bohr n’est telle pas tranchée depuis longtemps en faveur de Bohr ? Est-ce vraiment grave si la science ne peut plus remonter aux causes ? N’est-ce pas, au contraire, une évolution inévitable ? Et après tout, peu importe si la physique quantique est incompréhensible : ce qui nous intéresse, c’est d’établir des équations mathématiques que nous pourrons utiliser pour développer des techniques utiles, n’est-ce pas ?Ceux qui expriment un tel point de vue pragmatique ne connaissent pas l’histoire de la science. Sinon, au lieu de considérer cette introduction du dieu Hasard comme un grand progrès, ils penseraient qu’il s’agit, au contraire, d’une régression et d’une répétition d’erreurs passées. Une petite parenthèse astronomique s’impose ici.Jusqu’au XVIIe siècle, il existait plusieurs modèles mathématiques pour décrire le mouvement des planètes. Tous reposaient sur le même postulat aristotélicien selon lequel le mouvement parfait étant le mouvement circulaire uniforme, le mouvement des corps célestes devait nécessairement être une combinaison de mouvements circulaires uniformes. Ptolémée plaçait la Terre au centre de l’univers et faisait tourner le Soleil et les planètes autour de la Terre. Pour rendre compte des irrégularités des mouvements observés, il avait recours à un certain nombre d’artifices géométriques comme les épicycles : ainsi une planète comme Mars devait tourner autour d’un point imaginaire suivant un mouvement circulaire uniforme et ce point imaginaire tournait lui-même autour de la Terre selon un second mouvement circulaire uniforme, etc.Copernic décida de faire tourner la Terre autour du Soleil, mais modélisa également le mouvement des astres par des combinaisons de mouvements circulaires uniformes en utilisant également des artifices géométriques pour faire coller le modèle mathématique aux observations. Après Copernic, Tycho Brahe produisit de nouveau un modèle où la Terre était au centre de l’univers, mais où le Soleil tournait autour de la Terre et les planètes autour du Soleil.Il faut faire ici deux remarques importantes. Tout d’abord, le modèle de Brahe « fonctionnait » beaucoup mieux que celui de Copernic pour prévoir les événements astronomiques futurs, comme les éclipses. Ceci n’est pas surprenant : Brahe disposait de moyens financiers, techniques et humains considérables qui lui avaient procuré des milliers de mesures astronomiques sur de nombreuses années, les plus précises qu’on puisse accomplir à son époque. Tout ceci lui permettait d’ajuster parfaitement les paramètres de ses modèles géométriques. Fallait-il donc considérer pragmatiquement que le modèle de Brahe était supérieur à celui de Copernic ?Ceci étant posé, il faut ensuite rappeler que Copernic n’a jamais été persécuté pour avoir fait un modèle héliocentrique. Tout le monde a entendu parler des ennuis de Galilée avec l’Inquisition, mais ici encore il faut préciser quelque chose : il n’a pas été reproché à Galilée de faire un modèle mathématique héliocentrique. Tout modèle était acceptable dans la mesure où il faciliterait les calculs et permettrait des prévisions correctes. Par contre, l’Inquisition considérait comme un grave péché d’orgueil le fait qu’un mortel puisse prétendre connaître le mouvement réel des astres, car cette connaissance ne pouvait appartenir qu’à Dieu. Les astronomes devaient donc faire des prévisions sans jamais prétendre que leurs constructions géométriques correspondaient aux mouvements réels. Galilée a été persécuté parce qu’il prétendait que son modèle décrivait la réalité ! Bohr et Heisenberg n’auraient sans doute pas été inquiétés à sa place…Et pourtant, ce ne sont ni Ptolémée, ni Copernic, ni Brahe, ni Galilée qui ont découvert le véritable mouvement des astres, mais Kepler. Au début de sa Nouvelle Astronomie, Kepler montre que tous les modèles mathématiques de ses prédécesseurs basés sur le mouvement circulaire uniforme sont équivalents : géométriquement on peut remplacer l’un par l’autre et obtenir les mêmes résultats. Kepler préféra chercher la cause physique du mouvement des astres, en plaçant le moteur du mouvement dans le Soleil, et donna donc une caractérisation de cette force qu’on appelle aujourd’hui gravitation universelle. Ceci lui permit d’établir que le mouvement n’est ni uniforme, ni circulaire, mais elliptique.Ce sont les travaux de Kepler et la notion de force qu’il y introduisit, qui provoquèrent la grande révolution de la physique du XVIIe siècle qui s’ensuivit. Cette révolution ne fut possible que parce que les savants de l’époque avaient enfin compris que la recherche des causes des phénomènes devait précéder la modélisation mathématique. On peut donc dire sans exagérer qu’avec la physique quantique, nous sommes revenus à une forme de pensée moyenâgeuse munie de moyens techniques sophistiqués.
 
Comment pense Einstein ?

Nous avons vu que, contrairement aux empiristes et aux positivistes de toutes sortes qui essaient de décrire les phénomènes observés par des lois mathématiques, Einstein – tout comme Kepler – s’efforce d’abord de comprendre les lois physiques de l’univers en émettant des hypothèses, puis essaie de valider ces hypothèses par une expérience qui vise à produire un phénomène n’ayant jamais été observé jusque-là. Bien entendu, l’hypothèse ne sera validée que si l’observation attendue se produit, sinon elle devra être rejetée. Donc ici c’est la pensée qui précède l’observation et pas le contraire.Une telle approche demande que le chercheur ait le courage d’examiner sa propre manière de penser à la recherche de ses propres préjugés qui l’empêchent de formuler la bonne hypothèse. Ces préjugés viennent de notre éducation, de ce que nous considérons comme un savoir acquis. Or tout savoir est condamné à devenir un jour obsolète, et le chercheur doit cultiver un certain état d’esprit qui lui permette d’anticiper cette obsolescence, sinon plus aucune nouvelle découverte ne sera possible. C’est ce qu’Einstein exprima à plusieurs reprises [6] dans les termes célèbres suivants qui provoquèrent beaucoup de perplexité chez ses collègues :
L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution.
Certains appellent l’imagination la « folle du logis » parce qu’ils parlent de l’imagination débridée qu’on observe chez des adultes qui n’ont pas su développer leur capacité de raison. Chez les enfants l’imagination se développe avant la raison. Cependant, il ne faut pas opposer la raison et l’imagination. L’imagination est indispensable pour explorer des territoires inconnus ; mais la raison est tout autant indispensable pour juger si l’on est dans la bonne direction ou si l’on s’égare. Les deux doivent donc travailler ensemble dans l’harmonie. Comment parvenir à ce résultat ?Ce type de problématique n’est pas nouveau dans la philosophie allemande depuis les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme du poète et philosophe Friedrich Schiller. Ce qui permet « d’éduquer le caractère », c’est l’expérience du Beau qu’on acquiert grâce aux belles œuvres d’art, et en particulier dans la poésie, le théâtre et la musique. Einstein était lui-même un grand amateur de musique, et surtout de Mozart, et il ne manquait pas une occasion pour jouer de la musique de chambre dès qu’il trouvait des partenaires. Selon son professeur de violon et ami, Shinichi Suzuki [7], il disait que :
La découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition, et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale.
Pour bien mesurer la portée de cette déclaration d’Einstein, il peut être intéressant de la comparer à une autre dont vous vous sentirez peut être plus proche. Il s’agit de la définition que Rousseau donne de la musique dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, un ouvrage destiné explicitement à introduire en France l’empirisme britannique de Bacon :
La Musique est la science des sons, en tant qu’ils sont capables d’affecter agréablement l’oreille, ou l’art de disposer et de conduire tellement les sons, que de leur consonance, de leur succession, et de leurs durées relatives, il résulte des sensations agréables.
Pour beaucoup d’entre nous, la musique est un divertissement agréable, c’est-à-dire au sens étymologique du terme, un détournement, un moyen d’échapper à la réalité vécue comme désagréable. Einstein exprime ici une idée contraire : la musique lui permet de faire une découverte majeure, elle ne le divertit pas de la réalité, elle l’y ramène. Et cet instant où le savant découvre lui procure une grande joie.D’où vient ce pouvoir de la musique sur l’intelligence humaine ? Le grand chef d’orchestre contemporain d’Einstein, Wilhelm Furtwängler, disait que la musique ne se situe pas dans les notes mais entre les notes. L’idée musicale ne se trouve pas dans la répétition d’un même motif, mais dans ce qui change au moment où l’on s’attendrait à ce que quelque chose se répète. Elle se trouve également dans les dissonances qui apparaissent et qui trouvent par la suite leur résolution. Or, comment pourrait-on caractériser une découverte scientifique ? Le savant a dans la pensée l’équivalent d’une dissonance quand, par exemple, une expérience produit soudain un effet qui contredit une théorie à laquelle il croyait. Et la résolution de cette contradiction entre l’expérience et la théorie, vient lorsqu’il rejette la vieille théorie et la remplace par une meilleure grâce à une hypothèse qu’il a formulée et validée.Ainsi pour Einstein, la recherche de la vérité et la recherche de la beauté sont une même et seule démarche. On reconnaît ici une idée fondamentale de la pensée platonicienne selon laquelle le vrai, le beau et le bon sont identiques, et pour décrire cette trinité chez Einstein, on pourrait rajouter l’action politique à la science et à la musique. Einstein était un pacifiste, et dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, il a combattu le nationalisme, ce qui lui a valu des ennuis avec le FBI à la fin de sa vie.
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Rencontre entre Tagore et Einstein près de Berlin, à l’été 1930.
Nous avons pris l’habitude en occident de qualifier de platonicienne cette idée d’identité entre le vrai, le beau et le bon ; en fait, il s’agit d’une idée universelle et pas seulement occidentale comme on s’en rend compte dès qu’on cherche à savoir sur quelles bases se sont développées les grandes civilisations. Einstein l’a constaté lui-même en s’intéressant, par exemple, à l’histoire de l’Inde comme en témoignent son intérêt pour le livre de Nehru, Discovery of India, et surtout les discussions qu’il eut avec le grand poète indien Rabindranath Tagore. À priori, tout conspirait à faire rencontrer Einstein et Tagore. Les deux étaient de grands voyageurs et des pacifistes engagés ; les deux avaient été des cancres à l’école, préférant découvrir par eux-mêmes plutôt que d’apprendre sous le joug d’une autorité extérieure ; et les deux étaient des esprits universels, curieux de tout, musiciens, etc.
 
Libérer la pensée

Dans le processus de libération de l’Inde vis-à-vis de l’empire britannique, Tagore a joué un rôle complémentaire mais tout aussi fondamental que celui de Mohandas Karamchand Gandhi. C’est lui qui a donné à Gandhi le nom de « Mahatma », ce qui signifie « Grande âme ». Il avait pris une part active au mouvement d’indépendance de l’Inde au début du XXe siècle, mais choqué par la violence fratricide qui avait opposé hindouistes et musulmans, tous deux manipulés par l’occupant britannique, il avait renoncé à l’action politique militante. Néanmoins, lorsque Gandhi revint d’Afrique du sud quelques années plus tard, Tagore reconnut immédiatement le leadership de ce dernier. Cependant, il considérait que la première liberté, c’est la liberté de penser, sans laquelle il ne pourrait pas y avoir de véritable liberté politique.Tagore s’attela donc à la tâche de libérer les entraves à la pensée de la société indienne qui l’avaient rendue vulnérable à la colonisation britannique. Pour lui, il fallait donc éliminer le système des castes, la superstition, l’arriération culturelle… en s’efforçant de promouvoir ce que la culture indienne et la culture occidentale avaient respectivement de meilleur à offrir pour les générations à venir. Dans l’université « en plein air » qu’il créa, Santiniketan, il décida de faire vivre en communauté élèves et enseignants, et d’y inviter des penseurs, artistes, savants, religieux, etc. de toutes les disciplines et du monde entier, pour organiser un véritable dialogue du savoir et des civilisations permanent. De nombreux futurs dirigeants politiques indiens dont Indira Gandhi, y ont séjourné.On aurait tort de voir en Tagore un écologiste avant la lettre, sous prétexte qu’il insiste sur la nécessité de maintenir l’harmonie entre l’homme et la nature. Ce serait plaquer des fantasmes occidentaux romantiques sur une culture qui n’est pas la nôtre. En réalité Tagore s’intéresse à tout ce qui fait progresser l’esprit humain – en ce sens, il est révolutionnaire dans son propre pays – et ceci englobe bien entendu tous les arts comme la poésie, la musique, la peinture, etc., mais également la science et ses applications.Lorsque Tagore attaque ce qu’il appelle « la machine » qui prévaut dans les villes occidentales, il désigne par là tout ce qui asservit l’homme à une tâche répétitive, le transforme en simple mécanisme et détruit ainsi sa créativité. Tagore ne prône pas du tout un rejet du progrès et un retour à des techniques « rustiques » : au contraire, il soutient tout moyen qui permet d’affranchir l’être humain des tâches stupides, et qui lui donne davantage de temps libre pour penser. A ce sujet, il est très éclairant de lire son texte The Cult of Charkha (le culte du charkha) qui est une polémique contre le charkha, c’est-à-dire le rouet de Gandhi.
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Il faut savoir que Gandhi proclamait partout que lorsque chaque Indien passerait une demi-heure par jour à filer du coton à la main avec un rouet, l’indépendance serait obtenue vis-à-vis de l’empire britannique. Gandhi avait plusieurs idées dans cette campagne ; il voulait notamment utiliser l’arme économique, car l’empire empêchait l’Inde d’avoir des filatures, et la forçait à exporter des matières premières et importer des produits finis, des textiles, fabriqués en Angleterre.
Gandhi pensait que si chaque indien filait son coton et fabriquait lui-même ses propres vêtements, cela ruinerait les exportations britanniques vers l’Inde.
Tagore comprenait l’intention de Gandhi, mais le désapprouvait sur ce point tactique : il considérait que si l’on n’éduquait pas le peuple, celui-ci penserait que l’indépendance arriverait par magie grâce au rouet. Et s’astreindre aux gestes répétitifs de filer du coton tous les jours n’aide pas à développer la pensée créatrice. Il englobait donc cet outil archaïque dans ce qu’il appelait péjorativement « la machine ».
Tagore a consacré une grande partie de sa vie à vouloir réformer la société indienne, déplorant que, depuis des siècles, chaque génération reproduisît les mêmes pratiques que celles qui précédaient. Il s’insurgeait contre ceux de ses compatriotes qui se glorifiaient d’un tel immobilisme sous couvert de défendre une fausse conception de l’identité culturelle indienne face à l’occupation de la puissance coloniale occidentale. Pour Tagore, bien qu’une véritable identité culturelle ne doive pas faire table rase du passé, elle doit néanmoins se fonder sur un principe de changement. La société indienne doit donc profiter de la science au lieu de la rejeter sous prétexte que l’occident l’a développée. Tagore écrit dans Le culte du charkha :
S’il y a une signification morale dans la promotion de la science par l’Europe, c’est dans l’aide qu’elle apporte à l’homme face aux agressions de la nature, non pas dans son utilisation de l’homme comme une machine mais dans son utilisation de la machine pour maîtriser les forces de la nature afin de servir l’homme. Une chose est certaine, c’est que nous ne pourrons pas éliminer la pauvreté générale qui accable notre pays en travaillant de nos mains pour le détriment de la science.

Si éloignés et pourtant si proches

Tagore, de même qu’Einstein, avait une conception très personnelle de la religion. Il n’aimait pas beaucoup les organisations religieuses, les dogmes qu’elles professaient et les rites que suivaient leurs fidèles, car il pensait qu’à trop vouloir suivre la lettre, on perd le plus important, c’est-à-dire l’esprit. Il considérait que les grandes religions, comme l’hindouisme, reposaient sur des fondements humanistes d’où avaient découlé certaines pratiques sociales à leurs commencements. Cependant, les sociétés et leurs nécessités évoluant au fil des âges, vouloir maintenir ces pratiques devenues périmées finit par mettre en contradiction l’esprit de la religion avec la tradition.
Par exemple, Tagore qui s’est battu toute sa vie contre le système des castes, savait que les castes avaient représenté un progrès social au moment de leur établissement. En effet, ce système prévoyait une séparation entre ceux qui représentaient l’autorité morale et intellectuelle de la société, et les guerriers chargés de la défendre. Le prestige des premiers dans la société représentait un contre-pouvoir politique aux seconds destiné à limiter leurs ambitions. Par ailleurs, les castes n’étaient pas héréditaires au départ. Au fil des siècles, le système a été perpétué mais perverti pour instaurer une quasi-forme d’esclavagisme, à l’opposé même de l’intention initiale.La solution à ce genre de dérive n’est pas très différente de ce qui préoccupe Einstein dans le domaine scientifique : la recherche des causes. Il est dangereux pour une société humaine de se livrer mécaniquement à un certain nombre de pratiques, de génération en génération, sans se demander pourquoi nos ancêtres les ont instituées. Sans cette recherche des causes, la société sombre dans une forme de superstition et pense que son existence dépend de l’énoncé d’une bonne formule [8].Quand on lit des ouvrages philosophiques de Tagore comme Sadhana ou La religion de l’Homme, on découvre à quel point il s’efforce constamment de s’appuyer sur les textes fondateurs de l’Inde, en particulier les Upanishad, mais aussi qu’il s’efforce non moins constamment d’en dégager la substantifique moelle et d’enrichir cet héritage par les apports les plus récents de l’humanité – y compris les apports venus de l’étranger et notamment de l’occident.L’extrait de Sadhana qui suit est très caractéristique de cela car, d’une part il y présente la notion d’harmonie, fondamentale dans l’histoire de l’Inde et de l’hindouisme, et d’autre part il y montre que cette même notion est également fondamentale dans la culture européenne ancienne et moderne, bien que la plupart des occidentaux l’aient oublié dans la période récente. Sur ce dernier point, il faut remarquer le clin d’œil que Tagore fait aux occidentaux à dernière phrase de cet extrait. Il s’agit d’une référence à l’Ode sur une urne grecque du poète anglais Keats faisant lui-même référence à la pensée platonicienne que l’empirisme s’efforce d’éradiquer :
Par notre sens de la vérité, nous percevons la loi dans la création, et par notre sens de la beauté, nous percevons l’harmonie dans l’univers. Lorsque nous reconnaissons la loi dans la nature, nous étendons notre domination sur les forces physiques et nous devenons puissants ; lorsque nous reconnaissons la loi dans notre nature morale, nous parvenons à la maîtrise du moi et nous devenons libres. De même, plus nous comprenons l’harmonie dans le monde physique et plus notre vie partage la joie de la création ; notre expression de la beauté dans l’art devient plus véritablement catholique (étymologiquement : universel – nda). Quand nous prenons conscience de l’harmonie dans notre âme, notre perception de la béatitude dans l’esprit du monde devient universelle, et l’expression de la beauté dans notre vie progresse vers l’infini dans l’amour et la bonté. Tel est l’objet ultime de notre existence : nous devons toujours savoir que ‘la beauté est vérité, la vérité beauté’.
Dès que l’on étudie le développement des idées dans les grandes civilisations plusieurs fois millénaires, abrahamique, hindouiste, confucéenne, etc., on est frappé par le fait qu’elles partent de grands principes très similaires bien qu’ils s’expriment sous des formes apparentes et des langages très différents. Ceci nous conduit à deux hypothèses sur l’histoire de l’homme qui ne s’excluent pas mutuellement. La première est que les civilisations ont voyagé et communiqué entre elles dans un passé beaucoup plus lointain que les historiens ne le pensent à l’heure actuelle. La seconde est que les idées fondatrices n’appartiennent pas à telle ou telle civilisation, mais sont universelles et pourraient, de ce fait, apparaître dans différents endroits du monde sans qu’il n’y ait nécessairement de communication entre ces endroits. Comme nous l’indique cette seconde hypothèse, si l’être humain est naturellement disposé à découvrir l’univers, cet esprit de découverte devrait lui-même être considéré comme un objet d’étude par les savants, beaucoup plus sérieusement qu’il ne l’est actuellement.
 
Ces considérations nous conduisent naturellement sur le seuil de la maison d’Einstein où Tagore vint lui rendre visite à plusieurs reprises en cette année 1930.
 
Les discussions entre Tagore et Einstein
 
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Ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient, mais cette année-là, Tagore fit une grande tournée internationale au cours de laquelle il passa à Berlin où il eut plusieurs discussions avec Einstein. Il reste de ces discussions des fragments issus de notes prises en Anglais (Einstein s’était exprimé en Allemand) par Dimitri Marianoff, un assistant d’Einstein qui venait d’épouser Margot Einstein, la belle-fille d’Albert. Le couple Marianoff accompagna ensuite Tagore dans son voyage en Russie, puis revint à Berlin avec le poète. Entretemps, un fragment des notes de Marianoff fut publié dans le New York Times du 10 août 1930. Einstein avait revu ces notes et avait donné son accord pour publication, mais considéra par la suite qu’il était incomplet. Tagore qui n’avait pas pu être consulté avant la publication, décida de le compléter lui-même et de le publier en appendice de son livre La religion de l’Hommetranscrivant la série de Conférences Hibbert qu’il avait données à Oxford au cours de la même tournée.
 
Voici donc un extrait de cet appendice transcrit depuis la traduction française depuis l’Anglais, publiée par Les Éditions Rieder en 1933. Cet extrait reproduit l’usage des majuscules fait dans cette traduction :Einstein  : Croyez-vous au Divin comme isolé du Monde ?

Tagore  : Non, pas isolé. La personnalité infinie de l’Homme comprend l’Univers. Il n’y a rien qui ne puisse être surpassé par la personnalité humaine, et c’est ce qui prouve que la vérité de l’Univers est la vérité humaine. (…)

Einstein  : Il y a deux conceptions différentes au sujet de la nature de l’univers : 1° Le monde, en tant qu’unité dépendant de l’humanité ; 2° Le monde comme réalité, indépendant du facteur humain.

Tagore  : Quand notre univers est en harmonie avec l’Homme, l’éternel, nous le reconnaissons comme une vérité, nous en sentons la beauté.

Einstein  : C’est une conception purement humaine de l’univers.

Tagore  : Il ne peut y avoir d’autre conception. Ce monde est un monde humain – sa conception scientifique est aussi celle de l’homme scientifique. (…)

Einstein  : Alors, la Vérité, autrement dit la Beauté, n’est pas indépendante de l’Homme ?

Tagore  : Non.
(…)
Einstein  : Je suis d’accord en ce qui regarde cette conception de la Beauté, mais non en ce qui concerne la Vérité.

Tagore.  : Pourquoi pas ? La Vérité est réalisée dans l’homme.

Einstein  : Je ne peux prouver que ma conception est juste, cependant, c’est ma religion.

Tagore  : La Beauté se trouve dans l’idéal de l’harmonie parfaite existant dans l’Être Universel, la Vérité étant la compréhension parfaite de l’Esprit Universel. Nous, individus, nous en approchons au moyen de nos fautes et de nos erreurs, par nos expériences accumulées, par notre conscience éclairée – comment, sans cela pouvons-nous connaître la Vérité ?
(…)
Einstein  : Même dans notre vie quotidienne nous nous sentons forcés d’attribuer une réalité, indépendante de l’homme, aux objets dont nous faisons usage. Nous agissons ainsi pour établir une relation raisonnable entre les communications diverses faites par nos sens. Par exemple, s’il n’y a personne à la maison, cette table pourtant reste où elle est.

Tagore  : Oui, elle reste en dehors de l’intelligence individuelle mais non en dehors de l’intelligence universelle. La table que j’aperçois est perceptible par la même sorte de conscience que je possède. (…) Dans l’appréhension de la vérité existe un conflit éternel entre l’esprit humain universel et le même esprit enfermé dans l’individu. Il y a une conciliation perpétuelle qui s’établit entre notre science, notre philosophie et notre éthique. En tout cas, s’il existe une vérité absolument sans rapport avec l’humanité, alors, pour nous, elle est tout à fait non-existante. (…)

Einstein  : Alors je suis plus religieux que vous !

Tagore  : Ma religion réside dans l’accord de l’Homme supra-personnel, l’Esprit humain Universel, avec mon être individuel (…)
 
Cet extrait souligne un point de désaccord évident entre les deux penseurs, mais il ne faut pas faire abstraction du contexte dans lequel se déroule cette discussion. Elle a lieu à peine trois ans après le Congrès de Solvay de 1927. On comprend donc pourquoi Einstein est tellement préoccupé par l’idée que la vérité soit indépendante de l’homme : c’est un des arguments qu’il opposait sans cesse à Bohr quand ce dernier prétendait que la nature du phénomène observé dépend de l’appareil de mesure, et qu’en l’absence de la mesure, le phénomène est indéterminé.Cependant, le point de vue de Tagore n’est pas celui de Bohr. Quand Tagore parle de l’Homme, il ne parle pas d’un individu humain contrairement à Bohr, mais de « l’Esprit humain Universel », c’est-à-dire de l’ensemble de l’humanité de tous les temps et tous les lieux qu’il assimile à l’Absolu, au « Divin ». Le poète pense que le but de l’existence de l’individu, c’est de chercher sans cesse l’harmonie avec cet Absolu, et pour cela il y a deux voies complémentaires : l’art et la science.Ainsi, contrairement à Bohr, mais finalement en accord avec Einstein sur ce point, Tagore exprime avec force que l’univers est connaissable par l’Homme, bien que le chemin vers la vérité n’ait jamais de fin. Partant de là, il ne saurait y avoir d’obstacle honnête pour empêcher un véritable dialogue de civilisations : la paix et l’harmonie ne peuvent pas être obtenues par des individus et des sociétés identiques, mais par des êtres différents qui pensent que la vérité existe et qui la cherchent ensemble.
 
Conclusion provisoire

Les discussions entre Einstein et Tagore ne nous donnent pas une solution « clef en main » pour dégager la science contemporaine de l’impasse dans laquelle elle s’est engagée. Cependant, elles nous donnent certaines idées pour changer la vieille manière de penser. Tagore comprend que le point faible de la culture occidentale, c’est d’avoir séparé arbitrairement le domaine des phénomènes physiques et celui des idées, alors qu’ils constituent le même univers. Par la relation qu’il fait entre sa pratique du violon et sa recherche scientifique, Einstein a une intuition de cela, mais comme tous les grands penseurs, il est mort avant d’avoir fini son travail.
 
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Ceci nous conduit à évoquer un troisième savant contemporain de ces deux là : le biogéochimiste russe Vladimir Vernadski. Vernadski est probablement le plus grand scientifique russe du XXe siècle. Il est notamment le premier à avoir développé de manière rigoureuse la notion de biosphère. Il a d’ailleurs écrit son livre La Biosphère en Français en 1928.Dans son approche, il décrit comment la vie se développe comme un tout et devient progressivement le phénomène géologique le plus puissant de la planète – plus puissant que les forces du non vivant dont elle prend le contrôle. Il insiste, le premier, sur le fait que l’on n’a jamais observé un organisme isolé dans le monde, mais toujours une multitude d’organismes en interaction (en harmonie, serions-nous tentés de dire) les uns avec les autres.Et l’être humain dans tout ça ? Dans les années 1930, Vernadski franchit l’étape suivante en développant la notion de noosphère. Il constate qu’une troisième couche, la pensée, a pris à son tour le contrôle des deux autres que sont la vie et le non-vivant. Il comprend que la pensée humaine est un phénomène universel que les scientifiques ont tort de traiter comme un épiphénomène du cosmos. Il comprend qu’après la Seconde Guerre mondiale il faudra que, pour avancer, la science étudie de manière rigoureuse l’interaction entre le non-vivant, le vivant et le pensant. Il meurt en 1945.Vernadski semble s’être intéressé à la pensée de l’Inde, précisément à cause de l’importance qu’y a la notion d’harmonie. Au moment où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas s’il y a eu des relations entre Tagore et lui (par exemple, lorsque Tagore s’est rendu à Moscou avec la famille d’Einstein ?). Mais ce n’est pas le plus important. Bien qu’ils soient des individus exceptionnels, ni Vernadski, ni Tagore, ni Einstein ne pouvaient être considérés comme indépendants des cultures dans lesquelles ils baignaient respectivement. Et d’où qu’elles viennent, les idées sont universelles et ont cette capacité d’entrer en résonance les unes avec les autres.

[1] Idem pour la récente observation d’ondes gravitationnelles provoquées par un système de deux trous noirs : la relativité générale l’avait prévu un siècle plus tôt.
 
[2] Les expériences d’interférométrie de Michelson et Morley qui contredisaient la physique classique sont effectivement expliquées par la relativité restreinte, mais elles n’ont pas constitué le point de départ de la réflexion d’Einstein. En effet, dans l’introduction de son mémoire Sur l’électrodynamique des corps en mouvement de 1905, c’est-à-dire, la publication où il expose pour la première fois sa théorie de la relativité restreinte, il commence par des considérations sur l’asymétrie des équations de Maxwell.
 
[3] Fresnel avait validé sa théorie en mettant en évidence des phénomènes d’interférence lumineuse où l’on voit, par exemple, deux sources lumineuses dirigées simultanément vers un écran, additionner ou annuler alternativement leurs effets, ce qui se caractérise par une alternance de zones lumineuses et obscures sur le même écran.
 
[4] A. Peterson, « The Philosophy of Niels Bohr », Bulletin of Atomic Scientists n°19, 14 août 1963.
 
[5] Cette opposition entre Einstein et Bohr est un écho immanquable d’une autre célèbre polémique : celle qui eut lieu deux siècles plus tôt entre Leibniz et Newton et qu’on trouve dans la Correspondance Leibniz-Clarke. Tout comme Einstein, Leibniz pensait que Dieu agit selon le principe de la « raison suffisante » (rien n’arrive sans qu’il n’y ait une raison) et que c’est pour cela que Dieu est bon, tandis que Newton pensait que Dieu agit arbitrairement et que le bien c’est ce que Dieu veut. La conséquence scientifique de ce débat métaphysique, c’est que Newton pensait que le temps et l’espace étaient absolus et que Dieu avait créé l’univers au moment et à l’endroit qu’il avait voulus ; selon Leibniz, il n’y aurait aucune raison dans ce cas-là que Dieu n’eût pas créé un univers identique à un autre instant et à un autre endroit. Puisque Dieu n’agit pas sans raison, Leibniz en tira la conséquence que l’espace et le temps ne sont pas absolus mais des créations de Dieu : autrement dit l’espace et le temps sont relatifs ! (« Pour moy j’ay marqué plus d’une fois, que je tenais l’ESPACE pour quelque chose de purement relatif, comme le TEMPS ; pour un ordre des Coexistences, comme le temps est un ordre des successions. ») Comme on le voit les idées de Leibniz ont parcouru les époques et ont inspiré la réflexion d’Einstein.
 
[6] Voir une interview faite en 1929 avec George Sylvester Viereck du Saturday Evening Post, ainsi que dans son livre Einstein on Cosmic Religion and Other Opinions and Aphorisms.
 
[7] Shinichi Suzuki, Nurtured by Love:The Classic Approach to Talent Education.
 
[8] Nous avons l’habitude de croire que la superstition correspond à un certain état « primitif » de la pensée humaine dans son développement historique. Pourquoi ne pas concevoir au contraire que l’humanité commence par chercher à comprendre le monde dans lequel elle se trouve et que la superstition arrive après des avancées et des découvertes ? C’est-à-dire : considérer que le progrès est naturel à l’être humain, mais que l’arrêt du progrès fait dégénérer la connaissance en superstition.

Aragon récite ce poème de la Résistance: la présence inaccessible et l’incantation poétique…

Aragon récite ce poème de la Résistance : la présence inaccessible et l’incantation poétique…

 

18 Mars 2018

 

Il y a quelque chose de stupéfiant à entendre les poètes réciter leur poèmes… C’était pareil avec  Néruda, rien à voir avec la mélodie de ferrat et même Léo ferré, une mélopée scandés,   un hennissement, dans la voix une possession comparable à celle de la pythie devant les portes de l’enfer, un chaman, comme si remontait des entrailles de la terre une incantation venue du fond des âges pour dire la peine des être humains d’aujourd’hui.

 

C’est  la représentation, l’image dans l’art. Jean Pierre Vernant a tenté de nous initier à un autre mode de pensée,  à propos des KolossoÏ, ces statues grecques, représentation archaïque de la figure humaine. Vernant tente de renouer avec l’origine du signe religieux. Il ne s’agit pas seulement d’évoquer une présence sacrée, mais bien d’établir une communication avec elle, marquer à la fois la présence et une distance incommensurable avec ce qui est représenté… Il s’agit de représenter et d’établir en même temps ce qu la mort représente pour le vivant d’inaccessible, de mystérieux, de fondamentalement autre.  il n’y a oeuvre d’art que dans cette incantation à l’éternité aussi bien qu’à ceux qui sont morts pour la survie de ce qui nous unit… La voix du poète crée cet archaïsme qui s’introduit dans l’histoire des hommes de notre temps face à la barbarie nazie et dit la diversité, l’unité de la dame.france et de ses artisans ..

 

L’amour chez Aragon qu’il s’agisse d’Elsa, de sa patrie, de son parti (qui lui a restitué sa patrie) est toujours cette présence sacrée qui échappe alors mêmes qu’on l’invoque, l’inaccessible, le mystérieux, l’inassouvi, le menestrel comme dans « le fou d’Elsa » évoque cette présence absence, ce mystère, cette manière d’atteindre l’éternité.

 

danielle Bleitrach

The Guardian : Stephen Hawking, l’étoile la plus brillante de la cosmologie moderne, meurt à l’âge de 76 ans

The Guardian : Stephen Hawking, l’étoile la plus brillante de la cosmologie moderne, meurt à l’âge de 76 ans

 

14 Mars 2018

  • Le physicien et auteur d’une brève histoire du temps est mort chez lui à Cambridge. Ses enfants ont dit: « Il nous manquera pour toujours »… L’article insiste sur le caractère provocateur du personnage, mais le fait qu’il vive a été 50 ans de défi, comme sa passion pour la science, ses paris perdus et ses engagements… Cet enfant terrible à l’égo surdimensionné et fractionné a été élevé dans un famille de communistes et il en a conservé bien des traits y compris la dénonciation des injustices, il fait partie de ces génies dont peu de gens comprennent les travaux mais qui dégagent une fascination pour l’amplitude de sa pensée autant que l’humour ravageur et anarchisant de ses convictions
L’image contient peut-être : 8 personnes, personnes debout, chapeau et foule
Voici une contribution à la nécrologie de Stephen Hawking quand en 1969, il marchait (avec deux cannes) contre la guerre au Viet Nam. Il disait il y a peu en parlant de la révolution de l’intelligence artificielle qui s’annonçait: «  » si les machines produisent tout ce dont nous avons besoin, le résultat dépendra de la manière dont les choses sont distribuées. Tout le monde peut profiter d’une vie de loisirs luxueux si la richesse produite par la machine est partagée, ou la plupart des gens peuvent finir misérablement pauvres si les propriétaires de machines s’opposent avec succès à la redistribution des richesses. Jusqu’à présent, la tendance semble aller vers la deuxième option, la technologie conduisant à une inégalité toujours croissante. » 

Bref un marxiste tendance Monty Python…

(note et traduction de danielle Bleitrach)

The Guardian : Stephen Hawking, l’étoile la plus brillante de la cosmologie moderne, meurt à l’âge de 76 ans
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Les idées du professeur Hawking ont façonné la cosmologie moderne et inspiré des millions de spectateurs.
Les idées du professeur Hawking ont façonné la cosmologie moderne et inspiré des millions de spectateurs. Photo: Sarah Lee pour le Guardian
Stephen Hawking , l’étoile la plus brillante du firmament de la science, dont les idées ont façonné la cosmologie moderne et inspiré des millions de spectateurs, est décédé à l’âge de 76 ans.

Sa famille a publié une déclaration dans les premières heures de mercredi matin confirmant sa mort à son domicile à Cambridge.


Il était un grand scientifique et un homme extraordinaire dont le travail et l’héritage continueront à vivre pendant de nombreuses années. Son courage et sa persévérance avec son génie et son humour ont inspiré les gens du monde entier.

« Il a dit un jour: » Ce ne serait pas un univers si ce n’était pas la maison des gens que vous aimez.  « Il nous manquera pour toujours. »

Pour ses collègues scientifiques et ses proches, c’était l’intuition de Hawking et son sens de l’humour qui le caractérisaient autant que le corps brisé et la voix synthétique qui symbolisaient les possibilités infinies de l’esprit humain.

Hawking  quand il a été diagnostiqué avec la maladie du motoneurone en 1963 avait  21 ans. Les médecins s’attendaient à ce qu’il ne vive que deux ans de plus. Mais Hawking avait une forme de la maladie qui a progressé plus lentement que d’habitude. Il a survécu pendant plus d’un demi-siècle et assez longtemps pour que son handicap le définisse. Sa popularité aurait sûrement été moins grande sans cette maladie..

Hawking a estimé une fois qu’il a travaillé seulement 1000 heures au cours de ses trois années de premier cycle à Oxford. «Vous étiez censé être brillant sans effort, ou accepter vos limites», écrit-il dans son autobiographie de 2013, My Brief History. Au final de ses examens, Hawking se situait entre la première et la seconde place. Convaincu qu’il était considéré comme un étudiant difficile, il a dit à ses examinateurs que s’ils lui donnaient la  première place, il irait à Cambridge pour poursuivre son doctorat. S’il lui attribuaient une seconde place   il a menacé de rester à Oxford. Ils ont opté pour une première.

Ceux qui vivent dans l’ombre de la mort sont souvent ceux qui vivent le plus. Pour Hawking, le diagnostic précoce de sa maladie en phase terminale, et le fait d’être témoin de la mort d’un garçon qu’il a connu à l’hôpital à la suite d’une leucémie, lui ont donné un nouveau sens à la vie. « Bien qu’un nuage ait plané sur mon avenir, j’ai trouvé, à ma grande surprise, que j’appréciais la vie dans le présent plus qu’avant. J’ai commencé à progresser dans mes recherches », a-t-il déjà dit. En s’engageant sérieusement dans sa carrière, il a déclaré: « Mon objectif est simple. C’est une compréhension complète de l’univers, pourquoi il est tel qu’il est et pourquoi il existe.  »

Il a commencé à utiliser des béquilles dans les années 1960, mais a longtemps lutté contre l’utilisation d’un fauteuil roulant. Quand il a finalement cédé, il est devenu célèbre pour sa conduite sauvage dans les rues de Cambridge, pour ne pas mentionner la course intentionnelle sur les orteils des étudiants et la rotation occasionnelle sur la piste de danse lors des fêtes universitaires.
La première percée majeure de Hawking survint en 1970, quand Roger Penrose et lui appliquèrent les mathématiques des trous noirs à l’univers entier et montrèrent qu’une singularité, une région de courbure infinie dans l’espace-temps, se trouvait dans notre passé lointain.

Penrose a trouvé qu’il était capable de parler avec Hawking alors que le discours de ce dernier est devenu inaudible. Mais la principale chose qui se dégagea fut la détermination absolue de Hawking à ne rien laisser se mettre en travers de son chemin. « Il pensait qu’il n’avait pas longtemps à vivre, et il voulait vraiment faire autant qu’il pouvait faire à ce moment », a déclaré Penrose.

Dans les discussions, Hawking pourrait être provocateur, voire hostile. Penrose se souvient d’un dîner de conférence où Hawking est sorti avec une série de déclarations de plus en plus controversées qui semblaient faites esprès  pour provoquer Penrose. Ils étaient tous de nature technique et ils ont culminé avec la déclaration d’ Hawking déclarant que les trous blancs étaient simplement des trous noirs inversés dans le temps. « C’est ce qui m’a le plus préoccupé », a déclaré Penrose,  exaspéré, au Guardian. « Nous avons eu une longue dispute  après cela. »
 
Sa proposition que les trous noirs diffusent de la chaleur a suscité l’un des débats les plus passionnés de la cosmologie moderne. Hawking a fait valoir que si un trou noir pouvait s’évaporer dans un bain de radiation, toutes les informations qui tombaient à l’intérieur au cours de sa vie seraient perdues pour toujours. Il a contredit l’une des lois les plus fondamentales de la mécanique quantique, et beaucoup de physiciens étaient en désaccord. Hawking est venu à croire à l’explication la plus commune, sinon moins déconcertante, que l’information est stockée à l’horizon des événements du trou noir, et codée de nouveau dans le rayonnement comme le trou noir rayonne.

Cinq ans plus tard, il devint le professeur de mathématiques Lucasian à Cambridge, sans doute la chaire la plus distinguée de Grande-Bretagne, et autrefois occupéepar Isaac Newton. , Charles Babbage et Paul Dirac, le dernier des pères fondateurs de la mécanique quantique. Hawking a occupé le poste pendant 30 ans, puis est devenu directeur de la recherche au Centre for Theoretical Cosmology.

Les contributions séminales de Hawking se sont poursuivies tout au long des années 1980. La théorie de l’inflation cosmique soutient que l’univers naissant a traversé une période d’expansion formidable. En 1982, Hawking fut l’un des premiers à montrer comment les fluctuations quantiques – de minuscules variations dans la distribution de la matière – pouvaient engendrer, par l’inflation, la propagation des galaxies dans l’univers. Dans ces minuscules ondulations pondent les graines des étoiles, des planètes et de la vie telle que nous la connaissons. « C’est l’une des plus belles idées de l’histoire de la science », a déclaré Max Tegmark , professeur de physique au MIT.

Mais c’est une brève histoire du temps qui a propulsé Hawking à la célébrité. Publié pour la première fois en 1988, le titre a fait le Livre Guinness des Records après qu’il est resté sur la liste des best-sellers du Sunday Times pour une période sans précédent de 237 semaines. Il a vendu 10 millions d’exemplaires et a été traduit en 40 langues différentes. Le directeur de Hawking chez Bantam, Peter Guzzardi, qui a pris le titre original: «Du Big Bang aux trous noirs: une courte histoire du temps», l’a retourné et a changé le «court» en «bref». Néanmoins, les esprits critiques l’appelaient le plus grand livre non lu de l’histoire.
Hawking a épousé son amour de collège, Jane Wilde , en 1965, deux ans après son diagnostic. Elle le regarda pour la première fois en 1962, descendant la rue à St Albans, la tête basse, couverte d’une masse indisciplinée de cheveux bruns. Un ami l’a avertie qu’elle se mariait dans « une famille folle ». Avec toute l’innocence de ses 21 ans, elle espérait que Stephen la chérirait, écrit-elle dans son livre de 2013, Voyager vers l’infini: Ma vie avec Stephen.
En 1985, lors d’un voyage à Cern , Hawking a été transporté à l’hôpital avec une infection. Il était tellement malade que les médecins ont demandé à Jane s’ils devaient ne pas s’acharner à le maintenir en  vie. Elle a refusé, et Hawking a été rapatriée à l’hôpital Addenbrooke à Cambridge pour une trachéotomie de sauvetage. L’opération lui a sauvé la vie mais a détruit sa voix. Le couple a eu trois enfants, mais le mariage a échoué en 1991. L’aggravation du handicap de Hawking, ses demandes à Jane et son refus de discuter de sa maladie, étaient des forces destructrices que la relation ne pouvait pas supporter. Jane a écrit de lui étant « un enfant possédé d’un ego massif et fractionné », et comment mari et femme sont devenus « maître » et « esclave ».
 
Quatre ans plus tard, Hawking épousa Elaine Mason, l’une des infirmières employées pour lui donner des soins 24 heures sur 24. Mason était l’ex-épouse de David Mason, qui a conçu le premier synthétiseur vocal monté en fauteuil roulant utilisé par Hawking. Le mariage a duré 11 ans, au cours de laquelle la police de Cambridgeshire a enquêté sur une série d’agressions présumées sur Hawking. Le physicien a nié qu’Elaine était impliquée et a refusé de coopérer avec la police, qui a abandonné l’enquête.
 
Hawking n’était peut-être pas le plus grand physicien de son temps, mais en cosmologie, il était un personnage imposant. Hawking a remporté le Prix Albert Einstein, le Prix Wolf, la Médaille Copley et le Prix ​​de physique fondamentale . Le prix Nobel lui a cependant échappé.
 
Il aimait les paris scientifiques, en dépit d’un talent certain pour les perdre. En 1975, il paria au physicien américain Kip Thorne un abonnement à Penthouse selon lequel la source de rayons X cosmique Cygnus X-1 n’était pas un trou noir. Il a perdu en 1990. En 1997, Hawking et Thorne pariaient à John Preskill une encyclopédie selon laquelle l’information devait être perdue dans les trous noirs. Hawking a concédé en 2004 . En 2012, Hawking a perdu 100 $ à Gordon Kane pour avoir parié que le boson de Higgs ne serait pas découvert .
 
Il a donné des conférences à la Maison Blanche sous l’administration Clinton – ses références indirectes à l’épisode de Monica Lewinsky évidemment perdu sur ceux qui ont examiné son discours – et est revenu en 2009 pour recevoir la médaille présidentielle de la libération de Barack Obama. Sa vie a été jouée dans des biographies et des documentaires, plus récemment The Theory of Everything , dans lequel Eddie Redmayne l’a joué. « Parfois, je pensais qu’il était moi », a déclaré Hawking en regardant le film. Il est apparu sur The Simpsons et a joué au poker avec Einstein et Newton sur Star Trek: The Next Generation . Il a livré des poses magnifiques sur The Big Bang Theory. « Qu’est-ce que Sheldon Cooper et un trou noir ont en commun? » Hawking a demandé au physicien fictif de Caltech dont le QI dépasse largement ses compétences sociales. Après une pause, la réponse est venue: « Ils sucent tous les deux. »
 
En 2012, les scientifiques se sont réunis à Cambridge pour célébrer le 70e anniversaire du cosmologiste. C’était l’un de ces jalons de la vie que peu s’attendaient à atteindre. Il a passé l’événement à Addenbrooke, trop malade pour y assister, mais dans un message enregistré intitulé Une brève histoire de la mine, il a appelé à l’exploration continue de l’espace « pour le futur de l’humanité » sans se répandre dans l’espace. survivre à mille autres années, a-t-il dit.
 
Plus tard, il s’est joint à Elon Musk de Tesla et au co-fondateur d’Apple, Steve Wozniak, pour mettre en garde contre une course aux armements artificiels et a appelé à l’interdiction des armes autonomes.
 

On achève bien les poètes… par Pablo Neruda

 

 

09 Mars 2018

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Voici l’hommage de Pablo Neruda à son ami Federico García Lorca, fusillé par les franquistes en 1936 :

 

Pour saluer une Espagne qui secoue la chape franquiste, mais aussi le compromis monarchiste franquiste, la spéculation immobilière dans le cadre de l’UE et la crise terrible qui a suivi, le chômage, la misère et qui cherche à reprendre pied dans son passé, voici la voix de Neruda célébrant à travers le poète assassiné par les franquistes, son propre engagement.

 

(note de danielle Bleitrach)


« Tout commença pour moi le soir du 19 juillet 1936. Un Chilien sympathique et aventureux, Bobby Deglané, était imprésario de ‘catch as catch can’ au cirque Prince de Madrid. Je lui avais exposé mes doutes au sujet de ce ‘sport’ et de son sérieux, et il m’avait convaincu d’aller sur place, avec Garcia Lorca, vérifier l’authenticité du spectacle. Federico ayant accepté, nous avions décidé de nous retrouver à la porte du cirque à une heure convenue. Nous passerions un bon moment à regarder les truculences du Troglodyte Masqué, de l’Étrangleur Abyssin et de l’Orang-Outang Sinistre.

 

Federico ne vint pas au rendez-vous. Il avait pris le chemin de sa mort. Nous ne nous revîmes plus. Il avait rendez-vous avec d’autres étrangleurs. C’est ainsi que la guerre d’Espagne, qui allait transformer ma poésie, commença pour moi par la disparition d’un poète.

 

Et quel poète ! Je n’ai jamais vu réuni comme en sa personne la grâce et le génie, le cœur ailé et la cascade cristalline. Federico Garcia Lorca était le farfadet dissipateur, la joie centrifuge qui recueillait dans son sein le bonheur de vivre et l’irradiait comme une planète. Ingénu et comédien, cosmique et provincial, musicien étonnant, mime parfait, ombrageux et superstitieux, rayonnant et bon garçon, il résumait en quelque sorte les âges de l’Espagne, la floraison populaire ; c’était un produit andalou-arabe qui illuminait et parfumait comme un buisson de jasmins la scène entière de cette Espagne hélas ! disparue.

 

(…) Federico Garcia Lorca n’a pas été fusillé ; on l’a assassiné. Naturellement, personne n’imaginait qu’on le tuerait un jour. De tous les poètes d’Espagne il était le plus aimé, le plus choyé, et le plus ‘enfant’ par sa merveilleuse allégresse. Qui aurait pu croire qu’il y aurait sur la terre, et sur sa terre, des monstres capables d’un forfait aussi inexplicable ? »

 

(extrait de : « J’avoue que j’ai vécu », 1974 / traduction de Claude Couffon, Éditions Gallimard)

Aragon contrebandier

Aragon contrebandier

 

25 Février 2018

  • Ce texte mérite d’être médité pour plusieurs raisons. La première disons, le premier degré est l’extraordinaire procès fait aujourd’hui à l’engagement communiste. On croirait lire une réhabilitation de Céline au nom de l’art. François la colère est mis sur le même plan que l’auteur de Bagatelle pour un massacre. L’auteur ne s’interroge jamais sur ses propres certitudes idéologiques et ce que son interprétation doit à la contrerévolution. Mais par ailleurs le texte mérite heureusement d’être lu à d’autres niveaux, d’abord celui d’une connaissance réelle de l’oeuvre d’Aragon et disons-le de son intelligence de la manière dont ce dernier est resté un surréaliste, ce qui me parait évident. C’est-à-dire qu’il y a un souci constant de faire exploser les limites de toute hagiographie,  une sorte de jeu insolent d’autant plus sublime qu’il serait « en contrebande ». C’est juste, mais là encore l’interprétation est un peu courte y compris avec l’éternelle psychanalyse à deux sous, sur le manque de mère… Est complètement occultée l’indignation d’Aragon quand il constate que ce qui est reproché aux communistes y compris dans le jdanovisme n’est jamais du domaine de la défense de la littérature mais une haine de classe dans laquelle son pays, sa langue se perd et collabore. Sa douleur n’a rien à voir avec cette hypocrisie, elle le rapproche de ceux que l’on dénonce. Il y a aussi chez Aragon une anticipation, la nécessité d’un combat pour que d’autres temps arrivent et cet immense écrivain voit tout cela dans le communisme. Cette fidélité d’Aurélien aux liens est celle de tant de communistes qui ne cessent de se nourrir des temps dans lesquels ils ont le malheur de survivre, qui veulent coller à ce réel dont ils ont hérité (l’idée de l’héritage est très forte chez Aragon plus que chez les autres surréalistes, il n’abandonne rien, et surtout pas le roman), c’est la matérialité, la peine des hommes qu’il célèbre et comme Neruda il en joue pour revendiquer d’autres temps où tout cela ne sera plus qu’un cauchemar. C’est cette dialectique de l’homme communiste que l’auteur de l’article perçoit à travers l’oeuvre littéraire, mais qu’il est incapable de comprendre dans l’Histoire, celle de ceux qui ont choisi à leurs risques et périls de la faire et de transporter en contrebande dans le présent cette relation entre héritage et avenir inconnu. Dans une dernière mesure, l’acharnement contre Aragon a quelque chose à voir dans la manière dont grâce à Mitterrand, mai 68 est devenu une contrerévolution. Mitterrand qui a accompli entre autres indignités le refus de funérailles nationales, Mitterrand l’ami de Bouquet, l’admirateur de Chardonne, le plus grand corrupteur des intellectuels et des artistes par la courtisanerie, les afféteries du pouvoir, les superficialités de Lang avait alors expliqué qu’il n’accorderait pas à Aragon les funérailles nationales puisqu’il ne les avait pas accordées à Mendes. Quel est le rapport sinon une vision politicienne d’Aragon, l’effort désespéré pour rabaisser le communisme et ses liens avec la France? Aragon le savait lui dont je peux témoigner qu’il avait refusé de voter pour Mitterrand. D’Ormesson que l’on pouvait considérer comme un adversaire reconnaissait les liens d’Aragon avec la France et se visait par rapport à lui comme un dilettante. Il y a dans l’anti-stalinisme de tous ces gens là peut-être quelque chose de l’ordre du sentiment d’avoir raté à jamais l’épopée pour tomber dans les jeux courtisans de l’époque
  • (note de Danielle Bleitrach).

Posted by  on samedi, février 24, 2018 · Leave a Comment

 

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Du dadaïsme au réalisme socialiste, d’Houra l’Oural à la Diane Française et du Con d’Iréne à La Semaine sainte, Louis Aragon fut de tous les kolkhozes littéraires. Mais ce stakhanoviste de l’écriture qui maniait aussi bien le roman à thèse que la rime révolutionnaire est aujourd’hui largement décrié pour son engagement aveugle dans le stalinisme. Paul Fuks, membre de la Société de Psychanalyse Freudienne et auteur, aux éditions de l’Age d’Homme, de Staline, pervers narcissique, revient pour Zone Critique sur la part d’ombre du fou d’Elsa, et s’interroge :  la “contrebande poétique” sous-tend elle l’œuvre du grand écrivain ?

 

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Haine et insultes ont accompagné Aragon tout au long de sa vie. On dira qu’il l’a bien cherché, et même bien mérité ; on répondra qu’aucune équation du premier degré ne rendra jamais compte d’un homme complexe, a fortiori d’un artiste d’envergure. Certes, il a été communiste jusqu’à son dernier jour ; certes, il a admiré des hommes et approuvé des faits hautement condamnables. Chacun le sait. Mais bien d’autres intellectuels et artistes, ayant partagé les mêmes errements, ne connaissent pas un tel traitement. Paul Éluard, pour ne citer que lui, ne subit pas le même opprobre. Pourtant, il fut tout aussi communiste et fut l’auteur de la fameuse Ode à Staline[1], souvent attribuée à Aragon. Bien d’autres exemples pourraient être évoqués de cette mansuétude qui contraste avec la détestation visant Aragon, sur laquelle on peut quand même s’étonner et réfléchir.

 

« Commencez par me lire » répétait Aragon à ses détracteurs. Or dès qu’on le lit, attentivement, on constate que les choses n’ont pas la simplicité des invectives. Pour ce faire, prenons strophe par strophe, vers par vers, un poème fameux Je chante pour passer le temps[2][3], pour dégager le sens latent du texte manifeste :

 

 

 

Je chante pour passer le temps

Petit qu’il me reste de vivre

Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le cœur content
À lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le temps

 

Aragon déclare n’écrire de la poésie – je chante [4]– que pour son seul plaisir, que pour jouer avec le temps. Voici donc un membre du Comité central du PCF revendiquant une gratuité de l’écriture : à l’époque du jdanovisme triomphant, cela seul devrait d’emblée éveiller l’attention.

 

J’ai vécu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j’ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n’est plus pareil
J’ai vécu le jour des merveilles

 

Puis, le poète, passant du présent au passé composé, prend son lecteur à témoin d’une remémoration et compare l’écoulement de la vie, dont l’âge accélère le flux, au franchissement du mur du son[5]. Or ni les merveilles ni les miracles mentionnés ne sont précisés. Notre auteur étant communiste, on croit comprendre qu’il évoque la Révolution d’Octobre et les succès de l’édification de la société soviétique, par lesquelles notre univers, en effet, n’est plus pareil. Mais, surprise à la strophe suivante !

 

Allons que ces doigts se dénouent
Comme le front d’avec la gloire
Nos yeux furent premiers à voir
Les nuages plus bas que nous
Et l’alouette à nos genoux
Allons que ces doigts se dénouent

 

Alors que le lecteur s’apprête à savourer la description des merveilles et des miracles, deux vers sibyllins le prennent à contre-pied. Le premier lui fait remarquer que ses doigts sont noués et l’invite à un lâcher-prise, le second compare ce dénouement à la séparation du front d’avec les lauriers de la gloire. Quels sont ces miracles et ces merveilles, générateurs de tension ? À quelle victoire devrions-nous renoncer ? Est-ce l’évocation du jour des merveilles qui aurait noué nos doigts, qu’il faille à présent les dénouer ? La réponse vient aussitôt : nous avons été contemporains de la naissance de l’aviation. Ah bon ! Quels rapports peuvent bien lier les merveilles angoissantes et l’aviation ? Une consolation, peut-être ? Mais de quelles déconvenues ?

 

Cela ne tient pas debout. Sauf à envisager ce qu’Aragon appelait la « contrebande poétique » par laquelle, sous l’Occupation, il avait déjoué la censure de Vichy et pu être publié dans les revues autorisées en zone Sud. Par ce stratagème, il avait pu dire des choses interdites avec des doubles sens, des allusions historiques, des allégories, des métaphores, des symboles, et des lecteurs vigilants, sous les yeux de l’occupant, surent décrypter sous-entendus et clins d’œil complices. C’est dans La Diane française et Le Crève-cœur que cette contrebande a été la plus employée. Aragon s’en est longuement expliqué dans La leçon de Ribérac[6].

 

À vrai dire, celle-ci sous-tendra toute l’œuvre romanesque et poétique à venir jusqu’à son dernier recueil, Les Adieux. Le poète n’en a dit mot, et pour cause, car, par delà le bruit et la fureur de l’Histoire mondiale, ce qui l’atteignait le plus cruellement c’était la responsabilité du camp auquel il appartenait irrémédiablement. Ce qu’a bien vu Daniel Bougnoux[7] : « la contrebande a changé d’objet depuis la Résistance et porte désormais sur les aspects refoulés du communisme, en compliquant de plus belle les textes. »

 

« Elle n’est pas toujours faite pour être décryptée, explique Pierre Daix[8]Loin de là. Il a dû souvent arriver qu’Aragon lève à demi un secret dans la conviction qu’il ne serait jamais percé. Aussi s’en est-il pris avec violence à moi dans ses notes sur la première édition de sa biographie[9] pour avoir tenté de semblables décryptages qu’il a traités de « maniaques ».

 

Il convient, en fait, de distinguer les efforts de dissimulation portant sur sa personne de ceux visant à « taire-sans taire » l’amertume due à la trahison de son idéal. Ce fut chaque fois la confrontation avec l’Histoire et ses persécuteurs successifs qui mobilisèrent chez Aragon la nécessité de tout dire à tout prix, selon tout subterfuge.

 

De plus, certains poèmes des années cinquante d’une « niaiserie délibérée[10]» et dont l’ostentation même révèle le désir d’attirer l’attention, d’être percée à jour, certains propos hyperboliques jusqu’à l’invraisemblance, ne relèveraient-ils pas aussi d’une manière de contrebande ? Quand – entre tant d’exemples possibles – il nous confie que les dernières paroles de sa mère avant de mourir, en 1942, furent : « Elle dit tout contre ma joue : « Staline… que dit Staline ?… »[11] ? Quand il déclare que dans chacun des dessins d’André Fougeron[12] « se joue le destin du monde » ? S’agissait-il d’ivresse du verbe ou d’antithèses à saisir ?

 

François Mauriac, qui qualifie Aragon de « grand mamamouchi communiste », tranche : « Si le poème d’Aragon sur le retour de Thorez a désopilé depuis huit jours la rate des Français, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’Aragon l’a voulu. Ces strophes burlesques ont été conçues pour se payer précisément cette tête-là, pour venger Picasso[13] avec éclat et sans risques. À un intellectuel de la classe d’Aragon, après l’humiliation qu’il a subie, il ne reste que de jouer le jeu à fond, de pousser l’ironie jusqu’au point où elle se confond avec le sérieux… Si Aragon se moque des militants dans l’expression cocasse qu’il donne à sa joie, cette joie est sincère, il n’en faut pas douter.[14]» En réponse à cet article, dans les Lettres, Aragon, pointant le bout de l’oreille, le cite malicieusement presque mot pour mot, permettant à ses lecteurs d’en prendre connaissance et  de comprendre de quoi il retourne…

 

La guerre passée, il ne s’agissait plus de berner la censure de Vichy, mais d’écarter la menace d’une condamnation par son parti, voire d’une exclusion. On sait quel désarroi l’a mené au bord du suicide, quand les hiérarques du PCF l’ont attaqué à propos du Portrait de Staline par Picasso. Lui, qui avait fait preuve d’assez de courage pour recevoir à deux reprises la croix de guerre – le 15 août 1918, pour avoir été le même jour à trois reprises enterré vivant par des obus et le 2 septembre 1940, avec palme et citation à l’ordre de l’armée en raison « d’un courage et d’un dévouement absolus[15]» –, qui avait participé à tous les esclandres et échauffourées des surréalistes, qui avait vécu plusieurs années dans la clandestinité de la Résistance, qui avant comme après la guerre avait plusieurs fois été menacé d’arrestation pour ses écrits, il n’a pu se dresser face au parti communiste français ni s’en affranchir. À l’évidence, c’est dans la fidélité même que son courage s’est investi, envers et contre tous.

 

Ainsi clôt-il son poème À Novomeski [16] par :

 

Je te salue au crépuscule homme fidèle
Pour cela seul qui vaut qu’on en parle aujourd’hui
Nous sommes les bergers je te dis d’une étoile
De si loin si longtemps et malgré tout suivie
Nous sommes les bergers de toute notre vie
Et nos pieds écorchés s’en vont vers d’autres pierres


[…]
Pour être demeuré pareil à toi merci

 

On sait bien que quoi qu’ils disent, les poètes, ne parlent jamais, dans un jeu de miroirs, que d’eux-mêmes… Il est vrai également qu’il était otage d’une situation telle qu’au moindre écart de sa part Lili, la sœur d’Elsa Triolet vivant à Moscou, aurait été à coup sûr pour le moins « inquiétée ». Et ce qu’Aragon a livré de réflexion politique pour expliquer son engagement relève à l’évidence de la « superstructure »[17] justificative – tout juste calibrée pour les militants. Répondant à certains étonnements, un jour, Elsa a répondu : « Il faut voir à qui cela s’adresse ».

 

Bien plus convaincante que les arguties, en effet, est l’analyse en amont de l’histoire familiale[18] et de ses répercussions psychologiques qu’en donne avec finesse Julia Kristeva[19] : « Tout se passe comme si l’adhésion politique venait équilibrer un désordre affectif et passionnel insoutenable ». De plus, cette fidélité à toute épreuve au PCF et à l’URSS n’est pas sans rapport avec le fait que, comme dans sa famille d’origine, le secret et le mensonge y régnaient – il y était en terrain familier. « Ici, vous êtes condamnés au mensonge jusqu’à la mort[20]» a écrit François Mauriac à propos de la même bourgeoisie – quoi que d’une autre province. Qui s’étonnera qu’arrivé à l’âge adulte, Aragon ait prôné « le scandale pour le scandale [21]» ?

 

Plus tard, il a pensé pouvoir amender le parti de l’intérieur, mais le paradoxe est que dans cet effort, il s’est conformé à ce fonctionnement. L’autre paradoxe est qu’il a su utiliser ce travers pour en féconder son œuvre. « La contrebande chez lui est un des moteurs de l’écriture » observe Pierre Daix[22]. Pour lui, « il ne faut pas aborder par l’écriture le réel de face, comme à l’assaut, mais de biais, et avec une certaine « perversité ». Il prenait ce mot de façon étymologique, pervertere, retourner, renverser[23] ». L’art étant artifice, par cette autocensure de contournement, comme le romancier, le poète pouvait « mentir pour dire vrai[24] » en enfouissant ci et là des pépites de vérité. L’œuvre dans son ensemble, ses complexités et ses fourvoiements, nous offrent une étonnante dialectique entre l’inféodation politique et la libération progressive de son art – évolution très bien analysée par Olivier Barbarant[25].

 

Revenons à Je chante pour passer le temps. Si l’on admet donc une contrebande poétique à déchiffrer, on voit Aragon mettre en œuvre cette stratégie à l’encontre de ses camarades du parti. Bigre ! Ainsi, nous laisserait-il entendre que ces merveilles n’auraient été que de la pure propagande, des miracles Potemkine, dont on l’aurait gavé… plein les oreilles ? Notons que les dites merveilles n’ont pas été constatées de visu par le poète : il ne les connaît que par les oreilles, par ouïe dire. Or pour Aragon : « l’auteur […] ne parle que de ce qu’il a vu ou pu voir, de ce qu’il a vérifié, touché, contrôlé de première main, il est le saint Thomas de notre époque, il a mis sa main dans la plaie du côté[26]» Nous glisse-il, en douce, que les miracles n’en étaient pas, pas plus que les merveilles, pas plus que les fausses victoires couronnées de lauriers immérités ? Comme, par exemple, les pseudo découvertes de Lyssenko, ce prétendu « biologiste » soviétique, dont le brave petit soldat Aragon avait dû chanter les louanges en 1948[27]. Huit années plus tard, ici, il oppose l’aviation qui est une vraie gloire, une vraie merveille et non une tromperie. Voyons la suite du poème.

 

Nous avons fait des clairs de lune


Pour nos palais et nos statues
Qu’importe à présent qu’on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s’est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune

 

Après l’aviation, voici l’illumination des édifices et des sculptures. Où le poète nous mène-t-il ? À un spectacle son et lumière ? Au troisième vers, un drame se profile : on pourrait nous tuer à présent sans que cela importe ! Puisque les vers se suivent, quel lien de causalité y a-t-il entre les clairs de lune et le risque qu’on nous tue ? Voyons de près ces métaphores. En première lecture, on comprend ceci : grâce à l’éclairage électrique, nous avons magnifié nos palais et nos statues par des illuminations – des clairs de lune. La disparition des oppressions capitalistes (la chute des nuits) et la mise en Commune même de la lointaine Chine (la victoire du communisme bientôt sur la terre entière), réalisent l’aboutissement eschatologique promis par l’idéal communiste. N’est-ce pas la mise en vers du mot d’ordre de Lénine de 1920 : « Le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification de tout le pays » ?

 

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« Quand bien même les derniers soubresauts de l’ennemi nous emporteraient, la victoire est acquise – qui vaut bien le prix de nos vies ». Nous voici en conformité avec l’orthodoxie idéologique. Jdanov donnerait son imprimatur. Mais, distillée par la contrebande, une tout autre lecture est possible, en deçà des apparences immédiates. Située presque au milieu du poème, cette strophe – seul endroit où affleure la violence – en est l’acmé dramatique et le pivot d’intelligibilité. On remarque que ces clairs de lune ne sont destinés ni au bien-être du peuple ni à sa réjouissance : ce ne sont pas les logements ni les usines ni les fermes ni les écoles qui sont électrifiés et mis à l’honneur pour le bonheur du peuple. Il s’agit, en fait, de l’illumination, de la glorification, de l’idéalisation des lieux du pouvoir – nos palais –, et donc des détenteurs de ce pouvoir – nos statues –. Ou plus précisément : DU détenteur du pouvoir absolu, statufié à travers tout le pays et qui n’a nul besoin d’être nommé pour être reconnu. « Nous étions prêts à expliquer les pires choses, en toute innocence[28]» reconnaît Aragon en 1968. « Ce qu’il m’aura fallu de temps pour tout comprendre » regrette-t-il dans Le roman inachevé[29].

 

Remarquons encore que la chute des nuits n’est annoncée qu’au futur, que ces nuits sont donc encore en place et que leur obscurité, leur nocivité pèsent toujours. Si ces ténèbres ne pouvaient signifier, pour un lecteur comme Georges Marchais, que le joug des réactionnaires, elles ne se résumaient pas pour Aragon à cette seule acception. Loin de là. C’est qu’il n’a pas eu besoin des révélations du XXème Congrès pour être conscient de la qualité de la nuit dans laquelle était plongé le paradis stalinien. Pierre Daix[30] relate le retour de Moscou d’Aragon et d’Elsa Triolet le 30 janvier 1953 au Bourget ; il décrit Aragon brisé, subitement vieilli, ayant eu un malaise dans son bain qui manqua lui coûter la vie, et Elsa indignée racontant la furieuse campagne antisémite du complot des blouses blanches et que Staline préparait un pogrom. « Pierre, ce sont des nazis » avait-elle répété. En juin 1937, Aragon avait déjà eu matière à réflexion quand le général Vitaly Primakov, mari de sa belle-sœur Lili Brik, avait été exécuté prétendument pour espionnage[31].

 

« Aragon, dès les années 1930, lors de son premier voyage en Russie et, a fortiori, à partir des procès de Moscou, fut très au fait, comme il l’a avoué lui-même, du caractère répressif du régime stalinien : ce qu’il ignora, il voulut donc l’ignorer. » conclut Philippe Forest[32]. François Taillandier rapporte des propos d’André Stil[33] : « Louis savait beaucoup plus de choses que personne en France sur la vérité, les vérités de là-bas. Même que Thorez, peut-être. » On discerne mieux quelles nuits meurtrières hantaient le poète – d’autant plus tragiques pour lui qu’elles incriminaient son propre camp et fracassaient les mirages de sa jeunesse pour lesquels il avait été prêt à tout :

 

« Il y aura des grappes de désastres pour prix de l’incendie incomparable[34]», avait-il écrit en 1931 dans sa ferveur, ou plutôt, dans sa frénésie révolutionnaire par laquelle il pensait extirper et châtier cette bourgeoisie hypocrite qui avait confiné son enfance dans le mensonge. Par cette expiation – Qu’importe à présent qu’on nous tue -, le poète-militant faisait acte de contrition pour ses exaltations et ses compromissions, puis dans une attitude christique acceptait le sacrifice expiatoire et annonçait l’avenir – la fin des nuits. Il préservait malgré tout son rêve généreux, mais le reportait vers un au-delà quasi mythique, la Chine – on ne lui aura quand même pas tout pris… On l’aura blessé, mais pas détruit, pas réduit au silence, ni au désespoir. Il déploiera le lyrisme déchirant de la partie perdue d’avance, de la partie perdue sans recours[35]. Il est poignant de constater que l’échec était présent non seulement à la fin de la vie du vieil homme comme, par exemple, en 1960 dans Les poètes [36]:

 

J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile
C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou

 

mais dès 1931, dans Tant pis pour moi, le plus beau poème du recueil Persécuteur persécuté, où il décrit la mort de celui qui ne verra pas triompher sa révolution et auquel le poète, double sacrifié, s’identifie :

 

Et si l’œil du mourant pris à la charnière de l’univers ancien

aperçoit le printemps au delà des fusillades
qu’il regrette de ne pas vivre assez longtemps avec son corps et
son amour
qu’il le regrette bien tandis que le traverse avec la vitesse de la
lumière la baïonnette de la destinée

 

La prescience de l’échec personnel, contrepoint tragique à l’engagement aveugle, a précédé de loin la conscience de l’échec collectif. Revenons à notre strophe qui, dégagée de sa contrebande et mise au clair, peut désormais se lire ainsi :

 

Nous avons poétisé et louangé le pire des pires
À présent, quoi qu’il nous arrive,
Tant pis pour nous, nous l’avons bien mérité[37].
Mais, même ces horreurs prendront fin.
Et mon espérance va vers un nouvel Orient.

 

On comprend à présent de quoi, dans des jeux enfantins, le poète avait besoin de se laver l’esprit. Et l’on saisit l’ironie douloureuse du bilan émerveillé. Il est difficile aujourd’hui de concevoir la liberté d’esprit qu’il a fallu à un poète, membre du PCF, entravé donc, pour écrire au début des années 50 de tels vers, même travestis, même en contrebande. Le jdanovisme sommait alors chaque artiste, selon le mot d’ordre de Staline, d’être « un ingénieur de l’âme » au seul service de la propagande du parti. Ce « réalisme socialiste », qualifié par André Breton de « moyen d’extermination morale », faisait loi en France dans les rangs des artistes membres du parti. Et il faut mesurer l’effronterie, le crime de lèse-majesté que ce fut de ne plus se référer à l’Union soviétique – la patrie du socialisme, le pays du grand Staline – mais à la dernière venue du camp socialiste, la Chine – une Chine communiste dont alors, chez nous, on ne connaissait qu’à peine le nom du chef. Avançons dans le poème.

 

Et j’en dirais et j’en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l’homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets
Et j’en dirais et j’en dirais

 

Non, il ne multipliera pas les exemples de miracles qui noueraient nos doigts et menaceraient nos vies. Même de façon détournée, il en a déjà trop dit et il s’esquive en évoquant la science qui grandit l’homme. Il n’est plus question dans cette aventure des merveilleuses victoires soviétiques, à moins que celles-ci ne soient suggérées par les secrets. On appréciera que la répétition Et j’en dirais et j’en dirais, est précédée par les clairs de lune particuliers de la strophe précédente, et est suivie par l’évocation des secrets – double voisinage riche de sens implicite. Abordons la dernière strophe.

 

Oui pour passer le temps je chante
Au violon s’use l’archet
La pierre au jeu des ricochets
Et que mon amour est touchante
Près de moi dans l’ombre penchante
Oui pour passer le temps je chante

 

Le poète, revenu à son chant et à ses plaisirs modestes, constate que le temps vient à bout des jeux comme du joueur. Ne lui reste que son amour. L’absence de ponctuation et la proximité des rimes en ante autorisent à imaginer entre virgules Près de moi dans l’ombre, si bien que l’amour est à la fois touchante et penchante, car elle a vieilli et s’est voûtée en même temps que le poète. Nous voici loin de la politique. Cette dernière strophe dédiée à son amour annonce la transition de la fort médiocre poésie militante de l’après-guerre vers le cycle magnifique du culte d’Elsa. Vient enfin la chute du poème où deux dernières répétitions enfoncent le clou avec l’insolence d’un double pied de nez conclusif :

 

Je passe le temps en chantant
Je chante pour passer le temps

 

product_9782070202232_195x320Depuis le début du poème, l’on compte pas moins de six répétitions du vers Je chante pour passer le temps, véritable programme de rupture et orientation résolument étrangère à la doxa stalinienne – vers dont le redoublement clôt le poème par un point d’orgue provocateur. Cette insistance a valeur de manifeste pour un art poétique qui affirme que, sans oubli du réel ni des circonstances, le fait poétique n’est autre que le langage même et non son utilisation politique. « Il n’y a poésie qu’autant qu’il y a méditation sur le langage, et à chaque pas réinvention de ce langage » affirme Aragon[38]. On aurait tort de penser que cette contrebande ne fut que circonstancielle, du seul fait de périodes particulières. Quelques exemples suffiront[39] pour montrer qu’elle a concerné aussi bien l’Aragon communiste que le tout aussi communiste « dernier Aragon », qu’elle se lit en filigrane tout au long de l’œuvre – jusque dans le dernier recueil de vers paru de son vivant,Les Adieux. Qui soutiendra que, dans cet hommage à Lorca datant de 1963[40],  l’indignation d’Aragon ne concerne que Franco ?

 

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d’idoles
Aux cadavres jeté ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou 

 

En 1966, titrer un poème L’an deux mille n’aura pas lieu, inscrit l’auteur en faux contre l’imaginaire communiste de ces années selon lequel, en l’an 2000, la victoire du communisme sur le monde entier était inéluctable. À preuve, la pièce de Maïakovski Les bains[41], où la femme phosphorescente, venant de l’an 2030 dans l’URSS de 1930, y sélectionne les meilleurs et les emmène avec elle dans l’avenir radieux du communisme triomphant. Or ce poème, L’an deux mille… par sa profonde désespérance, est à l’exact opposé de l’optimisme volontariste de rigueur dans le discours communiste[42]. Et quand, à la fin du poème, le poète implore un refuge pour l’enfant craintivement qui commence à bouger, il ne semble guère avoir le moindre espoir puisque l’échec est assuré dès le titre.

 

Dans ce long poème, tout entier formulé dans le vocabulaire chrétien[43], la contrebande court subrepticement au long des strophes pour affleurer l’explicite à l’avant-dernière :

 

Donnez-moi votre cathédrale où vous parlez si bien
Qu’on pourrait croire en Dieu dans le parfum des phrases
Et quand l’orateur est un autre à peine s’il
Y paraît au costume au vocabulaire à l’emphase
À la nuance à la rime au drapeau (…)


De quoi trembles-tu vingtième siècle à cette heure des prodiges

 

Tiens, tiens : l’orateur est un autre, donc pas un curé ; à peine s’il / Y paraît, et il parle si bien qu’on pourrait confondre celui qui croit en Dieu avec celui qui n’y croit pas ! Seul diffère à peine le costume ; pas de soutane, donc. Tiens, tiens : il a un drapeau, nous ne sommes plus dans une cathédrale, peut-être sur une tribune ? Tiens, tiens : voici l’heure des prodiges dont tremble le siècle – souvenons-nous du jour des merveilles qui nouait nos doigts. Voyons un autre exemple tiré des Adieux[44] où la violence de l’imprécation est celle de la souffrance de l’homme floué et où l’on retrouve François la Colère[45] :

 

Charognards le poids de votre genou
Le toucher de vos doigts profanateurs
Un discours jeté comme un drap sur vous
C’est cela que vous appelez l’Histoire[46][47]

 

Hormis les communistes campés sur leur « matérialisme historique », qui s’est jamais targué de détenir la science et la maîtrise du développement de l’Histoire – « de sa marche en avant » – véritable sauf-conduit pour l’infaillibilité politique et la prétention prophétique d’avoir toujours raison au mépris des hommes et de la réalité ? Enfin, dernier exemple :

 

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

 

lit-on en incipit de Que la vie en vaut la peine [48]. Ce qui peut s’interpréter de deux façons tout aussi pertinentes. À savoir la déception de n’avoir pu accomplir jusqu’au bout la vocation du poète de tout dire de la vie – sans limite. Et la confidence du poète annonçant qu’il mourra en emportant ses secrets. À cette ambiguïté, suivent plusieurs strophes débordantes d’une amertume extrême. Au point que l’espoir révolutionnaire, méritant tous les sacrifices au nom de plus grand que soi, n’est plus considéré que comme une croyance imbécile en l’azur[49]. La répétition de Malgré y scande une succession de cauchemars et blessures – ceux-là même subis par Aragon l’année précédente, en 1953, lors de la ridicule et atroce crise de l’affaire du Portrait de Staline, où il fut contraint à une autocritique humiliante dans son propre journal, Les Lettres françaises, et poussé à deux doigts du suicide. Assurément, il a tout dit de la malfaisance humaine ; assurément, il n’en dira pas plus. Il n’en montrera pas moins sa blessure, à qui voudra la voir… Quand il termine une de ces strophes par :

 

Comme si ce n’était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre

 

il ne s’agit pas de météorologie, mais des forces gouvernant le monde qui écrasent nos vies et qui, aussi inexplicablement que merveilleusement, un moment, semblent nous oublier, nous épargner. En épilogue, la dernière strophe est lourde de sens.

 

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

 

Après le rappel des malheurs, Malgré tout devrait logiquement laisser espérer la consolation d’une vie finalement belle, mais la quasi-homophonie, qui substitue telle à belle, escamote le happy-end et le Malgré tout s’avère être antithétique. De sorte qu’au vers suivant, Aragon ne s’adresse plus à tout le monde, mais uniquement à ceux qui voudront bien l’entendre, énonçant ainsi la définition même de sa contrebande. Ce faisant, ce maître du bel canto nous inflige une sacrée cacophonie en accumulant trois « q » dans un seul et même alexandrin – Qu’a Qui voudra m’entendre à Qui je parle ici –, crécelle, image sonore de toutes les vilenies jusque là décrites. Puis, à l’intention des seuls lecteurs attentifs, il surprend encore en employant merci dans son sens médiéval : grâce ! pitié ! en toute logique avec ce qui précède. Enfin, comme à regret, comme épuisé, en un soupir presqu’inaudible, à contrecœur, en toute fin du poème, il finit malgré tout par lâcher la formule attendue, convenue : … que cette vie fut belle. Et la contrebande sauve le poème de la guimauve. Qu’il faille baisser le ton pour, la voix brisée, dire la chute du poème est confirmé par le premier vers du poème suivant[50] : Ce que je garde en moi je l’étouffe et le tue… Certes, certes, quand on a sa carte du parti et que l’on est à-jour de sa cotisation, on est un membre du parti communiste. Mais est-il communiste vraiment – au sens où on l’entend place du Colonel-Fabien – celui qui, en fin de vie, faisant mine de s’adresser à Hölderlin[51], écrit :

 

 

 

 

 

Maintenant tout est clair qui fut ténébreux
Et manifeste au rendez-vous que jamais ne viendra personne
Ma force est en cette science En cette certitude
Ma victoire Il a fallu me déchirer de mes mains
Pour en arriver à dire cela d’évidence
J’ai fait abandon du bonheur[52]
Je n’ai pas vu comment le Mal en Bien se change

 

En conclusion, la contrebande poétique aragonienne s’avère avoir été, en fait, dans une âpre et sourde lutte à contre-courant, la revendication secrète et douloureuse d’un quant-à-soi irréductible. Rien n’est dit et pourtant tout y est. Mine de rien. Comprenne qui pourra. Aragon s’adresse : « à qui voudra [l’]entendre ».

 

Paul Fuks

 

Notes :

 

[1] Elle fut écrite en 1950 par Paul Éluard et publiée, après sa mort en 1959, dans le recueil Poèmes pour tous (EFR, éditions du PCF, p. 175.) Ce poème se termine par : « Et Staline pour nous est présent pour demain
/ Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur /
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour /
La grappe raisonnable tant elle est parfaite. »

[2] Aragon, Le roman inachevé, Gallimard, Paris, 1956, p. 145. Dans le recueil ce poème n’a pas de titre ; le manuscrit, lui, porte le titre Le Passe temps. C’est Léo Ferré qui, finalement, a imposé le premier vers pour titre.

[3] Bien que non encarté, le chanteur Jean Ferrat a bien senti ce qui, dans ce poème, qu’il n’a pas chanté, ne concordait pas avec la bien-pensance du parti. Aussi, dans sa chanson Je ne chante pas pour passer le temps, il s’est permis de donner la leçon à Aragon.

[4] Aragon appelle « bel canto » la poésie. Ses Chroniques du bel canto sont consacrées à la production poétique des années d’après-guerre.

[5] « Hélas, j’ai passé le mur de jeunesse et je me désintègre. » a écrit Jean Cocteau le 3-08-1953, Lettres à Jean Marais, Albin Michel, Paris, 1987, p. 313.

[6] Aragon, « La leçon de Ribérac ou l’Europe française », préface aux Yeux d’Elsa, Seghers, Paris, 1945, p. 113.

[7] Daniel Bougnoux, « La tragédie politique », in Aragon, La parole ou l’énigme, colloque de 22-06-2004, ibid., p. 61.

[8] Pierre Daix, « Croisements et contrebande », ibid., p. 119.

[9] Pierre Daix, Aragon : une vie à changer, Flammarion, Paris, 1994.

[10] Olivier Barbarant, La mémoire et l’excès, Champ Vallon, Paris, 1997, p. 32.

[11] « Staline et la France », Les Lettres françaises, n° 456, 12-19 mars 1953.

[12] André Fougeron, chef de file du réalisme socialiste à la française et peintre officiel du PCF, ayant vécu des commandes de celui-ci. Souvent qualifié de « pompier de service », son œuvre, entièrement vouée à la figuration des luttes sociales, est tombée dans l’oubli.

[13] Venger Picasso de l’affront subit lors de l’affaire du portrait de Staline.

[14] François Mauriac, La paix des cimes Chroniques 1948-1955, Bartillat, Paris, 1999, p. 111.

[15] Philippe Forest, Aragon, Gallimard, Paris, 2015, p.p. 121-462.

[16] Aragon, Les Adieux et autres poèmes, Temps actuels, Messidor, Paris, 1982, p. 18. Laco Novomesky, 1904-1976, proche dans sa jeunesse des surréalistes, communiste depuis 1925, ami d’Aragon depuis 1934, condamné en 1954 pour nationalisme slovaque à 10 années de prison, relâché en 1956 et réhabilité en 1963. Il est tenu aujourd’hui pour le premier poète de Slovaquie.

[17] Ah, le charme du jargon communiste !

[18] Rappel : fils naturel et adultérin, jamais reconnu par son père, persuadé d’être le filleul de son père, le frère de sa mère, le fils adoptif de sa grand-mère maternelle. La vérité ne lui sera révélée qu’en 1918, à la veille de son départ pour la guerre.

[19] Julia Kristeva, « Le “mentir-vrai”, inexpugnable contemporain », in Aragon, La parole ou l’énigme, colloque de 22-06-2004, ibid., p. 12. Daniel Bougnoux, « La tragédie politique », ibid., p. 52. Roselyne Waller, « Une mythologie dont j’étais à la fois le Sphinx et l’Œdipe », ibid., p. 28.

[20] François Mauriac, Thérèse Desqueyroux. Œuvres romanesques, La Pochothèque, p. 323.

[21] Aragon, Le libertinage, Gallimard, Paris, 1977, p. 274.

[22] Pierre Daix, Croisements et contrebande, ibid., p. 122.

[23] Ibid., p. 122.

[24] Aragon, Le mentir-vrai, Gallimard, Paris, 1980, p 24.

[25] Olivier Barbarant, La mémoire et l’excès, ibid.

[26] Pierre Daix, Croisements et contrebande, ibid., p. 119.

[27] Revue Europe, numéro spécial, octobre 1948. Louanges dispensées avec tant de distorsions de logique que l’adhésion d’Aragon à ces théories est tout sauf évidente et laisse deviner la contrebande.

[28] Dominique Arban, Aragon parle avec Dominique Arban, Seghers, Paris, 1968, p. 93.

[29] Aragon, Le roman inachevé, ibid., p. 15.

[30] Pierre Daix, Aragon, ibid., p. 455.

[31] Victime avec le maréchal Toukhatchevski des Grandes Purges et réhabilité en 1957, en même temps que ce dernier et tant d’autres.

[32] Philippe Forest, Aragon, ibid., p. 569.

[33] François Taillandier, Aragon, ibid., p. 126.

[34] Aragon, Persécuté persécuteur, Éd. surréalistes, Paris, 1931, p. 54.

[35] Je me promène avec / Un grand trou dans le cœur. lit-on dans Échardes, in Les Adieux et autres poèmes, ibid., p 7.

[36] Aragon, Les poètes, Gallimard, Paris, 1960, p. 163.

[37] Qu’avons-nous permis Pablo mon ami / Pablo mon ami nos songes nos songes   Aragon, Élégie à Pablo Neruda, Gallimard, Paris, 1966, p. 26.

[38] Aragon, « Arma virumque cano », préface aux Yeux d’Elsa, 1942, Seghers, p. 15.

[39] Je m’en voudrais de priver un universitaire du plaisir d’une telle recherche sur l’ensemble de l’œuvre poétique, romanesque et journalistique, qui devrait faire son bonheur pendant quelques bonnes années…

[40] Aragon, Le fou d’Elsa, Gallimard, Paris, 1963, p. 376.

[41] Vladimir Maïakovski, Les bains, pièce en quatre actes, avec cirque et feux d’artifice. In Elsa Triolet, Maïakovski, Éditeurs Français Réunis, Paris, 1957, p. 430.

[42] «Je ne connais rien de plus cruel en ce bas monde que les optimistes de décision. Ce sont des êtres d’une méchanceté tapageuse…» a-t-il écrit après que son journal ait été sabordé par ses « amis » politiques. (Les Lettres françaises, 11 octobre 1972.)

[43] Le communisme d’Aragon fait méconnaître son christianisme, athée certes parce que sans Père ni Salut, mais christique, doloriste et très prégnant.

[44] Aragon, Les Adieux. Et autres poèmes, ibid, p. 66.

[45] François la Colère, pseudonyme d’Aragon entré en résistance.

[46] François Taillandier ne s’y est pas trompé, qui cite cette strophe bien à propos dans son Aragon, Fayard, 1997, Paris, p. 13.

[47] Lors de l’inauguration du lycée Paul Éluard de Saint-Denis, le 29 mai 1965, en présence des lycéens et du maire de Saint-Denis, Auguste Gillot, important cadre du PCF (on devine ce qu’a été son discours et l’on comprend à qui s’adressait l’apostrophe Charognards…), Aragon a prononcé un hommage fort peu académique, assez proche en esprit du tract de 1971 du Dr Carpentier Apprenons à faire l’amour. Bref, alors qu’il prononçait, en plein air, son allocution, un avion a survolé si bas l’assistance qu’Aragon a dû s’interrompre un instant – fait par lequel prennent sens les vers (qui précèdent la strophe citée) : « Et la vie alors se réduit au bruit / Dans le ciel d’avions qui se promènent ». J’étais présent, je pense donc avoir été témoin des circonstances qui inspirèrent ce poème. Certains se sont enorgueillis de pouvoir dire de la bataille d’Austerlitz : « j’y étais ». Moi, j’étais à Saint-Denis ce jour-là… P. F.

[48] Aragon, Les yeux et la mémoire, Gallimard, Paris, 1954, p. 17.

[49] Pas plus absurde cette croyance imbécile, soit dit entre nous, que celles en la résurrection de la chair ou en la conception virginale (« Credo quia absurdum », « C’est certain, parce que c’est impossible. ») – absurdité tout à fait assumé par Tertullien et, jusqu’aujourd’hui, par quelques autres…

[50] Aragon, « Les vêpres interrompues », in Les yeux et la mémoire, ibid., p. 25.

[51] Aragon, Les Adieux. Et autres poèmes, ibid., p. 21.

[52] Ah, comme les communistes aimaient répéter la formule de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe » !

Comment représenter le temps qui passe en photographie

Comment représenter le temps qui passe en photographie

 

25FÉV

PHOTOGRAPHIE

  • La série Day to Night (« Du jour à la nuit ») de Stephen Wilkes est une leçon pour tous les photographes. Et pas seulement les photographes comment penser une nouvelle articulation du temps et de l’espace dans le monde actuel, celui d’internet, celui de toutes les migrations.mais aussi comme ici, la ville globale dans laquelle se confondent le jour et la nuit, les lumières de la planète vues de l’espace. Sa méthode pour ce que j’ai pu en observer était déjà celle de willy Ronis trouvant un lieu et y guettant le moment où surgit l’événement, c’est ce qu’il m’avait expliqué à Palerme, ce choix d’un lieu et l’attente, les milliers de photos prises, mais lui ne voyait pas la planète de l’espace, il en saisissait, l’Histoire, ce moment où en surgissaient ceux qui la font dans leur quotidienneté émouvante. 
  • (note de Danielle Bleitrach)
Source originale
De Alexa Keefe

Bibliothèque publique de New York City
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
 

Chaque image de la série Day to Night (« Du jour à la nuit ») réalisée par Stephen Wilkes est en fait une composition d’en moyenne 1 500 clichés capturés par déclenchement manuel de l’obturateur sur des périodes allant de 16 à 30 heures. Au cours de ce procédé, Wilkes doit maintenir la ligne d’horizon bien droit pour une question de continuité. Autrement dit, l’appareil photo doit rester parfaitement immobile.

 

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They rule the seas!

Il passe alors plusieurs semaines en postproduction, rassemblant et superposant les meilleurs clichés pour former une image composite. Le temps se retrouve condensé en une seule image. Pour Wilkes, la volonté du projet est de montrer autre chose qu’une simple photographie, une expérience multidimensionnelle, une fenêtre, pour reprendre ses mots, ouverte sur un monde où l’étendue du temps, de la lumière et de la vie se déroule sur une seule image. Il nous offre une vision encore jamais vue : une vision que nos yeux ne pourront jamais capturer par eux-mêmes.

 

Sur le terrain, Wilkes commence par partir à la recherche d’un emplacement au-dessus d’un paysage urbain ou naturel. De là, il observe un récit qui se déroule : des êtres vivants qui interagissent avec leur environnement dans l’avancement de la lumière et du temps. Pour lui, c’est le « perchoir » par excellence, un point de vue d’où il peut s’adonner au plaisir d’observer sans être vu des acteurs de la scène en contrebas.

 

Son procédé est méticuleux et précis. « Je recherche un endroit particulier dans le cadre, » dit-il. « Puis je décide où commence le jour et où se termine la nuit. » Quel que soit l’angle (en diagonale, de haut en bas, d’avant vers l’arrière, ou l’inverse), il devient ce que Wilkes appelle le vecteur de temporalité. « Mes yeux parcourent la scène dans le sens du temps. En fonction de l’heure, je ne me concentre pas sur la même chose. »

 

Wilkes fixe son appareil photo sur cet angle, puis pose son regard sur la scène qui se déroule devant lui. Il n’active l’obturateur que lorsqu’il voit un moment qu’il veut capturer. « C’est un véritable casse-tête, » dit-il, « comme faire un sudoku après avoir pris de l’acide. »

 

Pendant tout le temps que dure la photographie, Wilkes ne dort pas. Il se contente de quelques séances de méditation au cours desquelles son assistant a l’ordre de crier s’il repère quelque chose d’intéressant. Il ne prend aucune pause, sauf si le soleil ou la lune sont dans la bonne position ou s’il considère que le fait de rater quelques clichés n’engendrerait aucun vide dans la transition de la luminosité au cours de la journée.

Regata Storica, Venise
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
 

Il n’y a pas de seconde chance. Il est à la merci totale des éléments, surmontant les orages à l’intérieur d’une grue remplie d’appareils électroniques, et espérant que l’arrivée du mauvais temps de ne va pas gâcher un coucher de soleil à la fin d’une journée parfaite. « Je pars plein d’énergie positive, » dit-il. « Et je n’abandonne pas. Parce qu’on ne sais jamais. Parfois, les pires conditions météorologiques engendrent les résultats les plus spectaculaires. »

 

S’il arrive à surmonter ces tests extrêmes d’endurance mentale et physique, c’est parce qu’il se dit « collectionneur ». « Si vous êtes un collectionneur et qu’il manque une seule pièce à votre collection, vous vous donnerez tous les moyens pour la trouver. J’attends. Je fais tout mon possible. J’aime collectionner les moments de magie. C’est ma spécialité. »

 

Ce qui avait commencé il y a six ans comme un projet urbain, un « poème d’amour à New York » dans ses mots, est devenu un projet d’envergure mondiale, intégrant désormais des environnements naturels. Ci-dessous, Wilkes partage certaines histoires derrière les photographies publiées dans l’article vedette de l’édition de janvier 2016 de National Geographic, en l’honneur des parcs nationaux.

Wilkes et son assistant ont passé 30 heures perchés sur une plateforme à plus de 5 mètres de haut, derrière un rideau à l’effigie d’un crocodile pour se cacher des animaux. La famille d’éléphants est passée dans le cadre juste quand ils se sont remis au travail après une pause prise pour créer une sauvegarde des fichiers (chaque séance représente environ 20 GB de données). S’ils étaient passés rien que cinq minutes plus tôt, il les aurait ratés.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
PARC NATIONAL DE SERONERA, SERENGETI, TANZANIE
 

Pour l’image ci-dessus, Wilkes a arpenté pendant deux semaines le Serengeti à la recherche d’un emplacement et d’une autorisation de photographier le parc. Ce ne fut pas chose aisée, car l’accès au parc pendant la nuit est très réglementé à cause des braconniers. Il voulait au départ photographier pendant la plus haute période de migration, mais il est arrivé au cœur d’une sécheresse qui a duré cinq semaines, durant lesquelles les animaux n’ont pas suivi leur chemin habituel. Ce qui semblait être un échec annoncé s’est transformé en aubaine quand il a découvert un point d’eau qui attirait des éléphants, des zèbres, des gnous, des suricates et des hippopotames.

 

Photographier un récit animal plutôt qu’humain était une grande première pour Wilkes. Mais il en a tiré quelque chose d’incroyable. « Il y a un si beau message dans cette photo, » dit-il. « Les animaux étaient complètement assoiffés, et ils ont partagé. Je les ai observés pendant 26 heures au cours desquelles chacun a eu son tour pour aller boire ou se baigner dans cette ressource unique. Ils ne se sont jamais grognés dessus. Cela vous fait réaliser que les animaux ont tout compris. Il est temps que nous comprenions enfin que l’eau est une ressource à partager. »

Pour capturer cette vue, Wilkes a passé 26 heures penché à 45 degrés sur une plateforme installée sur le rebord d’un affleurement.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES

TUNNEL VIEW, PARC NATIONAL DE YOSEMITE, ÉTATS-UNIS

 

Cette image a été inspirée par le tableau d’Albert Bierstadt intitulé « Yosemite Valley ». Wilkes a d’ailleurs emporté avec lui une reproduction de la peinture lorsqu’il cherchait son emplacement. Pour capturer cette vue, il a dû avoir recourt à l’installation la plus complexe de la série : il était attaché, avec deux assistants, sur le rebord d’un affleurement à un angle de 45 degrés sur une surface en contreplaqué mesurant environ 1,2 mètre de large sur 2,4 mètres de long. Un simple faux pas aurait suffi à envoyer l’appareil photo par-dessus bord. « C’est mon assistant qui a trouvé l’endroit, et on s’y est rendu à pied le jour de la préparation, » se souvient Wilkes. « Je lui ai dit : ‘Bon Dieu, Brian ! Tu ne m’avais pas prévenu que ça serait comme ça ! Je n’ai plus 14 ans, tu rigoles ? Vingt-six heures sur ce rebord ? Ça va pas la tête ?’ »

 

Mais lorsqu’il a commencé à photographier, Wilkes ne s’est plus intéressé qu’aux afflux et reflux de lumière et de visiteurs devant lui. « Une fois que j’ai cadré l’image, je ne sais plus rien faire d’autre que de me concentrer sur ça ; la volonté de réaliser l’image s’empare de moi, » dit-il. « Une fois que je suis piqué, la beauté à l’état brut de ce que je suis en train de faire dépasse tout le reste. Quelle que soit ma peur, une fois que je vois la scène au travers de l’objectif, tout change. Je me déconnecte totalement de la réalité physique qui m’entoure. »

Wilkes a passé 16 heures à 25 mètres de haut dans une nacelle élévatrice sur un terrain de softball, l’endroit parfait pour capturer le plus d’action possible lors de la période des cerisiers en fleurs.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
TIDAL BASIN, WASHINGTON, ÉTATS-UNIS
 

Capturer les cerisiers en pleine floraison est très compliqué, surtout compte tenu de la météo très variable au printemps à Washington. « Vous pourriez passer cinq ans à vous dire ‘cette année, c’est la bonne’ sans ne jamais réussir à bien les capturer. Le simple fait de les avoir eus en pleine floraison, sans vague de froid, sans pluie, et sans vent au-dessus de 20 km/h était en soit un exploit. »

 

Wilkes et Kim Hubbard, éditrice photo, ont cherché ensemble le meilleur emplacement et sont tombés sur ce point de vue d’où on peut observer le Tidal Basin, les personnes qui se promènent dans le West Potomac Park, ainsi que plusieurs monuments. « En le regardant, j’ai dit ‘Si j’allais un tout petit peu plus haut, je pourrais avoir le lever du soleil sur le Jefferson Memorial et le coucher du soleil sur le Washington Monument,’ » se souvient-il. « Je savais que j’obtiendrais un excellent récit humain. »

 

Wilkes n’a pas reçu l’autorisation d’apporter son imposant chariot élévateur chargé sur un camion. À la place, il a utilisé une nacelle élévatrice moins stable et haute de 25 mètres qui lui a permis de capturer une large vue, mais aussi d’être secoué par les avions décollant et atterrissant à l’aéroport Reagan non loin de là. Ce fut un véritable défi de rester complètement immobile pour les clichés de nuit en exposition prolongée.

 

Au total, Wilkes a passé 16 heures à photographier, sans prendre de pause. En réponse à la question sur sa façon de résister aux besoins naturels, il a mentionné une collection de bouteilles rouges avant de résumer : « En gros, il ne faut ni trop boire, ni trop prendre de cafés. Je pense que je vais faire don de ma vessie à la science après ce projet. »

Wilkes a passé 27 heures à capturer cette image du South Rim dans le Grand Canyon depuis la Desert View Watchtower. Ce point de vue lui a permis d’avoir l’échelle des visiteurs évoluant sur le belvédère.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
SOUTH RIM, GRAND CANYON, ÉTATS-UNIS
 

« Quand le soleil s’est levé, il y avait probablement les plus beaux nuages que j’aurais pu imaginer, » se souvient Wilkes à propos de cette image.

 

« C’était comme un ciel en kit. J’avais choisi la fin du mois de juillet spécialement pour cette image dans l’espoir de m’y rendre au début et au milieu de la saison des orages. Nous avons eu beaucoup de chance de capturer un éclair à la fin de la journée. »

 

« En fait, on peut voir les nuages de pluie se former. Ce récit, c’est-à-dire le fait de pouvoir capturer le changement des nuages et du ciel sur l’évolution de la journée, c’est quelque chose de très profond dans les parcs. La magie des parcs, c’est en partie le fait que peu importe où on se trouve, il y a toujours quelque chose d’incroyable qui peut arriver. »

Aki Kaurismäki: « Nous devons exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul »

Aki Kaurismäki : « Nous devons exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul »

 

20 Février 2018
  • Le cinéaste finlandais présente «El otro lado de la esperanza», prix du meilleur réalisateur à la dernière Berlinale et raconte à ce périodique espagnol à quel point il est à bout, lui et le monde dont il faudrait « exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul », de l’anarchie comme moyen de survie et de lucidité sur les limites de ce que l’on peut faire. le truc que je trouve le plus cohérent dans ce qu’il dit c’est que c’est gens là ont une telle inhumanité qu’ils vont bien finir par nous déglinguer, une analyse pertinente de l’évolution vers le fascisme. Et c’est cohérent dans ce qui ne pourrait être qu’une proclamation de petit bourgeois pris de rage, c’est que cela part de son propre intérêt, tant que l’individu n’en arrive pas là il est suspect.
  • (note et traduction de Danielle Bleitrach)

Nando Salvà

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Aki Kaurismäki, à Vigo, où il a présenté The Other Side of Hope. / EFE / SALVADOR SAS

 

Il est clair  qu’Aki Kaurismäki  est un directeur à idées fixes. Les ingrédients qu’il a utilisé durant  trois décennies pour faire ses films -humour impassible, délicieux anachronismes visuels, d’une simplicité désarmante narratives et des personnages qui  quand ils font des choses très absurdes sont très  sérieux se retrouvent dansq  son nouveau film, qui a remporté le prix de la  meilleure mise en scène dans la dernière Berlinale. Deuxième volet d’une trilogie sur le drame des immigrés,  «L’autre face de l’espoir»  transforme les tribulations d’un réfugié à Helsinki en une chanson de solidarité et de décence.

 

Qu’est-ce qui l’a poussé à vouloir consacrer une trilogie au drame des réfugiés en Europe?  Je n’ai jamais pensé que j’étais très intelligent mais maintenant, à cause des dirigeants politiques, je me sens n idiot. Je suis né en Europe et j’ai été éduqué en tant qu’Européen, mais aujourd’hui j’en ai honte. La démocratie occidentale ne suit plus les règles de base de la démocratie authentique. Nous avons oublié que les réfugiés sont des gens qui aiment et ont besoin d’être aimés, qui ont une histoire et des sentiments, et qui souffrent. Et il souffre principalement à cause de notre indifférence, et du traitement inhumain que nous leur donnons.

 

Après avoir placé ‘Le Havre’ (2011) en France, dans le nouveau film, il est retourné en Finlande. Le traitement des réfugiés n’est-il pas meilleur là-bas?  Tout le monde croit que les pays nordiques sont un paradis de bien-être, et c’est un canular. Dans mon pays, les immigrants sont maintenant traités comme s’ils étaient des ordures. Oui les gens ordinaires sont magnifiques et s’efforcent de les aider, mais le gouvernement et les fonctionnaires font ce qu’ils peuvent pour les empêcher d’entrer ou de les jeter. Si mon gouvernement continue ainsi, j’ai l’intention de brûler mon passeport finlandais.

 

Vous êtes généralement considéré comme un réalisateur misanthrope, mais en réalité, votre  cinéma est plein d’humanisme. Comment vous définiriez-vous? Je ressemble à un gars froid, mais je suis sentimental. Je prends grand soin des autres, même si je ne prends pas soin de moi-même. Sans solidarité, notre vie est creuse. J’en suis venu à penser que mes films pouvaient changer le monde, ou au moins changer l’Europe. Maintenant, je suis content de changer trois ou quatre personnes. En tout cas, je veux croire que l’humanité peut redresser son cours même si même les chiens ont plus de gentillesse que nous.

 

« Je veux croire que l’humanité peut redresser son cours, même si même les chiens ont plus de gentillesse que nous »

 

Comment?  Je ne vois pas d’autre solution pour sortir de cette fosse de misère que de tuer cette minorité qui a toute la richesse du monde. Nous devons exterminer, les riches et les politiciens qui lèchent leurs fesses. Ils nous ont conduits à cette situation où les valeurs humanitaires ne valent rien. Si nous ne le faisons pas, ils nous tueront.

 

Tu sembles apocalyptique.  Je n’ai jamais été aussi pessimiste que je le suis maintenant. Je suppose que tôt ou tard je finirai par me suicider. Après tout, se suicider est quelque chose de très finlandais. Notre problème est que nous n’avons pas assez d’heures de soleil. Nous manquons de vitamine D, et cela nous déprime.

 

Vous avez  dit un jour que, pendant la réalisation d’un film, la moitié du temps e vous êtes sobre et l’autre moitié saoul. est-ce toujours vrai ?  Est-ce quand je bois je ne suis pas capable d’écrire, donc pendant le processus de script je suis sobre, et pendant l’édition aussi. Mais je peux diriger et boire en même temps, alors quand je dirige , je bois. Mais de moins en moins.

 

« Je préfère passer les journées à cueillir des champignons qu’à faire des films, après tout, mes films sont de la merde »

 

L’histoire  des réfugiés est la troisième trilogie de votre  carrière. Pourquoi  cette habitude de regrouper vos films en trios?  Parce que je suis fainéant, et j’ai besoin de faire des plans pour maintenir l’énergie. Cela dit, peut-être que cette trilogie n’aura que deux films. Personne n’a jamais fait ça avant, non? Je sais que j’ai déjà dit ça par le passé, mais maintenant c’est sérieux: je ne ferais peut-être pas plus de films. J’ai passé trop de temps à faire des films, et je suis fatigué. Je préfère passer les journées à cueillir des champignons. Après tout, mes films sont de la merde.

 

Personne d’autre ne semble partager cette opinion.  Comme je le dis toujours, bien que la phrase ne soit pas la mienne, dans le monde des aveugles, l’homme borgne est le roi.

 

N’y a-t-il aucun de tes films que tu aimes?  Certains ne me semblent pas odieux, mais je n’ai rien fait de satisfaisant. Sinon, je me serais retiré juste après l’avoir fait. Et maintenant je suis en retard, parce que je suis physiquement et mentalement à bout . Même ainsi, si je suis encore vivant dans cinq ans, je pourrais faire un autre film. C’e sera  peut-être même la comédie la plus optimiste de toute ma carrière.

 

Le linceul de Jean-Philippe Smet par Olivier Robens

Le linceul de Jean-Philippe Smet par Olivier Robens

 

03 Février 2018

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Lelouch qui continue à filmer et Macron à macroniser.dans les endeuillés.

 

C’est un jeune homme qui m’a proposé ce texte qui a le mérite de ré-ouvrir les débats sur l’art tels qu’ils se sont développés à partir des écrits de Lukacs, de Walter benjamin, de l’école de Francfort, une période fructueuse et où déjà pourtant comme dans la notre qui comme dans le roman de kracauer (genest) rayonne d’une lumière claire, légère et terrible. pas de pacifisme, pas de communisme, mais l’apologie élaborée d’un monde décomposé dans la conscience de la mort. Walter Benjamin se croyant reconnu se suicidera à la frontière, une de plus. Pour les autres, Brecht en tête, c’est l’exil aux Etats-Unis où ils découvrent que tout ce qu’ils croyaient être en situation de combattre en Allemagne était ici franchement admis ici, y compris se vendre tous les matins, le fascisme ici n’avait pas besoin de s’imposer dans sa forme guerrière, il était déjà là, il avait pris les consciences sans une seule bataille de rues, sans parades, sans avoir besoin de parodier le socialisme dans une esthétique de la guerre, dans les industries culturelles avec au centre Hoolywood, le spectacle et la création comme dans un Steven Spielberg  de plus en plus épuisé dans sa grande machine à effets spéciaux démocratiques. Quelle bataille intellectuelle est encore possible?  A propos de l’étrange parade de la mort de Johnny, cette défunte et puissante Amérique en terre de France, que reste-t-il de notre peuple, de sa classe ouvrière, dont plus on s’éloignait des centres, plus l’atmosphère jadis devenait politique, il y a la proposition de deux lectures, celle de l’humaniste, d’un marxisme des lumières et celle d’une radicalité brechtienne, celle de Walter Benjamin auquel il est fait directement référence sur la reproductibilité de l’oeuvre d’art, le cinéma, le disque, la marchandisation, le spectacle qui prime sur la création et pour « l’élite » un académisme. C’est à partir de ce genre de réflexions que l’on a envie, moi du moins de reprendre le débat autour du réalisme socialiste parce qu’il nous redonne les concepts pour en comprendre les enjeux, hier et aujourd’hui.

 

(note de Danielle Bleitrach)


(réponse à un article de Francis Combes et Patricia Latour[1])

 

L’émotion publique suscitée par le décès de Johnny a suscité en vidéo et par écrit divers commentaires de progressistes. Les thèmes évoqués faisant écho à des analyses auxquelles je me suis livré pour rédiger un ouvrage à paraître très prochainement, je me permets d’intervenir à mon tour.

 

Patricia Latour et Francis Combes se réclament explicitement d’un marxisme qu’ils inscrivent dans la continuité des lumières. Toutefois, le matérialisme dialectique place la culture dans l’espace des superstructures, à la fois comme une dimension inséparable de l’humanisation et comme un reflet des pratiques sociales. Le marxisme ne saurait en effet concevoir ni nature humaine ni pure production de l’esprit se développant indépendamment des conditions dans lesquelles se déroule la reproduction sociale. Remettant en cause la philosophie antérieure (et peut-être même toute philosophie), le matérialisme dialectique nie donc que « la culture (soit) ce qui s’oppose à l’état de nature et permet à l’homme de progresser ». L’ensemble des activités humaines s’oppose à l’état de nature, non que l’être humain ait cessé de s’insérer dans une totalité biologique mais parce qu’ils se dote de moyens sociaux (et Marx ne cesse d’insister sur cette socialisation croissante) pour assurer la reproduction de ses conditions d’existence. Si le concept de culture peut avoir un sens dans la Weltanschauung marxiste, son appréhension théorique requiert qu’il soit  isolé au sein des activités sociales. Il ne peut s’incarner que dans deux types de pratiques: la transmission des savoirs (et notamment du « thesaurus des oeuvres de l’esprit ») et une activité artistique. Les deux peuvent être plus ou moins liées faisant converger la culture et de l’enseignement. Les auteurs se réclament de cette conception par le truchement d’une citation de Cicéron.

 

Peut être « une ruse de l’histoire pour occidentaliser tous les peuples »[2] le marxisme propose une vision ordonnée du monde qui ne place ni les rapports économiques ni la science dans les systèmes symboliques[3]….

 

Patricia Latour et Francis Combes me semblent confondre deux problématiques: celle de la hiérachie des expressions culturelles et celle de la place sociale de l’art et notamment des productions artistiques en cours.

 

La notion de « relativisme culturel » s’avère ambigüe. Elle peut qualifier deux approches qui se succèdent historiquement et ne sont pas de même nature. Avant même les anthropologues, les cubistes et les surréalistes ont contesté la supériorité des expressions et des cultures « civilisées » sur les pratiques des peuples « sauvages ». Cette remise en cause plonge ses racines dans le 18° siècle éclairé des Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Paradoxalement, l’analyse raisonnable du développement humain ne peut se concevoir que comme la prise en compte d’un potentiel de choix civilisationnels alternatifs. La mémoire orale des papous n’est pas moins un trésor de l’humanité que la Joconde, voila qui est aujourd’hui reconnu et ne devrait pas poser problème.

 

Un autre « relativisme culturel » prétend trouver ses racines chez Bourdieu. L’auteur de « La Distinction proclamait, certes que : « nos goûts ne sont jamais que les dégoûts des goûts des autres ». Prendre cette expression au pied de la lettre amène à méconnaître la distance qui sépare une approche sociologique d’une approche esthétique. Elle tend a assimiler reconnaissance sociale par la diffusion commerciale et « valeur artistique ».

 

Cette problématique n’a rien d’inédit. La reconnaissance sociale n’implique pas celle de la postérité. Delille, Lemercier, Leconte de Lisle, Léon Dierckx et même Gide… nombreux sont les créateurs qui en ont fait les frais. Est-ce à dire que cette reconnaissance contemporaine se présente aujourd’hui sous les mêmes traits que par exemple, à la « Belle époque »? La réponse est évidemment négative pour deux raisons:

 

–  la culture n’est plus « un processus d’auto-éducation, qui nous permet de progresser ». Après Rimbaud , qui, rappelons-le, voulait « se faire nègre », au sens que cette expression pouvait avoir vers 1870, des créateurs majeurs refusent d’ailleurs depuis longtemps cette logique,

 

– les produits culturels sont aujourd’hui reproductibles ce qui permettra aux générations futures d’accéder aux oeuvres de celui qui n’était qu' »interprète et comédien ». En ce sens oui, le « spectacle prime sur la création » mais, pour rendre à Walter Benjamin l’hommage qui lui est dû, ne peut on dire aussi que les interprétations datées acquièrent, à l’aune du temps qui passe, une certaine aura?

 

Benjamin, toujours lui, évoque le rôle des oeuvres comme support d’un culte athée au sens étymologique de ce terme. Les (flasques) queues devant les expositions d’oeuvres impressionnistes semblent corroborer cette vision. Mais au bout de combien de décennies pourra-t’on constater cette érection en objet de reconnaissance sociale?

 

Seul le concept de reproductibilité permet d’aborder utilement la conjoncture d’aujourd’hui et il doit se concilier avec un autre, celui d’académisme, une structuration particulièrement caractéristique du contexte français pour construire une « culture élitiste ». Celle-ci n’est plus l’objet privilégié de la « manipulation par l’Etat » et n’a plus rien à faire avec les « rituels qui permettent à la tribu de se rassembler ». Dans ces conditions, le pouvoir du capital a-t’il besoin de conserver une avant-garde? Comment construire une nouvelle alliance refusant la violence gratuite et l’instrumentalisation du sexe marchandisé?

 

Telles me semblent être les questions de l’heure.

 

[1] Mis en ligne sous le titre : « de Lévi-Strauss à Johnny » http://www.cerisesenligne.fr/article/?id=5822. A l’exception de celle de Pierre Bourdieu, toutes les citations entre guillemets du présent article ont été tirés de ce texte.

[2] Une analyse de la pensée de Lévi-Strauss et du rôle qu’elle a joué dans la conjoncture intellectuelle d’après-guerre excéderait à la fois ma connaissance de l’œuvre de cet auteur et les dimensions d’un bref article. On peut se reporter à l’excellent « Structuralisme et Dialectique » de Lucien Sève.

[3] La science utilise évidemment des symboles mais les relations scientifiques existent objectivement et indépendamment des symboles qui les expriment.

27 janvier 1945 : l'Armée rouge libère le camp nazi de concentration et d'extermination d'Auschwitz

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

27 janvier 1945 : l'Armée rouge libère le camp nazi de concentration et d'extermination d'Auschwitz

PRIS DANS LE MAGAZINE BELGE LE VIF

PRIS DANS LE MAGAZINE BELGE LE VIF

L'armée soviétique n'y découvre que quelques milliers de prisonniers, mais aussi toutes les installations de la barbarie nazie et le vaste complexe militaro-industriel du camp. En effet, conscients de l'arrivée imminente des troupes soviétiques, désireux d'effacer les traces de cette barbarie criminelle, Himmler, le chef de la SS avait ordonné l'évacuation d'Auschwitz. Mais l'arrivée rapide de l'Armée rouge n'a pas permis son évacuation totale.

Depuis le 18 janvier 1945, quelque 75.000 prisonniers ont donc été déportés vers d'autres camps, plus à l'ouest. Durant ces marches de la mort, les prisonniers mourront par milliers, abattus par les SS ou morts d'épuisement, de froid et de faim. Moszek Zolty, ouvrier juif polonais, arrêté par la police française à Mantes-la-Jolie en 1943, puis déporté à Auschwitz, connaîtra le camp de Sachsenhauser, puis celui de Mauthausen-Gusen, en Autriche, où il trouvera la mort, quelques jours avant la libération de ce camp par l'armée américaine.

On  ne le répètera jamais assez, avec l'extermination programmée par l'Allemagne hitlérienne des Juifs et des Tsiganes, des milliers et des milliers de déportés, femmes et hommes, étaient également astreints à des travaux forcés jusqu'à la mort pour l'économie de guerre allemande et le patronat allemand qui a soutenu Hitler jusqu'au bout. Pour autant, Auschwitz fut le but ultime nazi pour l'extermination totale des populations juives européennes.

Dès l'approbation de la "Solution finale", lors de la Conférence de Wannsee en janvier 1942, quatre chambres à gaz pouvant tuer 6.000 Juifs chaque jour sont installées à Auschwitz.

Extraits de mon livre Les Juifs oubliés de Mantes-la-Jolie 1940-1944:

     La "solution finale". C’est par cet euphémisme que les nazis programment leur volonté génocidaire à l’encontre de toutes les populations juives vivant en Europe. Les recherches historiques n’ont pas déterminé quand l’ordre émanant du Führer du IIIe Reich a été donné. Mais le 20 janvier 1942, quinze hauts fonctionnaires du parti nazi et de l'administration allemande se réunissent dans une villa de Wannsee, dans la banlieue de Berlin, pour mettre en œuvre ce qu'ils dénomment"la Solution finale à la question juive".     

 

Sont présents : le général SS Reinhard Heyrich, directeur de l'Office central de sécurité du Reich, principal adjoint du SS-Reichführer Heinrich Himmler ; le général SS Heinrich Müller, chef de la Gestapo ; le lieutenant-colonel SS Adolf Eichmann, chargé des questions juives dans l’Office central de sécurité ; le colonel SS Eberhard Schöngarth, commandant à Cracovie de la RSHA pour le gouvernement général de Pologne ; le major SS Rudolf Lange, commandant des Einsatzkommando[1] déployés en Lettonie à l'automne 1941 ; le major-général SS Otto Hofmann, chef du Bureau central pour la race et le peuplement. Sont également présents à Wannsee : le secrétaire d'État à la Justice Roland Freisler ; le directeur ministériel à la chancellerie du Reich, Wilhelm Kritzinger ; le secrétaire d'État aux Territoires occupés de l’Est Alfred Meyer et le directeur du cabinet ministériel Georg Leibrandt ; le secrétaire d'État aux Affaires étrangères Martin Luther ; le secrétaire d'État à l’Intérieur Wilhelm Stuckart ; le secrétaire d'État au Plan quadriennal Erich Naumann ; le secrétaire d'État Josef Bühler, gouverneur-adjoint du gouvernement général de Pologne et le secrétaire d'État à la chancellerie du Reich Gerhard Klopfer. Ils ne délibérèrent pas du bien fondé d'un tel plan, mais des modalités d'application d'une décision déjà prise au plus haut niveau du régime nazi.

 

Reinhard Heydrich[2] annonce que dans toute l’Europe, y compris dans les nations neutres, "au cours de la solution finale, les Juifs devront être mobilisés pour le travail sous une forme appropriée. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires, ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre. Pour finir, il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront, car il s'agira évidemment des éléments les plus résistants, puisque issus d'une sélection naturelle, et qui seraient susceptibles d'être le germe d'une nouvelle souche juive, pour peu qu'on les laisse en liberté".

 

[1] Einsatzkommando : police militaire nazie chargée de la mise en œuvre de la Shoah.

[2]  Mémorial de la Shoah. Paris.

    

Maurice Libster, ouvrier-tailleur, juif et polonais, est arrêté par la police française à Mantes-la-Jolie, le 29 octobre 1942. il sera le premier des Juifs de cette ville à être transféré à Drancy, puis déporté à Auschwitz, pour y être gazé dès son arrivée, le 11 novembre 1942.

   

Il était né en Pologne, le 1er janvier 1899 à Oswiecim. Tragique retour en sa terre natale : c’est là que les nazis édifient en 1940 Auschwitz I, puis Birkenau en novembre 1941, puis Auschwitz III en 1942 pour les travaux forcés en faveur de l’industriel allemand IG Farben.

1968 entre Varsovie et Paris : un cas de transfert culturel de contestation par Martha Kirszenbaum

1968 entre Varsovie et Paris : un cas de transfert culturel de contestation par Martha Kirszenbaum

 

20 Décembre 2017

par Martha Kirszenbaum

 

Martha Kirszenbaum est diplômée du double Master de recherche « Histoire et théorie du politique » à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Ecole doctorale de Sciences-Po. Elle est ancienne Visiting Student et Research Scholar à l’université de Columbia à New York, notamment au East-Central European Center. Elle a contribué à l’ouvrage 68 hors de France. Histoire et constructions historiographiques, publié chez L’Harmattan en 2008. »

 

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Nous travaillons en ce moment avec Monika sur un livre qui porte sur la relation entre juifs et Polonais et l’influence de cette relation sur la fin du socialisme européen. Après le nazisme la construction d’une Pologne populaire qui a tenté de dépasser l’antisémitisme traditionnel et de construire une nouvelle Pologne. Pourtant, en 68 de la Pologne va partir l’effondrement. L’échec n’est pas spontané, il est le produit d’un assaut des puissances occidentales, les Etats-Uns, l’Allemagne, le Vatican. La France apportant comme on le voit ici son contexte idéologique pseudo libertaire et révolutionnaire.

 

C’est un fascinant noeud de vipères, ce sera notre titre (juif et Polonais, un nœud de vipères). Mais 68 est un mouvement international qui débute par une contestation étudiante réprimée en Pologne en mars 1968 par une fraction du Parti aux accents nationalistes et populistes, également antisémite, regroupée autour du général Mieczysław Moczar (ministre des affaires intérieures à partir de 1964, Les liens vrais ou supposés avec le sionisme créant un milieu complexe.

 

Nous sommes proches de la guerre des six jours) Gomulka devient leur otage. Mais ce mouvement va également être un point d’appui en Pologne pour Walesa, solidarnosc qui organise les milieux ouvriers et intellectuels, et qui est mené par une église férocement antisémite auquel par refus du gouvernement et de l’URSS vont adhérer paradoxalement les courants contestataires et des gens proches de nos nouveaux philosophes en lien avec la CIA et déjà libéraux, le plus souvent également juifs.

 

Il y a aussi le développement d’un mouvement trotskiste où il y a beaucoup de juifs, certains étant sincèrement communistes, mais menant ou croyant mener leur lutte anti-stalinienne, alors qu’en coulisse un l’autre courant juif proche de nos Nouveaux philosophes est déjà en train de sceller une alliance avec le capital, le néo-libéralisme mené en Pologne par l’Eglise catholique et qui organise la résurgence de l’antisémitisme contre les judéobolcheviques de la Pologne populaire et de l’URSS.

 

Mais ce qui est intéressant pour nous français ce sont les liens idéologiques entre ces contestataires et la France, les gauchistes, une presse comme libération. Nous avons ici la base de l’anti-totalitarisme facteur d’union entre la droite et le PS, derrière l’UE et les Etats-Unis, avec la montée en puissance d’une social démocratie qui cherche à réduire le PCF et bénéficie de l’aide de ceux qui sont déjà rassemblés en Pologne.

 

Les liens politiques et financiers de ceux qui dominent l’affaire étant plutôt allemands, Etats-Unien et vatican avec in fine l’élection de Jean Paul II déjà sous la houlette de celui qui deviendra Benoit XVI. Bref cela conforte la thèse qui fait de mai 68 le nouveau maidan, amplifié mais aussi contrarié en France par le puissant mouvement ouvrier, ses liens avec la CGT et le PCF.

 

Ce que nous pensons c’est que l’antisémitisme a été un puissant vecteur idéologique de l’effondrement de l’URSS, il s’est engouffré dans une résurgence nationaliste et a largement utilisé la réaction qu’il a provoqué chez les juifs pour renforcer son impact idéologique et l’internationalisation d’une partie de ce peuple qui avait été plus que d’autres concernés par l’édification du socialisme et qui avait acquis une puissance médiatique et idéologique liée à son implication dans les cercles intellectuels plus que le traditionnel pouvoir financier qu’on lui prête. 

 

(note de Danielle Bleitrach)


Histoire@Politique

2008/3 (n° 6)

Conférence prononcée le 30 octobre 1989 pour l’inauguration du Centre français de l’université de Fribourg, réédité dans Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Les Actes de la recherche en science sociales, décembre 2002, n° 145, p. 3-8.

 

Résumé

Français

 

Si le mouvement étudiant polonais de mars 1968 a eu un écho chez les étudiants contestataires français, c'est parce que les deux champs politiques et culturels de départ et d'arrivée avaient suffisamment en commun pour permettre la réalisation de transferts culturels. Les origines juives révolutionnaires de l’Est d'un certain nombre d'étudiants contestataires français a forgé un intérêt pour la Pologne, d'autant que les deux champs étudiants développent, dans la seconde moitié des années 1960, un véritable socle commun mêlant politisation et références intellectuelles similaires. Finalement, le cas particulier du transfert et de la réception dans le milieu étudiant protestataire français d'un document majeur de la contestation polonaise, « La Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuroń et de Karol Modzelewski, relève plus concrètement ces transferts culturels de contestation entre Paris et Varsovie en 1968.

 

Plan de l’article

 

  1. L'attirance pour la Pologne : imaginaire politique, similitudes et références partagéesDiffusion et réception de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuron et Karol Modzelewski : un cas de transfert de littérature militante
  2. Les origines juives révolutionnaires de l’Est des étudiants contestataires français : la constitution d'un imaginaire politique lié à la Pologne ?
  3. La constitution d'un « socle commun »à Paris et à Varsovie
  4. Une circulation opérée par le canal trotskiste
  5. La réception militante dans le champ étudiant français

 

Si l’historiographie des mouvements étudiants de 1968 offre une riche analyse de l’internationalisation de la contestation universitaire, plus rare est notre connaissance des contacts et échanges développés entre ces étudiants évoluant dans des contextes politiques, sociaux et culturels divers. En ce qui concerne l’Europe, historiens et penseurs ont plutôt insisté sur l’incompatibilité et les décalages entre les étudiants de l’Ouest et de l’Est, pointant les incompréhensions mutuelles [1][1] Pierre Grémion, Paris / Prague, La gauche face au renouveau…, ou la « différence des préoccupations et des espoirs [2][2] Gilles Martinet, « Les ambiguïtés de la gauche française… » entre les jeunes français et leurs homologues tchèques ou polonais. Certes, les étudiants polonais revendiquent alors les libertés fondamentales telles qu’on les trouve dans les régimes démocratiques, tandis que leurs contestataires français scandent « Elections, pièges à cons » en appelant à saper les bases de la société capitaliste. Mais est-ce pour autant la preuve d’une incompréhension généralisée ou de l’absence systématique d’intérêt mutuel Car, finalement, que sait-on des liens entretenus entre les deux milieux militants français et polonais, des documents ou des hommes qui ont voyagé entre Paris et Varsovie ?

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Si le mouvement étudiant de mars en Pologne débuté le 8 mars avec de violents affrontements avec la police à l’Université et à l’Ecole polytechnique a pu pénétrer les milieux étudiants français de 1968, à travers le transfert d'informations, d'idées ou de documents, c'est parce que les deux champs politiques et culturels de départ et d'arrivée et qui servent d'ossature aux transferts étudiés ont suffisamment en commun pour permettre la réalisation de cette circulation. Il nous revient donc d'étudier ce qui, en amont, lie le milieu étudiant contestataire de Varsovie en 1968 au milieu étudiant militant parisien, et d'analyser le cas particulier du transfert et de la réception d'un document majeur de la contestation polonaise, la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuron et de Karol Modzelewski, qui en mai 1968, ornera les tables de la cour de la Sorbonne.

 

L'attirance pour la Pologne : imaginaire politique, similitudes et références partagées

 

Les origines juives révolutionnaires de l’Est des étudiants contestataires français : la constitution d?un imaginaire politique lié à la Pologne ?

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Deux générations issues en partie de la Shoah et de l’exil de l’Est

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Une des spécificités du milieu d'extrême gauche étudiant parisien de 1968 réside peut-être en ce que certaines de ses figures majeures sont d'origine juive de l’Est, et en particulier de Pologne pays qui accueille avant la guerre la plus grande communauté juive d'Europe. Parmi les leaders étudiants du mouvement se trouvent de nombreuses personnes originaires du monde juif d'Europe de l’Est et dont les parents se sont réfugiés en France. Hervé Hamon et Patrick Rotman décrivent en ces termes le milieu de la première génération de Mai 68 :

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« Ce parcours est peuplé des jeunes juifs et le hasard n'y est évidemment pour rien. Ils se retrouvent là, kibboutzim du boulevard Saint-Michel, les juifs polonais, les Sénik, Pienkny, Goldman, les juifs russes, les Krivine, Schalit, Butel, sans oublier les Polonais nés en Union Soviétique comme Henri Weber. Plus Grumbach, Castro, Kahn, Kouchner [3][3] Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, 1. Les années…. »

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Pierre Goldman par exemple, membre actif de la contestation au sein de l’UEC, est né à Lyon de parents juifs polonais qui s'exilent en France à la fin des années 1930. Sa mère est retournée vivre à Varsovie en 1948, et Pierre Goldman lui rend quelques visites relatées dans son autobiographie [4][4] Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d'un juif polonais…. Alain Krivine est fils de juifs ukrainiens émigrés en France après les pogroms antisémites de la fin du XIX e siècle, et les parents d'Henri Weber sont des juifs polonais qui vivent en Pologne jusqu'à la signature du pacte germano-soviétique. Cette origine juive polonaise est doublée d'une identification linguistique puisque le yiddish et le polonais sont langues courantes chez les Weber [5][5] Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 145.. Le dernier cas est Daniel Cohn-Bendit qui est issu d'une famille juive allemande libérale et laïque.

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Du judaïsme à la radicalité politique

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L'historien Yaïr Auron caractérise les étudiants contestataires d'origine juive est-européenne de « radicaux juifs [6][6] Yaïr Auron, Les Juifs d?extrême gauche en Mai 68, Paris,…», signifiant ainsi la primauté de la radicalité sur la judaïté dans leurs parcours. Selon lui, le nombre élevé de radicaux dans le mouvement étudiant de 1968 serait lié à l’attrait pour la lutte révolutionnaire et le radicalisme qui caractérise historiquement les juifs d'Europe de l’Est [7][7] Ibid.. À la fin du XIX e siècle et dans la première moitié du XX esiècle, de nombreux intellectuels juifs d'Europe de l’Est participèrent aux mouvements révolutionnaires de ce territoire de l’empire tsariste, au sein notamment d'organisations marxistes et anarchistes, prenant souvent fait et cause pour la classe ouvrière leur déracinement, leur manque d'attaches nationales et leur sentiment d'appartenance à une minorité les poussant à épouser la cause ouvrière. On retrouve cette affinité entre judaïsme, révolution et classe ouvrière dans les écrits de Daniel Cohn-Bendit, qui considère que de nombreux militants juifs de Mai 1968 appartiennent à des groupes d'extrême gauche « en tant que membres d'une minorité nationale ou réprimée [8][8] Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Paris, P. Belfond,…». Ce que l’on observe surtout ici, c'est qu'au sentiment de judaïsme se substitue un engagement politique révolutionnaire, pleinement hérité de l’histoire juive de l’Est.

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En effet, chez les étudiants contestataires d?origine juive, le particularisme n'est pas à l’heure du jour. C'est au contraire l’internationalisme ou l’universalisme qui les animent. Si les mouvements de gauche et d'extrême gauche ne portent pas grande attention aux revendications identitaires individuelles, c'est que la révolution prime l’identité, et l’universel le personnel. Or ce passage du judaïsme à la révolution s'est opéré pour beaucoup au moment de la guerre d'Algérie, lorsque certains des futurs acteurs de Mai 68 d'origine juive fréquentaient le mouvement sioniste de gauche Hashomer Hatsaïr [La Jeune Garde]. Pendant la guerre d’Algérie, la plupart d’entre eux quittent ce mouvement pour s’engager de manière plus large. Ce fut le cas de Jeannette Pienkny, née en 1938 en France de parents juifs polonais et communistes, porte-parole de l’UEC puis membre de la JCR ; ainsi que d’Henri Weber qui prend ses distances avec Hashomer Hatsaïr afin d’épouser une cause plus vaste [9][9] Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 145..

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Mémoire héroïque et incarnation révolutionnaire

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Le rapport identitaire des étudiants contestataires d?origine juive à leurs origines de l’Est réside dans la construction de référents mémoriaux et d'un imaginaire révolutionnaire, lié à la Pologne. En effet, une grande partie de ces étudiants d'extrême gauche s'est projetée sur les différents mouvements de résistance juive des XIX e et XX e siècles, et en particulier le Bund, l’Union des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie. Ce mouvement socialiste juif, à la fois syndical et politique, est créé en 1897 pour défendre l’émancipation des ouvriers juifs tout en s'opposant au sionisme et, plus tard, à la centralisation bolchevique. Le Bund est interdit en Union soviétique par Staline, mais renaît dans la Pologne de l’entre-deux-guerres. Cette opposition bundiste au stalinisme demeure vivace dans les mémoires étudiantes de l’avant-Mai.

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Plus précisément encore, c'est aux groupes de la résistance juive pendant la Seconde Guerre mondiale qu'une partie des étudiants contestataires s'identifie, et en particulier au « groupe Manouchian ». Ce dernier est lié à la MOI (Main-d'oeuvre immigrée) qui prit activement part à la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et à laquelle adhérèrent de nombreux juifs polonais en exil, dont les parents de certains étudiants contestataires. Composée elle aussi principalement de juifs de l’Est, « l’Affiche rouge » semble cristalliser les mythes et les références : en hommage à l’exécution le 21 février 1944 des membres du « groupe Manouchian », chaque 21 février depuis 1967 est une journée consacrée à l’anti-impérialisme [10][10] Emmanuelle Loyer, Mai 68 dans le texte, Paris, Editions…. Le groupe de l’Affiche rouge et Marcel Rayman deviennent des héros révolutionnaires dans lesquels une partie des militants d'extrême gauche se reconnaît.

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Ainsi, la présence de la Pologne juive et révolutionnaire dans l’imaginaire politique de quelques-uns des principaux acteurs de la contestation de 1968, même s'il s'agit d'un monde qui a disparu dans la Shoah, apparaît comme une toile de fond plus ou moins consciente, un décor sur lequel se construit l’engagement politique de 1968 d?une partie des protagonistes étudiés.

 

La constitution d?un « socle commun » [11][11] Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands,…à Paris et à Varsovie

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Des rapports générationnels similaires

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Les étudiants contestataires polonais partagent avec leurs homologues français des rapports générationnels similaires aux parents et aux aînés. Tout comme une partie des acteurs de Mai, les contestataires polonais sont les enfants du baby-boom, nés dans l’immédiat après-guerre. Ils se distinguent de leurs parents car ils font partie de ce que Jean-François Sirinelli a nommé la « génération de la non-guerre [12][12] Jean-François Sirinelli, « La France des sixties revisitée »,…», celle qui n'a été prise ni dans la Seconde Guerre mondiale, ni, pour les étudiants français, dans la guerre d'Algérie. Les étudiants varsoviens partagent du reste avec certains étudiants français l’origine juive laïque des parents, généralement intégrés en France comme en Pologne via le Parti communiste et la Résistance [13][13] Entretien avec Barbara Toru?czyk, réalisé à Varsovie…. En évoquant leurs parents, certains étudiants polonais parlent d'« assimilation rouge [14][14] Daniel Cohn-Bendit, Nous l’avons tant aimée, la Révolution,…», et confient que cette dernière pouvait prendre différentes formes « soit par l’idéologie communiste […], soit par la culture polonaise, soit historiquement par le Bund [15][15] Entretien avec Barbara Toruczyk, réalisé à Varsovie… ». La référence bundiste apparaît en filigrane dans les deux cas, même si, paradoxalement, elle semble plus présente chez les étudiants français que polonais.

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Par ailleurs, le double schéma aînés / cadets perceptible chez les étudiants français semble se retrouver, dans une moindre mesure, chez leurs homologues polonais. Dans le mouvement parisien, une génération celle des aînés éduque et politise la seconde celle des cadets [16][16] Daniel Bertaux, Danièle Linhart, Beatrix Le Wita, « Mai…. Cette première génération des aînés entre en politique au moment de la guerre d'Algérie, c'est par exemple le cas d'Alain Geismar ou d'Alain Krivine. Ce rapport générationnel d'éducation politique peut être appliqué à la Pologne, où il existe également une génération d'aînés dont les principaux représentants sont Jacek Kuron et Karol Modzelewski. Ils représentent une génération intermédiaire, qui se distingue à la fois de celle des étudiants et de celle de leurs parents. Par rapport à la génération des aînés français, la génération intermédiaire polonaise est plus âgée Kuron et Pomian sont nés en 1934, Modzelewski en 1937, mais ils jouent le même rôle dans la formation intellectuelle et la politisation des étudiants contestataires. Le rapport commun aux aînés, ces grands frères réels ou imaginaires, est l’une des clés de la politisation des étudiants parisiens et varsoviens, et rapproche la formation des deux champs contestataires en France et en Pologne.

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Une politisation à la marge de l’université

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Si l’on compare les acteurs étudiants contestataires à Paris et à Varsovie, on remarque que le type d'études qu'ils effectuent est similaire. À l’université de Varsovie, ce sont principalement les sciences humaines et sociales qui attirent les principales figures du mouvement. Adam Michnik étudie l’histoire, Teresa Bogucka et Wiktor Góralski la philosophie, Barbara Toruczyk et Irena Lasota se spécialisent en sociologie, et Seweryn Blumsztajn fréquente le département d?économie. En France, les principaux meneurs du mouvement sont également souvent issus des départements de sciences humaines et sociales. À la Sorbonne, Alain Krivine étudie l’histoire et Henri Weber la philosophie. À Nanterre, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil sont inscrits en sociologie. Il faut mentionner ici le rôle de la sociologie à Nanterre comme bastion de la contestation, à travers notamment certains professeurs développant une pensée critique qui ne manque pas d?inspirer leurs étudiants. La dénonciation par Henri Lefebvre du « néo-capitalisme » de la société moderne et la spontanéité de ses méthodes séduisent ses étudiants, au rang desquels Daniel Cohn-Bendit. À l’université de Varsovie, le département de sociologie et ses professeurs jouent également un rôle significatif dans la formation de la réflexion contestataire des étudiants polonais. La spécificité de ce département réside dans le positionnement idéologique de Stanisaw Ossowski, professeur légendaire et profondément marqué par la sociologie libérale occidentale, qui a permis le développement à l’université de Varsovie d'une sociologie indépendante du marxisme et ouverte aux tendances développées à l’Ouest. Barbara Toruczyk, étudiante en sociologie entre 1964 et 1968, confie la proximité de la formation sociologique dans les deux pays, où l’on étudie au même moment le fonctionnalisme et surtout le structuralisme dans les cours de Zygmunt Bauman à Varsovie et de Claude Lévi-Strauss à Paris [17][17] Entretien avec Barbara Toru?czyk, réalisé à Varsovie….

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Par ailleurs, et en ce qui concerne les formes mêmes de l’apprentissage de la contestation, on peut remarquer la place occupée par les clubs de discussions, organisés en marge de l’université. On remarque ainsi à Paris et à Varsovie que les étudiants contestataires sont en quête de nouveaux espaces d'expression hors de l’institution universitaire. L'Union des étudiants communistes, vivier des futures forces vives du mouvement étudiant, peut être considérée comme un club politique en ce qu'il est le lieu de débats, d'échanges de références et de lectures, une « Sorbonne bis » en somme, proposant aux étudiants « ce que l’Université n'est plus en mesure d'offrir [18][18] Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 175.». À Varsovie, le Club des chercheurs de contradictions, qui accueille les discussions politiques des étudiants, ouvre la brèche des discussions politiques parmi les contestataires.

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Lectures et références intellectuelles communes

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En relevant les principales références politiques et théoriques des étudiants contestataires français et polonais, il est frappant de constater que de nombreuses lectures leur sont communes. Ces textes et auteurs forgent les armes critiques de la contestation, et sont aussi une preuve de ce que Michel Trebitsch nomme la « circulation de la pensée critique [19][19] Michel Trebitsch, « Les circulations de la pensée critique…». S'il existe une censure de la publication en Pologne et si tous les ouvrages n'y sont pas accessibles ou parfois seulement dans leur langue originale, le milieu privilégié des étudiants polonais a permis à nombre d'entre eux de voyager à l’Ouest avant mars 1968. Parmi leurs lectures se trouvent ainsi des ouvrages ramenés secrètement de France par certains étudiants, comme Wiktor Górecki qui y séjourne en septembre et octobre 1966 [20][20] Andrzej Friszke, « Desant komandosów. Zanim dosz?o….

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On peut partager ces lectures communes en deux catégories : les références politiques et les références théoriques et littéraires. Pour ce qui est des ouvrages politiques, à Varsovie comme à Paris, on lit et on relit le jeune Marx, Trotski et Rosa Luxemburg. Les années 1960 en France se soldent, chez les marxistes, par un « retour à Marx [21][21] Bernard Brillant, Les clercs de 68, Paris, PUF, « Le…», marqué par la nécessité de redéfinir le marxisme d'un point de vue critique. Sont ainsi redécouverts les premiers écrits du jeune Marx, et notamment les Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Dans les rangs de la JCR, on lit Marx, tout comme au sein du Mouvement du 22 mars à Nanterre. Au Club des chercheurs de contradictions de Varsovie, dont les membres sont politiquement formés aux classiques du marxisme, on discute également les thèses du jeune Marx révisionniste, tels que Les Manuscrits économico-philosophiques [22][22] Jacek Kuro?, La foi et la faute, à la rencontre et…. On y lit aussi La Révolution trahie de Léon Trotski, car elle « montre ce qu?était la terreur stalinienne [23][23] Ibid.». C'est pour les mêmes raisons que Trotski figure parmi les lectures de l’UEC et, bien évidemment des Jeunesses communistes révolutionnaires. « À la JCR, on lisait alternativement Trotski et Reich, La Révolution permanente et La Révolution sexuelle [24][24] Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau (dir.),…», précise un de ses membres. Daniel Cohn-Bendit cite enfin Histoire de la révolution russe parmi les références majeures du Mouvement du 22 mars [25][25] Daniel Cohn-Bendit, op. cit., p. 27.. La troisième référence politique et théorique très importante à Paris comme à Varsovie est Rosa Luxemburg. Pour les étudiants polonais, l’oeuvre de Rosa Luxemburg et notamment La Révolution russe reflète leur propre volonté de remise en cause des fondements du stalinisme et de défense de la démocratie socialiste [26][26] Jerzy Eisler, Polski rok 1968 [L?année polonaise 1968],…. C'est à ce même titre que Jan Lityski confie son attachement à la pensée politique de Rosa Luxemburg [27][27] Ibid.. Sur le campus de Nanterre, au même moment, l’héritage théorique de Rosa Luxemburg est largement revendiqué par la JCR et le Mouvement du 22 mars, notamment pour le caractère spontané de la révolution qu'elle défend. Daniel Cohn-Bendit cite à plusieurs reprises ses thèses socialistes révolutionnaires et démocratiques, d'obédience marxiste anti-léniniste comme une source d'inspiration majeure [28][28] Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau, op. cit.,….

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Parmi les textes théoriques plus littéraires, lus par les étudiants contestataires en France comme en Pologne, on peut noter György Lukacs connu également pour ses interprétations de Marx que Michnik lit abondamment [29][29] Entretien avec Adam Michnik, réalisé à Varsovie le…. Antonio Gramsci est aussi une référence commune, plutôt revendiquée à Paris par certains membres de l’UEC, proches des idées du Parti communiste italien. En France, Jean-Paul Sartre figure également au rang des affinités intellectuelles des étudiants contestataires, et Daniel Cohn-Bendit admet que « les militants politiques du 22 Mars ont à peu près tous lu Sartre [30][30] Jacques Sauvageot, Alain Geismar, Daniel Cohn-Bendit,…». À Varsovie, il est plus frappant que Sartre soit une référence, mais Adam Michnik le cite parmi d'autres auteurs qu'il qualifie « de gauche [31][31] Cyril Bouyeure, L?invention du politique. Une biographie…». C'est finalement Herbert Marcuse, surnommé alors par Le Nouvel Observateur « L'idole des étudiants rebelles [32][32] Cité par Michel Trebitsch, « Les circulations de la…», qui est mentionné à Paris et à Varsovie. La plupart de ses oeuvres, dont la plus célèbre reste L'homme unidimensionnel, ne sont diffusées à Paris qu'après mai 1968, mais quelques étudiants, dont Daniel Cohn-Bendit, s'y sont intéressé plus tôt. Il semble néanmoins que l’intérêt pour Marcuse soit motivé différemment en France et en Pologne. À Paris, Marcuse est lu dans une optique freudo-marxiste stigmatisant la répression sexuelle et son étude est parallèle à la lecture de Wilhem Reich. À Varsovie en revanche, il s'agit davantage de s'attacher au marxisme dissident de l’auteur, un des intellectuels majeurs de la gauche critique [33][33] Entretien avec Adam Michnik, réalisé à Varsovie le….

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C'est donc une culture politique de gauche commune qui accompagne l’éclosion de la pensée étudiante contestatrice à Varsovie et à Paris, et la plupart des auteurs cités ici participent à l’élaboration d'un marxisme revisité, permettant la construction de références théoriques similaires et donc la consolidation de ce « socle commun » de références, fondamental pour notre étude [34][34] Michel Espagne, op. cit., p. 4..

 

Diffusion et réception de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuro? et Karol Modzelewski : un cas de transfert de littérature militante

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La « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais », rédigée au début de l’année 1965 par deux jeunes universitaires polonais et mentors des étudiants contestataires polonais, Jacek Kuro et Karol Modzelewski, marque durablement les mouvements d?extrême gauche français et la contestation universitaire. Document majeur du réformisme polonais hérité de l’Octobre 1956, le texte propose une analyse critique du fonctionnement socio-économique du système communiste et de la bureaucratie du parti, avant d'établir un programme de démocratie ouvrière principalement fondé sur l’autogestion, en suggérant de faire cohabiter la notion de planification centrale avec des mécanismes du marché. La circulation du texte à Paris au printemps 1966 est un exemple tout à fait révélateur d'un phénomène de transfert culturel d'un document contestataire, d'autant plus intéressant qu'il s’exécute justement entre les deux milieux étudiants et que son initiative est double et simultanée les étudiants varsoviens souhaitent transmettre la « Lettre ouverte » au moment même où certains milieux contestataires français préparent son import à Paris.

 

Une circulation opérée par le canal trotskiste

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Intérêts et contacts des milieux trotskistes occidentaux en Pologne

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Parmi les facteurs ayant permis l’exportation du texte à Paris, il faut d'abord s'attarder sur les contacts de longue date entretenus par Jacek Kuron et Karol Modzelewski avec des trotskistes occidentaux. Une des premières personnalités trotskistes à s'intéresser aux événements polonais est Georges Dobbeleer, membre belge de la direction de la IVe Internationale. Son rôle est essentiel dans la genèse de la circulation de la « Lettre ouverte » puisqu'il est l’un des cadres trotskistes à s'être à plusieurs reprises rendu en Pologne pour prendre contact avec les deux auteurs. Par ailleurs, il leur a fourni du matériel pour la diffusion du document [35][35] Jerzy Eisler, op. cit., p. 60.. Entre 1959 et 1964, Georges Dobbeleer séjourne six fois en Pologne et lors de ces voyages, il rencontre les trois principaux trotskistes polonais, Ludwik Hass militant d'avant-guerre, l’économiste Kamimierz Badowski et le jeune historien Romual dmiech. Il prend aussi contact avec Jacek Kuron et Karol Modzelewski ce dernier étant assez influencé par les thèses trotskistes. Au printemps 1963, Georges Dobbeleer fait passer un duplicateur manuel à Badowski qui le lui a réclamé afin de faciliter la diffusion de ses brochures. C'est cette machine qui permet de ronéotyper les seize premiers exemplaires de la « Lettre ouverte » l’année suivante [36][36] Ibid.. Ainsi, les trotskistes occidentaux de la IVe Internationale semblent trouver un intérêt politique dans les contacts qu'ils peuvent nouer avec Kuron et Modzelewski et sont au courant, grâce à Georges Dobbeleer, de la rédaction imminente d'un texte critique s'attaquant au régime bureaucratique polonais.

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Pour les militants de la JCR, le programme de ce texte apparaît comme la réalisation du programme initial de Trotski, qui appelle à un mouvement internationaliste prolétarien pour contrer la bureaucratie stalinienne. Ce sont donc ces deux thèmes lutte anti-bureaucratique et autogestion qui figurent à nouveau au coeur du rapport des trotskistes à la Pologne. Ces derniers y voient aussi plus généralement un « manifeste antistalinien [37][37] Alain Krivine, Ça te passera avec l’âge, Paris, Flammarion,…», selon les termes d'Alain Krivine. Rappelons néanmoins qu'au moment de l’arrestation de Kuron et de Modzelewski à Varsovie en mars 1965, le trotskiste Ludwik Hass est également arrêté pour ses liens avec les deux auteurs. Suite aux révélations de Hass comme témoin à charge contre les deux hommes, son procès ainsi que celui de Badowski et demiech se tiennent en janvier 1966 [38][38] Witold Jedlicki, « Kajdany Ludwika Hassa » [Les chaînes…. Ce sont donc probablement deux éléments qui ont poussé les trotskistes français à s'intéresser à la « Lettre ouverte ». D'une part, ils partagent la critique anti-bureaucratique énoncée par Kuron et Modzelewski et leur programme autogestionnaire qu'ils ne manquent pas de rapprocher des théories de Trotski. D'autre part, les témoignages concordent sur l’intérêt qu'ils portent au procès de Hass, Badowski et miech, qu'ils veulent soutenir par solidarité trotskiste [39][39] Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28….

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Le rôle des milieux étudiants à Paris et à Varsovie : export des contestataires polonais, import de la JCR

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La circulation de la « Lettre ouverte » de Varsovie à Paris en avril 1966 s'est effectuée grâce à une double impulsion quasi simultanée venue des deux milieux contestataires étudiants. Bien que la « Lettre ouverte » ait été traduite en plusieurs langues, le texte est d'abord traduit et publié en France [40][40] Franciszek D?browski, Piotr Gontarczyk, Pawe? Tomasik…. Le champ de départ les étudiants polonais s'engage dans la transmission du document pour une raison majeure : malgré certaines réserves qu'ils émettent à l’égard des théories de Kuron et Modzelewski notamment face à leur rejet du parlementarisme, faire connaître le document à l’Ouest est une manière d'assurer une vitrine pour leur contestation et de se faire lire, donc entendre. La « Lettre ouverte » demeure donc un texte de référence pour les étudiants varsoviens qui se sentent à la fois proches de ses auteurs et de leur langage marxiste. C'est pour cela que Michnik cherche par tous les moyens à assurer le transfert à l’Ouest du document. Au même moment, de l’autre côté de l’Europe, les étudiants français exclus de l’UEC se rassemblent pour former leurs organisations propres, dont la JCR. C'est Hubert Krivine, théoricien et tête pensante de la JCR, qui est à l’origine du projet [41][41] Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28…du transfert de la« Lettre », physiquement opéré par des étudiants ce que Michel Espagne nomme un « franchissement matériel des frontières [42][42] Michel Espagne, op. cit., p. 27.». Deux jeunes militants de la JCR sont en effet chargés du voyage : Bernard Conein, leader de la fraction trotskiste de Nanterre où il étudie la sociologie, et Charles Urjewicz, étudiant à la Sorbonne d'origine franco-polonaise qui a fréquenté dans son enfance le milieu des contestataires polonais [43][43] Entretien avec Charles Urjewicz, réalisé le 13 mai…. Ils se retrouvent à Varsovie à Pâques 1966, où ils rejoignent Georges Mink, étudiant franco-polonais qui se charge de l’organisation du transfert de la« Lettre ouverte », puis Adam Michnik et Barbara Toruczyk dans la villa du père de cette dernière, près de Varsovie. Michnik possède alors une copie du texte. Le lendemain, Charles Urjewicz repart avec une photocopie ronéotypée du texte, et Bernard Conein avec une copie sur microfilm. Les deux jeunes trotskistes rentrent à Paris quelques jours plus tard et remettent le précieux document à Hubert Krivine [44][44] Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28….

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Les conditions sociales de la circulation de la « Lettre ouverte »

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Lors d'une conférence prononcée le 30 octobre 1989 pour l’inauguration du Centre français de l’université de Fribourg, Pierre Bourdieu définissait en trois temps les « conditions sociales de la circulation internationale des idées » et des textes. Ce processus ternaire comporte la sélection du texte (choix et acteurs de la traduction et de la publication), son marquage (nature de la maison d?édition et de la préface) et sa lecture (le filtre du champ de réception) [45][45] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation….

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Pour ce qui est de la transmission et de la diffusion de la « Lettre ouverte », les découvreurs ou sélectionneurs du document, ceux que Bourdieu appelle les « gate-keepers [46][46] Ibid., p. 5.», sont donc issus des milieux trotskistes de la JCR. Leurs intérêts, nous l’avons vu, se trouvent à la croisée de deux facteurs : le programme de la « Lettre ouverte » et le procès des trois trotskistes polonais. Pour ce qui est de la traduction du texte, celle-ci est effectuée par Michel Grojnowski, étudiant en mathématiques d'origine franco-polonaise, très proche des milieux militants trotskistes de la JCR [47][47] Entretien avec Michel Grojnowski, réalisé à Paris le…. Il fait donc partie des relais culturels indispensables au transfert du document parce qu'il est bilingue et a fréquenté les deux milieux étudiants à Paris et à Varsovie. L'opération de traduction que Michel Espagne nomme une « charnière entre deux espaces culturels [48][48] Michel Espagne, op. cit., p. 9.» s'est déroulée sous la direction d'Hubert Krivine, durant l’été 1966, dans un petit appartement parisien. Michel Grojnowski traduit le texte oralement et le dicte à Hubert Krivine. Quelques amis polonais de Georges Mink ont d'ailleurs collaboré à cette traduction [49][49] Entretien avec Michel Grojnowski, réalisé à Paris le…. Pour ce qui est de la publication, la version en français de la « Lettre ouverte » paraît en septembre 1966 aux éditions de la IV e Internationale, sous la forme d'une brochure militante typique : quelques feuillets ronéotypés de format A4 reliés. On peut se procurer la « Lettre ouverte » en supplément à l’édition de septembre 1966 du journal trotskiste Quatrième Internationale, disponible donc lors de l’achat de ce numéro puis directement à la librairie de la IV e . La diffusion en est assez limitée. Le choix de la maison d'édition n'est donc pas neutre et s'inscrit dans un militantisme bien précis, celui du trotskisme de la IV e Internationale. Il s'agit pour les trotskistes de se placer comme équivalents révolutionnaires de Kuron ou de Modzelewski, et surtout de marquer le champ du gauchisme d'une exclusivité venue des révisionnistes anti-staliniens de l’Est.

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La seconde opération décrite par Bourdieu pour la circulation des idées représente ce qu'il nomme le « marquage », c'est-à-dire la manière dont le texte est labellisé par le champ d'accueil. Cela concerne notamment l’ajout d'une préface qui présente l’oeuvre et se l’approprie par la même occasion, en « l’annexant à sa propre vision, […] à une problématique inscrite dans le champ d’accueil [50][50] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation… ». L'analyse de Bourdieu insiste par ailleurs sur la position du préfacier, un « aîné célèbre » qui accomplit un « acte typique de transfert de capital symbolique [51][51] Ibid., p. 5.». Dans le cas du marquage de la « Lettre ouverte », le préfacier est effectivement aîné et célèbre, puisqu'il s'agit de Pierre Frank, le secrétaire de la IVe Internationale. Son introduction semble resémantiser le contenu du texte polonais, en rappelant la filiation trotskiste qu'il perçoit chez Kuron et Modzelewski, avant de qualifier le texte de document à « valeur exceptionnelle » et au « grand intérêt historique », car il s'agit du « premier document marxiste révolutionnaire en provenance d'un État ouvrier depuis qu'a été anéantie l’opposition de gauche et que Trotski a été assassiné [52][52] Jacek Kuro?, Karol Modzelewski, Lettre au Parti ouvrier…». Pierre Frank, qui ne considère pas ce texte comme purement orthodoxe du point de vue trotskiste, ne manque pas de s'approprier la « Lettre ouverte » à travers cette préface, en annexant le texte polonais aux problématiques politiques des trotskistes de la IV e Internationale.

 

La réception militante dans le champ étudiant français

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Les trotskistes

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La réception dans les milieux étudiants trotskistes proche de la IV eInternationale les militants de la JCR, s'est effectuée au travers des lectures des journaux Quatrième Internationale et d'Avant-GardeJeunesse. Dans un article d'avril 1966 intitulé « Un exemple : ceux qui luttent contre la guerre du Vietnam réclament la libération des révolutionnaires polonais [53][53] « Un exemple : ceux qui luttent contre la guerre du…», la revue mensuelle trotskiste relate la rédaction d'une lettre demandant la libération de Kuron et Modzelewski par un comité de soutien formé à l’université de Berkeley [54][54] Ibid., et souhaite apparemment éveiller la même solidarité chez les étudiants français militants. Quatrième Internationale propose en septembre 1966 un entretien réalisé en Pologne avec un étudiant polonais très bien informé [55][55] « Pologne : Dix ans après », Quatrième Internationale,…, donc probablement issu du milieu contestataire de Varsovie, qui évoque les diminutions de liberté depuis 1956, le contenu de la « Lettre ouverte » et l’arrestation de ses auteurs, et surtout le climat militant de l’université de Varsovie. Une fois encore, le lectorat visé semble être celui des étudiants de la JCR. Un autre aspect important de cette réception du texte de Kuron et Modzelewski réside dans les nombreuses publicités pour la brochure éditée en France que Quatrième Internationale publie au fil de ses pages, en la qualifiant de « texte très important » et mentionnant son possible achat à l’unité ou par dix [56][56] Quatrième Internationale, octobre 1966, p. 6. annonçant ainsi la distribution à plus grande échelle parmi les militants et étudiants.

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Le bimestriel de la JCR, Avant-Garde Jeunesse, dans un article célébrant les dix ans des octobre polonais et hongrois, mentionne les procès et la « Lettre ouverte » dans laquelle Kuron et Modzelewski « appellent à la Révolution socialiste et se montrent les continuateurs de la tradition bolchevique [57][57] Gérard de Verbizier, « Pologne, 1956, Hongrie 1956 »,…». Il cite ensuite le fragment du texte concernant le développement des luttes révolutionnaires et anti-bureaucratiques dans le monde. On voit donc bien ici que le contenu de la « Lettre ouverte » est réinterprété dans les milieux étudiants trotskistes comme une déclaration révolutionnaire applicable à un plus large mouvement contestataire mondialisé.

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Les lambertistes

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C'est aussi dans l’un des journaux révolutionnaires des trotskistes lambertistes, Révoltes, que s'effectue la réception militante de la « Lettre ouverte ». Dans le n° 3 de cette revue mensuelle, paru en décembre 1966, le militant lambertiste Charles Berg publie une critique littéraire de l’ouvrage 1956 ou le Printemps en octobre de Pierre Broué, Balazs Nagy et Jean-Jacques Marie, qui propose quelques pages du texte de Kuron et Modzelewski [58][58] Charles Berg, « Pour la construction de l’organisation…. Charles Berg écrit à son sujet :

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« Ce livre n'est pas à lire, IL EST A DIFFUSER. C'est aujourd'hui le moyen d'exprimer notre solidarité active avec la jeunesse et le prolétariat des pays de l’Est. Le livre se termine par la lettre ouverte de Kuron et Modzelewski au parti communiste polonais ; ces deux communistes exclus et emprisonnés ont salué leur condamnation le poing levé, en chantant l’Internationale. An nom de ceux qui, malgré la répression, mènent le combat pour le socialisme, les militants de RÉVOLTES doivent s'assurer de la vente de ce livre. Ce livre est pour nous un outil, un instrument de combat [59][59] Ibid.. »

41

La « Lettre ouverte » apparaît donc comme un document militant au service de la révolution que souhaitent les trotskistes lambertistes français et qui est réinterprété dans le contexte de cette lutte politique.

42

Ce filtre trotskiste lambertiste français est largement applicable à l’ouvrage Pologne-Hongrie 1956 [60][60] Jean-Jacques Marie, Balasz Nagy (dir.), Pologne-Hongrie…. Publié sous la direction de deux lambertistes, Jean-Jacques Marie et Balasz Nagy, à l’occasion du dixième anniversaire des octobre polonais et hongrois, c'est un recueil de textes et de documents originaux polonais et hongrois. La « Lettre ouverte » y est évoquée sous la plume du préfacier de l’ouvrage, le célèbre lambertiste Pierre Broué, membre fondateur de l’Organisation communiste internationale. Il y relate les deux procès polonais des trotskistes et des auteurs de la « Lettre ouverte », et affirme qu'il voit dans ce « lien vivant [61][61] Ibid., p. XXV.» entre les anciens (Hass, miech, Badowski) et les modernes (Kuron et Modzelewski) un avenir révolutionnaire justement contenu dans la « Lettre ouverte ». Il perçoit dans ce texte le « couronnement » de 1956 dans lequel il voit une perspective à la fois socialiste et révolutionnaire [62][62] Ibid.. Mais au-delà de cette continuité, Pierre Broué semble discerner dans la « Lettre ouverte » un appel à la lutte des jeunes socialistes d'un côté comme de l’autre du rideau de fer :

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« La Lettre Ouverte est l’éclatante démonstration de ce que la jeune génération dans les pays dits « socialistes » comme ailleurs a besoin d'un programme révolutionnaire et qu'elle est apte simultanément à le découvrir et à le construire […] [63][63] Ibid. p. XXVI. »

44

Le contenu de cette préface éclaire ainsi la volonté révolutionnaire et internationaliste qui pousse les auteurs de l’ouvrage à publier, en guise de postface, de larges extraits de la « Lettre ouverte ».

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Les situationnistes

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La « Lettre ouverte » de Kuron et Modzelewski est du reste mentionnée dans un des textes fondamentaux de la contestation estudiantine française des années 1968, la brochure de l’Internationale situationniste De la misère en milieu étudiant : considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier [64][64] De la misère en milieu étudiant : considérée sous ses…. Les situationnistes, réunis autour de Guy Debord à partir de 1957, gagnent en influence en devenant majoritaires à l’UNEF de Strasbourg en mai 1966, et éditent quelques mois plus tard une brochure rédigée par Mustapha Khayati, De la misère en milieu étudiant. A la rentrée 1966, cette dernière est très largement diffusée à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires en France et à l’étranger [65][65] Emmanuelle Loyer, op. cit., p. 34.. Daniel Cohn-Bendit et de nombreux anarchistes revendiquent son influence et prennent activement part à sa diffusion à Nanterre. La brochure figure d?ailleurs parmi les références majeures du Mouvement du 22 mars. Les auteurs de la brochure évoquent la révolte de la jeunesse de plus en plus virulente dans les pays de l’Est, et mentionnent le développement dans ces pays d'une contestation plus structurée, formée à partir de clubs ou de revues, et dont la « Lettre ouverte » est emblématique :

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« Le fait le plus important a été la publication par les jeunes Polonais Kuron et Modzelewski de leur Lettre Ouverte au Parti Ouvrier Polonais. Dans ce texte, ils affirment expressément la nécessité de l’abolition des rapports de production et des relations sociales actuelles et voient qu'à cette fin la révolution est inéluctable. L'intelligentsia des pays de l’Est cherche actuellement à rendre conscientes et à formuler clairement les raisons de cette critique que les ouvriers ont concrétisée à Berlin-Est, à Varsovie et à Budapest, la critique prolétarienne du pouvoir de classe bureaucratique. Cette révolte souffre profondément du désavantage de poser d'emblée les problèmes réels, et leur solution. Si, dans les autres pays, le mouvement est possible, mais le but reste mythifié, dans les bureaucraties de l’Est, la contestation est sans illusion, et ses buts connus. Il s'agit pour elle d'inventer les formes de leur réalisation, de s'ouvrir le chemin qui y mène [66][66] De la misère en milieu étudiant, op. cit., p. 20-2…. »

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Cette analyse du texte polonais permet ainsi de pointer le paradoxe opposant les luttes à l’Est et à l’Ouest : soit le but est clair mais les moyens manquent soit, au contraire, la révolte est possible, mais ses visées sont idéalisées. Du reste, la brochure affirme plus loin que toutes les futures organisations révolutionnaires doivent considérer comme banale la « dénonciation théorique et pratique du stalinisme sous toutes ses formes [67][67] Ibid., p. 26.», et « la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils ouvriers », idée centrale du texte de Kuron et Modzelewski, comme le « projet essentiel » du nouveau mouvement révolutionnaire [68][68] Ibid., p. 28.. Au vu de la très grande diffusion de cette brochure, on peut en supposer que de nombreux étudiants contestataires français, faute d?avoir tenu la « Lettre ouverte » entre leurs mains, en ont eu un écho par l’intermédiaire des situationnistes.

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Les anarchistes et étudiants de Nanterre

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Les étudiants anarchistes de la LEA (Liaison des étudiants anarchistes), co-fondateurs du Mouvement du 22 mars à Nanterre, font également référence à la « Lettre ouverte » de Kuron et Modzelewski, et ce notamment dans un tract diffusé à Nanterre et daté du 10 janvier 1967 qui lance un appel aux conseils ouvriers libres en fustigeant la bureaucratie :

51

« La seule issue possible était d?adopter et de tenter d'appliquer le mot d'ordre des révoltés (TOUT LE POUVOIR AUX SOVIETS LIBRES) qui était aussi celui de la Constituante de 1918, sous peine d?insérer la révolution dans des cadres nationaux, et de laisser le champ libre à une couche bureaucratique qui ne tarderait pas à s'ériger en CLASSE (c?est effectivement ce qui s?est produit : voir la Lettre au Parti Ouvrier Polonais par Kuron et Modzelewski) [69][69] Brochure de la Liaison des Etudiants Anarchistes /…. »

52

On voit donc bien ici que la « Lettre ouverte » joue une fois encore le rôle d'un support et d'une référence théoriques pour les étudiants militants soucieux de l’autogestion dans les usines et de la chute de la bureaucratie. Le texte de Kuron et Modzelewski offre du reste un cadre d?analyse politique, notamment grâce à la notion de « classe bureaucratique » que les deux auteurs élaborent.

53

Plus largement enfin, la réception de la « Lettre ouverte » à Nanterre se solde par une solidarité à l’égard de ses auteurs emprisonnés. Dans son ouvrage sur la formation du Mouvement du 22 mars à Nanterre [70][70] Jean-Pierre Duteuil, Nanterre 1965-66-67-68 : vers…, Jean-Pierre Duteuil mentionne une campagne de solidarité pour la libération de Kuron et Modzelewski, organisée en 1967 sur le campus, avec des manifestations, des meetings et la réalisation d?affiches et d?autocollants [71][71] Jean-Pierre Duteuil, op. cit., p. 177.. L'un de ces autocollants de soutien est révélateur de l’internationalisme qui agite les étudiants de Nanterre. Son contenu compare ainsi les deux Polonais emprisonnés à ceux qui, en Espagne, aux Etats-Unis et au Vietnam, soutiennent les ouvriers, les noirs ou les Viêt-Congs :

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« Jacek et Karol pourraient être

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espagnols : avec les mineurs des Asturies, ils combattraient le régime pourri

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américains : avec les chômeurs noirs de Chicago, ils participeraient aux émeutes contre le régime pourri

57

vietnamiens : avec les guérilleros, ils terroriseraient le système pourri [72][72] Ibid.».

58

Kuron et Modzelewski sont donc inclus dans une contestation mondialisée qui lutte contre les régimes oppresseurs un peu partout dans le monde. L'autocollant appelle d'ailleurs les deux auteurs à rejoindre les rangs de la lutte internationale aux côtés des Vietnamiens, Américains et Espagnols, et mentionne finalement leur arrestation en 1965 et la publication du texte en 1966 :

59

« 1966 : leur Lettre Ouverte est vendue en librairie ; c'est ainsi que nous les connaissons et devenons leurs camarades [73][73] Ibid.. »

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Ainsi, une large partie du milieu étudiant contestataire français a à l’esprit la « Lettre ouverte ». D'où sa présence sur différents stands au milieu de la cour de la Sorbonne en mai 1968.

61

Ainsi, malgré des contextes politiques opposés démocratie en France, Etat policier totalitaire en Pologne, et des revendications, motivations et espoirs dissemblables, un transfert de contestation s'est opéré entre Varsovie et Paris. Il y a donc eu non seulement contact, frottement véritable entre les deux champs étudiants contestataires français et polonais tout au long des années 1960, mais aussi une circulation culturelle concrète d'hommes, d'idées et de documents entre les deux milieux, à travers un « import-export intellectuel [74][74] Conférence prononcée le 30 octobre 1989 pour l’inauguration…» que le cas de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » illustre bien. Finalement, ces liens précédemment noués vont former la base de la réception du mouvement de Mars polonais dans la contestation universitaire parisienne en 1968 et au-delà. En effet, la perception et la réappropriation du mouvement étudiant polonais de mars 1968 par les acteurs du Mai français se sont justement opérées à partir des cadres théoriques forgés par cette circulation franco-polonaise antérieure, notamment à travers la réinterprétation et la réédition de la « Lettre ouverte ». Mais plus précisément encore, ces transferts et contacts franco-polonais des années 1960 ont représenté l’embryon d'une rencontre plus nette et d'un soutien plus durable qui se développe une quinzaine d'années plus tard. C'est au milieu des années 1970 que la sympathie française pour les révisionnistes de l’Est se métamorphose en véritable culte des dissidents, engendré par la traduction du livre majeur d'Alexandre Soljenitsyne L'archipel du goulag en 1973. Cet « effet Soljenitsyne » ouvre une brèche qui fonde une critique de gauche antisoviétique et antitotalitaire, dont certains des anciens étudiants contestataires de Mai forment les avant-postes. Ces derniers se passionnent dès lors pour la dissidence est-européenne, et notamment polonaise, qui est marquée par la création en août 1980 du premier syndicat libre d'opposition, Solidarnosk fondé entre autres par des anciens étudiants contestataires varsoviens. Et c'est le soutien affiché de la gauche intellectuelle française à la dissidence polonaise deux milieux issus de la contestation universitaire qui vient en somme féconder ce qui, en creux, était à l’oeuvre dans les années 1960.

 

Notes

[ 1 ]

Pierre Grémion, Paris / Prague, La gauche face au renouveau et à la régression tchécoslovaques 1968-1978, Paris, Julliard, 1985.

[ 2 ]

Gilles Martinet, « Les ambiguïtés de la gauche française face au Printemps de Prague », François Fejtö, Jacques Rupnik (dir.), Le Printemps tchécoslovaque 1968, Bruxelles, Editions Complexe, 1998, p. 226-227.

[ 3 ]

Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, 1. Les années de rêve, Paris, Points Seuil, 1998, p. 163.

[ 4 ]

Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France, Paris, Seuil, 1975.

[ 5 ]

Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 145.

[ 6 ]

Yaïr Auron, Les Juifs d'extrême gauche en Mai 68, Paris, Albin Michel, 1998, p. 24.

[ 7 ]

Ibid.

[ 8 ]

Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Paris, P. Belfond, 1975, p. 11.

[ 9 ]

Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 145.

[ 10 ]

Emmanuelle Loyer, Mai 68 dans le texte, Paris, Editions Complexe, 2008, p. 10.

[ 11 ]

Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 4.

[ 12 ]

Jean-François Sirinelli, « La France des sixties revisitée », Vingtième Siècle. Revue d?histoire, n° 69, 2001, p. 117.

[ 13 ]

Entretien avec Barbara Toruczyk, réalisé à Varsovie le 3 avril 2008.

[ 14 ]

Daniel Cohn-Bendit, Nous l’avons tant aimée, la Révolution, Paris, Barrault, 1986, p. 201.

[ 15 ]

Entretien avec Barbara Toruczyk, réalisé à Varsovie le 3 avril 2008.

[ 16 ]

Daniel Bertaux, Danièle Linhart, Beatrix Le Wita, « Mai 1968 et la formation de générations politiques en France », Le Mouvement social, n° 143, avril-juin 1988, p. 75-89.

[ 17 ]

Entretien avec Barbara Toruczyk, réalisé à Varsovie le 3 avril 3008.

[ 18 ]

Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 175.

[ 19 ]

Michel Trebitsch, « Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy (dir.), Les années 68 : le temps de la contestation, Bruxelles, Éd. Complexe, 2000, p. 70.

[ 20 ]

Andrzej Friszke, « Desant komandosów. Zanim dosz?o do Marca ?68 » [La descente des commandos. Avant mars 68], Supplément de Polityka, n° 8 (2642), 23 février 2008, p. 11.

[ 21 ]

Bernard Brillant, Les clercs de 68, Paris, PUF, « Le N?ud gordien », 2004, p. 30-31.

[ 22 ]

Jacek Kuro?, La foi et la faute, à la rencontre et hors du communisme, Paris, Fayard, 1991, p. 237.

[ 23 ]

Ibid.

[ 24 ]

Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau (dir.), Mai 68 : les mouvements étudiants en France et dans le monde, Nanterre, BDIC, 1988, p. 106.

[ 25 ]

Daniel Cohn-Bendit, op. cit., p. 27.

[ 26 ]

Jerzy Eisler, Polski rok 1968 [L?année polonaise 1968], Warszawa, Instytut Pami?ci Narodowej (IPN), 2006, p. 66.

[ 27 ]

Ibid.

[ 28 ]

Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau, op. cit., p. 124.

[ 29 ]

Entretien avec Adam Michnik, réalisé à Varsovie le 28 mars 2008.

[ 30 ]

Jacques Sauvageot, Alain Geismar, Daniel Cohn-Bendit, Jean-Pierre Duteuil, La Révolte étudiante : les animateurs parlent, Paris, Seuil, 1968, p. 71.

[ 31 ]

Cyril Bouyeure, L?invention du politique. Une biographie d?Adam Michnik, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2007, p. 72.

[ 32 ]

Cité par Michel Trebitsch, « Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy (dir.), op. cit., p. 71.

[ 33 ]

Entretien avec Adam Michnik, réalisé à Varsovie le 28 mars 2008.

[ 34 ]

Michel Espagne, op. cit., p. 4.

[ 35 ]

Jerzy Eisler, op. cit., p. 60.

[ 36 ]

Ibid.

[ 37 ]

Alain Krivine, Ça te passera avec l’âge, Paris, Flammarion, 2006, p. 261.

[ 38 ]

Witold Jedlicki, « Kajdany Ludwika Hassa » [Les chaînes de Ludwik Hass], Kultura, Paris, 1966, n° 4, p. 3-21.

[ 39 ]

Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28 avril 2008

[ 40 ]

Franciszek Dobrowski, Piotr Gontarczyk, Pawe Tomasik (dir.), Marzec 1968 w dokumentach MSW [Mars 1968 dans les documents du ministère de l’Intérieur], Tom I, « Niepokorni », Warszawa, IPN, 2008, p. 27.

[ 41 ]

Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28 avril 2008.

[ 42 ]

Michel Espagne, op. cit., p. 27.

[ 43 ]

Entretien avec Charles Urjewicz, réalisé le 13 mai à Paris.

[ 44 ]

Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28 avril 2008.

[ 45 ]

Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Les Actes de la recherche en science sociales, décembre 2002, n° 145, p. 3-8.

[ 46 ]

Ibid., p. 5.

[ 47 ]

Entretien avec Michel Grojnowski, réalisé à Paris le 18 juin 2008.

[ 48 ]

Michel Espagne, op. cit., p. 9.

[ 49 ]

Entretien avec Michel Grojnowski, réalisé à Paris le 18 juin 2008.

[ 50 ]

Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », op. cit., n° 145, p. 4.

[ 51 ]

Ibid., p. 5.

[ 52 ]

Jacek Kuro?, Karol Modzelewski, Lettre au Parti ouvrier polonais, Paris, François Maspero, Cahiers « Rouge », n° 4, 1969, p. VI.

[ 53 ]

« Un exemple : ceux qui luttent contre la guerre du Vietnam réclament la libération des révolutionnaires Polonais », Quatrième Internationale, avril 1966, p. 4.

[ 54 ]

Ibid.

[ 55 ]

« Pologne : Dix ans après », Quatrième Internationale, septembre 1966, p. 6.

[ 56 ]

Quatrième Internationale, octobre 1966, p. 6.

[ 57 ]

Gérard de Verbizier, « Pologne, 1956, Hongrie 1956 », Avant-Garde Jeunesse, novembre-décembre 1966, n° 2, p. 14.

[ 58 ]

Charles Berg, « Pour la construction de l’organisation révolutionnaire de la jeunesse »,Révoltes, n° 3, décembre 1966, p. 3.

[ 59 ]

Ibid.

[ 60 ]

Jean-Jacques Marie, Balasz Nagy (dir.), Pologne-Hongrie 1956, Paris, Etudes et Documentation internationale, 1966, 386 p.

[ 61 ]

Ibid., p. XXV.

[ 62 ]

Ibid.

[ 63 ]

Ibid. p. XXVI.

[ 64 ]

De la misère en milieu étudiant : considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, brochure éditée par des membres de l’Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg, novembre 1966, 28 p.

[ 65 ]

Emmanuelle Loyer, op. cit., p. 34.

[ 66 ]

De la misère en milieu étudiant, op. cit., p. 20-21.

[ 67 ]

Ibid., p. 26.

[ 68 ]

Ibid., p. 28.

[ 69 ]

Brochure de la Liaison des Etudiants Anarchistes / Cercle d'Etudes Libertaires, 10 janvier 1967, BDIC F°? 813/1-14.

[ 70 ]

Jean-Pierre Duteuil, Nanterre 1965-66-67-68 : vers le Mouvement du 22 mars, Mauléon, Acratie, 1988.

[ 71 ]

Jean-Pierre Duteuil, op. cit., p. 177.

[ 72 ]

Ibid.

[ 73 ]

Ibid.

[ 74 ]

Conférence prononcée le 30 octobre 1989 pour l’inauguration du Centre français de l’université de Fribourg, réédité dans Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Les Actes de la recherche en science sociales, décembre 2002, n° 145, p. 3-8.

 

Résumé

Si le mouvement étudiant polonais de mars 1968 a eu un écho chez les étudiants contestataires français, c'est parce que les deux champs politiques et culturels de départ et d'arrivée avaient suffisamment en commun pour permettre la réalisation de transferts culturels. Les origines juives révolutionnaires de l’Est d'un certain nombre d'étudiants contestataires français a forgé un intérêt pour la Pologne, d?autant que les deux champs étudiants développent, dans la seconde moitié des années 1960, un véritable socle commun mêlant politisation et références intellectuelles similaires. Finalement, le cas particulier du transfert et de la réception dans le milieu étudiant protestataire français d'un document majeur de la contestation polonaise, « La Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuroń et de Karol Modzelewski, relève plus concrètement ces transferts culturels de contestation entre Paris et Varsovie en 1968.

 

Plan de l’article

 

  1. L'attirance pour la Pologne : imaginaire politique, similitudes et références partagées
  2. Les origines juives révolutionnaires de l’Est des étudiants contestataires français : la constitution d'un imaginaire politique lié à la Pologne ?
  3. La constitution d'un « socle commun »à Paris et à Varsovie
  4. Diffusion et réception de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuron et Karol Modzelewski : un cas de transfert de littérature militante
  5. Une circulation opérée par le canal trotskiste
  6. La réception militante dans le champ étudiant français

Publié par El Diablo

JOHNNY, la culture populaire et la gauche [Le point de vue de Philippe Marlière, professeur de science politique à University College London]

« Nous les garçons et les filles » était un mensuel édité de 1963 à 1969 par le Parti communiste français à l'intention de la jeunesse.

« Nous les garçons et les filles » était un mensuel édité de 1963 à 1969 par le Parti communiste français à l'intention de la jeunesse.

Avec la disparition de Johnny Hallyday, on vient définitivement d’enterrer la France des Trente glorieuses, celle de la DS voiture (de luxe) présidentielle, de Léon Zitrone, de Guy Lux et Simone Garnier, de l'époque bénie où le Tour de France était encore remporté par des coureurs français.

 

Dans son étude magistrale du développement de la culture de masse dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre[1], Richard Hoggart avait renvoyé dos-à-dos deux interprétations symétriques de la culture populaire. L’une peut être qualifiée d’ “aristocratique”, l’autre de “populiste”. La première souligne les goûts “frustes” des classes populaires en matière culturelle, leur “manque d’effort” et “d’intérêt” à l’égard des objets culturels de “qualité”. La seconde se veut pleine d’empathie vis-à-vis des goûts populaires, mais trahit en réalité un sentiment de pitié et de condescendence à l’égard d’un peuple “aliéné” qui n’a même pas pris conscience de son aliénation. Aux critiques méprisantes du grand bourgeois conservateur répond le discours faussement compréhensif du petit-bourgeois “marxiste[…]

 

LA SUITE :

À propos de  NOUS LES GARÇONS ET LES FILLES :

VOIR LE LIEN CI-DESSOUS:

Mon livre coup de coeur: L'ordre du jour. Eric Vuillard. Prix Goncourt 2017

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Mon livre coup de coeur: L'ordre du jour. Eric Vuillard. Prix Goncourt 2017

Mon livre coup de coeur: L'ordre du jour. Eric Vuillard. Prix Goncourt 2017.

Je suis lecteur à la Bibliothèque des cheminots, à Mantes-la-Ville, tenue par le Comité d'établissement régional de Paris-Saint-Lazare. Un CE qui fait dans les questions économiques, le social et le culturel, comme la loi du 16 mai 1946 les avait institués, fidèle en cela au programme politique du Conseil  National de la Résistance.

Avant que L'ordre du jour d'Eric Vuillard ne soit couronné par le Goncourt 2018, la bibliothécaire m'avait incité à le lire, connaissant mes goûts pour l'histoire et mes combats pour un monde plus juste.

Ainsi, j'ai lu cet ouvrage d'histoire et ce devoir de mémoire Si vous avez des relations avec le père Noël, le vrai, n'hésitez pas à ce qu'il vous apporte dans vos petits souliers L'Ordre du jour, paru chez Actes Sud.

Au début du livre, ils sont "vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marrons ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces et le même nombre nombre de pantalons à pinces avec un large ourlets"

Ils, ce sont les plus grands industriels allemands qui vont rencontrer dans le Parlement Adolf Hitler, déjà Führer de l'Allemagne nazie. "Les ombres pénètrent le grand vestibule du palais de l'Assemblée: mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants".

Le président en question est Hermann Göring. Les industriels allemands sont Krupp, Bayer, BMW, Ig Farben, Agfa, Shell, Scheinder; Telefunken, Siemens, et bien d'autres. Pour leurs profits et faire fonctionner l'économie de guerre nazie, ils vont puiser sans relâche des esclaves dans les camps de la mort, construisant même leurs usines au droit des barbelés et des miradors tenus par la SS.

Depuis le 8 mai 1945, le IIIe Reich Hitlérien a succombé. Mais le ventre de la bête immonde est restée fécond. Et les vingt-quatre pardessus noirs, marrons ou cognac, ou leurs héritiers, sont toujours présents dans la société capitaliste.

Brecht en Autriche : entretien avec Kurt Palm

Brecht en Autriche : entretien avec Kurt Palm

 

06 Décembre 2017

Le maccarthysme qui convoquait Brecht à s’expliquer devant la Commission des activités anti-américaines sévissait aussi en Europe… En Autriche, tandis qu’on recyclait les anciens nazis contre le communisme, on bloquait la création en lui interdisant tout contact avec celui qui révolutionnait le théâtre. Certes il y avait Thomas Bernhardt mais ce n’était pas le dramaturge-metteur en scène qu’est Brecht. Aujourd’hui plus que jamais ce maccarthysme est à l’oeuvre partout, interdit le débat, les propositions iconoclastes. Et c’est tout l’art contemporain qui se heurte à l’absence d’audace d’un monde timoré par la peur du changement, qui étouffe et cherche le public révolutionnaire d’une œuvre qui le serait… Brecht qui estimait lui-même qu’un jour son œuvre serait dépassée puisque ce à quoi il s’attaquait serait vaincu est plus d’actualité que jamais

 

(note de Danielle Bleitrach)

 

Kurt Palm est un écrivain, metteur en scène et réalisateur autrichien. Son dernier roman s’intitule Strandbadrevolution (Deuticke Verlag, Vienne, 2017). Il a notamment réalisé Kafka, Kiffer und Chaoten (2014). Il revient pour Contretemps sur la réception de Brecht en Autriche

 

http://www.contretemps.eu/brecht-autriche/

 

Selim Nadi : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la réception de Brecht en Autriche ?

 

Kurt Palm : Ce qui m’a intéressé avant tout était l’aspect politique de ce que l’on a nommé le boycott de Brecht (Brecht-Boykott) dans les années cinquante et soixante-dix. Et puis, bien sûr, l’obtention de la nationalité autrichienne par Brecht en avril 1950, accordée par le gouvernement régional de Salzburg.

 

Au début de votre ouvrage, Vom Boykott zur Anerkennung. Brecht und Österreich(Löcker-Verlag, Vienne, 1983), vous évoquez la rencontre de Brecht avec des « gens de théâtre » (Theaterleute) autrichiens au début des années 1920 à Munich : pourriez-vous revenir sur l’importance de ces rencontres dans la pratique théâtrale de Brecht ? Quelle a été notamment l’influence de Karl Kraus sur Brecht ?

 

Dans les années 1920, Brecht a beaucoup travaillé à Munich et à Berlin avec des gens de théâtre qui ont eu une influence importante sur lui. Il a rencontré Karl Kraus à Vienne, où ce dernier l’a soutenu, néanmoins Brecht a été par la suite irrité, pour le dire modérément, par l’attitude ambivalente de Kraus vis-à-vis de l’austrofascisme et du national-socialisme montant.

 

Comment expliquer que durant la période de la 1ère République, les pièces de Brecht aient pu être jouées sans problèmes majeurs en Autriche ?

 

À l’époque, beaucoup d’expérimentations étaient possibles dans les théâtres, autant en Allemagne qu’en Autriche, c’était une époque d’espoirs et de nombreux théâtres se percevaient comme participant du mouvement politique, dirigé contre le national-socialisme naissant, alors en cours. Les pièces de Brecht étaient d’une signification cruciale dans ce contexte.

 

Pourriez-vous revenir sur la première pièce de Brecht jouée en Autriche après la guerre (La Bonne âme du Se-Tchouan) ? Dans quelles conditions cette pièce a-t-elle été jouée ? Pourquoi cette pièce-ci précisément ?

 

C’était très étrange, car Brecht, qui vivait encore en exil à Los Angeles à l’époque, se prononça fermement contre cette représentation au théâtre de la Josefstadt. Brecht voulait même faire interdire la représentation. Il y avait deux raisons à cette attitude rigoriste de Brecht : premièrement, il était furieux que ce soit précisément Paula Wessely, qui avait tourné dans de nombreux films de propagande nazis, qui joue le rôle principal. Deuxièmement, il craignait que ses théories sur le théâtre ne soient pas encore connues à Vienne. Il pensait que cette représentation arrivait trop tôt.

 

Quel rôle a joué le théâtre « Scala » de Vienne — créé en 1948 — dans la réception de Brecht en Autriche ? Comment expliquer que, pendant longtemps, ce théâtre fut le seul à programmer des pièces de Brecht en Autriche ?

 

La « Scala » était un théâtre soutenu par les autorités soviétiques et qui a donc obtenu très rapidement la réputation de « théâtre communiste ». Il est vrai que dans ce théâtre, travaillaient de nombreux metteurs en scène, actrices et acteurs, qui étaient membres du Parti Communiste ou qui en étaient proches. Il était donc logique que des pièces de Brecht aient également été jouées à la « Scala ». Brecht y a, par ailleurs, mis en scène sa pièce La mère avec Helene Weigel dans le rôle principal.

 

Vous accordez un chapitre à la demande que fit Brecht pour obtenir la nationalité autrichienne : pourriez-vous brièvement revenir sur ce point ?

 

Lorsqu’il revint en Europe en 1974 après son exil, Brecht était apatride. Il s’arrêta d’abord en Suisse, plus tard, il alla à Berlin-Est, car on lui avait proposé la direction d’un théâtre sur place. Alors qu’il constatait à quel point il était difficile de se déplacer en Europe en étant apatride, il fit la rencontre du compositeur Gottfried von Einem à Salzburg, qui voulait amener Brecht à travailler avec lui dans le cadre du festival salzbourgeois. Brecht devait écrire, pour Salzbourg, une nouvelle version du Jedermann de Hugo von Hofmannstahl, et Brecht ne souhaitait pas être payé pour ce travail, au lieu de quoi il demandait à recevoir un passeport autrichien. Le 12 avril 1950, la nationalité autrichienne fut accordée à Brecht par le gouvernement régional de Salzburg.

 

Un aspect particulièrement important dans votre travail — et qui permet également de saisir l’intérêt qu’il peut y avoir à étudier la réception autrichienne de Brecht — est la campagne de boycott contre le dramaturge et le fait que celle-ci ait duré particulièrement longtemps. En quel sens cette campagne anti-Brecht était-elle également liée aux activités de celui-ci en RDA ?

 

C’était l’époque de la guerre froide et l’anticommunisme était, pour ainsi dire, doctrine d’État en Autriche. En tant que communiste, Brecht était particulièrement surveillé. De là, il semblait évident d’interdire plus ou moins la représentation de ses pièces en Autriche.

 

Comment cette campagne anti-Brecht a-t-elle pris fin ?

 

À partir de 1963, les boycotteurs de Brecht ne pouvaient plus que se tourner en ridicule sur la scène internationale. Pour cette raison, certains gens de théâtre ont décidé de ne plus boycotter Brecht. Néanmoins, il était déjà presque trop tard et le mal fait au théâtre autrichien était presque irréparable.

 

Quelle place occupent les théories de Brecht sur le théâtre et la littérature dans votre propre pratique dramaturgique et d’écrivain ?

 

Pour moi, Brecht était et reste un point de référence important pour mon travail, peu importe que je mette en scène des opéras que je tourne des films ou que j’écrive des romans. Mais je ne suis pas un partisan dogmatique de Brecht, je prends ce qui me semble utile pour la période actuelle chez Brecht. En ce sens, j’ai un rapport très détendu à celui-ci.

 

Le poète Luis Garcia Montero: « L’une des maladies les plus graves de la culture néolibérale est le cynisme »

Le poète Luis Garcia Montero: « L’une des maladies les plus graves de la culture néolibérale est le cynisme »

 

01 Décembre 2017
Du point de vue politique, nous avons des raisons de penser du mal de beaucoup de choses et de penser que beaucoup de choses ont échoué. Les drapeaux sont pleins de sang. Mais nous ne pouvons pas identifier le passé avec cette histoire de déception, parce qu’il y a des choses qui se sont bien passées et des gens avec qui vous avez non seulement vécu de bonnes choses, mais vous avez bien fini aussi, et cette trace est conservée. Et il y a des luttes qui se sont bien passées. Et ce serait mal mal de nier ce qui a été peu à peu conquis. La mémoire, qui vous donne l’expérience du mal vous incite à être prudent, mais elle peut aussi vous donner des raisons d’espérer. La Porte fermée, le nouveau livre du poète, est un livre témoignant d’une crise profonde avec une vision très négative de la vie, mais il est aussi renaissance « , extraits de cet interview donné à info libre et que j’ai traduit de l’espagnol, pour les lecteurs d’histoire et societe comme en écho à nos propres préoccupations, sur la prudence des engagements et sur le refus d’oublier ce qui a été accompli
 
(note et traduction de Danielle Bleitrach)

Publié le 29/11/2016 à 06:00Mis à jour le 29/11/2016 à 22:16

 

Le poète Luis García Montero, dans une scène du documentaire "Bien que tu ne sais pas".

Le poète Luis García Montero, dans une scène du documentaire « Bien que tu ne le saches pas ».

 

« Le gothique n’est pas seulement en train de mourir, et la lumière ne se lève pas à la Renaissance. / Je roule une fois de plus pour un automne idiot ». Les mots que Luis García Montero (Grenade, 1958) énonce dans Une porte fermée (Visor), sa nouvelle collection de poèmes, ne sont pas légers. Une lamentation traverse le volume – plus aiguë que celle de Vista cansada (2008) -, un malaise, une impossibilité à la rencontre. Il ne le sait pas lui-même. Le titre, qu’il a « emprunté à Sartre », se réfère à Huis clos, l’œuvre théâtrale dans laquelle le philosophe a exploré l’idée que « l’enfer c’est les autres ». « Eh bien, c’est vrai », admet le Grenadien, « mais comme à la fin nous sommes dans les autres, il est possible d’assumer que l’enfer est notre propre projection ».

 

Dans cette demeure que le poète construit depuis 2011 se trouve un refuge contre le cynisme, contre l’épuisement de soi, contre le désespoir. Pendant ce temps, la vie continue, tout comme elle se poursuit maintenant à la Foire internationale du livre de Guadalajara (Mexique), et vous devez faire des présentations et écrire des articles et enseigner. Et il faut aussi continuer à être le Prix National de Littérature, le Prix National de la Critique, le Prix Adonais, le maître d’une nouvelle génération d’auteurs. Derrière des portes closes, cependant, un processus de démolition a lieu: « Je casse ce que je suis / pour pouvoir être avec moi-même ». Il y a une fin heureuse. Ou alors on le dit.

 

Question: Vous écriviez ce livre de poèmes quand sortait  le précédent, Ballad in the Death of Poetry (Visor, 2016). Qu’est-il arrivé?

 

Réponse: J’ai commencé un peu après avoir terminé Mon propre hiver qui est sorti en 2011. Le livre était déjà très avancé, en 2015, je participais à un congrès en Italie sur l’avenir de la poésie, et nous avons parlé des événements actuels de la poésie, à propos de sa mort, « mauvais moments pour les paroles », et ainsi de suite. Soudainement, j’ai eu le besoin de prendre l’affaire au sérieux et de me demander ce qui m’arriverait si je vivais la mort de la poésie, si j’en avais eu connaissance dans la presse. Puis, dans ce congrès, j’ai écrit quelques poèmes en prose pour donner ma réponse et ensuite j’ai eu besoin de continuer à écrire et à raconter jusqu’à ses funérailles avec cette idée que si la poésie meurt, en elle meurt plus qu’un genre.

 

Mais la vérité est que j’en ai aussi profité d’une manière intéressée. Au fil des ans, le danger pour moi est la répétition. Vous n’ajoutez rien de nouveau, mais vous accumulez des choses et parfois vous utilisez la recette de ce qui a été réussi, que vous soyez ou non concerné. Cela vous donne un sentiment de vérité usée. Dans l’écriture de ce livre, j’avais l’impression de me répéter. Avec Ballade de la mort de la poésie  j’ai essayé d’écrire quelque chose de complètement différent pour frapper un coup de moi-même, puis revenir à ce que j’ai toujours fait, mais avec de nouveaux bagages.

 

Q. Lorsque vous êtes revenu à Closed Door, qu’avez-vous remarqué à propos de ce voyage? 

 

R . Quand dans la Ballade à la mort de la poésie je rentre à la maison après les funérailles et je commence à écrire avec l’idée que l’on doit renaître, que – en dehors de l’écriture du poème en prose et d’une autre façon de se rapporter aux métaphores – ce qui m’a donné était le besoin de trouver des accords et des raisons d’espérer dans un livre qui était très dur. La porte fermée est un livre de crise profonde avec une vision très négative de la vie et un pessimisme qui m’a invité à me donner pour vaincu. Cela avait à voir avec la crise de la politique mais aussi avec une crise personnelle très forte. Je suis revenu, en acceptant la sévérité de la crise mais en trouvant d’autres raisons de continuer.

 

 

Q. Dans les premiers poèmes, il y a une certaine crainte du cynisme, à une distance excessive du monde. Mais connaissant votre activité, disons, extra-littéraire, elle surprend. Pourquoi cette peur? 

 

R. Dans la poésie, quelque chose qui arrive à tout le monde devient extrême. Nous avons notre vie privée, ce qui se passe dans l’espace privé, et quand nous sortons dans le public, nous essayons de nettoyer ce que nous sommes, et non de nous en tirer avec les taches. Dans les moments difficiles, je n’ai aucun doute qu’une issue est le cynisme et le relativisme. Impossible d’arranger, rien n’a de l’importance, j’apprends à rire ou à me sentir dehors ou au-dessus… C’est une manière très généralisée: l’une des maladies les plus graves de la culture néolibérale est le cynisme. Au fond de la condition la plus négative est cette idée de se laver les mains parce que rien n’a été réparé et  que c’est fini. C’est la conséquence de la mort des grandes histoires, et oui, parfois la tentation de renoncer, de choisir l’ironie plutôt que la connaissance de la vérité ou  la fissuration du dogme.

 

P. Pourquoi? 

 

R. Depuis des années nous sommes dans la crise politique, qui est maintenant non seulement l’idéologie néolibérale, mais la décomposition de la gauche dans laquelle je me suis toujours battu et qui n’a pas été en mesure d’agir. Le cynisme et la colère, qui est un autre sentiment présent dans le livre. Mais là je suis allé à la poésie et Rubén Darío pour chercher la complicité du loup. Il y a un merveilleux poème qui s’appelle « Les motifs du loup ». Quand San Francisco parle au frère loup, il dit: «Frère Francisco, ne t’approche pas trop», parce qu’il ne répond pas à lui-même. Dans le loup, j’ai essayé de m’habituer à cette partie de l’indignation, de la colère, de la vengeance, du désir de tout casser, du cri qui vous assaille parfois. Puis, à partir de la poésie, j’ai cherché une sérénité pour dialoguer avec le loup à sa recherche, pas à sa morsure.

 

Q. Mais au moins cette colère permet un certain rapprochement, ce n’est pas la rupture totale du dialogue que suppose le cynisme. 

 

R . Oui, c’est un premier allié contre le cynisme. Tant que cela arrive, cela m’affecte. Si je suis capable de devenir un loup, c’est parce que je ne m’abandonne pas. Et cela a beaucoup à voir avec ce que je lis et ce qui m’inquiète. Dans le débat post-vérité, par exemple. La poésie est pour moi l’espace dans lequel je peux continuer à avoir une relation personnelle avec la vérité. Ce sont les croyants sacrés, non religieux, vous invitant à asseoir et réfléchir sans tromperie et aucune stratégie, en tant que dialogue direct possible avec vos convictions, avec les misères de votre vie et trouver espoir non dans de faux paradis mais ceux qui peuvent être crédibles. Et puis, tout ce que nous pouvons discuter: une vérité qui n’a rien à voir avec le dogme ou le fondamentalisme, mais avec des convictions et avec l’honnêteté de se rapporter à votre propre conscience.

 

Je te dis une chose J’étais en prison l’autre jour, parce que l’université de Grenade a passé un accord avec le pénitencier d’Albolote, et les prisonniers font des clubs de lecture et ont organisé une exposition de dessins de mes poèmes. J’ai été très ému, parce que j’ai vu qu’il y avait des gens qui avaient utilisé des poèmes, dans lesquels j’ai écrit sur la solitude, sur la liberté ou la peur ou la culpabilité, et les avaient remplis de leur peur, de leur culpabilité, manque de liberté. La poésie est un lieu habité. On m’a demandé ce qu’était la poésie et je lui ai dit: «Regarde, imagine que je vienne ici pour t’encourager, pour te dire que rien ne se passe, que la prison est belle, qu’il faut partir bientôt …». Je te mentirais. La prison est une chienne. La poésie est l’endroit où je ne peux pas mentir, dans lequel toute solution doit sortir dans une zone autre que celle de la tromperie. De là, je peux penser à la langue et à la société. Ils me reçoivent au pénitencier d’Albolote, mais le pouvoir des mots est utilisé pour tromper: c’est un euphémisme, c’est la prison, pas un pénitencier. La poésie consiste à rejeter cela.

 

Q. Dans Balada, dans la mort de la poésie,  vous vous  interrogez sur les limites du moi poétique, qui finit par être une prison. Est-ce que c’est une porte fermée ? 

 

R. Il y a un poème basé sur l’idée de réhabilitation. Il y a quelque temps, j’ai eu un accident et je me suis cassé un genou et une épaule, et j’allais plusieurs mois en rééducation pour pouvoir récupérer la mobilité. J’ai senti que je faisais un processus de reconstruction de ma propre identité. La poésie qui vous enseigne est que la vérité n’est pas un point de départ et qu’elle n’a rien à voir avec la spontanéité. Les gens qui se croient originaux disent la première chose qui leur vient à l’esprit, ils répètent comme un perroquet ce qu’ils ont entendu 20 fois. Le poète qui passe son temps à chercher les mots précis représente l’être humain qui veut s’approprier ses opinions. C’est un processus de discipline personnelle. En ce sens, nous sommes tous des étudiants de Juan Ramón Jiménez, qui a utilisé la poésie comme un exercice de purification personnelle pour se retrouver.

 

Le personnage poétique est du domaine de la fiction, car la fiction n’est pas un débat entre la vérité et le mensonge, mais un cadre d’imagination morale pour essayer de voir des mondes possibles et des alternatives à la réalité selon son propre désir. Je ne suis pas déterminé à être cela, je peux me considérer comme autre et ne pas imposer ce que la société veut pour moi. La construction du caractère poétique est la construction du personnage lui-même, et pour cette mémoire est un effort qui fait partie du présent, parce que c’est la négociation que de votre réalité d’aujourd’hui vous voulez faire avec votre passé, et vous oubliez des choses, vous choisissez des choses, vous en faites le support de votre identité. L’un des prisonniers de la prison avait choisi un court poème de Vista Tired : « Le pire, c’est de ne pas perdre la mémoire / mais que mon passé m’oublie ».

 

Q. La mémoire apparaît à nouveau ici autant que le souci éthique comme matière poétique. Est-ce que l’on approche la mémoire différemment au fil du temps? 

 

R. Quand le temps passe et que vous avez moins de temps devant vous,  ce que vous avez derrière vous prend plus d’importance Pour être bien avec le vécu. Et vous vous demandez comment vous pouvez le faire sans être un simple joueur. Dans les préoccupations que j’ai maintenant, la mémoire de la poésie et de la littérature est très importante, car il ne s’agit plus simplement de rendre hommage au passé ou d’être l’héritier des poètes qui m’ont formé, mais il faut répondre immédiatement aux règles du jeu dans le monde dans lequel nous vivons, et qui a transformé le temps en objet de consommation, en quelque chose à utiliser et à jeter. Une bonne partie de ce qui nous arrive est que le temps ainsi compris a brisé les liens qui constituent la communauté. Il est de plus en plus difficile d’avoir un dialogue générationnel.  Je répète toujours que je suis fatigué de voir beaucoup de vieillards acariâtres qui croient que les jeunes sont stupides, et beaucoup de jeunes Adamites qui pensent qu’ils inventent tout et n’ont rien à apprendre de leurs aînés.

 

Cela affecte aussi la littérature, car la littérature, en tant qu’écriture qui crée du sens, est le champ le plus clair du dialogue générationnel. Un poète aujourd’hui ne peut écrire sans se sentir héritier de Beaudelaire ou de Garcilaso, et ne peut croire que l’histoire finisse par elle-même. Quelqu’un viendra, et si vous avez eu du talent, il récupérera votre héritage en le mettant à jour dans votre temps. C’est en contradiction avec la logique que nous vivons, où les nouveaux médias déplacent des milliers de nouvelles en une journée et tout âge du matin au soir. Tout est né avec une date d’expiration, et nous aussi. Ce qui était un exercice d’admiration et de conviction politique lors de la collecte de l’héritage de Rafael Alberti, María Teresa León, Maria Zambrano, Jaime Gil de Biedma,

 

Q. Mais est-il possible, en utilisant le même et unique souvenir qu’on a, de construire une autre histoire sur soi-même? 

 

R . Du point de vue politique, nous avons des raisons de penser du mal de beaucoup de choses et de penser que beaucoup de choses ont échoué. Les drapeaux sont pleins de sang. Mais nous ne pouvons pas identifier le passé avec cette histoire de déception, parce qu’il y a des choses qui se sont bien passées et des gens avec qui vous avez non seulement vécu de bonnes choses, mais vous avez bien fini aussi, et cette trace est conservée. Et il y a des luttes qui se sont bien passées. Et ce serait mal  mal de nier ce qui a été peu à peu conquis. La mémoire, qui vous donne l’expérience du mal vous incite à être prudent, mais elle peut aussi vous donner des raisons d’espérer.

 

 

Nous remercions Annie Fiore, professeur d’Espagnol et grand connaisseur de la poésie de Luis Garcia Montero, de nous faire connaître l’un des écrivains les plus importants de la poésie contemporaine espagnole.

 


Luis García Montero (Grenade, 1958)

 

Poète et critique littéraire espagnol, professeur de Littérature Espagnole de l’Université de Grenade de 1987 à 2010, il est l’auteur d’une vingtaine de recueils et anthologies, de nombreux essais, articles et de quelques romans. 

Si sa poésie, généralement définie comme « poésie de l’expérience », réunit des éléments historico-biographiques, elle n’en demeure pas moins une lyrique fictionnelle que l’auteur élabore patiemment. Une poésie ancrée dans le quotidien, qu’il partage avec ses nombreux lecteurs.

Il est l’une des voix majeures de la poésie espagnole contemporaine, lauréat de nombreux prix, dont le Prix National de Littérature 1994 pour Habitaciones separadas et le prix Poetas del Mundo Latino pour l’ensemble de son œuvre, en 2010.

Son roman Mañana no será lo que Dios quiera, basé sur l’enfance et l’adolescence du poète Ángel González, a obtenu le Prix du Livre de l’année 2009 décerné par le Gremio de Libreros de Madrid.Luis García Montero a dirigé plusieurs éditions critiques d’auteurs espagnols, en particulier Federico García Lorca et Rafael Alberti.

Collaborateur de nombreuses revues, radios et journaux, son engagement dans l’histoire, la politique et la société de son temps fait de lui une référence dans la sphère intellectuelle et littéraire espagnole. 

Il partage la vie de l’écrivaine Almudena Grandes depuis de nombreuses années.

Parmi ses derniers recueils de poésie, citons Vista cansada (Madrid, Visor, 2008), Un invierno propio (Madrid, Visor, 2011) et les anthologies Poesía.1980–2005 (Barcelone, Tusquets, 2006) et Cincuentena (Madrid, Hiperión, 2010).Luis García Montero publie également des articles et billets d’humeur sur son site internet.
 







 

Frank Abed, Jean-Yves Frétigné, une biographie passionnante de Gramsci

21 novembre 2017

Frank Abed, Jean-Yves Frétigné, une biographie passionnante de Gramsci

 

« Gramsci se rend donc en Russie, relate Frank Abed, Il y devient un bolchevik accompli, un mari et un père. A son retour en Italie, Gramsci ne partage pas le pessimisme de ses camarades, nonobstant les informations reçues de son pays quand il se trouvait à l’étranger. En effet : «  Gramsci a donc vécu hors d’Italie les 18 premiers mois du fascisme, de la marche sur Rome, aux élections législatives de 1924 ». Comme quoi, il demeure important voire fondamental d’être sur le terrain pour jauger et juger correctement une situation. Cependant, son intelligence ne peut être remise en cause, suite à une erreur d’analyse. A ce sujet, Mussolini le décrit comme un : « Sarde bossu au cerveau indubitablement puissant  ». Lorsque les attaques des fascistes à l’endroit de la maçonnerie s’intensifient, Gramsci y voit surtout une guerre contre la bourgeoise. Effectivement, la bourgeoise italienne n’a pu s’organiser que par et grâce à la maçonnerie. Son libéralisme historique l’a naturellement poussée vers les loges. Sans elles, selon Gramsci, la bourgeoise serait restée faible politiquement, car incapable de se mettre en ordre de bataille par elle-même... »

Reprenons la lecture de la présentation de la biographie de Gramsci...

Michel Peyret


Antonio Gramsci par Jean-Yves Frétigné

par Franck ABED (son site) 
mardi 7 novembre 2017

Jean-Yves Frétigné est un ancien membre de l’Ecole Française de Rome, Président de la Société d’études françaises du Risorgimento italien. Il est également Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen, spécialiste de la pensée et des idées politiques en France et en Italie. Il est également chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po au sein du GRIC (Groupe de recherche sur l’Italie contemporaine) et au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (université de Saint Quentin en Yvelines), CHCSC. Il vient de publier une biographie passionnante consacrée à Antonio Gramsci. André Tosel, professeur de philosophie, qui est l’un des meilleurs spécialistes de Gramsci, parle du théoricien italien comme d’un «  célèbre méconnu ». Frétigné a conscience de la difficulté de s’attaquer à un personnage comme Gramsci. Dès les premières lignes, il indique que selon lui : « Il y a trois manières d’arborer le contient Gramsci. La première est de s’intéresser à l’homme, la deuxième est d’étudier sa pensée, la troisième d’analyse la postérité de son oeuvre. Si ces trois approches sont complémentaires entre elles, elles supposent toutefois trois types d’ouvrages : la biographie, l’analyse philosophique, l’investigation historiographique. » Il a pris le parti de ne pas choisir entre ces trois orientations, afin de nous livrer un livre qui retrace la vie de Gramsci, agrémenté d’analyses philosophiques et d’éléments historiographiques. 

Machiavel ne peut être réduit au machiavélisme, comme Gramsci à la pensée gramscienne ou à la seule métapolitique. Malheureusement, c’est souvent le cas. Beaucoup ne retiennent de Gramsci qu’une seule de ses pensées : il convient de mener la bataille des idées pour soustraire les classes populaires à l’influence de l’idéologie dominante, animée selon lui par le patronat et la bourgeoisie. Pour Gramsci, la victoire culturelle précède la victoire politique. Pourtant, au sein de son propre camp, ses thèses sont loin de faire l’unanimité : «  Ses prises de position métapolitiques sont combattues par les réformistes et elles sont ignorées par les maximalistes qui se montrent réticents pour ne pas dire hostiles aux thèses culturalistes qui leur semblent coupées des enjeux organisationnels et idéologiques concrets  ». Fréquemment citées, à l’instar d’autres intellectuels et théoriciens politiques, mais rarement lues, comprises et bien souvent galvaudées, les analyses qu’Antonio Gramsci développe dans les Carnets de prison, alors qu’il est incarcéré dans les geôles fascistes au début des années 1930, connaissent une remarquable vitalité. Effectivement, aujourd’hui encore tout l’échiquier politique s’inspire ou revendique son héritage intellectuel. Gramsci se trouve cité autant par la gauche que la droite, que par l’extrême gauche et l’extrême droite.

Toute sa vie, il se consacra à l’étude, aux idées et à l’écriture. Etudiant à Turin et vivant dans la précarité, sa priorité restait malgré tout d’acquérir un maximum de connaissances : « Sa mère lui reprochait de vendre les fromages qu’elle lui donnait pour améliorer l’ordinaire de ses repas, afin de pouvoir s’offrir des livres pour satisfaire sa soif insatiable de lecture ». L’auteur précise : «  Gramsci appartient, tout comme le héros de Jules Vallès à la catégorie de ceux qui nourris de grec et de latin sont morts de faim  ». Gramsci a été marqué par son enfance, lui qui fut issu d’un milieu plutôt modeste : « L’affirmation qu’Antonio Gramsci fut le fils de paysans pauvres est donc une pieuse légende qui aura la vie dure, depuis le moment où elle est formulée par Palmiro Togliatti (1893-1964), le leader du PCI, dans le premier article commémoratif qu’il consacre à Antonio Gramsci, l’année même de sa mort en 1937. Les parents de Gramsci sont des notables, mais des petits notables à la merci du sort. » Adulte, il aimait raconter une fable pour expliquer comment il voyait son pays : « Ainsi a-t-il rappelé l’histoire du moine mendiant et de la fève : un moine mendiant qui ne possédait à l’origine qu’une fève la confie à une paysanne. Mais le coq de cette dernière dévore la légumineuse et le moine, pour se dédommager de la perte de celle-ci repart avec le coq. Celui-ci est confié aux bons soins d’une autre femme, par notre moine, qui se rend à l’église pour y faire ses dévotions. Mais le coq est dévoré par le cochon ; le moine repart donc avec le cochon, et ainsi poursuivant sa route il devient le maitre du pays régnant sur une masse de pauvres qu’il a dépouillé de leurs maigres biens. Telle est l’image de la Sardaigne dans l’esprit du jeune enfant, pour qui le monde se divise entre ceux qui doivent gagner leur pain pour étudier  » et les autres considérés comme des nantis. Ces derniers mangeaient à leur faim tous les jours, et pouvaient pleinement se consacrer à leur études contrairement à lui. Il reprocha souvent à ses parents une certaine négligence et indifférence quant à leur situation sociale extrêmement précaire. Il les stigmatisa par la formule suivante : «  imperturbabilité mahométane », expression qu’il reprendra souvent dans le cadre politique. Dès ses jeunes années étudiantes et militantes, il rejette la religion et reconnait en Hegel le porteur d’un certain libéralisme de gauche : « Le jeune étudiant retient alors précisément cette idée fondamentale que la modernité suppose l’abandon de toute religion positive, qu’elle soit révélée ou mythologique. » Enfant et adolescent, Antonio « lisait divers livres et revues socialistes, notamment les écrits de Gaetano Salvemini et de Benedetto Croce, mais aussi les romans populaires de Carolina Invernizio et d'Anton Giulio Barril  ». Cependant, il tourne vite le dos à cette première inclination de jeunesse : « En revanche, l’idéologie socialiste du début du XXème siècle, lui apparait, au mieux, comme un discours généreux mais creux, au pire, comme un tissu de lieux communs teintés d’un racisme anti-méridional, que le Sarde, qu’il est et qu’il demeure sa vie durant, rejette avec force et dégout.  »

Rapidement, il fait ses premières armes. Il est donc intéressant de noter quels furent ces premiers engagements : « Les trois premiers combats politiques de Gramsci (la défense du libre échange, la proposition d’une candidature de Salvemini à Turin, et enfin le refus de la neutralité passive du PSI face à l’engagement du gouvernement italien dans la guerre) reflètent cette formation intellectuelle reçue à Turin et traduisent la nécessité d’un libéralisme cohérent et le rejet de tout déterminisme naturaliste économiste, niant la capacité créatrice de l’homme à façonner l’histoire ». Néanmoins il ne participe pas à la Première Guerre Mondiale : « Réformé à cause de sa malformation physique, Gramsci ne connait pas l’épreuve du feu que subiront ses amis politiques comme ses frères de sang ». Son handicap physique et sa santé fragile expliquent certainement ses prédispositions intellectuelles, ainsi que son incapacité à agir avec succès une fois sorti de l’étude et de l’écriture. Frétigné continue sa présentation en expliquant que : « Gramsci a été sa vie durant, un journaliste prenant son travail avec le plus grand sérieux. Ceux qui l’ont fréquenté régulièrement le décrive les poches remplis de manuscrits, penché sur sa table de travail en train de relire et de corriger avec soin son texte, qu’il n’écrit jamais dans un seul jet pour y trouver la formule la plus adéquate en mesure de frapper le lecteur tout en détournant les ciseaux de la censure  ». Il y a un autre aspect notable de la vie de Gramsci dont nous devons parler. Au début de sa carrière, Gramsci signe rarement ses différents écrits, préférant des pseudonymes ou ses initiales. Parfois, il préfère ne pas signer : « Il ne signe que très rarement ses articles de son nom et prénom. Dans ce choix, il ne faut voir ni timidité, ni fausse modestie, mais lie refus de tout forme d’amour propre. Pour l’intellectuel socialiste qu’il est, l’individu doit s’effacer derrière l’idée. » Gramsci, contrairement aux militants de l’unification italienne du siècle dernier, n’attendait rien de la France. Il avait plutôt une vision négative de la Patrie dite des Droits de l’Homme : « Gramsci voit encore dans la France la terre du jacobinisme et de la franc-maçonnerie, c’est-à-dire le pays de l’humanitarisme abstrait fondé sur les notions surannées de droit naturel et de justice universelle, préfère alors célébrer le sérieux des anglo-saxons. Il applaudit à l’intelligence du projet de la Société des Nations de Wilson, qui rejette « la vieille conception que l’on pourrait appeler latine, la conception à la Victor Hugo, humanitaire, maçonnique, anti-historique, tendrement construite avec le ciment des larmes et les pierres des soupirs », pour se fonder sur le libre-échange seul moyen concret d’empêcher la guerre comme l’ont montré les écrits d’Edoardo Giretti. ». Nous pouvons encore lire : « Le mépris affiché par Gramsci pour les erreurs françaises, telles que la démocratie, le messianisme jacobin, l’humanitarisme maçonnique, jugées comme étant les idées abstraites de justice, d’égalité et de fraternité, claironnés par les radicaux de la Troisième République ne peut qu’alimenter sa critique » de la révolution de 1789. De manière paradoxale, Gramsci juge positivement la révolution russe de 1917 au point de se bercer d’illusion : « Les révolutionnaires russes ont ouvert les prisons, non seulement pour les condamnés politiques, mais aussi pour les condamnés de droit commun. Or les condamnés de droit commun d’un pénitencier, quand on leur annonça qu’ils étaient libres, ont répondu qu’ils ne sentaient pas le droit d’accepter la liberté, car ils devaient expier leur faute.  ».

Gramsci se rend donc en Russie. Il y devient un bolchevik accompli, un mari et un père. A son retour en Italie, Gramsci ne partage pas le pessimisme de ses camarades, nonobstant les informations reçues de son pays quand il se trouvait à l’étranger. En effet : «  Gramsci a donc vécu hors d’Italie les 18 premiers mois du fascisme, de la marche sur Rome, aux élections législatives de 1924 ». Comme quoi, il demeure important voire fondamental d’être sur le terrain pour jauger et juger correctement une situation. Cependant, son intelligence ne peut être remise en cause, suite à une erreur d’analyse. A ce sujet, Mussolini le décrit comme un : « Sarde bossu au cerveau indubitablement puissant  ». Lorsque les attaques des fascistes à l’endroit de la maçonnerie s’intensifient, Gramsci y voit surtout une guerre contre la bourgeoise. Effectivement, la bourgeoise italienne n’a pu s’organiser que par et grâce à la maçonnerie. Son libéralisme historique l’a naturellement poussée vers les loges. Sans elles, selon Gramsci, la bourgeoise serait restée faible politiquement, car incapable de se mettre en ordre de bataille par elle-même. Gramsci ne juge pas correctement les progrès des fascistes en Italie. Il les sous-estime, et dans le même temps il surestime la force des communistes. Il finit par être arrêté par la police. Lors de son procès, Michèle Isgro représentant du ministère public dira : « Pour 20 ans, nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner. » L’auteur donne des indications sur les conditions d’emprisonnement de Gramsci : « S’il est vrai que Gramsci n’a pas été frappé, ni affamé, et s’il est juste encore de rappeler que la prison fasciste est moins dure que ne le sont le goulag stalinien et les camps de concentration nazie, il convient néanmoins de ne pas édulcorer la souffrance de ce dernier et de ne pas l’attribuer à sa santé structurellement défaillante. Empêcher une personne de dormir relève purement et simplement de la torture physique. L’absence de soins et de nourriture adaptés à son état général est aussi une forme de maltraitance. Le fascisme ne l’a peut-être pas tué au sens propre du terme, mais il n’a rien fait pour ralentir la dégradation de sa santé. » Il lit un livre par jour en plus de trois ou quatre quotidiens nationaux, comme le permet le règlement général des prisons. L’étude et l’écriture restent pour lui le meilleur moyen de lutter contre ses ennemis. L’enfermement ne l’empêche nullement de s’informer sur les événements politiques nationaux et internationaux. Avant son arrestation, il avait dénoncé la politique de Staline à l’endroit de Trotsky et de ses comparses : « Gramsci produit une pensée libre. Son drame personnel est la chance de sa postérité. Toutefois la polémique avec Togliatti, qui est son dernier acte public, laisse à penser que même sans l’épreuve de la prison, qui l’a coupé de la vie militante active, Gramsci n’aurait sans doute pas sombré dans le stalinisme comme tant d’autres de ses compagnons. »

Une fois en prison, il prend ses distances avec le stalinisme pur et dur. Bien que statutairement Secrétaire Général du Parti Communiste Italien, il s’en éloigne et sera plus ou moins relégué comme un laissé pour compte par son parti. Gramsci est un prisonnier politique encombrant à la fois pour ses amis et ses ennemis. Le Parti communiste Italien mettra plus d’un an pour étudier sérieusement son sujet en commission, et pour lui envoyer de maigres subsides. Les différentes tentatives de libération menées par son parti et ses amis auprès des autorités fascistes échouent. En prison, Antonio écrit et continue de produire une analyse politique : « Gramsci estime que la création de l’Institut mobilier italien (novembre 1931), de l’Institut de reconstruction industrielle (janvier 1933) et la nationalisation des principales banques posent les bases d’une économie mixte et constitue une étape possible vers l’organisation d’une économie programmatique, qui trouve son expression la plus réussie dans l’Amérique de Roosevelt, ayant su surmonté la crise du jeudi noir de Wall Street.  ». Il parvient même à recréer un cercle d’études, comme il en avait jadis constitué à Turin auprès des ouvriers. Le fonctionnement reste identique. Ses camarades prisonniers et lui lisent les mêmes livres, et lors de la promenade ils échangent sur le sujet en exprimant leurs analyses, leurs divergences et leurs points de vue. Sa santé se détériore rapidement. Il finit par obtenir le droit de retrouver sa liberté. « Les dernières lettres écrites par Gramsci sont désormais principalement pour ses deux garçons, Giuliano qu’il n’a jamais connu, Delio qu’il a si peu connu, ainsi que pour sa femme Giulia, qu’il a si mal connu. » Il meurt à 46 ans sans pouvoir rejoindre le sol natal et les siens… Il laisse derrière lui une oeuvre immense qui traite de l'histoire d'Italie, du nationalisme, des partis politiques, de la littérature (notamment l'œuvre de Machiavel), de la Renaissance et de la Réforme, de la formation d'intellectuels issus de la classe ouvrière, de l’historicisme absolu, de la critique du déterminisme économique et la critique du matérialisme métaphysique. Avant de terminer notre chronique, nous livrons une dernière anecdote qui égratigne l’utopie communiste. Lorsqu’il se trouvait en Russie et qu’il s’apprêtait à rentrer en Europe, Gramsci voulut donner secrètement de l’argent à sa femme qui restait alors en URSS dans le but d’améliorer son ordinaire. Cependant Giulia refusa le don. Par principe ? Par idéologue ? Se savait-elle surveillée par la police politique ? Nul ne le sait exactement. Pourtant le régime stalinien était déjà fortement et fermement établi. Cela aurait donc du rassurer Gramsci quant aux conditions convenables d’existence de sa femme… C’est dit !

Pour conclure, il est clair que nous apprécions réellement ce livre. L’ouvrage est plutôt complet dans son approche historique et intellectuelle. Il se lit très bien, plutôt facilement, même si l’histoire politique italienne n’est guère un de nos sujets de prédilection. De nombreuses références traitant de la vie politique italienne du siècle dernier sont indiquées. Cependant nous nous familiarisons vite avec toutes ces subtilités, grâce au réel sens pédagogique de l’auteur. Toutefois, il aurait été intéressant d’y retrouver des photos d’archives, pour nous plonger encore plus dans ce contexte historique foisonnant et passionnant. D’une manière générale, nous devinons que l’auteur aime son sujet d’étude, mais il ne tombe jamais dans l’hagiographie et la propagande. C’est fort appréciable quand nous lisons un livre d’histoire. Cette étude récente, l’une des rares écrites en français sur Gramsci, constitue une excellente entrée en matière pour ceux qui veulent découvrir ce penseur du 20ème siècle. Ce dernier a théorisé une idée qui continue de faire débat aujourd’hui : « la victoire culturelle est un préalable à la victoire politique… » 

Franck ABED

Posté par Michel Peyret

Clément Homs, un « Double Marx »

18 novembre 2017

Clément Homs, un « Double Marx »

 

« Pour les Allemands, nous indique Clément Homs, finalement, la formule rabâchée que Marx n'aurait jamais été marxiste, n'est pas totalement exacte ou du moins trop caricaturale. Aux yeux de la « critique de la valeur », le marxisme traditionnel a très bien interprété Marx, mais il a seulement interprété - et c'est là ce qui est fondamental - qu'une ligne argumentative au sein de l'oeuvre de Marx, celle aujourd'hui la moins pertinente. Il ne s'agit donc pas pour la « Wertkritik » de sauver Marx du marxisme traditionnel, mais d'affirmer plutôt la présence d'un « Double Marx », c'est-à-dire de deux lignes contradictoires d'argumentation qui sont complètement enchevêtrées. On ne peut donc à leurs yeux postuler aucune « coupure épistémologique », aucune opposition entre un jeune Marx humaniste et un vieux Marx scientifique, etc. Le marxisme traditionnel n'a finalement jamais été une trahison de la pensée de Marx (thèse classique du marxisme critique et hétérodoxe), il a été plutôt une lecture partielle et une interprétation incomplète... »

 

Reprenons la lecture des interprétations de Clément Homs...

 

Michel Peyret


« De quelques divergences entre Moishe Postone et la " Wertkritik " », par Clément Homs

 

3 Novembre 2017

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De quelques divergences entre Moishe Postone et la « Wertkritik »

 

Clément Homs

 

Si Postone n'appartient pas à proprement parler à la mouvance « Wertkritik » (on peut même se demander s'il se reconnaîtrait dans cette appellation) dont il faut clairement le distinguer [1], il faut tout d'abord préciser que ce qui caractérise une telle mouvance est une rupture au sein de la théorie marxienne du capital (c'est-à-dire plus en amont qu'une simple rupture au sein de la théorie de la révolution comme on le retrouve dans la mouvance de la communisation) opérée à partir de la fin des années 1980 par les groupes allemandsKrisispuis Exit !et la mouvance militante révolutionnaire qui gravite autour en Europe et en Amérique du Sud. La « Wertkritik » est donc une appellation spécifiquement allemande, auquel est totalement étranger Postone. Toutefois ce dernier auteur a proposé dans son maître-ouvrage Temps, travail et domination sociale (Mille et une nuits, 2009 - par la suite TTDS) puis dans le recueil récemment publié Critique du Fétiche-capital (PUF, 2013, traduit comme le précédent par L. Mercier et O. Galtier), une réinterprétation de la théorie critique de Marx en partie parallèle, sur de nombreux points (évoqués par A. Jappe dans «Avec Marx, contre le travail»), à ces auteurs allemand et autrichien qui constituent davantage une mouvance (avec ses scissions et ses polémiques internes) qu'un courant homogène, dont nous citerons que les plus connus : Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Peter Klein, Anselm Jappe, Claus Peter Ortlieb, Karl-Heinz Lewed, Franz Schandl, Justin Monday, Gérard Briche, Christian Höner, Peter Samol, etc. Il faut donc immédiatement noter pour ce qui suivra, que les divergences qui seront ici évoquées ne sont pas toujours partagées uniformément par ces auteurs.

 

Pour autant, ces deux refondations théoriques/analytiques de la critique marxienne de l'économie politique de part et d'autre de l'Atlantique ont été parallèles, en ce sens où les influences réciproques sont restées finalement minimes. Entre 1987 et 1993, le groupe Krisis, appelé auparavant « Critique marxiste », avait déjà élaboré ses propres fondements théoriques en brisant les unes après les autres, les idoles du marxisme traditionnel au travers de divers articles fondateurs (sur la centralité du prolétariat, la figure du « sujet révolutionnaire », la lutte des classes, l'ontologie positive du travail, la spécification historique et non plus transhistorique de la valeur et de la loi de la valeur, etc), quand les Allemands ont pris connaissance de l'ouvrage de Postone « Time, Labor and Social domination » paru aux Etats-Unis en 1993. Il faut toujours avoir en tête que le premier ouvrage fondateur, de référence et considéré encore aujourd'hui comme un peu l'acte de naissance de la « Wertkritik » en Allemagne, avec un tirage de plus de 20 000 exemplaires et un écho international (important notamment au Brésil), sera le best-seller de Robert Kurz, « L'effondrement de la modernisation. De l'effondrement du socialisme de caserne à la crise de l'économie mondiale » (Eichborn Verlag, 1991). Le rapport à Postone est donc extérieur à leur propre théorisation, il n'y a pas côté allemand d'inspiration à partir de sa lecture, on le cite parfois mais on ne fonde rien à partir de lui. Il y a eu toutefois des contacts avec Postone, et le groupe Krisis a cherché à faire connaître son oeuvre en Allemagne en publiant par exemple sur leur site des traductions tandis que Norbert Trenkle a été l'un des traducteurs de l'édition allemande de « Zeit, arbeit und gesellschaftliche Herrschaft » qui ne paraîtra qu'en 2010 chez l'éditeur « Ça ira ». Malgré une rencontre internationale organisée au Brésil au début des années 2000 avec Kurz, Scholz, Postone, Jappe, etc., et une rencontre française avec Postone à Lille en novembre 2009 où des Allemands avaient fait le déplacement, hormis des correspondances privées, de véritables discussions de fond n'ont en réalité jamais eu lieu, et la « Wertkritik » s'est toujours distinguée de nombreux aspects de la pensée de Postone. D'un côté, les Allemands et notamment Kurz pendant très longtemps, épargnèrent Postone de toute critique, ne voulant pas polémiquer avec un auteur dont ils se sentaient proches par certains aspects. Mais ils ne se réclamèrent jamais de Postone. La mouvance multiforme « Wertkritik » s'est toujours caractérisée par le fait de ne se réclamer d'aucune filiation théorique (Ecole de Francfort, Lukacs, Ultra-gauche ou autre) et on pourrait même dire que la référence au « Marx ésotérique » se réduit à la portion congrue dans les derniers écrits de Kurz et notamment dans « Geld ohne Wert » (2012). De l'autre, on peut peut-être penser que Postone, aujourd'hui âgé, et n'étant pas par ailleurs un polémiste hors pair, n'a jamais cherché à engager une discussion de fond avec la tumultueuse, ouvertement polémique et anti-universitaire, « critique de la valeur » allemande. Malgré son intérêt constant pour ce qui se publie dans Krisis et Exit !, et son hommage à l'oeuvre de Robert Kurz dans un entretien à la revue espagnole« Constelaciones» en 2012, Postone n'a pas encore cherché à répondre aux critiques qui lui ont été faites ces dernières années par Kurz et Lohoff par exemple. Il note toutefois des divergences qu'il a avec la mouvance « Wertkritik » et notamment avec Kurz : 

 

« Je ne coïncide pas avec la façon dont Kurz pose le problème de la crise, affirmant que ou bien l’on soutient que le capitalisme s’effondrera, ou bien on croit qu’il pourra continuer indéfiniment. Je ne partage pas cette perspective qui me paraît fortement dichotomique. Je pense que mon travail laisse la question ouverte. Je crois aussi que mon travail s’intéresse plus aux questions d’idéologies, de subjectivité et de conscience que celui de Kurz ».  

 

En substance, il dit que Kurz  ne cherche pas spécialement à comprendre les changements qui se produisent au niveau des subjectivités en rapports avec les changements qui se produisent dans le capital lui-même. Postone a voulu le faire à travers ses travaux sur l’antisémitisme : « Krisis et Exit ne s’occupent pas autant que moi des questions de subjectivité et de fétichisme. » (Constelaciones, 2012 [2]). Pour autant, des analyses sur ces questions ont particulièrement été développées durant les années 2000 et 2010 dans les revues Krisis et Exit. 

 

Les divergences entre Postone et la branche allemande sont grossièrement de quatre ordres, et nous ne les évoquons ici que sous la forme d'une brève note qui ne se veut en rien exhaustive : 

 

1. Différence de style et de perspectives

 

Une première divergence de forme qui saute aux yeux, est le style très différent pris par la formulaton de la théorie critique de la synthèse sociale capitaliste : Postone est un universitaire, s'il n'a jamais négligé de porter des critiques sérieuses et sans concessions à de nombreux auteurs (contre Lukacs, Derrida, Pollock, Horkheimer, Habermas, David Harvey, Giovanni Arrighi, etc.), sa critique par de nombreux aspects garde tout du débat académique ne cherchant pas la polémique virulente ; la branche allemande a par contre toujours été violemment anti-universitaire, privilégiant toujours la polémique virulente, l'outrance et l'irrespect parfois ordurier envers les courants marxiste traditionnel, post-moderne, francfortois et bourgeois. Kurz quand il citait ou étudiait un auteur, c'était toujours dans le seul but de « régler son compte à quelque salaud » (la dernière cible en date étant le marxiste allemand Michael Heinrich dans Geld ohne wert, Horleman, 2012, dont la critique sert simplement de prétexte à un développement théorique propre). A partir du tournant des années 2000, la pratique chez Krisis de l'intervention publique au travers du « Manifeste contre le travail », des recueils « Le Lundi au soleil : Onze attaques contre le travail » ou « Dead Men Working », des nombreuses chroniques dans la presse de Kurz ou encore les textes à thèses (comme celui de N. Trenkle dans «Critique de l'Aufklärung : 8 thèses »), distingue fortement les Allemands avec Postone, dans ce souci d'instiller partout un peu de poison critique, en se faisant à l'occasion polémistes. Les groupes allemands (dont le noyau a été le milieu radical de Nuremberg) se sont toujours donnés pour horizon, la révolution, la radicalisation et l'intervention pratique dans les milieux de la gauche supposée « radicale ». Alors que Postone s'il n'a écrit aujourd'hui aucun texte sur cette question , hormis une courte sous-partie problématique intitulée « Le royaume de la nécessité » dans TTDS sur laquelle il reprend certains aspects de Marx sur la question du post-capitalisme, il a toujours esquissé dans des entretiens de vagues perspectives de transition, allant de réformes graduelles vers le point de mire lointain  (il pense que nous ne sommes pas aujourd'hui dans une période révolutionnaire) d'une révolution comprise comme abolition des classes, du travail, de la valeur et de l'argent. Postone  esquisse également dans TTDS les conditions de possibilité historiques d'un dépassement de la forme de vie capitaliste, d'ailleurs de manière assez traditionnelle (et à mon sens discutable), comme un possible que permet les contradictions croissantes du capitalisme. Les bribes de perspectives qu'évoque Postone à partir de sa reconstruction personnelle de la théorie marxienne du capital, n'étaient absolument pas la tasse de thé de la « Wertkritik » comme l'avait affirmé très nettement le « Manifeste contre le travail » (qui parle de vaste mouvement antipolitique d'appropriation extra-parlementaire, de constitution d'une « Contre-société  », d'abolition du travail, etc.). En Allemagne, les revues théoriques (et les séminaires internes) constituant d'un côté des approfondissements théoriques, tandis que les textes à thèses, les manifestes, les chroniques de presse, comme les cercles publics de lecture en Allemagne et ailleurs, constituant de l'autre la forme prise par l'intervention publique de la critique. Toutefois, la séquence  « interventionniste » du groupe Krisis autour de 2000, entraîna de fortes tensions en interne, cette question de stratégie d'intervention fut un des éléments de la scission de 2004 qui fut plus importante que les précédentes. Les gens qui suivirent Kurz dans la revue Exit !, pensaient qu'il fallait se méfier de toute l'idéologie mouvementiste et que la théorie critique radicale ne pouvait pas devenir un distributeur automatique de solutions clés en main fournies avec un service après-vente révolutionnaire, la période n'était absolument pas en ce début du XXIe, révolutionnaire ou même pré-révolutionnaire, il fallait aujourd'hui surtout théoriquement approfondir et radicaliser encore plus la « Wertabspaltungkritik » ; tandis que les personnes qui restèrent dans Krisis à partir de 2004, pensaient que de toute façon la rupture dans la théorie du capital était déjà achevée dans les années 1990, le travail théorique avait été fait au-delà des marxismes hétérodoxes qui ne purent jamais rompre totalement avec le marxisme traditionnel (les marxismes lukacsien, bordiguiste, conseilliste, post-ultra-gauche), il ne s'agissait plus dès lors de continuer à radicaliser la théorie et à l'approfondir, il fallait maintenant à leurs yeux travailler à diffuser et radicaliser tous les mouvements qui se prétendaient « révolutionnaires ». 

 

2. Postone et la question du « double Marx »

 

Une deuxième divergence est celle du statut donné par Postone à sa réinterprétation de l'oeuvre de la maturité de Marx. Les Allemands n'ont jamais accepté ce qui était perçu chez Postone comme une prétention à vouloir présenter un vrai Marx, un Marx redressé, un Marx redécouvert, un  Marx enfin révélé. Comme si les différents courants marxistes n'avaient finalement jamais rien compris à Marx.

 

Pour les Allemands finalement, la formule rabâchée que Marx n'aurait jamais été marxiste, n'est pas totalement exacte ou du moins trop caricaturale. Aux yeux de la « critique de la valeur », le marxisme traditionnel a très bien interprété Marx, mais il a seulement interprété - et c'est là ce qui est fondamental - qu'une ligne argumentative au sein de l'oeuvre de Marx, celle aujourd'hui la moins pertinente. Il ne s'agit donc pas pour la « Wertkritik » de sauver Marx du marxisme traditionnel, mais d'affirmer plutôt la présence d'un « Double Marx » (voir ici ce texte de R. Kurz qui détaille cela), c'est-à-dire de deux lignes contradictoires d'argumentation qui sont complètement enchevêtrées. On ne peut donc à leurs yeux postuler aucune « coupure épistémologique », aucune opposition entre un jeune Marx humaniste et un vieux Marx scientifique, etc. Le marxisme traditionnel n'a finalement jamais été une trahison de la pensée de Marx (thèse classique du marxisme critique et hétérodoxe), il a été plutôt une lecture partielle et une interprétation incomplète. La distinction dans ce « Double Marx » (ou Marx-Janus comme dit Kurz) entre un « Marx ésotérique  » et un « Marx exotérique  » - le premier a avoir fait cette distinction chez Marx est Roman Rosdolsky dans un texte de 1957 (voir « Marx ésotérique et Marx exotérique») puis Stefan Breuer dans « Krise der Revolutions theorie. Negative Vergesellschaftung und Arbeitsmetaphysik bei Herbert Marcuse » (Frankfurt/Main, 1977), elle est reprise, en substance, par la « Neue Marx-Lekture » fondée par des élèves d'Adorno, Helmut Reichelt et Hans-Georg Backhaus [3] -, rend explicite la présence de ces deux lignes argumentatives totalement imbriquées dans la pensée de Marx (enchevêtrées aussi bien dans son oeuvre de jeunesse que dans son oeuvre de maturité, et parfois même dans une seule phrase, il n'y a donc là rien ici de véritablement conscient chez Marx, l'affrontement entre deux lignes argumentatives conduisant Marx parfois à de nombreuses contradictions méthodologiques par exemple).

 

Cependant, il me semble que Postone a mis ici de l'eau dans son vin notamment ces dernières années. S'il ne reprend pas à son compte cette distinction du « Double Marx » à l'époque de la rédaction de TTDS, dans des entretiens de la fin des années 2000 [4],  il semble explicitement accepter l'idée qu'il n'a finalement pas présenté dans TTDS ce qui serait un « vrai Marx », parce qu'il  prétend explicitement ne pas avoir rendu compte dans sa reformulation théorique, des nombreuses contradictions dans la pensée de Marx, ce que justement cherche à expliquer la distinction du « Double Marx ».

 

Dès 1993, dans TTDS, il avait pourtant écrit un passage très précis, une mise en garde au lecteur, qui se rapproche tout particulièrement de la position de la "critique de la valeur" et qui rend le reproche qu'elle fait à Postone, il me semble, injuste et inopérant : 

 

« Cette approche [celle proposée dans TTDS] pourrait aussi servir de point de départ au projet de localiser historiquement l'oeuvre même de Marx. Une telle tentative réflexive permettrait en effet d'étudier les possibles tensions internes et les éléments "traditionnels" dans ses écrits en s'appuyant sur la théorie, impliquée par ses catégories fondamentales, de la nature profonde et de la trajectoire du capitalisme. Certaines de ces tensions internes pourraient alors être comprises en termes de tension, entre, d'un côté, la logique de l'analyse catégorielle que Marx fait du capitalisme en tant que tout et, de l'autre, sa critique plus immédiate du capitalisme libéral - c'est-à-dire en termes de tension entre deux niveaux différents de localisation historique. Dans cet ouvrage, j'écrirai toutefois comme si l'autocompréhension de Marx (l'idée que Marx a de son propre travail, N.d.T.) était celle impliquée par la logique de sa théorie du noyau de la formation sociale capitaliste. Comme j'espère contribuer ici à la reconstitution d'une théorie sociale critique systématique du capitalisme, la question de savoir si l'autocompréhension réelle de Marx est bien adéquate à cette logique s'avère d'une importance secondaire » (TTDS, p. 38)

 

Ce passage me semble très clair quant aux intentions de Postone, qui de plus voit très bien le problème des  « tensions internes » et des  « éléments traditionnels » dans le texte même de Marx. Il pointe également aussi, le problème de cette  « tension », en termes de niveau logique touchant à l'essence (ce que la Werktritik appellera le « Marx ésotérique ») et de « critique plus immédiate du capitalisme libéral », donc de phénoménalisation historiquement spécifique de l'essence du capitalisme (niveau de l'apparence) que Marx pouvait observer au XIXe siècle (ligne argumentative que la Wertkritik appellera le  « Marx exotérique »).

 

Dans un entretien de la fin des années 2000, il a par exemple cette formule étrange où il dit n'avoir pas réfléchi en marxologue sur les contradictions dans l'oeuvre même de Marx. D'autre part, toujours sur ce rapport de Postone à Marx, les positions me semblent aussi s'être rapprochées avec la « critique de la valeur » car pour Postone, ce que nous enseigne à ses yeux les errements de la première génération de l’École de Francfort – et de bien d’autres auteurs de cette période - dans sa saisie du capitalisme postlibéral (voir TTDS, chapitre 2 pour la critique de l'Ecole de Francfort, puis de Jürgen Habermas), est qu’il ne faut absolument pas confondre le capitalisme avec ses configurations historiques. Ce qu'entreprend systématiquement une réflexion par trop superficielle, historiciste ou empirique qui ne remonterait pas au niveau du noyau et de la dynamique immanente au capitalisme. On le sait, Postone distingue soigneusement dans TTDS le noyau dynamique et contradictoire du capitalisme, de sa trajectoire en différentes configurations historiques aux XIXe et XXe siècle (voir Postone, « La théorie critique et le XXe siècle », dans son ouvrage « History and Heteronomy », University Tokyo Press, 2009). Et cette question est beaucoup plus explicite chez le Postone des années 2000 qui se penchera sur la théorie de ces différentes configurations historiques. Or, justement, la distinction entre un « Marx exotérique » et un « Marx ésotérique » que fait la branche allemande, relève exactement de cette distinction : le premier Marx (celui du marxisme traditionnel) ne serait valable que pour la description de la configuration historique du XIXe siècle et le marxisme traditionnel a assimilé totalement le capitalisme à cette configuration libérale centrée sur le marché et propriété privée ; tandis que le deuxième Marx serait celui qui aurait commencé - seulement - à saisir le noyau véritable du capitalisme quel que soit sa configuration historique particulière. C'est-à-dire le Marx encore aujourd'hui pertinent, celui qui critique l'économie politique en soi, au niveau de la critique catégorielle des formes/catégories sociales de base de la forme de vie capitaliste - travail, valeur, argent, marchandise et Etat -, (catégories historique et négative dans la pensée du Marx ésotérique, que le positivisme marxiste n'a cessé d'ontologiser) et ce quel que soit la configuration historique du capitalisme centrée sur le Marché ou centrée sur l'Etat. C'était là une contradiction interne à la réinterprétation théorique de Postone, que d'affirmer à la fois la distinction entre le niveau du noyau et de la dynamique fondamentale que saisit le Marx de la critique des formes/catégories et les différentes configurations historiques (que Postone n'étudiait pas encore dans TTDS, laissant seulement entendre que sa réinterprétation permettrait dans des travaux à venir de penser ces configurations), tout en disant qu'il venait de redresser la théorie marxienne contenue dans « Le Capital » sans voir que justement le marxisme traditionnel pouvait constituer une assez bonne compréhension de la configuration libérale du capitalisme au XIXe siècle. Mais aujourd'hui c'est justement de cette contradiction qu'il me semble sortir notamment dans ses textes comme « La théorie critique et le XXe siècle » ou « Histoire et impuissance. Mobilisation de masse et formes contemporaines d'anticapitalisme » (in Postone, Critique du Fétiche-capital, op. cit.).

 

3. Postone et l'absence d'une théorie de la crise

 

Une autre divergence majeure, est l'absence chez Postone d'une théorie de la crise interne du capitalisme. Récemment, alors que Kurz avait peut-être toujours un peu épargné Postone sur cet aspect en ne rentrant pas dans la polémique avec lui, Ernst Lohoff dans son article « Auf Selbstzerstörung programmiert» paru dans la revue Krisis (2/2013) (le texte est traduit en français dans la revue Illusio, n°16-17, Bord de l'eau, 2017) vient de systématiser cette critique faite à Postone [5]. C'est une incohérence à ses yeux car la théorie de Postone devrait logiquement déboucher sur une théorie de la crise. On sait combien le premier niveau fondamental du noyau de la dynamique immanente au capitalisme est constitué par ce que Postone appelle le « Treadmill effect » (que L. Mercier et O. Galtier dans TTDS ont traduit par « moulin de discipline » , mais que l'on peut également traduire par « tapis de course », « tapis roulant » ou « cage d'écureuil »), c'est-à-dire la détermination mutuellement réciproque des deux faces du travail dans le procès de production, qui a pour effet principal que l'augmentation de la productivité redéfinit constamment la temporalité du procès de valorisation (voir TTDS, pp. 422-450). C'est-à-dire qu'en permanence, l'heure sociale de travail est rédéfinie par le nouveau standard général de productivité. Et dans cette course folle du capital après lui-même, où le travail n'a jamais été un moyen mais la fin tautologique du capitalisme, il faut toujours produire plus de marchandises pour représenter la même masse de valeur. Au niveau de l'entreprise, pour éviter la réduction de la masse de valeur particulière, il faut en permanence augmenter la masse de marchandises produites. Mais justement montre Lohoff, Postone ne se pose pas la question de savoir si cela ne peut pas dépasser un certain seuil où la compensation à ce mécanisme de réduction de la masse particulière de la valeur n'est plus possible. Krisis et Exit ! pensent justement que la nature et la trajectoire de la dynamique du capital étant inscrite dans ses formes de base, et le remplacement nécessaire du travail vivant par la technologie ne cessant de tarir la création de la valeur, avec la troisième révolution industrielle de la micro-électronique, on a dépassé ce seuil qui rend désormais obsolète le mécanisme principal de compensation (voir le chapitre « Die Geschichte der Dritten industriellen Revolution » dans le livre de Kurz « Schwarzbuch Kapitalismus. Ein Abgesang auf die Marktwirtschaft », Eichborn, 2009, pp. 622-800. Les philosophes Jean-Marie Vincent comme André Gorz en France avaient notamment fait remarquer l'importance de ce chapitre). Postone, tout en citant le fameux passage des « Grundrisse » sur l'écroulement du capitalisme à cause de la technologie de production, ne se pose pas la question d'une limite au mécanisme de la compensation si le remplacement du travail vivant dépasse un seuil critique. De cette redéfinition continuelle de l'heure sociale de travail qu'il saisit, Postone tire des conséquences trop limitées. Il évoque une conséquence politique de cette diminution du travail vivant : l'ouverture d'une contradiction entre le travail que la société continue à demander aux individus et la possibilité d'une société libérée du travail (sa théorie de l'émancipation se trouve inscrite dans cette contradiction grandissante du capitalisme). Pour Postone cette situation engendrée par la dynamique du capital doit seulement amener les sujets du capitalisme a prendre conscience qu'il faut abolir le travail comme médiation sociale (il évoque alors le concept assez classique dans les milieux radicaux des années 1970 d' « auto-abolition du prolétariat » par exemple). Aux yeux de Lohoff, le potentiel de crise inscrit dans la logique du « moulin de discipline  » au coeur de la dynamique du capital, est donc totalement esquivé par Postone. La théorie de Postone s'arrête en quelque sorte à mi-chemin. Il faut ainsi aller plus loin que Postone selon Lohoff, dans l'historicisation des catégories/formes fondamentales du capitalisme. Car ce n'est pas seulement la mesure de la valeur (qu'est-ce-qu'on produit dans une heure sociale ?) qui est sujet à une évolution dynamique, c'est également la question de la masse de la valeur, de la substance de la valeur qu'il faut comprendre dans une trajectoire et non pas de manière statique. La partie de travail vivant qui crée la valeur devient toujours plus mince. Même si on constate une expansion de la masse de travailleurs, le travail productif (au sens marxien) a toujours tendance à diminuer à cause de l'expansion continuelle des faux frais notamment des activités d'Etat qui ne sont pas productrices de valeur, ce qui induit une diminution de la masse totale de valeur au niveau global. On ne retrouve donc pas chez Postone de théorie de l'évolution de cette masse totale de la valeur. Quand Postone essaye de tirer des conséquences de sa reformulation théorique, elle sont trop platement politiques, et formulées en terme de critique de l'idéologie, critique de l'antisémitisme, critique des limites de la démocratie, etc. Ces perspectives sont comprises de manière assez statique et n'ont finalement plus aucun rapport avec la théorie de la dynamique qu'il a fondé. Les considérations en termes d'action révolutionnaire sont donc faites dans un registre beaucoup plus traditionnel vis-à-vis du marxisme. Pour Lohoff, Postone n'arrive donc pas assez à lier la haute théorie élaborée dans TTDS et les phénomènes plus concrets de l'évolution contemporaine du monde capitaliste lors de ces dernières années. Il n'y a pas chez Postone cette capacité de passer du plus abstrait au plus concret voire aux formes empiriques (ce que faisait magistralement Kurz), justement parce qu'il lui manque une théorie puissante de la crise interne du capitalisme.

 

4. Kurz VS Postone : le travail abstrait

 

Un autre point majeur (certainement le plus important de ces quatre points), mais que je n'évoquerai ici que lapidairement, est également la divergence centrale entre Kurz et Postone sur la nature du travail abstrait, la substance du capital. Dans son article-phare « La substance du capital » (paru en deux parties dans les n°1 et 2 de la revueExit !, 2004 et 2005 ; article où toute une polémique avec Roubine, Postone, Heinrich, etc., est engagée sur la question d'une nouvelle théorie substantialiste - kurzienne - du capital), Robert Kurz reproche à Postone une certaine incohérence en affirmant à la fois que c’est bien dans la sphère de la production qu’immédiatement l’objectivité de valeur est donnée à la marchandise, tout en faisant du « travail abstrait » une simple catégorie sociale qui n’aurait aucune « base naturelle ». Pour Kurz, Postone ne va pas encore assez loin quand il définit le travail abstrait comme « fonction socialement médiatisante du travail » dans les rapports sociaux capitalistes, ce qui laisse supposer que le travail existe avant et après le capitalisme. Pour Kurz, le travail abstrait n’est pas totalement une construction sociale, à ses yeux, il est bien un fait social dans le capitalisme, certes, mais il se constitue sur la « base réelle » qui est une dépense indifférenciée d’énergie humaine. Et à ses yeux, cette question de la théorie du travail abstrait n'est pas sans importance, au contraire, car elle explique l'absence d'une théorie de la crise chez Postone.

 

Dans l'espoir que cette brève note qui se veut en aucune manière un compte rendu approfondi des divergences entre Postone et la wertkritik, donne surtout courage à quelques traducteurs chevronnés, pour nous traduire les textes « Auf Selbstzerstörung programmiert » d'Ernst Lohoff  et « Die Substanz des Kapitals. Abstrakte Arbeit als gesellschaftliche Realmetaphysik und die absolute innere Schranke der Verwertung » de Robert Kurz.

 

Clément Homs

 

Février 2014 (la partie 2 du texte présent a été augmentée en 2017)

 

Illustration : Quelques auteurs et précurseurs de la critique de la valeur (réalisation par Hasdrubal). De haut en bas et de gauche à droite : Robert Kurz, Moishe Postone, Roman Rosdolsky, Roswitha Scholz, Guy Debord, Claus Peter Ortlieb, Anselm Jappe, Norbert Trenkle, Karl Marx, Peter Klein, Franz Schandl, Isaak Roubine, Ernst Lohoff, André Gorz, Evgueni Pashukanis.


 

Notes :

 

[1] Tout comme le marxiste allemand Michael Heinrich qui reprend à son compte ce terme de « critique de la valeur » mais qui comme toute la théorie bourgeoise continue à faire du travail abstrait une catégorie de la circulation, cf. R. Kurz, « Geld ohne Wert », Horleman, 2012.

 

[2] Merci à Hipparchia pour la traduction et le commentaire de ce passage de l'entretien de Postone pour la revue Constelaciones, que je reprends ici.

 

[3] Et c’est d’ailleurs en partie dans la confrontation très critique avec la « Neue Marx-Lektüre » que s’élaborèrent leurs refondations théoriques en partie parallèle. Pour un développement sur une certaine filiation critique de Robert Kurz avec les auteurs de la « Neue Marx-Lektüre », voir Anselm Jappe, « Robert Kurz. Voyage au cœur des ténèbres du capitalisme », dans La Revue des Livres, n°9, janvier 2013. Kurz développe notamment son rapport critique à ce courant dans Geld ohne Wert, op. cit. De son côté, Postone hormis des commentaires positifs de l’approche de Backhaus, reproche essentiellement à Reichelt sa conception du travail sous le capitalisme, qui fait encore de ses vues une « critique faite du point de vue du ‘‘travail’’ », voir TTDS, op. cit., p. 78n. Toute une histoire des « confrontations et regards croisées » entre ces auteurs reste encore à écrire.

 

[4] Moishe Postone, « Travail et logique de l'abstraction » (entretien avec T. Brennan) paru dans « South Atlantic Quarterly », printemps 2009 ; et Moishe Postone « Marx après les marxismes » (entretien avec B. Blumberg et Pam C. Nogales C. paru dans « The Platypus Review », n°3, mars 2008.

 

[5] Dans les deux prochains points (3 et 4), je me repose essentiellement sur une présentation par Anselm Jappe, des articles cités de Lohoff et de Kurz lors d'un séminaire interne à l'association des amis francophones de la critique de la valeur, « Crise et Critique ». La volonté de ne pas tout résumer ici, est de mon seul fait.

 

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Posté par Michel Peyret

Agnès Sinaï , Walter Benjamin, une critique de la civilisation industrielle

18 novembre 2017

Agnès Sinaï , Walter Benjamin, une critique de la civilisation industrielle

 

« Malgré ces limites, nous dit Agnès Sinaï, Walter Benjamin puise sa force dans les analyses de Marx. Il propose une analyse critique de la marchandise et de son influence sur tous les aspects de la vie. Loin d’un marxisme orthodoxe qui se réduit à une analyse économique, Walter Benjamin montre l’influence de la logique marchande sur l’urbanisme et la culture. Ensuite, sa philosophie de l’histoire s’éloigne des dérives de la décroissance. Pour critiquer le monde moderne, il ne faut pas retourner vers le passé ou cultiver son potager sur une ZAD. Le retour à la terre et aux alternatives concrètes, valorisés par la décroissance, ne sont pas vraiment envisagés. Au contraire, Walter Benjamin s’inscrit dans la lutte des classes et propose une rupture révolutionnaire. Seuls des moments de révoltes peuvent permettre des basculements pour ouvrir de nouvelles possibilités d’existence... »

Reprenons la lecture de la présentation par Agnès Sinaï de l'ouvrage de Walter Benjamin...

Michel Peyret


Zones subversives

Walter Benjamin contre la modernité marchande

Publié le 3 Novembre 2017

Walter Benjamin contre la modernité marchande

La critique du progrès et de la civilisation marchande est portée par Walter Benjamin. Il développe un marxisme messianique et révolutionnaire.
 

Une critique de la civilisation industrielle est développée par Walter Benjamin. Il dénonce le règne des machines et l’effacement de la magie. Il se réfère au matérialisme historique de Karl Marx et à la lutte pour l’émancipation des opprimés. Mais il conserve une vision mystique puisée dans la théologie juive. Ses écrits attaquent les simulacres de la modernité et la disparition de l’authenticité.

Walter Benjamin observe les évolutions du début du XXème siècle, notamment dans les grandes villes. Il critique la machine, le travail, la marchandise,l’urbanisme et la surveillance bureaucratique de masse. Agnès Sinaï, dans son livre Walter Benjamin face à la tempête du progrès, rattache cet auteur à la constellation de la décroissance.

Walter Benjamin exprime « le refus de l’utile et le droit à la flânerie, la possibilité permanente de changer le court des choses par un renversement révolutionnaire, l’émancipation des classes opprimées, les instants d’intensité arrachés à l’uniformisation du monde », décrit Agnès Sinaï. Ses analyses influencent l’Ecole de Francfort qui dénonce le productivisme et l’accélérationcomme des nouvelles formes d’aliénation.

                                     

Un marxisme messianique

Walter Benjamin grandit dans une famille aisée de Berlin. Mais il se tourne vers le rêve, l’imagination, l’émancipation et l’utopie. Sa réflexion s’appuie sur un messianisme révolutionnaire. Paris, cette « capitale du XIXème siècle » devient son foyer d’adoption. Il arpente cette ville en flâneur. Walter Benjamin reste un penseur inclassable. Il se rattache au romantisme révolutionnaire, au matérialisme historique et à la théologie juive. Il se nourrit de lectures éclectiques du poète Charles Baudelaire au révolutionnaire Auguste Blanqui en passant par le dramaturge Bertold Brecht.

Walter Benjamin analyse le fétichisme de la marchandise à travers une archéologie du XIXème siècle parisien. Il montre l’influence du capitalisme sur la culture et la société de l’époque. Cette critique de la modernité le conduit vers une utopie qui puise surtout dans un passé idéalisé. Walter Benjamin souhaite retourner dans une période lointaine de société sans classe.

Walter Benjamin exprime une sensibilité pessimiste. Il s’inspire du spleen de Baudelaire comme un sentiment de la catastrophe permanente. Il fustige la modernité avec le règne des machines qui éradique la magie, l’aura et l’authenticité. Il critique la raison historique fondée sur l’idée de continuité du temps et de progrès. Il développe un rapport à l’histoire qui repose sur un temps non linéaire. Il insiste sur les accélérations, les ruptures, les basculements. Le cours catastrophique du progrès peut être renversé. Les vaincus et les victimes du passé peuvent se rebeller et se révolter. Esclaves, serfs, paysans, juifs, tziganes, peuples colonisés peuvent renverser le cours de l’histoire.

L’histoire est ponctuée de moments de rupture avec l’oppression. Révoltes des esclaves, révoltes des paysans ou Révolution française permettent d’interrompre la continuité du progrès. Ce messianisme utopique s’appuie sur les révoltes sociales pour interrompre la catastrophe. La révolution s’apparente à une rupture eschatologique pour inaugurer la véritable histoire humaine fondée sur la liberté. Les moments de basculement peuvent ouvrir vers d’autres mondes possibles.

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Une critique de la civilisation marchande

Walter Benjamin privilégie une approche matérialiste de la ville, loin des flâneries surréalistes. Il se penche sur les infrastructures. Il observe le luxe des galeries marchandes, mais aussi les égouts, les catacombes et les souterrains. Il s’intéresse à l’envers du décor bourgeois. Il critique également l’architecture et les transformations de Haussmann qui apparaissent comme un monument de despotisme napoléonien. En 1870 sont construits des grands boulevards destinés à circuler et à consommer. « Les habitants de la ville ne s’y sentent plus chez eux ; ils commencent à prendre conscience du caractère inhumain de la grande ville », écrit Walter Benjamin.

L’espace urbain devient bruyant et surpeuplé. 

L’authenticité de l’œuvre d’art disparaît avec sa reproduction photographique ou cinématographique. L’aura, la présence sensible et immédiate, semble menacée par les techniques de reproduction. Le productivisme influence la perception des individus et leur capacité à se relier à l’immédiat de manière authentique. Le divertissement cinématographique, les affiches publicitaires et les formes de propagande multiplient les images.

Ce phénomène provoque une saturation de l’imaginaire et une aliénation avec des individus poussés à la possession d’objets. La culture façonne également des goûts standardisés. L’Ecole de Francfort reprend cette critique la culture de masse. Les effets politiques du cinéma apparaissent comme une arme à double tranchant. Le cinéma peut rechercher l’émancipation du public, mais il peut également se réduire à un instrument de propagande.

  Mad Max Fury Road Artistique

Walter Benjamin et la décroissance

Agnès Sinaï propose une présentation claire de la pensée politique de Walter Benjamin. Elle insiste sur les aspects les plus intéressants de cette œuvre intellectuelle originale et inclassable. La figure de Walter Benjamin illustre également les contradictions du courant de pensée de la décroissance, mais surtout du romantisme révolutionnaire.

On peut déceler chez Walter Benjamin une dimension passéiste voire réactionnaire. Il ne cesse de critiquer la modernité, les évolutions techniques et l’urbanisation. Ce constat, bien que souvent pertinent, risque de conduire vers un passé idéalisé. La notion centrale d’authenticité peut renvoyer à une dimension réactionnaire. Elle peut conduire à préserver un état supposé naturel. Cet aspect se retrouve dans certains courants de la décroissance aux relents homophobes et réactionnaires.

Walter Benjamin semble également porté par une dimension religieuse. Il puise une partie de sa pensée dans la théologie juive. Il adopte une conception messianique du changement social. Il annonce la catastrophe et valorise un prolétariat rédempteur. L’idée d’une revanche des vaincus relève de la croyance et de l’incantation, mais pas vraiment de la stratégie révolutionnaire. Walter Benjamin propose un souffle et une espérance, mais peu de véritables perspectives politiques.

Malgré ces limites, Walter Benjamin puise sa force dans les analyses de Marx. Il propose une analyse critique de la marchandise et de son influence sur tous les aspects de la vie. Loin d’un marxisme orthodoxe qui se réduit à une analyse économique, Walter Benjamin montre l’influence de la logique marchande sur l’urbanisme et la culture.

Ensuite, sa philosophie de l’histoire s’éloigne des dérives de la décroissance. Pour critiquer le monde moderne, il ne faut pas retourner vers le passé ou cultiver son potager sur une ZAD. Le retour à la terre et aux alternatives concrètes, valorisés par la décroissance, ne sont pas vraiment envisagés. Au contraire, Walter Benjamin s’inscrit dans la lutte des classes et propose une rupture révolutionnaire. Seuls des moments de révoltes peuvent permettre des basculements pour ouvrir de nouvelles possibilités d’existence.

Source : Agnès Sinaï, Walter Benjamin face à la tempête du progrès, Le passager clandestin, 2016

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Agnès Sinaï : politiques de la décroissance, mis en ligne sur le siteMediapart le 28 décembre 2015

Vidéo : L'anthropocène avec Fabrice Flipo et Agnès Sinaï, conférence mise en ligne le 28 avril 2014

Vidéo : La décroissance comme politique de l'Anthropocène, conférence du 11 mai 2016

Vidéo : Agnès Sinaï, La décroissance est inéluctable !, mise en ligne sur le siteXerfi Canal

Vidéo : Décroissance : changer de système pour sauver la planète, mise en ligne sur le site Savoir ENS le 3 février 2016

Radio : Walter Benjamin, un anti-progressiste de gauche ?, émission Midi magazine diffusée sur Fréquence Protestante le 26 septembre 2017

Radio : émissions d’Agnès Sinaï diffusées sur France Culture

Radio : Nicolas Hulot, sortir du nucléaire français ?, émission mise en ligne sur le site Là-bas si j'y suis

Articles d’Agnès Sinaï publiés sur le site Actu environnement

Articles d’Agnès Sinaï publiés sur le site de l’Institut Momentum

Agnès Sinaï, Guerre totale contre la nature, publié dans le journal Le Monde diplomatique en septembre 2015

Ludovic Fresse, Entretien avec Agnès Sinaï, publié sur le site Rue de la Mémoire en novembre 2014

Michael Löwy, « Walter Benjamin, précurseur de l’écosocialisme », publié dansCahiers d’histoire. Revue d’histoire critique n°130 en 2016

 Michael Löwy, Walter Benjamin critique de la civilisation, publié sur le site Mediapart le 23 juin 2010

Michael Löwy, "Avertisseur d’incendie": la critique de la technologie chez Walter Benjamin, publié sur le site de la LCR belge le 5 septembre 2007

Michael Löwy, Temps messianique et historicité révolutionnaire chez Walter Benjamin, publié dans la revue Vingtième Siècle n°117 en 2013

Alain Naze, Catastrophe, progrès et technique chez Walter Benjamin, publié sur le site ici et ailleurs le 13 août 2017  

Arnaud Spire, Critique de la mélancolie de gauche, publié dans la revueNouvelles fondations en 2007

Félix L. Deslauriers, « Libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui », publié sur le site de la revue Raisons sociales le 2 décembre 2015

Frédéric Ménager-Arany, Entretien avec David Muhlmann : "Les marxistes et le progrès", publié dans la revue en ligne Nonfiction le 24 janvier 2013

Publié dans #Marxisme anti-bureaucratique

Posté par Michel Peyret 

L’ordinateur quantique sera une vraie révolution

L’ordinateur quantique sera une vraie révolution

 

09 Novembre 2017

 

 
par  le  

Nous produisons quotidiennement 2,5 Eo (exa-octet) de données. Pour se rendre compte de la quantité, voici une métaphore : la forêt amazonienne compte au bas mot 390 milliards d’arbres. Admettons, nous coupons tous les arbres et que nous en faisons du papier. Ensuite nous écrivons et scannons recto-verso cela donnera 1 Eo (exa-octet) de données.

 

L’expansion des data est due aux trois V : vitesse, variété et volume. Chaque minute, 3,2 milliards d’internautes se connectent sur Internet (volume). Quelque 350 000 tweets, 4,2 millions de likes sur Facebook sont émis chaque minute (vitesse). Plus de 3 000 milliards de recherches sur Google en un an et devient par conséquent la plus grande bibliothèque de la psyché humaine. Sans compter les datas générés par les objets connectés, ni des données que génèrent les GAFAMI et autres BATX en croisant nos propres données (variété).

 

La loi de Moore est-elle perpétuelle ?

 

Les ordinateurs classiques ne peuvent pas traiter toutes ces données. Et comme on vient de le voir, les données continuent de croître. La loi de Moore, qui prédit le doublement du nombre de transistors sur les circuits intégrés tous les deux ans, est de plus en plus discutée. En effet, aujourd’hui, ces transistors sont maintenant aussi petits que possibles, à la taille de l’atome. C’est pourquoi il y a une course des plus grands leaders de l’industrie pour être le premier à lancer un ordinateur quantique viable. En conséquence les ordinateurs quantiques seraient exponentiellement plus puissants pour traiter toutes les données que nous générons chaque jour et résoudront des problèmes de plus en plus complexes.

 

Les ordinateurs quantiques résolvent rapidement des problèmes complexes

 

À l’heure actuelle, le plus grand calculateur est chinois. Il est capable de faire 92 millions de milliards (92 Peta-flops) de calculs à la seconde. L’enjeu est gros car si une entreprise arrive à concevoir un ordinateur quantique commercialement viable, alors il est tout à fait possible que ces ordinateurs quantiques puissent calculer en quelques secondes ce que mettrait 1000 ans un ordinateur classique. Aujourd’hui, Google dispose d’un ordinateur quantique dont il est prétendu être 100 millions fois plus rapide que n’importe quel système d’aujourd’hui. Il est clair que si nous pouvons traiter la quantité monumentale de données que nous générons, nous résoudrons des problèmes très complexes. La clé du succès est de traduire nos problèmes du monde réel en langage quantique.

 

L’un des objectifs de l’intelligence artificielle est de trier et de qualifier les data. La complexité et la taille de nos ensembles de données augmentent plus rapidement que nos ressources informatiques. Alors que les ordinateurs classiques luttent pour résoudre certains problèmes, ces mêmes problèmes devraient être résolus en quelques secondes grâce au pouvoir du calcul quantique. Il est prédit que l’intelligence artificielle, et en particulier le machine learning, peuvent bénéficier des progrès de la technologie informatique quantique.

 

L’ordinateur quantique sera une vraie révolution

 

L’ordinateur quantique sera en capacité d’optimiser des processus et d’améliorer l’efficacité des services. Par exemple, il aidera à déterminer un traitement médical plus précisément en fonction des spécificités individuelles. Le coût de l’analyse génomique a été divisé par 100 000 en 10 ans. Le séquençage du génome d’une seule personne représente 22 To de données (Téra-octet ou 22 000 milliards d’octets). Il est facile d’imaginer les progrès significatifs en matière génomique et l’avantage concurrentiel que pourrait avoir un laboratoire sur ses concurrents.

 

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Source

 

En 2017, notre architecture informatique n’est plus adaptée à la croissance des données. Il est nécessaire d’avoir une approche différente pour les traiter. Non seulement sa portée est plus grande, mais les problèmes que nous essayons de résoudre sont très différents. Les ordinateurs quantiques seront les équipements pour résoudre efficacement aux problèmes actuels ; en matière de santé, métrologique, pollution etc.

 

« Il a fallu dix millions de morts pour que toutes les tombes se ressemblent » [quand j’entends le mot culture]

« Il a fallu dix millions de morts pour que toutes les tombes se ressemblent » [quand j’entends le mot culture]

 

09 Novembre 2017 
C’est la première fois que je vais me précipiter sur un prix Goncourt…  L’Histoire et l’écriture… Tout ce qui me bouleverse et celle des vaincus pour lesquels je crains toujours l’oubli, parce que ce serait la fin de moi.
 
(note de Danielle Bleitrach)

Discussion avec l’écrivain Eric Vuillard

 

Vulture – paru dans lundimatin#86, le 19 décembre 2016
 

« Le contremaître, l’ouvrier, le marchand, tous – à part quelques patriciens circonspects –, tous vont à la guerre les yeux bandés, tous avancent la main sur le cœur vers l’inconcevable. Bien sûr, il y a l’esprit de revanche, l’amour de la patrie, la défense du sol national, ces raisons qu’on invoque. Mais cela ne suffit pas, cela ne suffit jamais à expliquer pourquoi un beau jour des millions d’hommes viennent en chantant tous ensemble se placer les uns en face des autres dans des champs de betteraves, et, brusquement, se tirent dessus. »


« La Bataille d’Occident ».

 

Eric Vuillard écrit des romans historiques. Il y en a un qui raconte la conquête du Pérou par Pizarre et l’anéantissement de l’empire Inca (Conquistadors). Il y en a un qui raconte la Première guerre mondiale (La Bataille d’occident). Il y en a un sur Buffalo Bill (La Tristesse de la terre), et aussi un sur la colonisation française (Congo). Et d’autres.

 

Et il y a le tout dernier, 14 juillet, qui raconte cette journée comme l’émeute effrénée qu’elle fût en réalité.

 

Ces romans parlent de choses grandes et tragiques ; il s’agit toujours de conquête et d’extermination, de toutes les conquêtes et de toutes les exterminations qu’il a fallu pour fabriquer l’Occident, de la quantité inouïe d’or et de sang qui fait la texture si particulière de notre civilisation. Ces romans sont comme des instantanés de l’horreur qu’est notre histoire, de la catastrophe toujours présente que l’on enseigne sous le nom de « passé ».

 

A la lecture, ces romans ont quelque chose de vertigineux : l’Histoire y apparaît non pas comme un recueil de récits héroïques ou fondateurs, comme un sympathique chapelet d’époques vintages, chacune sa couleur et sa tonalité. Non, l’Histoire y apparaît comme une puissance dévorante et absurde, Furie qui exige son lot de sacrifices, et qui pourrait bien nous immoler à son tour, Moloch aveugle et déterminé.

 

Eric Vuillard fait de ces sacrifices d’étranges romans qui sont comme de longs poèmes. A l’heure de la chute d’Alep, cela méritait quelques éclaircissements.

 

Vulture : Conquête fulgurante du Pérou millénaire ; tourbillon inouï de la Première guerre mondiale ; journée décisive du 14 juillet … Vos romans, avant tout, abordent des moments où l’histoire s’accélère, jusqu’à l’horreur, ou au vertige. L’histoire admet-elle plusieurs vitesses ? A quoi ces vitesses se mesurent-elles ? Comment se composent-elles ?

 

Eric Vuillard : Il me semble que la plupart de mes récits conjuguent le temps bref de la décision ou de la conquête avec une sorte d’enlisement. Dans Conquistadors, il y a la fulgurance du guet-apens de Cajamarca où les Espagnols capturent l’Inca, mais il y a eu auparavant une lente et laborieuse progression. Et puis, une fois l’Empire tombé, les Espagnols piétinent de plusieurs manières, ils se trouvent plongés au milieu d’un espace inconnu, ils cherchent éperdument un nouveau trésor, et ils vont se perdre afin de découvrir l’Eldorado qu’ils possèdent déjà. Ce sont peut-être les deux vitesses de nos désirs, le geste vif, le coup de harpon, le poing qui se serre brutalement sur ce que l’on dérobe ; c’est le moment de la jouissance si l’on veut. Mais on en revient, tout l’or du monde ne suffit pas à combler le vide ; il existe un illimité de la richesse et du pouvoir qui inscrit la concupiscence dans le temps long, c’est le versant mélancolique.

Il est raisonnable de dire que vous faites, dans vos livres, ce que Benjamin appelle l’histoire des vaincus. Conquistadors, qui raconte la défaite essentielle des Indiens, se clôt par les mots « Gloria victis » (gloire aux vaincus). On comprend que les Indiens aient été plus nobles que les assassins envoyés d’Espagne, néanmoins, quelle gloire attend ceux qui se font massacrer par millions, bisons, paysans français, Indiens, plébéiens en tout genre ? Pensez-vous que l’écriture soit nécessaire pour faire apparaître cette gloire ? Que peut réellement accomplir l’écriture en faveur des vaincus ? Et comment la gloire produite par le récit favorise-t-elle la rédemption réelle que les vaincus attendent ?

 

L’écriture est une vieille manie qui nous vient d’Homère. Les boucliers étincellent, les fronts scintillent. Depuis, le jeu d’écrire est hanté par ce mot mystérieux, la gloire, qui est peut-être le nom secret de la poésie. Nous héritons d’une technique ancienne, l’écriture, que nous émancipons lentement des premiers services qu’elle a rendus aux princes : compter et conter. Lorsque dans Anna Karenine, Tolstoï nous montre un grand propriétaire terrien, Levine, en train de comparer le prix que lui coûte la livrée de ses laquais avec les salaires misérables de ses ouvriers, nous voici plongés dans les eaux glacées du calcul dont parle Marx. Ce passage dégrise. La littérature a pour vocation de nous dégriser. Mais ne serait-il pas dommage de la dépouiller de cette gloire qui a tant servi les puissants, au moment où elle pourrait être, enfin, au service de tous ?


Le pouvoir des mots dépend de la conjoncture. Heinrich Heine, par exemple, usait d’une ironie sinueuse, savante ; il vivait sous un régime démagogue, cotonneux, mais autoritaire. L’ironie était pour lui le moyen de tenir un double langage, qui serait compris aussitôt. Chez lui, la gloire tient beaucoup au rutilement de sa prose ; c’est une manière de satiriser élégamment le pouvoir sans risquer l’écrou. Puisque la rédemption réelle, comme vous l’appelez, ne peut pas être décrétée, la littérature doit épier les mouvements de la vie collective. Il lui faut se tenir dans l’ombre d’une stratégie, mais d’une stratégie flottante, incertaine, emportée par la tentation des mots.

 

Que signifie le mot justice pour quelqu’un qui a pris l’habitude d’écrire à propos d’injustices si énormes qu’elles semblent définitivement irréparables ? Peut-on espérer une justice pour les morts ?

 

Lorsqu’on visite un cimetière de la guerre de 14, on éprouve une émotion très forte ; c’est une impression largement partagée. Ce n’est pas seulement le grand nombre de morts qui nous touche, c’est le fait que toutes les tombes sont les mêmes. On est bien loin de nos cimetières ordinaires, de ces nécropoles envahies de petites chapelles gothiques où la bourgeoisie claquemure ses ossements. Il a fallu dix millions de morts pour que toutes les tombes se ressemblent, il a fallu une guerre mondiale pour que l’égalité devienne visible, tangible, et seulement dans la mort. 


Il y a donc bel et bien une justice pour les morts, mais elle coûte très cher. La littérature exige moins. Mais il existe une puissance émancipatrice au cœur de l’acte d’écrire et de lire ; une force libératrice accompagne la diffusion de nos pensées et de nos récits. On doit donc espérer une justice pour les vivants, pour le grand nombre.

Les romans historiques se caractérisent habituellement par une foultitude de détails censés donner, par leur épaisseur, une sensation de réalisme, c’est-à-dire la sensation que le passé devient présent. Vous privilégiez au contraire une forme de prose poétique, marquée par une profonde empathie envers vos personnages, quelques détestables qu’ils soient. Des rêveries de Pizarre aux obsessions de Schlieffen, vous troublez sciemment l’effet de réel par des méditations projetées sur vos personnages. Et pour autant, cela fonctionne aussi bien que l’écriture classique des grandes fresques historiques. Y a-t-il donc un réalisme ou une exactitude proprement poétiques ?

 

L’abandon aux mots ouvre un accès à la vérité. Autrement dit, certaines choses ne peuvent sans doute être saisies qu’en écrivant, en se laissant emporter un peu par le langage, traverser par ses sortilèges. Vient donc un moment où il faut s’écarter des documents, oublier les raisonnements que l’on s’est fait, et écrire. 


Ce que vous dites du réalisme me semble très juste. Il existe une exactitude poétique, les mots sont un chemin vers le monde, mais pas toujours, et en effet la poésie fait une incise dans le langage, elle le bâtonne parfois, le roue et le réinvente. Le célèbre baou de Rimbaud, qui ne veut rien dire, que le dictionnaire ne peut pas adopter, suscite aussitôt chez le lecteur une sorte de déflagration hautaine, dédaigneuse, mais qui sent la plèbe. 


Et puis la prose poétique offre d’autres ressources. Elle permet de caler un motif sous le motif, un dessin sous l’ornement, de dire deux choses. Elle donne un effet de profondeur et cela peut dénouer les contradictions apparentes, dialectiser les antinomies et froisser la surface plane de la raison ordinaire.

 

Qui dit « roman historique » dit tout de même archives, recherches, sources, documents, etc. Quelle place prend cette dimension « documentaire » dans votre travail ? Quelle émotion vous donnent les archives ? L’histoire des vaincus est marquée par l’oubli, par des sources taries, des témoignages que nous n’aurons jamais … Faut-il donc s’affranchir des sources pour saisir la vérité des moments historiques qui vous intéressent ?

 

Cela dépend. Certains livres, comme La bataille d’Occident ou Congo, ont été composés au gré des lectures, à partir de documents disponibles pour tout le monde. C’est une manière de monter ensemble des registres hétérogènes dans le savoir, comme la vie privée de Schlieffen, les progrès techniques, la mentalité des junkers prussiens…


Mais pour le dernier, 14 juillet, j’ai dû entreprendre un long travail d’archives. Il s’agissait de raconter la prise de la Bastille depuis la foule et non plus du point de vue des ambassades envoyées par l’Hôtel de ville ; il fallait rompre avec l’histoire écrite par les notables qui, ce jour-là, n’ont en réalité joué aucun rôle. Pour cela, il fallait aller piocher les noms des émeutiers, leurs actions, et relier les traces qu’ils ont laissées. 


Les archives peuvent décider de bien des choses. L’émotion que l’on éprouve à les lire peut nous guider. Il existe par exemple une archive, un procès-verbal dont je me suis inspiré pour un chapitre de mon livre ; en fait, il y a deux procès-verbaux sur une même feuille et cela augmente l’émotion éprouvée, qui tient en même temps à la forme matérielle de l’archive et à son contenu qui est dramatique. Dans le premier procès-verbal, un cadavre d’émeutier est rapporté par trois personnes à la basse-geôle du Châtelet. Dans le second : huit mois plus tard, une femme vient identifier son mari ; c’est le cadavre. Or, les deux procès-verbaux sont sur la même feuille. Le premier procès-verbal, en date du 14 juillet 1789, décrit le cadavre, ses vêtements, ses plaies ; mais le deuxième procès-verbal a ceci de singulier qu’il est écrit dans la marge du premier, comme si le papier coutait bien cher et que la vie d’un homme, le chagrin d’une pauvre femme, ne valaient pas une autre feuille. Et puis l’écriture n’est plus la même, ce n’est plus le commissaire qui rédige, c’est un simple clerc. Il écrit vite et il abrège ; décidément la visite de cette veuve ne vaut pas un liard. 


Le lien terrible entre cet objet, une seule feuille pour deux procès-verbaux, et la vie fichue de pauvres gens, commande tout le chapitre que j’écris : faire revenir en surface, ce qui se tient sous l’écriture hâtive du petit bureaucrate, une inflexible hiérarchie et le mépris des puissants. 


On s’affranchit des sources de deux manières : en incarnant et en interprétant. Aucun historien ne colle strictement aux sources, cela n’aurait pas de sens. Mais l’écrivain n’a de toutes façons pas vocation à le faire, ce n’est pas son impératif catégorique. Puisqu’il n’y a pas de neutralité possible, c’est que l’exigence de vérité porte ailleurs. Bien sûr, on ne peut pas trahir les faits, mais on doit les trier, les rendre intelligibles, trancher. Et puis, à un moment, il faut écrire, il faut lâcher les documents, se laisser emporter par le courant de ce que l’on pense, vider sa querelle avec les mots.

 

Vous avez publié en septembre dernier votre dernier roman, 14 juillet, un récit atypique de cette journée mythique et mythifiée. C’est votre premier roman qui n’évoque pas un épisode historique absolument détestable. Pourquoi ce choix inhabituel ? Et quelle influence ont eu les évènements du printemps 2016 dans l’élaboration de ce livre ?

 

Eric Vuillard : 14 juillet était déjà terminé au printemps. J’en étais aux corrections sur épreuves. Je passais donc du temps à me relire entre deux manifestations ou deux AG. C’était assez curieux, assez grisant à vrai dire. Il y avait là un côté « théorie et travaux pratiques », ça n’a pas lieu souvent quand on écrit des livres, on est toujours un peu décalé dans le temps. 


Mais si l’idée d’écrire à nouveau frais une prise de la Bastille m’est venue, il y a quelques années déjà, c’est que le climat politique était en train de changer. Je n’aurais pas pu avoir une telle idée, il y a quinze ans. L’écriture n’est pas une activité isolée. On écrit des livres à partir de sa propre situation dans le monde. L’écrivain pratique une activité sociale, certes un peu solitaire, mais il est pris dans les mêmes tensions que le reste des hommes. L’écriture de ce livre correspond à la situation que nous vivons collectivement, une situation pénible, bouchée, avec cependant de nouvelles formes de contestations et de révoltes. Et puis, l’Etat célèbre chaque année le 14 juillet en montrant les muscles, à grand renfort de tanks et de jeeps descendant les Champs –Elysées ; il y a une forme d’impertinence à rappeler qu’il commémore une émeute ; et le fait que cette impertinence s’inscrive dans une rentrée littéraire n’était pas pour me déplaire.

 

Alors, que se passe-t-il pendant une émeute ?

 

Bien sûr, il existe des professionnels de l’émeute, comme Fournier l’Américain ou, plus tard, Auguste Blanqui. Mais cela ne suffit pas ; il faut un mouvement populaire. Le 14 juillet est un phénomène de masse. C’est le grand nombre qui se soulève. 


Pris dans la foule, chaque émeutier est comme Fabrice à Waterloo ; il n’y comprend rien. Il suit le mouvement. Au pire, la pression involontaire d’une foule peut jeter des hommes dans les bras de la maréchaussée ou dans la mort. C’est un peu ce qui arrive lorsque l’ambassade d’Ethis de Corny demande aux émeutiers de cesser le feu et que depuis les tours les assiégés continuent de tirer : cela tue plusieurs hommes. 


Mais la foule n’est pas uniquement une masse aveugle et maladroite qui avance ou panique. Le grand nombre pense. Les émeutiers du 14 juillet ont la mémoire de faits récents, de la répression, des difficultés qui ont précédé. Ils se souviennent des trois cents morts de l’émeute Réveillon ; une menace concrète pèse sur les faubourgs, sur la vie de chacun. Ils savent tous qu’il y a deux jours, Lambesc a fait charger les badauds aux Tuileries ; on raconte qu’il y a eu un mort. Des rumeurs crédibles prétendent que les troupes royales menacent la capitale. Alors que faire ? Il y a des fusils aux Invalides et de la poudre à la Bastille ; cela dessine une solution. C’est ainsi que le grand nombre médite ses intérêts réels dans la chaleur de l’action. 


Et puis ce n’est pas tout. Il se forme très vite des solidarités nouvelles, des camaraderies de fortune, de l’entraide. On pleure les mêmes morts, on désire la même chose ; à la pointe de l’émeute les désirs convergent. C’est ce que vise Sartre lorsqu’il dit que l’émeute culmine quand le peuple « entre en fusion. » Soudain, des désaccords s’estompent, disparaissent ; l’urgence d’une vérité plus puissante va d’ailleurs les reconfigurer plus tard, puisque l’émeute fera naître un nouveau savoir. Le peuple de Paris ignorait ce que c’était qu’être en armes. Il ignorait cette joie de vaincre, cette liesse de prendre le pouvoir. Et, puisque les vérités sont rétroactives, que les planètes ne se sont pas mises à tourner autour du soleil après la découverte de Copernic, quand la Bastille tomba, les parisiens apprirent soudain, émerveillés, que ce pouvoir, qu’ils croyaient prendre, de toute éternité il leur appartenait.

 

 

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.

Frederico Garcia Lorca, l’ultime poème…

Frederico Garcia Lorca, l’ultime poème…

 

23 Août 2017

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Stéphane Fouéré‎ à Créateurs d’humanité

Le célèbre poète espagnol Federico Garcia Lorca déclamant son ultime poème, juste avant son exécution durant la guerre civile d’Espagne en Août 1936, par un peloton d’exécution fasciste.

 

« C’est quoi l’homme sans liberté
O ! Mariana dis moi
Dis-moi comment puis-je t’aimer
Si je ne suis pas libre, dis-moi
Comment t’offrir mon cœur
S’il n’est pas à moi ».

 

Federico Garcia Lorca

Jerry Lewis: son film « maudit » sur l’Holocauste sera-t-il montré un jour?

Jerry Lewis: son film « maudit » sur l’Holocauste sera-t-il montré un jour?

 

22 Août 2017
 
Je crains le pire… mais j’aimerais bien voir… (danielle Bleitrach)

Mis en ligne le 22/08/2017 à 11:38

Au début des années 70, l’acteur et réalisateur s’est attaqué à un film sur l’Holocauste qui n’a jamais été montré jusqu’ici.

DR

« The day the clown cried », le jour où le clown pleura, est un film inachevé, dont le tournage remonte aux années 70 et qui, bien que personne ou presque ne l’a jamais vu, a déjà fait couler beaucoup d’encre. La mort récente de Jerry Lewis, survenue dimanche dernier, remet sur le tapis la question épineuse de sa diffusion.

 

Un clown dans la chambre à gaz

 

En 1972, Jerry Lewis est contacté par le producteur Nathan Wachsberger, qui lui propose un délicat sujet sur l’Holocauste. L’histoire d’un clown de peu de talent, qui fait une mauvaise blague sur Hitler et qui se voit enfermé dans un camp de concentration pour prisonniers politiques. Lequel jouxte celui d’Auschwitz. Helmut est alors chargé d’une mission improbable par ses gardes. Il devra distraire des enfants juifs avant qu’on ne les emmène vers la chambre à gaz, pour qu’ils ne soupçonnent pas le sort qui leur est réservé. Sauf que le clown, dépassé par l’horreur du moment, finira par leur emboîter le pas et les suivre dans la chambre à gaz, pour rester à leurs côtés jusqu’au bout.

 

L’œuvre d’une vie

 

On sait que Lewis a beaucoup hésité à se lancer dans l’aventure mais que, finalement, il s’y est engagé jusqu’à y laisser une part de sa fortune et sa santé. Un tournage qui s’est, par ailleurs, doublé de problèmes judiciaires avec les auteurs du roman dont le film était tiré. Lesquels n’adhéraient pas du tout à la vision outrancière de Lewis, comme à sa volonté de rendre son héros plus généreux qu’il n’était montré dans le livre. Pour toutes ces raisons, Lewis, qui était lui-même de confession juive, n’a jamais pu mener à terme son projet fou et il semble que, physiquement autant que mentalement, il ne s’en soit jamais tout à fait remis. Après cet épisode, il disparaît de radars d’Hollywood pendant plus de dix ans.

 

Nanar infâme ou chef-d’œuvre ?

 

Le temps passant, le mystère autour du film n’a cessé de s’épaissir. Les très rares personnes qui ont pu en découvrir quelques images étaient soit scandalisées, soit l’ont porté aux nues. L’attitude de Lewis lui-même s’est révélée plus qu’ambiguë, sans qu’on sache s’il répugnait à dévoiler cette part de lui, peut-être trop intime, ou s’il avait simplement honte de son travail. En 2009, il acceptait enfin d’en parler: « J’étais gêné. J’avais honte de ce film. Et je suis reconnaissant d’avoir eu le pouvoir de le contenir et de n’avoir jamais laissé personne le voir. C’était mauvais, mauvais, mauvais. Cela aurait pu être merveilleux mais je me suis trompé. » Nanar infâme ou chef-d’œuvre incompris, y compris par son auteur, on en saura plus en 2025. Deux ans avant son décès, Jerry Lewis a cédé les rushs du film à la bibliothèque du Congrès, à la condition expresse de ne pas les dévoiler avant 10 ans.

Agenda : parce que le capital et ses fondés de pouvoir

Agenda : parce que le capital et ses fondés de pouvoir

 

Publié le 21 Août 2017

mènent en France

une guerre sociale

sans merci contre le monde du travail,

mènent dans le monde

des guerres totales

avec un terrorisme allié alibi 

 

Agenda : parce que le capital et ses fondés de pouvoir
 
Agenda : parce que le capital et ses fondés de pouvoir
 
Les absents pour ces deux moments, ceux qui tenteront des diversions ou manoeuvres devront s'expliquer devant les travailleurs et les peuples en lutte tant pour leurs droits sociaux que pour la paix et le désarmement.
 

Rédigé par Canaille Lerouge

Retrouver le rire de Bertolt Brecht

Retrouver le rire de Bertolt Brecht

 

20 Août 2017
Parce qu’il proposait au spectateur le plaisir de se libérer des fausses évidences que sécrète l’ordre en place, Bertolt Brecht ouvrit à la représentation théâtrale un champ radicalement nouveau, tant dans les formes que dans l’objectif. Cette grande secousse fut célébrée lors de sa découverte en France, puis peu à peu neutralisée. Son timide retour signe celui de l’audace de penser avec gaieté.


par Marie-Noël Rio
 
Le Monde diplomatique
Retrouver le rire de Bertolt Brecht

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Otto Dix. – « The Seven Deadly Sins » (Les Sept Péchés capitaux), 1933
Bridgeman Images

On découvre Bertolt Brecht en France en 1954, avec la présentation de Mère Courage et ses enfants au Festival international de théâtre de Paris par le Berliner Ensemble, un événement sans précédent (1). Le Théâtre national populaire (TNP), les théâtres nés de la décentralisation, les compagnies : chacun salue et endosse rapidement la révolution que le dramaturge allemand propose dans l’écriture et la pratique théâtrales. Cet élan va néanmoins progressivement s’étioler, et les enjeux de l’œuvre se trouver placés sous le boisseau, quand ils ne seront pas déformés. Les raisons de cet effacement éclairent sans doute un phénomène inverse aujourd’hui : le retour de Brecht.

 

Ce qui est salué dans les années 1950 (et tout aussi vigoureusement contesté, en particulier dans les journaux de droite comme Le Figaro), c’est la radicalité d’une esthétique porteuse d’une lecture marxiste du monde, et donc de l’art. Anarchiste pacifiste devenu marxiste, communiste sans parti, ami de Walter Benjamin, Brecht (1898-1956) passa — en compagnie de sa femme, la comédienne Helene Weigel — quatorze années en exil, principalement en Scandinavie et en Californie, de 1933 à 1947. En 1949, il choisit de regagner Berlin et de rester en République démocratique allemande (RDA) pour y travailler avec la compagnie qu’ils avaient fondée : le Berliner Ensemble. Pour lui, aucune distinction entre l’invention de formes nouvelles et le questionnement des vérités bourgeoises, entre le refus des codes de représentation dominants et le rejet de l’ordre capitaliste. Il sera loin, très loin du réalisme socialiste officiel.

 

Son projet produisit un choc en montrant qu’« il n’y a pas une “essence” de l’art éternel, mais que chaque société doit inventer l’art qui accouchera au mieux de sa propre délivrance », selon la formule de Roland Barthes. Le même Barthes salue la radicalité de sa contestation d’un art « à ce point ancestral que nous avions les meilleures raisons du monde pour le croire “naturel” ». Il souligne certaines des caractéristiques du théâtre de Brecht : « Il nous dit, au mépris de toute tradition, que le public ne doit s’engager qu’à demi dans le spectacle, de façon à “connaître” ce qui y est montré, au lieu de le subir ; que l’acteur doit accoucher cette conscience en dénonçant son rôle, non en l’incarnant ; que le spectateur ne doit jamais s’identifier complètement au héros, en sorte qu’il reste toujours libre de juger les causes, puis les remèdes de sa souffrance » (2). Un autre grand critique français, Bernard Dort, décrit alors ce théâtre comme une « entreprise de déconditionnement et de destruction des idéologies (3 ».

 

Tandis que le Berliner Ensemble revient à trois reprises en France entre 1955 et 1960 — avec Le Cercle de craie caucasien, La Mère, La Vie de Galilée et La Résistible Ascension d’Arturo Ui —, l’influence brechtienne ne cesse de croître. Le Parti communiste français trouve alors de nombreux « compagnons de route » parmi les intellectuels et les artistes ; la question de l’engagement politique des œuvres ne fait donc pas figure d’incongruité.

 

Tout comme le terreau qui l’a rendu possible, le rayonnement de Brecht disparaît au cours des années 1970. Au nom de la dénonciation du stalinisme et du double totalitarisme que représenteraient le fascisme et le communisme, renvoyés dos à dos, le second est délégitimé. Une évolution que viendront parachever la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement du bloc soviétique deux ans plus tard. En matière de culture, de nouveaux courants célèbrent l’instinct et la spontanéité. Ils défendent le corps contre le texte : le théâtre politique de Brecht ne figure pas au rang de leurs priorités. Parmi les héros du moment, Joseph Beuys, qui déclare que tout homme est un artiste, ou Andy Warhol, qui prétend abolir la frontière entre l’art et la rue. M. Jack Lang, ministre de la culture de François Mitterrand, le proclame : désormais, tout est culture, tout est art, de la cuisine à la haute couture.

 

Dans un tel contexte, l’héritage de Brecht, dont l’œuvre rigoureuse fait le pari de l’intelligence critique et préfère l’exercice de la dialectique au jugement moral, se voit renvoyée à un communisme démodé. On préfère le « ressenti », l’émotion, l’empathie, l’identification ou encore la contagion morale ; bref, l’affect. La culture, conçue par André Malraux à la fondation de son ministère, en 1959, comme l’accession aux œuvres du patrimoine et aux créations de l’art et de l’esprit, endosse désormais une fonction nouvelle : assurer le « lien social », voire servir de « rempart contre la barbarie », comme l’expliquèrent la plupart des directeurs de centres dramatiques après l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015 (4) — troublant écho au monde des bons et des méchants, sinon des élus et des damnés, de l’ancien président américain George W. Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Cette valorisation de l’œuvre comme moyen de fusionner le public dans un même (bon) sentiment entrave mécaniquement la diffusion de Brecht. Ce dernier ne déclarait-il pas, au contraire : « L’art n’est pas fait pour réunir, mais pour diviser » ? Il entendait montrer le monde tel qu’il est, en démonter les ruses, le rendre intelligible. Avec un seul objectif : le changer.

 

En dépit des efforts de L’Arche — qui édite Brecht et le représente en France —, de nouvelles traductions ou même de l’adaptation de certains de ses textes en bande dessinée (5), la vie des archives est révélatrice : les ventes des essais, des textes en prose et de la considérable œuvre poétique (neuf volumes) de l’auteur allemand sont négligeables. Les pièces affichent une meilleure santé. Mais seuls sept des quarante-quatre titres que compte le théâtre de Brecht ont retenu l’attention ces dix dernières années, en particulier celle des institutions (6) : on compte quarante productions pour La Noce chez les petits bourgeois (1919), une pièce de jeunesse satirique, et vingt-trois pour L’Opéra de quat’sous (1928), sur une musique de Kurt Weill, provocante et divertissante adaptation de l’opéra de John Gay et Johann Christoph Pepusch (1728). À titre de comparaison, au moins quatre productions de La Mouette, d’Anton Tchekhov, étaient visibles ces seuls derniers mois sur les grandes scènes françaises… Il s’agit pour l’essentiel des pièces où les enjeux politiques sont les moins marqués et dérivent aisément vers des interprétations moralisantes, voire vers le divertissement inoffensif (7). Heureusement, les compagnies, professionnelles ou amateurs, se sont montrées plus aventureuses et ont monté Brecht plus fréquemment.

 

Pour les dix dernières années, l’éducation nationale n’offre pas un tableau très différent — si l’on excepte les initiatives individuelles de professeurs d’histoire qui font travailler les élèves de troisième sur Grand- Peur et misère du IIIe Reich pour leur permettre de mieux comprendre le nazisme. Aucune œuvre de Brecht n’a jamais figuré au programme du baccalauréat option théâtre — l’unique exception, antérieure, date de 1995, avec l’inscription à l’épreuve théorique de l’essai Petit Organon pour le théâtre. En classe préparatoire aux concours d’entrée des écoles normales supérieures (ENS), les programmes des germanistes proposent l’œuvre poétique plutôt que l’œuvre dramatique, et les écrits anarchisants de jeunesse plutôt que ceux de la maturité. Dans les études théâtrales à l’université, les essais théoriques sont en revanche bien présents. À l’ENS, on repère en 2009 des extraits de Dialogues d’exilés au programme des commentaires de textes en allemand ; en 2012, au club théâtre de la rue d’Ulm, une mise en scène de Baal, la première pièce achevée du dramaturge de 21 ans, avec pour héros un poète antibourgeois quelque peu nihiliste ; et, en 2014, une conférence du physicien et épistémologue Jean-Marc Lévy-Leblond intitulée « Brecht, un écrivain de l’ère scientifique ». À l’université, le site de l’Association des germanistes de l’enseignement supérieur (AGES) n’indique qu’une manifestation consacrée à l’écrivain en 2017. Le colloque « Mettre en scène Bertolt Brecht aujourd’hui », tenu le 18 janvier à l’université de Picardie Jules-Verne, évoqua une seule œuvre, L’Opéra de quat’sous, et encore était-ce à propos de son adaptation américaine et de son exploitation « off Broadway » (1954-1961).

 

Plus que d’une exclusion délibérée, c’est d’un purgatoire qu’il s’agit. Comment Brecht aurait-il sa place dans une société où l’histoire collective disparaît au profit des récits individuels, et où la lutte des classes se fond dans le « vivre ensemble » ? En 2014, M. Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du théâtre qui avait accueilli Brecht en France pour la première fois soixante-dix ans plus tôt, invitait le Berliner Ensemble pour en fêter l’anniversaire avec Mère Courage.Mais il choisit pour mot d’ordre de la saison en cours le vieux concept aristotélicien de « l’art comme catharsis (8) », ce qui désigne la purgation des passions des spectateurs par la représentation théâtrale, au plus loin de l’art de la compréhension joyeuse que travaille Brecht.

 

Pourtant, alors qu’une certaine pensée de gauche, davantage attachée à la vertu qu’à la lutte sociale, semble susciter enfin quelques interrogations, Brecht commence à resurgir, y compris par ses pièces les plus réfractaires à l’affadissement moralisant. La Compagnie Jolie Môme a récemment monté L’Exception et la Règle ; et la Comédie-Française présente jusqu’à fin juin La Résistible Ascension d’Arturo Ui, dans une mise en scène confiée à un grand nom du Berliner Ensemble : Katharina Thalbach, qui sait en garder la vitalité chaplinesque…

 

Retrouver un Brecht qui invite à un rire proprement libérateur nous rappellerait que, pour citer Barthes une dernière fois, « les maux des hommes sont entre les mains des hommes eux-mêmes ».

 

Marie-Noël Rio

Écrivaine.
 

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(1) Jean Vilar avait créé la pièce en français quelques années plus tôt.

(2) Roland Barthes, « La révolution brechtienne », éditorial de la revue Théâtre populaire (1955), repris dans Essais critiques, Seuil, Paris, 1964.

(3) Bernard Dort, Lecture de Brecht, Seuil, Paris, 1960.

(4) Cf. leur texte commun dans les brochures des programmes de la saison 2015-2016.

(5) Cf. par exemple Bertolt Brecht, Grand-Peur et misère du IIIe Reich, traduction, notes et postface de Pierre Vesperini, L’Arche, Paris, 2014. Et pour la bande dessinée, Histoires de monsieur Keuner, traduction de Rudolf Rach et Claire Stavaux, dessins d’Ulf K., L’Arche, 2015.

(6) Le théâtre subventionné comprend aujourd’hui 5 théâtres nationaux, 38 centres dramatiques et 72 scènes nationales, auxquels il faut ajouter 24 scènes lyriques. Des quelque 975 compagnies professionnelles plus ou moins permanentes se consacrant au théâtre de texte, 680 ont été subventionnées par l’État en 2016. Les compagnies amateurs ne sont pas recensées.

(7) Le théâtre de la maturité est représenté par trois pièces de 1938 — Grand-Peur et misère du IIIe Reich (36 productions), La Bonne Âme du Se-Tchouan (21) et La Vie de Galilée (16) —, une pièce de 1941 — La Résistible Ascension d’Arturo Ui (15) — et une de 1945 : Le Cercle de craie caucasien (17).

(8) Cf. son projet artistique sur le site du Théâtre de la Ville.

La figure de Spartacus entre Marx et Mommsen par Luciano Canfora

La figure de Spartacus entre Marx et Mommsen par Luciano Canfora

 

02 Aout 2017

 
 
Conférence du Prof. Luciano Canfora de l’Université de Bari
 

La célèbre révolte des esclaves guidés par Spartacus, éclatée en 73 avant Jésus-Christ et férocement réprimée par Rome, après une lutte longue et douloureuse, est analysée par un des plus grands experts italiens de l’Antiquité, à la lumière aussi de l’analyse de l’historiographie moderne, représentée par le grand historien Th. Mommsen et par K. Marx.

 

« Mais s’il est vrai que Spartacus, malgré sa tentative de se présenter comme une armée régulière, se place toutefois, de par la manière dont il combat, dans le cadre de la guérilla (il n’accepte pas volontiers la bataille rangée, il se retire et attaque par surprise, ce qui est une attitude classique de la guérilla), si cela est vrai, alors il convient de rappeler, et je voudrais le faire en conclusion, deux grands classiques de l’historiographie sur ce sujet, que je voudrais comparer pour les paroles qu’ils ont utilisées en parlant de cette histoire. L’un est naturellement Mommsen, dans le dernier chapitre du IIIème tome de l’Histoire de Rome (deuxième édition 1856-61), où de façon insistante, je dirais même constante, les hommes de Spartacus sont définis «masnadieri» (Räuber). C’est le mot juste : ce mot évoque bien sûr Schiller, mais il évoque aussi les « romans de brigands », c’est-à-dire les romans du dix-huitième siècle, fin du dix-huitième siècle, qui décrivaient ceux qui combattent comme des brigands pour une cause noble.

 

L’autre auteur auquel je voulais me référer n’est pas moins connu, entre autres il est contemporain de Mommsen, c’est Marx (.) Ces deux ont eu, si j’ose dire, des vies parallèles, naturellement l’un d’eux a eu un certain destin et l’autre un autre destin : mais en 48-49 tous les deux ont eu une activité journalistique intense, qui, pendant la réaction de 49, les a envoyés tous les deux en exil, Mommsen en Suisse, Marx à Bruxelles et puis à Londres.

 

Marx suit Mommsen avec beaucoup de curiosité, bien plus que ce qu’il voudrait montrer ; je crois que, malgré les critiques qu’il lui destine dans le Ier livre du Capital, il l’estimait beaucoup. Il y a une autre lettre à Engels, où il écrivait : « as-tu entendu parler de la nouvelle Histoire romaine de Mommsen ? Il paraît que c’est un excellent livre ; apporte-le moi ». Engels le lui procura, et cette lecture a évidemment influencé Marx. « Spartacus – écrit-il donc – a été vraiment un grand général (pas comme Garibaldi) ». Je crois que ce jugement est dû à l’antipathie envers Garibaldi que Marx nourrissait. Lorsque Garibaldi alla à Londres, il se passa des choses extravagantes, la reine Victoria dit que le peuple anglais était devenu fou, Marx dit qu’il y avait eu une scène de folie collective. Il n’avait aucune sympathie pour lui, cela est sûr ; mais il y a peut-être un élément en plus, à savoir la manière de conduire la campagne des Mille, qui sont eux aussi des irréguliers, qui ensuite se constituent en armée, mais à la fin ils s’offrent au pouvoir de l’Etat. C’est exactement le contraire de ce que fait Spartacus. Par conséquent pour Marx, Garibaldi est un chef de guérilla raté, tandis que Spartacus est un grand chef de guérilla. »

 

Organisé par l’Istituto italiano di cultura en collaboration avec Université de Luxembourg et le CCRN

La référence à l’avant-garde est souvent un leurre…

La référence à l’avant-garde est souvent un leurre…

 

17 Juillet 2017

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Ivan le Terrible d’Eisenstein.

 

En pensant au film Les morts vivants dont l’auteur vient de mourir, je réfléchis à la manière dont je suis totalement et irrémédiablement allergique aux opinions de notre temps… Par exemple, je ne peux pas supporter la manière dont on prétend organiser la rupture dans des arts comme le cinéma ou l’architecture en Union soviétique, arts de masse, en distinguant un art d’avant garde, celui des années 20 d’un art de masse conformiste qui aurait été impulsé par Staline, c’est-à-dire quelqu’un qu’il faut décrire comme inculte et brutal.

 

C’est vrai à peu près dans tous les domaines, il faudrait distinguer la créativité et la liberté des premières années de la révolution par rapport au conformisme et à la répression du stalinisme. Cela témoigne selon moi de la manière dont une certaine gauche (anarchiste, trotskiste, social-démocrate) après avoir mené un combat contre le totalitarisme soviétique dans le sillage de celui du capital et de l’impérialisme est tenté aujourd’hui de récupérer quelques bienfaits de cette « révolution qu’elle estime trahie »… D’abord rien ne prouve au contraire que les périodes d’autoritarisme aient été moins favorables à l’éclosion des chefs d’œuvre que celles où règne le laisser-faire démocratique contrôlé seulement par l’argent.  Comme l’ont noté Theodor W. Adorno et Max Horkheimer dans la dialectique de la raison, les industries culturelles pratiquent une censure digne de l’inquisition. La censure qui a frappé quelques cinéastes maudits comme Stroheim ou en France Grémillon, leur interdisant le déploiement d’une oeuvre révolutionnaire est pour le moins « totalitaire ».  Il n’empêche que j’ai adoré les films hollywoodiens et leur manière de jouer avec les censures, dans lesquels les scénaristes communistes ont joué un grand rôle. Ensuite je crois qu’il reste beaucoup à explorer dans le dialogue entre le pouvoir et les intellectuels en matière de créativité (1).

 

Comme toujours ce qui m’alerte peut paraître accessoire et c’est là qu’intervient ma référence au film Les morts vivants. Ce que j’ai aimé c’est que le bricolage auquel était contraint ce film avec son médiocre budget économisait complètement les stéréotypes ordinaires des films hollywoodiens, les renversait. La nouveauté n’était pas dans le procédé mais au contraire dans l’économie de ces procédés, le recours à des acteurs et des figurants qui exprimaient d’autres émotions plus en accord avec les nôtres, nous qui étions révoltés par cette société.

 

Bon pour faire simple, disons que je suis en fait allergique à l’idée d’avant-garde quand la référence à cette avant-garde se traduit par le contraire de ce qui faisait l’intérêt de ce film, le primat de procédés techniques qui n’ont pas d’utilité mais qui sont censés exprimer l’ineffable, un fatras des âmes d’élite. C’est malheureusement ce que je ressens trop souvent aujourd’hui, on me prend pour une imbécile en refusant mes émotions légitimes, la naïveté de mes aspirations. C’est pour cela que malgré quelques longueurs j’ai aimé le dernier film de Kusturica parce qu’il accepte de dire l’amour de la vie, cette romance en même temps que sa douleur jamais éteinte.

 

Il n’y a pas eu de préoccupations d’avant garde dans les arts en Union soviétique mais au contraire une profonde unité dans le projet artistique soviétique, c’est un projet politique qui correspond à celui du parti communiste.Autre chose est la réflexion sur les thèmes, les moyens…

 

Quand nous étions à Moscou dans la galerie d’art d’État Tretiakov, j’ai été frappée de la manière dont l’exposition des œuvres était désormais structurée non pas selon une évolution chronologique, mais selon cette division idéologique : il y aurait eu l’art officiel soviétique et son avant-garde dissidente. Non seulement les tableaux les plus anciens célébrant la révolution étaient flanqués d’œuvres qui en général ne valaient pas un clou mais qui exprimaient ou prétendaient exprimer l’horreur de l’artiste devant la répression bolchevique, répression sous laquelle ma foi le même n’avait pas trop mal vécu, mais les artistes les plus officiels avaient eux-mêmes sous l’ère Khrouchtchevienne le devoir d’exprimer les affres vécues sous la période stalinienne. Tout cela manquait de franchise.

 

Dans la boutique, j’ai voulu acheter quelques reproductions de l’art « stalinien », il n’y avait rien mais on m’a donné à voir quelques reproductions sans intérêt et très mièvres qui étaient censées représenter l’art d’avant-garde à cette époque, celle qui était obligée d’aller se vendre aux Etats-Unis et que l’on avait récupéré dans ce pays.

 

Une œuvre, qu’il s’agisse de peinture ou de cinéma, a un public et je dois dire que celui qui distingue entre une esthétique qu’elle déclare novatrice et ignore ce qui bouleverse, obéit à des exigences profondes et originales, et qui donc recherche les formes inconnues pour le dire, m’a toujours profondément ennuyée.

 

Je crois au contraire que ce qui fait la force du cinéma soviétique, comme de l’architecture, c’est un élan et j’ajouterai même un dialogue permanent avec le pouvoir qui continue à se définir et à être celui des soviets, un souci de propagande, le mot est lâché, autant que d’alphabétisation, de culture des masses. C’est pourquoi d’ailleurs si le sort me prête vie je souhaiterais étudier deux films à propos de Staline, Ivan le terrible du moins sa deuxième partie et La chute de Berlin. Ce sont deux films à peu près de la même époque dans lesquels se joue la représentation du pouvoir. Mais le faire dans la méthode que j’ai déjà utilisée pour le film les Bourreaux meurent aussi, à savoir replacer le film non seulement dans le cinéma de l’époque (les conditions de la production) mais dans son champ artistique ce qui impose une reconstitution des œuvres de l’époque, et leurs enjeux politiques.

 

Danielle Bleitrach

 

(1) je pense à la manière dont Lukacs répond à Steiner. Quand ce dernier lui rend visite alors que le philosophe est assigné à résidence. Steiner lui demande ce qu’il devra dire « au monde libre ». Lukacs répond en gros: « vous n’y comprenez rien, j’attends le premier ministre pour discuter avec lui de la phénoménologie de l’esprit de Hegel. Qu’est-ce que la liberté? » Est-ce que l’on sait exactement ce qui se noue dans ce dialogue ? Surtout quand le pouvoir est révolutionnaire…

Adieu à l’anthropologie - Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

Adieu à l’anthropologie - Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

 

N° 133 : Adieu à l’anthropologie - Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

Cet article décrit dans le détail le "continent" que l'anthropologie a effectivement ouvert à l'humain en passe de devenir moderne, la voie vers la compréhension de sa propre culture à travers le choc avec une culture totalement "autre" et pourtant tout aussi totalement humaine que la "nôtre". C'est avec la mort des "cultures" dites aujourd'hui "premières" selon la logomachie du politiquement correct post-moderne émotionnel, que nous découvrons ce que l'anthropologie nous a en finale laissé en héritage, en commençant par les vrais "premiers anthropologues", la fraction des missionnaires chrétiens qui voulurent convertir mais qui, pour ce faire, voulurent, durent et surent d'abord comprendre.

Cet article pose également une autre problématique très actuelle, celle du messianisme qui s'est avéré inhérent à toutes les religions du Livre (mais cela, on le savait déjà) mais aussi à leurs héritiers, les adeptes réducteurs de la « fin de l'histoire » néolibérale néoconservatrice ainsi qu'aux adeptes des « lendemains qui chantent » communistes. Ce qui devait amener, avec le succès final de la mondialisation, à la situation que nous connaissons aujourd'hui, à la question que nous ne pouvons plus élucider, par-dessus nos « croyances » ou nos « mécréances », pourquoi dans son développement chronologique différencié, les cultures humaines ont-elles « avancé » à des rythmes si différents, privilégiant, ici, un type de « progression » sur une autre, là-bas ? Mais aussi, en quoi le messianisme est-il vraiment spécifique des « gens du Livre » ou pas ? L'âme humaine et les religions « primitives » sont-elles si éloignées de « l'Unique » et donc de l'idée d'accomplissement, de paradis et d'apothéose ? Et Dieu, ou les lois de l'histoire, dans tout cela, et si l'un ou l'autre existent, quel voie ont-ils choisi pour nous ? Les religions monothéistes, y compris dans leurs formes « athées », prolongent-elles les « sagesses » que l'on trouvait dans les strates « antérieures » et qui seraient donc « communes » et donc ... « unes » ?

A partir de cette étude factuelle et des vastes réflexions vers laquelle elle nous amène, on peut poser ainsi le questionnement : la mondialisation arrivée à son aboutissement, et l'anthropologie, en ayant prolongé la philosophie et la théologie avant de mourir faute de peuples non « découverts », nous amènent à reposer sous une forme encore plus crue la question fondamentale de toute l'humanité en mouvement : Que faisons nous dans ce monde ? Et a-t-il une destinée, un sens ? ...Question fondamentale qui dépasse désormais le clivage entre « croyants » et « non croyants », comme celui entre « païens » et « monothéistes ». Désormais, « tous unis » dans une même réalité, chacun peut faire son « shopping » conceptuel dans le capharnaüm de toutes les cultures mortes où nous a amené, partout sur la planète, la mondialisation. Unité dans le chaos du moment qui prendra ou ne prendra pas sens aux yeux de ceux qui succéderont aux « post-modernes » que nous sommes tous devenus aujourd'hui, ici et maintenant. ...Car le « village global » n'est en fait qu'une gigantesque « réserve indienne » dans laquelle nous vivons tous et où nous exhibons nos parures et nos tatouages dans des danses corporelles ou intellectuelles ayant perdu tout sens du sacré ...Vengeance de l'histoire ou vengeance du grand Manitou ? Vengeance en tout cas qui apprend l'humilité devant le savoir illimité et la science, qui est patience.

La Rédaction


Adieu à l’anthropologie.

Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

Juillet 2017

 

Claude Karnoouh

 

1- Rappel pour mémoire

Pour aborder ce sujet, il convient, en premier lieu, de rappeler quels furent les premiers défis que l’altérité souleva pour l’Occident, et comment celui-ci s’y confronta. C’est seulement après ce préalable que l’on pourra déterminer la généalogie des phases où s’élabora peu à peu la construction d’un domaine de la connaissance nommé présentement : anthropologie. Faut-il encore le préciser, il ne s’agit pas de l’anthropologie au sens grec du mot anthropos — ce qui a trait à l’homme en général et à lui seul dans son opposition aux dieux et aux Idées. L’anthropologie dont il est ici question (appelons-la par convenance l’anthropologie moderne ou la « science anthropologique ») surgit originellement d’un étonnement sans équivalent devant des êtres qui furent perçus comme des hommes totalement et radicalement différents de ceux qui peuplaient tant l’Occident chrétien que l’Orient musulman, voir même les parties de l’Afrique connues dès la plus haute l’Antiquité du vieux monde. En d’autres mots, il s’agit de ce qui apparut aux yeux des Européens de la fin du XVe et au XVIe siècle comment l’altérité humaine radicale. L’avènement d’un événement inouï, la mutation dans la nature de la connaissance de l’autre de la part de l’Occident chrétien, d’un autre vraiment humain et cependant totalement différent du chrétien européen. Ce n’était ni l’Infidèle connu depuis la conquête arabe, les croisades et les guerres contre l’Empire ottoman, mais du païen tel que le définit le poète français dela Pléiade, le protestant Clément Marot : il s’agit de tous les peuples qui ne rapportent pas leurs croyances et leur foi aux religions du livre.

En découvrant l’Amérique, « l’Indien » est devenu l’Autre-par-excellence dans une situation paradoxale. En effet, bien qu’on l’exterminât1, les colonisateurs catholiques cherchaient néanmoins à le comprendre en observant minutieusement ses mœurs et ses coutumes, ses langues, puis, en avançant selon une approche plus théorique, en tentant, au fur et à mesure des découvertes, de le comparer dans la synchronie et la diachronie, pour élaborer une sorte de hiérarchie du développement des peuples, c’est-à-dire, dans l’esprit des Lumières pris au sens le plus large, une échelle s’étendant des peuplades les plus éloignées de l’état de la bourgeoisie de l’Europe occidentale jusqu’à celles qui s’en approchaient quelque peu.2 Ainsi, en trois siècles, au fur et à mesure que s’imposait de manière générale la philosophie du sujet (d’abord, au sens de l’« ego cogitans » cartésien qui détermine le monde objectif/rationnel à la mesure de son doute, puis ensuite à l’aune de l’egotranscendantal kantien, qui détermine la rationalité à tout ce qui est accessible à l’entendement humain), laquelle détermine la vérité de l’objet, se sont construites les bases d’une science humaine ou sociale à part entière, différente dans sa démarche pratique de la philosophie, mais s’en originant, que l’on nomma ethnographie (le terme apparaît en 1823) puis, anthropologie, au cours du dernier tiers du XIXe siècle.

Pour être historiquement plus précis, rappelons que cette fascination simultanément humaniste puis scientifique pour l’homme Autre et néanmoins homme (qui n’est ni le barbare vraiment humain des Grecs, qui ne peut parler aux dieux puisqu’il ne parle pas grec ; ni les monstres, hommes-chiens, animaux à face humaine, têtes à jambes et toutes sortes de démons propres aux représentations des croyances médiévales dans les lieux où régnaient Gog et Magog, le prêtre Jean ou tout autre être merveilleux,3 comme Bosch les illustra à l’aube de la Renaissance), cette fascination est consubstantielle à la conquête de l’Amérique. C’est la raison pour laquelle ces perceptions et leurs nouvelles représentations s’inscrivent dans l’imaginaire du naturalisme retrouvé de la Renaissance…

Il est par ailleurs avéré que depuis les Egyptiens, et avant eux les Sumériens, toute l’histoire des relations antiques du Moyen et Proche-Orient avec l’Afrique renvoie à une certaine familiarité de connaissance comme l’avaient aussi les Grecs et les Romains. Lors des premières expéditions médiévales en direction du Sahara et de l’Afrique noire sub-saharienne, puis, après les voyages portugais le long des côtes de l’Afrique, tout cela mis à nouveau en présence les Européens et Africains, instaurant des relations et des échanges, y compris déjà un commerce d’esclaves antérieur au commerce transatlantique (commerce triangulaire) que les Vénitiens et les Génois avec les Arabes exploitaient fort bien, et que les Francs rencontrèrent lors de la Première croisade. Les dernières expéditions portugaises le long des côtes sud-africaines précédèrent de très peu la « découverte » de l’Amérique, mais tant le Berbère que l’Arabe ou le noir qui pouvait être un guerrier ou un esclave étaient des hommes connus de l’Occident depuis l’Antiquité (certaines dynasties égyptiennes étaient noires, venues du haut-Nil soudanais4 ; parmi les troupes d’Hannibal il y avait des Noirs), et les relations s’étaient poursuivies tout au long du Moyen-Âge. De plus, bien que vu comme des « sauvages », ces peuples noirs étaient bien moins redoutables pour les Européens que les Mongols, les Tartares, les Tatares venus d’Asie centrale et des haut-plateaux de Mongolie. Ces noirs étaient en général des sédentaires (les Bochimans, Hottentots et Pygmées, chasseurs-cueilleurs, étaient inconnus) et venaient de sociétés plus ou moins royales, de puissants patrilignages hiérarchisés, sociétés d’éleveurs ou d’agriculteurs-éleveurs pastoraux, eux-mêmes en contact de longue date avec les hautes civilisations urbaines de la Méditerranée orientale. Il en allait de même en cette fin du XVe siècle pour l’Asiatique ou l’habitant des Indes, de tout ce monde, l’Europe en « savait quelque chose ». Ces peuples pouvaient certes surprendre par certains aspects physiques, leurs vêtements ou leur absence de vêtements, par leurs mœurs quotidiennes, toutefois cette surprise avait été, de longue date, intégrée au stock des connaissances européennes. Or, ce qui arriva le 12 octobre 1492 apparut très vite, comme un coup de tonnerre dans cette civilisation européenne qui chercha plus encore que l’Empire romain ou l’Empire des steppes ne le firent, à s’étendre, à outrepasser sans cesse son domaine politique, économique et culturel. Ce jour-là, le jour de la découverte5 de l’Amérique par Colomb, le monde, c’est-à-dire notre planète a commencé à devenir moderne, se transformant en un seul et même espace unifié de déploiement des communications maritimes, ce qui, cinq siècles plus tard se nommera « the global village ». Désormais, et plus rapidement encore, dès lors que Magellan doublerait le cap Horn et s’aventurerait dans le Pacifique par l’Est, tous les continents seraient bientôt reliés : Europe, Atlantique, Pacifique, Océan indien, dès la fin du XVIe siècle, la communication et l’économie des grands pouvoirs devinrent planétaires.

Cette extension – de fait la pénultième extension de l’Occident6, la dernière la conquête de l’espace – mettait pour la première fois dans l’histoire humaine en contact direct l’Européen avec un nouveau personnage, sans aucun équivalent préalable dans la mémoire des voyageurs7, des explorateurs, des marchands et des prêtres : l’Indien, plus tard l’Aborigène australien, le Polynésien et le Mélanésien ! Là on avait affaire au « sauvage » par excellence ! Sédentaire ou nomade, constructeur d’empires, agriculteur ou chasseur-cueilleur, il est très souvent nu, même dans les régions froides. Mayas, Toltèques ou Aztèques, membres de sociétés impériales hiérarchisées et centralisées se caractérisent aux dires des conquistadors par des mœurs à la fois raffinées et d’une violence inouïe, avec des sacrifices humains massifs, infiniment plus massifs que ceux déjà décrits avec effarement par les premiers prêtres et les premiers marchands européens qui rencontrèrent les Mongols de la Horde d’Or ou qui furent retenus prisonniers dans les campements des khans régnant depuis les hautes terres de Mongolie sur la Russie, la Sibérie occidentale, l’Asie centrale, la Chine. Etranges êtres humains pour ces pauvres hidalgos qui valorisent l’or et l’argent. On leur offre des objets de valeur dérisoires aux yeux des Européens, des plumes ou des femmes esclaves issues des tribus vaincues. Etranges Indiens ! Ils sont très souvent cannibales8, comme le découvriront deux siècles plus tard Cook et ses marins chez les Polynésiens d’Hawaï, comme en feront l’expérience tragique des missionnaires auprès des Mélanésiens. Ces Indiens étaient sauf exceptions notables prompts à la guerre pour récupérer des femmes et des enfants (le bien le plus précieux) ou humilier la tribu voisine. Plus tard, très étrange enfin cet Aborigène australien, le plus archaïque et le plus incompris peut-être, homme venu directement du paléolithique supérieur, sans aucune agriculture et rencontré au milieu du XVIIIe siècle à Botany bay : austère, simple, endurant, ascétique, dont le principal souci, hormis la survie alimentaire grâce à la chasse et la cueillette des graines sauvages, était le jeu complexe des alliances et des filiations en fonction de systèmes de parenté très complexes d’une part9, et, de l’autre, de ressaisir dans ses rêves une interprétation de l’origine du monde, de la dessiner et de la peindre. Tous ces empires, toutes ces tribus, tous ces clans étaient dépourvus du sens de la propriété privée de la terre et pour certains les plus archaïques, d’agriculture… Tous ces traits, autant pour l’homme européen que pour l’Asiatique semblaient incompréhensibles, au point que parmi les éléments théologico-économiques fondamentaux qui vont servir d’arguments pour légitimer la conquête de l’Amérique du Nord, figurerait, en bonne place dans de nombreux actes officiels, le fait que les Indiens ne sont pas divinement dignes de posséder la terre étasunienne sur laquelle ils vivaient au prétexte bien connu de la théologie calviniste et néo-protestante qu’ils ne sont pas prédestinés à la travailler !

2-La découverte des Amériques ou la fin de l’archaïsme

Ce qui fait de ce 14 octobre 1492, de ce premier pas sur le sol du « Nouveau-Monde », l’événement-avènement (Ereignis)10 moderne par excellence, c’est que, dès les premières correspondances adressées par Christophe Colomb à ses maîtres royaux après la « découverte » de cette île des Caraïbes (qu’il nomma Hispaniola, la future Haïti-Saint Domingue), il y précise l’absence de ces monstres humains11 que j’ai précédemment rappelés, si familiers à l’iconographie médiévale de l’exotisme, tels qu’ils étaient encore représentés dans la traduction espagnole de 1524 du Livre des Merveilles du monde de Jean de Mandeville publié pour la première fois en 1356.12

Ces Indiens étaient donc des hommes et non des monstres, mais des hommes si différents qu’ils se présentèrent à l’imaginaire occidental comme les premiers représentants, plus que le Noir, de l’Autre homme radicalement différent. Et c’est en tant qu’hommes différents totalement différents des hommes connus précédemment qu’ils furent à la fois l’objet d’une curiosité déjà quasi scientifique de la part des moines et, simultanément, le sujet-homme « rejeté par Dieu » soumis et contraint au travail le plus rentable, celui de l’esclave : « […] et autant d’esclaves qu’elles [leurs Altesses royales] en voudront faire charger, car ce sont des idolâtres. »13 A ce moment-là de l’histoire occidentale, c’est, dans l’espèce homme, la qualité de chrétien qui est le seul trait discriminant permettant, sans commettre aucun péché, d’engendrer la réduction immédiate ou la non-réduction de la personne à l’état d’esclave … En d’autres mots, ce n’étaient ni des singes ni des demi-singes, mais de vrais hommes, avec les qualités d’intelligence pratique et théorique que possède tout être humain, mais, n’étant que des païens anthropophages, on pouvait les soumettre au travail esclave, travail dont on sait qu’il exige une accoutumance et une adaptation que seul l’homme est capable d’endurer. Très vite, on constata que l’Indien appartient véritablement au genre humain. Ainsi, les chefs des comptoirs établis par des protestants calvinistes interdirent à leurs ouailles mâles, sous peine de bannissement, toute « paillardise » avec les femmes indigènes non-baptisées. Ce qui suggère que ces « paillardises » avaient lieu et de manière fréquente14 et qu’elles n’étaient pas considérées comme de la bougrerie, en terme moderne, de la zoophilie ! Et même lorsque Las Casas démontra qu’ils avaient une âme, rien n’y fit : hommes, véritablement hommes, inférieurs et vaincus, ils ne pouvaient être que des esclaves dans une vision chrétienne qui, bien que catholique, n’en était pas moins comprise comme l’accomplissement de la prédestination : « Ainsi Notre Rédempteur a donné ce succès à notre Roi et à notre Reine très illustres et à leurs royaumes devenus célèbres pour cette chose importante […] pour la grande gloire qu’ils en tireront dès que tous ces peuples se convertiront à notre sainte foi et ensuite pour les biens temporels non seulement l’Espagne, mais tous les Chrétiens auront bénéfices et profits. »15Pour ces esprits hautement chrétiens, il est vrai que la suite des événements de la conquête pouvait donner à croire en cette prédestination : tant la chute de l’Empire aztèque que celle de l’Empire inca furent le fait de petites troupes de conquistadors chrétiens déterminés, énergiques, résolus et cruels dans leur extrême violence, très habiles politiquement, armés de mousquets et d’un ou de deux petits canons (armes à feu plus terrorisantes par leur bruit que par leur efficacité), montés sur cet animal inconnu et puissant, le cheval. Ces intrus ont été confrontés aux troupes certes fort nombreuses de ces empires, mais dénuées d’armes en métal, et, last but not least, pratiquant un art de la guerre aux buts totalement inconnus à ces populations. Que ce soit les Aztèques, les Mayas ou les Incas, ou d’autres ethnies plus primitives, le but de la guerre n’était pas tant de tuer les plus d’ennemis, mais de prendre le plus de prisonniers possibles afin d’alimenter les sacrifices humains (les hommes), pour augmenter le stock d’esclaves (hommes, femmes et enfants) et pour la possession de potentielles épouses afin d’assurer au maximum la reproduction de la société.16

Tous, dans leur simple présence comme « étant humain là-dans-le-monde » (Sei Ende) ainsi et non autrement, manifestaient cette altérité radicale qui, dans sa pratique quotidienne et festive, ses rites, ses croyances, ses représentations matérielles, ses parures, y compris celles inscrites sur le corps (Darstellungen) ou spirituelles (Vorstellungen), ne pouvaient s’accorder avec celles que portait le monde occidental, avec son christianisme conquérant, sa soif d’or et d’échanges d’épices aux profits juteux, que sous deux formes.

La première historiquement, celle qui vit la conversion même parfois pacifiquement, mais en général réduisant en esclavage et exterminant, y compris culturellement ;

la seconde économique, quand, quelques quatre siècles plus tard, après que le génocide d’une masse d’entre eux et l’éradication de leur culture, parfois même de leur langue, après que cette fin de tous fut à peu près consommée, lorsque ces peuples devinrent d’un côté une sorte de lumpen (comme les Aborigènes australiens ou certains groupes d’Indiens aux États-Unis, au Brésil, en Colombie, Guyane française) parqués dans des réserves, soumis à l’exploitation néocoloniale qui, au nom d’un humanisme de pacotille, a transformé leur vie, leur « art » ou leur artisanat en éléments de la marchandisation généralisée sous le nom de folklore.

Où alors on vit des hommes égarés, hagards, hébétés, produit d’une acculturation ratée, guerroyant pour des maîtres divers et des trafiquants de toutes acabits (cf. l’Afrique noire d’aujourd’hui). Certes, cet homme indigène, avec ses manières syncrétiques singulières, est devenu homme de la modernité, voire même de la modernité tardive, mais d’une modernité ratée car modelée par l’inconsistance conceptuelle de sa nouvelle manière de nominaliser dans le monde, avec ses pidgins, son bichlamar, ses sabirs et autres volapüks. C’est l’homme qui use présentement des gadgets occidentaux sans jamais en saisir ni l’origine théorique (avec la complexité des instruments électroniques, une majorité des Occidentaux lui ressemblent) ni même, et la différence est essentiellement là, les conditions de leur réalisation.

Dès lors, après la mort culturelle et économique (un président français, Nicolas Sarkozy, a même parlé de non-advenue à l’histoire !), l’ancien « sauvage », le « païen », le « primitif » peut devenir pleinement l’homme « premier » de l’« art premier » , celui qui est comptabilisé, classé, muséifié comme un insecte par l’ethnographie-ethnologie-anthropologie « scientifique » et qui, comme pour accélérer sa fin, est transformé en marionnette folklorisée, nouvelle proie des « tour operators,ersatz d’« authenticité » archaïque, nouvelle marchandise offerte à l’avidité d’un exotisme de pacotille pour l’écrasante masse des touristes ignares et obscènes.

3-L’échec des politiques syncrétiques

Revenons à présent à l’aurore de ce moment où se planta le décor d’un Nouveau Monde à peine découvert et à ce qui, plus tard, apparaîtrait comme le premier pas de la mondialisation. Constatons, une fois encore, que l’Indien voué à l’extermination, en raison de la manière dont les Espagnols le forcèrent à travailler sous le joug d’une violence inouïe et d’un esclavage féroce, est cependant un être bien humain en ce que la lettre précitée de Colomb à ses maîtres espagnols fait ressortir déjà un symptôme de prédestination établissant des différences de valeurs qualitatives entre les civilisations. C’est donc ce symptôme – ici, chez les catholiques, comme on le verra plus avant, plutôt d’ordre politico-sociologique, tandis que les protestants l’élèveront au statut d’un principe théologique – qui prépare la mise sous tutelle, et quelle tutelle, de tous ces « sauvages », de ceux-là et d’autres que les Occidentaux trouveraient au fur et à mesure que leur conquête du monde s’étendrait. Lors de la célèbre controverse de Valladolid (1550), les contre-arguments de Sépulvéda à l’endroit de Las Casas paraissaient en justifier totalement les prémisses : « Ainsi la pauvreté de leur équipement militaire montre non seulement l'archaïsme de leur technique, mais que Dieu les priva de toute vraie défense. »17 Certes, et en dépit des mesures anti-esclavagistes de Charles-Quint jamais appliquées pour cause de guerre contre les Réformés, et surtout, pour achever la mise en place des éléments de cette tragédie dont les effets pèsent encore sur le destin des Amériques, le Légat du Pape qui arbitrait le débat, prit une décision grosse de crimes à venir en légitimant la traite des Noirs : « Le verdict du Légat du Pape est très finement énoncé. En déclarant qu’il est décidé (tel est le terme utilisé, distinct de "reconnu" ou "admis") que les Amérindiens ont une âme, le visage de Sepúlvéda s’obscurcit, signe de la victoire d’une Église humaniste. Mais la décision est immédiatement suivie d’une solution au problème économique posé dès lors par la nature humaine des autochtones : un homme ayant une âme ne peut être exploité sans rémunération ou tué sans raison. 'L’envoyé du Pape ouvre alors une perspective qui fera ses preuves : la main d’œuvre gratuite doit être recherchée parmi les noirs d’Afrique qui eux n'auraient pas d'âme de par leur absence de civilisation. Sepùlvéda et Las Casas sont tous deux vaincus. »18On comprend parfaitement la manière extrêmement habile de trouver une solution à ce double problème d’une part théologique, de l’autre économique : comme il était déjà trop tard pour arrêter les effets de la grande violence répressive, des épidémies meurtrières et du travail esclave sur l’effondrement catastrophique de la démographie des Indiens, il n’était donc guère onéreux de les exempter d’esclavage en raison de leur nature humaine, et de faire appel désormais aux Africains noirs (par ailleurs connus de longue date des Européens), des hommes sans âmes, quoique, si l’on en eût cru certains voyageurs médiévaux, ils en eussent eu une (ainsi que les divers Asiatiques), qu’ils fussent infidèles ou idolâtres, c’est-à-dire « dans l’erreur ».19

Pour rendre justice à l’Eglise romaine, il convient de préciser, au moins dans un court paragraphe, que tout au début de la découverte du Nouveau Monde la papauté décréta le devoir moral et l’obligation juridique de la conversion des Indiens.20 Plus encore, les évangélisateurs, des moines des ordres mendiants (Franciscains) et prêcheurs (Dominicains et Augustins), découvrant l’effrayante situation des Indiens des îles, envoyèrent des délégations plaider la cause des indigènes devant le nouveau roi d’Espagne, l’Empereur du Saint Empire romain germanique, Charles Quint. Cortés, après avoir vaincu dans un bain de sang l’empereur aztèque à Mexico, fit appel aux Franciscains pour évangéliser la Nouvelle Espagne, premier nom du Mexique. Hommes de foi, sages et savants, ils y travaillèrent avec ardeur. D’abord, ils furent extrêmement attentifs, au travers d’interprètes, aux paroles des Indiens, en observant leurs coutumes, en enquêtant sur leurs croyances et leurs rites « idolâtres » puis, très rapidement, en apprenant leurs langues (le nahuatl pour les Aztèques) afin de débattre avec leurs prêtres de l’idolâtrie, de traduire la catéchèse catholique en nahuatl, et d’ouvrir des établissements d’enseignements pour les enfants des familles nobles aztèques souhaitant ainsi créer une véritable élite hispano-aztèque qui eût dû jouer un rôle important dans l’administration de la Nouvelle Espagne.21 Mais, dès le dernier tiers du XVIe siècle, la couronne espagnole arrêta ce mouvement de syncrétisme culturalo-religieux pour une politique centralisée et répressive bien plus accentuée.22 Il n’empêche, tant la résistance indienne et une certaine mémoire de la tradition impériale de la civilisation aztèque, que le nombre d’Indiens vivants au Mexique et au Guatemala (comme au Pérou dans l’empire Inca), laissèrent dans ces contrées, à la différence des îles Caraïbes, de l’Amazonie, de l’Argentine, du Chili, de l’Uruguay, de la plupart des régions des États-Unis et du Canada, une importante population indigène toujours présente aujourd’hui. Ainsi, poursuivant dans ce siècle la lutte séculaire menée pour une reconnaissance culturelle, sociale et économique, la résistance indigène du Mexique s’est actuellement réactualisée dans le mouvement zapatiste23 ou au États-Unis dans le mouvement de Sand Creek des Sioux contre lespipelines de pétrole brut traversant certaines de leurs terres ancestrales et sacrées.

Il n’empêche, la plus simple des justices ou la banale vérité factuelle nous oblige à reconnaître, contre les esprits animés d’un anticléricalisme borné, que ces Franciscains, ces Dominicains comme Las Casas, plus tard des Augustins et des Jésuites ont été les fondateurs de l’ethnographie, de l’ethno-linguistique et de l’anthropologie moderne, bien avant le « Linguistic turn ». En effet, en cherchant à traduire et à expliciter, c’est-à-dire à interpréter pour les prêtres aztèques et d’autres population de l’Ouest du Mexique et du Guatemala (les Mayas), les notions chrétiennes de Salut, de Rédemption, de Sauveur, de la double nature du Christ, divine et humaine, de Dieu unique en ses hypostases Trinitaires, de Saint Esprit en sa double procession du Père et du Fils, ils durent au préalable pénétrer la compréhension aztèque du surnaturel et de la divinité, la place qu’ils occupaient dans l’organisation socio-spirituelle de l’Empire aztèque, les enjeux symboliques et politiques des rites et le sens ou les sens ultimes que les Indiens donnaient à leurs croyances. En bref, inventer et appliquer une méthode d’approche de l’altérité : ce que trois siècles et demi plus tard, des anthropologues comme Boas ou Kroeber redécouvriraient pour comprendre les restes déstructurés des sociétés indiennes d’Amérique du Nord. J’y reviendrai. Mais dès le milieu de ce XVIe siècle, la naissance d’une société hispano-indienne ne se réalisa point car le pouvoir civil imposa les règles du fonctionnement social, religieux, celles commandant le travail sous la forme de l’esclavage aidé par un clergé séculier avide d’or et de bien-être.

Il faudra donc attendre encore quatre siècles pour que, en dépit de l’abolition de l’esclavage et de sa condamnation générale, les théories de l’évolution historico-culturelles jaugent les « sauvages » sous un autre angle que celui d’une prédestination à la soumission à l’homme occidental. Il a fallu quatre siècles pour regarder le « sauvage » en une autre guise que celle de l’efficacité technique et de ses effets pratiques. Il aura fallu quatre siècles pour qu’une « science » de l’altérité humaine, l’anthropologie sociale ou culturelle, réexamine la primitivité sans attribuer a priori à ses diverses cultures une faiblesse ontologique hormis celle de la technique comme ultime métaphysique de la modernité tardive. En effet, si l’on se reporte aux théories évolutionnistes, on y lit le constat que l’homme occidental – le bourgeois urbain, le capitaliste et l’industriel, l’ingénieur, voire l’ouvrier pour les penseurs socialistes24 – représentait dans le monde l’accomplissement de ce que devait être la civilisation par excellence : en d’autres mots, le beau, le bon, le bien et le vrai. Nous en connaissons aujourd’hui le coût humain ! Cette interprétation socio-historique fonctionnait parallèlement à celle que Darwin avait proposé pour l’évolution des espèces : comme pour les animaux, les sociétés eussent été soumises à une sélection drastique en fonction de leur capacité d’adaptation aux divers changements du milieu naturel et à leurs aptitudes intellectuelles à développer les moyens de dominer toujours plus la nature. Aussi historiens, philosophes, anthropologues physiques et culturels, psychologues, sociologues, etc… faisaient-ils du progrès techno-scientifique et de ceux qui l’avait mis en œuvre, une classe composée d’une bourgeoise financière, d’entrepreneurs industriels, d’ingénieurs, l’ultime critère de jugement quant aux valeurs socio-culturelles positives caractérisant les diverses sociétés humaines. L’histoire du monde se résumait donc à la grille de lecture d’un évolutionnisme mono-directionnel et mono-causal (le sens de l’histoire, fût-il dialectique !). Toutes les activités humaines allaient dans le sens de la complexification.

Ainsi, selon les philosophes des Lumières, les langues seraient passées de l’onomatopée aux langages articulés25, les religions, les mœurs, les objets rituels (ou art « primitif »26), etc., du simple au complexe. Quelle que soit la causalité unique, le rationalisme des Lumières et le triomphe de la marche en avant des progrès de l’homme ou le romantisme herdérien avec sa théorie des âges des sociétés où le philosophe et évêque luthérien affirmait que c’est à l’aurore des cultures que se déploie, dans sa plénitude, l’« esprit » d’une civilisation ou du peuple (Volksgeist), l’unité du concept et du sentiment, ces deux interprétations contrastées selon une dichotomique temporelle, soit vers le futur, tendue en direction de l’accomplissement humain en sa totalité soit, à l’opposé, regardant en arrière, vers un âge d’or qui depuis est marqué par sa décadence, ne s’éploient au bout du compte, que sur un même socle ontologique. Ces deux visions ou sens du monde participaient, de fait, d’une même acception ontologique de la temporalité : le temps comme eschatologie linéaire évolutionniste, Gloire initiale, Chute ou Paradis perdu, mais il s’agissait toujours de salut en devenir…

Nous connaissons cette double antienne de longue date, y compris dans l’une de ses plus belles versions poético-philosophiques, dans le renvoi nietzschéen à l’éternel retour du même, grâce auquel on retrouverait les valeurs héroïques des Grecs présocratiques. Nous avons là, si brillamment exposés qu’ils le fussent, les derniers avatars de la métaphysique de l’histoire, les ultimes tentatives pour obvier (oublier peut-être !) les défis ravageurs de la modernité technique et son effet majeur, l’acheminement à sa vérité du nihilisme accompli. Tous ces discours de la décadence ou de l’accomplissement présentent autant de variations sur des thèmes déjà martelés par les Saintes écritures anciennes et nouvelles : Paradis perdu, chute, attente ou arrivée du Messie rédempteur, préparation à l’Apocalypse. En digne héritier des Lumières plus que de la dialectique hégélienne, Engels ne fit qu’appliquer l’eschatologie temporelle de l’évolutionnisme en surpondérant le matérialisme économique comme condition de l’évolution historique.27 Mais il ne travaillait que dans l’esprit du temps et se trouvait très proche d’un anthropologue étasunien non-marxiste, Lewis H. Morgan, dont les œuvres inspirèrent de manière décisive sa lecture de l’évolution de l’institution familiale.28 Certes, sans rompre avec le modèle évolutionniste, cette univocité fut corrigée dans un cadre interprétatif pluridirectionnel29, mais il n’en demeura pas moins toujours tendu vers sa conception de l’accomplissement dans le modèle idéal du bourgeois urbain européen …Il suffit d’observer les élites africaines, polynésiennes, mélanésiennes pour s’en convaincre.

4- Le changement interprétatif

Pour que l’anthropologie commence à modifier son approche interprétative des sociétés primitives, il avait fallu d’une part, comme en linguistique, l’émergence du comparatisme synchronique (parfois contre, mais souvent en complément de l’historicisme philologique), d’abord fonctionnel puis structural30 et, de l’autre, le déploiement d’un esprit du temps abandonnant peu à peu l’arrogance coloniale, pour que les ethnologues délaissent aux préhistoriens et à leurs fossiles la quête des aspects de nos origines les plus anciennes, et observent que ces sociétés tant bien que mal survivantes étaient, de fait, composées d’homo sapiens sapiens, et non pas de quelconques singes hyperdéveloppés ou d’hommes de Néanderthal survivants. Il fallut qu’à l’instar de Boas, Kroeber, Malinowski, Firth, Griaule ou Sahlins ou Guidieri, les ethnologues s’étonnassent, au sens fort de l’étonnement philosophique, de ces mondes « sauvages » et mesurassent l’énormité de notre ignorance, à commencer celle par leurs langues et donc de leurs concepts, car il n’est pas d’énonciation dans une langue naturelle qui ne porte en elle des concepts et donc une pensée abstraite, laquelle n’est pas, quoiqu’en a dit Lévi-Strauss, du bricolage31. En effet, comme le fit remarquer Guidieri dans L’Abondance des pauvres et Derrida dans De la grammatologie, c’est du bricolage quand on ne comprend pas la sémantique et les foncteurs logiques d’une langue, et donc d’une pensée. Malgré tous les plaidoyers d’humanisme de Lévi-Strauss et d’autres, l’homme occidental anthropologue est demeuré prisonnier d’un ethnocentrisme qui lui faisait, une fois encore, comprendre l’homme sauvage simultanément inférieur intellectuellement et modèle de vie du Paradis perdu : un mélange de Rousseau quant à l’illusion du Bon sauvage et de Kant quant à l’universalisme des contenus des catégories de l’entendement.

Toutefois d’énormes questions demeurent et restent sans réponses convaincantes malgré plus d’un siècle et demi de méditation sur les différences culturelles.32 Ainsi pourquoi certains peuples, très tôt, ont-ils inventé diverses techniques forts complexes d’architecture, de calcul, l’écriture, la métaphysique, le monothéisme, des formes d’État centralisé et organisé par une puissante administration. Pourquoi chez certains la techno-science quasi moderne est déjà en pré-gestation tandis que chez d’autres homo sapiens sapiens l’accent fut mis sur la complexité des systèmes de parenté, la construction de mythologies, le raffinement de rituels fort complexes ? Le mystère demeure toujours ! Mais pourquoi, comme le fit remarquer Malinowski33, nous est-il si difficile de pénétrer le ou les sens que ces hommes attribuent à leur présence dans le monde, aux raisons de leur agir, à leurs croyances et à leur foi en ces croyances, à leurs représentations, à la manière de définir et de traiter l’ami, l’ennemi, le voisin ? Pourquoi prennent-ils femme de tant de manières différentes ? Pourquoi ont-ils choisi telle ou telle modalité de la filiation, telle ou telle d’exclusion exogamique, etc. ? Lire les anthropologues, au-delà de prétentions théoriques souvent creuses, c’est dans le meilleur des cas, lire des séries de descriptions dont, malheureusement, les critères de choix classificatoires sont très rarement explicités (cf. R. Nedham, Belief, Language and Experience), mais qui ressortissent à ceux qui nous sont familiers, à notre logique, en ce que les lecteurs auxquels nous destinons nos publications, ceux qui jugent, collationnent les diplômes et garantissent la valeur d’une « qualité » professionnelle, le public des lecteurs donc est massivement composé d’Occidentaux (ou de gens totalement acculturés à la manière de penser occidentale), habitués à certaines règles de la rhétorique argumentaire qui, par exemple, n’admettraient point que l’on explicite un mythe en contant un autre mythe non pas dans une visée comparative, mais d’un point de vue d’une herméneutique immanente…

La question demeure toujours en suspens, y compris du point de vue fonctionnaliste. Les indigènes engagent-ils telle ou telle action, pratiquent-ils tel ou tel rite, mettent-ils en jeu telle ou telle croyance pour résoudre au mieux les défis immédiats que leur posent les forces de la nature, ceux que leur lancent d’autres hommes ? C’est parfois apparemment vrai, mais très superficiel. Ce n’est que tardivement et en très petit nombre que les ethnologues retrouvèrent la voie des pères franciscains et commencèrent à prendre au sérieux (pour vraies) les interprétations indigènes dans leur langue, et non point agir comme le fit Frazer dans le Rameau d’Or qui s’acharnait à démontrer combien toutes ces croyances ne sont que naïvetés de primitifs somme toute « stupides ». Et Wittgenstein avec son bon sens logique et son humour ravageur, n’aura de cesse que de ridiculiser les approches plus primitives de celui qui était l’une des stars de l’anthropologie académique au début du XXe siècle.34

Certes le fonctionnalisme, sans qu’il l’assume véritablement, demeure marqué lui aussi d’évolutionnisme, y compris dans le comparatisme synchronique qu’il propose, mais, au fur et à mesure que les sociétés primitives disparaissent en tant que civilisation, les anthropologues qui suivirent Malinowski et Radcliffe-Brown35comprirent que ces pertes étaient irrémédiables, que les « sauvages » n’étaient plus, sauf à reconstruire littérairement des sociétés imaginaires, qu’elles devenaient autre chose que ce qu’elles avaient été durant des siècles, que la mondialisation d’une forme politico-économique générale, le capitalisme impérial (y compris sous forme de guerres mondiales ou locales) avait définitivement achevé et unifié ces divers mondes qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Que tout était consommé et s’exposait dans un syncrétisme généralisé. Ainsi, aujourd’hui, les sauvages ne sont plus que « de grandes statues de pierre qui s’enfoncent lentement dans la boue », écrivait naguère Remo Guidieri dans la conclusion de son ouvrage majeure La Route des morts36en une sorte d’oraison funèbre d’une profonde tendresse emprunte d’une grande tristesse.

Claude Karnoouh
Bucarest juin 2017

Notes :

1 NDLR. On l'exterminait le plus souvent, au moins au début de la colonisation, mais cela provoqua dès le départ des polémiques avec ceux des chrétiens et des théologiens qui dénonçaient ces comportements et prônaient la conversion et la fusion des indigènes dans la société importée d'Europe occidentale.

2 On rencontre souvent dans les écrits des penseurs libéraux du XIXe siècle des sentences qui comparent tant les ouvriers que les paysans aux « sauvages ».

3 Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, coll. « Le temps qui court », édit. du Seuil, Paris, 1967, cf. « Les merveilles du monde », pp. 149-183.

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique. Antiquités et exotismes dans l’art gothique, coll. Idées et recherches, Flammarion, Paris, 1981.

4 NDLR. Il existe même une école archéologique au Soudan mais ayant des appuis chez certains archéologues d'Europe qui considèrent que la civilisation égyptienne est née en Nubie (Soudan) noire avant de remonter vers le nord.

5 NDLR. « Découverte », terme qui en soit témoigne bien de cette situation où l'on « découvre » une terre pourtant dans les faits déjà « découverte » par les êtres humains qu'on y trouve sur place, mais qui sont si différents que c'est ce mot qui vint naturellement à l'esprit des grands voyageurs, et que ce terme a semblé tellement « normal » aux yeux des Européens qu'il est entré dans le vocabulaire au point où, même à notre époque où le « politiquement correct » exige de faire semblant de ne plus voir les différences et d'ignorer les ethnocentrismes pourtant constitutifs de toutes les sociétés humaines dans leur phase première, on ne pense même pas à l'éliminer. Alors qu'on exige l'élimination au profit de termes censés plus « neutres » de tant d'autres termes perçus, à tort ou à raison, comme discriminatoires. Il est des domaines où même le politiquement correct post-moderne et « sociétal » continue à respecter des tabous anciens.

6 NDLR. Il est intéressant de noter que c'est avec la décolonisation seulement qu'on a redécouvert les textes du Mali médiéval montrant que l'empereur du Mali avait alors envoyé une expédition qui avait atteint les côtes du Brésil actuel expliquant sans doute quelques aspects et comportements des populations indiennes de la côte brésilienne. Preuve encore une fois que l'être humain, de quelque origine qu'il soit, n'avance qu'à partir d'un ethnocentrisme de départ et que ses « grandes découvertes » ne sont au départ jamais partagées avec celles qui l'ont précédé dans une autre aire culturelle avec laquelle on n'a pas développé d'affinités.

7 L’arrivée des Vikings sur la côte Nord-Est de l’Amérique du Nord n’avait laissé aucun comptoir ni traces mnémoniques.

8 Jean de Lery, Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil en l’an 1557, Plasma, Paris, 1980, chap. XV, « Comment les Américains traitent leurs prisonniers pris à la guerre et les cérémonies qu’ils observent tant pour les tuer que pour les manger », pp. 173-182. Chez les Aztèques, parmi les offrandes aux dieux, il y avait des sacrifices humains consistant généralement en l’arrachement du cœur, et aussi à de l’anthropophagie.

9 Cf. Claude Lévy-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, 1949 ; et Rodney Needham, Rethinking kinship and marriage, Oxford Universty Press, 1971.

10 Je me réfère ici à un concept essentiel de la seconde philosophie de Heidegger (après son "tournant" autour de 1934-35). Il s’agit de la pensée de l'Histoire de Heidegger selon qui celle-ci se déroule selon un rythme imprévisible et non-dialectique, faisant se succéder des époques de dévoilement de l'être; l'événement au sens fort est avènement d'un temps nouveau du monde, Heidegger jouant sur l'étymologie allemande pour signifier qu'il y a alors "appropriation" (eigen: propre) et spécification (Eigenschaft: spécificité, qualité propre) de l'être comme tel par ce déploiement. Tout cela renvoyant à une conception de l'être, du monde, du temps et de l'existence humaine, esquissée dans Être et temps (Sein und Zeit 1927) et reprise-retournée dans une "répétition" créatrice et un approfondissement dans Contributions à la philosophie (Beiträge zur Philosophie).

11 Christophe Colomb, Œuvres complètes, La Différence, Paris, 1992. Cf., pp. 208-226, la lettre adressée à Luis de Santangel le 14 février 1493 : « Dans ces îles je n’ai pas trouvé, à ce jour, d’hommes monstrueux, comme beaucoup le pensaient ; ce sont au contraire des gens de très bel aspect ; ils ne sont pas tout noirs comme en Guinée [Afrique] et ont les cheveux raides, et ne vivent pas là où ils sont trop exposés au fournaise des rayons du soleil […] Ainsi donc, je n’ai pas trouvé de trace de monstres, si ce n’est qu’une île qui s’appelle Carib, la seconde en arrivant aux Indes, qui est peuplée de gens qui, dans toutes ces îles, sont tenus pour féroces, car ils mangent la chair humaine. » pp. 215-215.

Un demi-siècle plus tard, en 1557, un jeune calviniste français, fuyant les guerres de religions, s’installa au fort Coligny placé sur l’une des îles de la baie de Guanabara (Rio de Janeiro) qu’il quitta par la suite, pour une expédition d’un an sur le continent. Décrivant ses rencontres avec les « sauvages » (de fait, les Tupinambas), il écrit : « […] ne sont pas plus gros ou plus petits de stature que nous sommes en Europe ; ils n’ont donc le corps monstrueux, ni prodigieux par rapport à nous. » in, Jean de Lery, op cit., p. 105.

12 Jean de Mandeville, Le Livre des merveilles du monde, coll. Sources d’Histoire médiévale, édition critique de Christiane Deluz, édit. du CNRS, Paris, 2001.

13 Christophe Colomb, op.cit., p. 216. Pour une histoire de la poursuite de la conquête décrite par les acteurs de l’époque, voir Bernal Diaz del Castillo, Historia Verdadera de la Conquista de Nueva España (Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne), rédigé en 1558, le manuscrit fut retrouvé à Madrid en 1632 et publié. Il existe une traduction roumaine de cet ouvrage,Adevarata istorie a cuceririi Noii Spanii, (avant-propos, choix de textes et traduction de Maria Berza), éd. Meridiane, Bucarest, 1986 ; et surtout Frère Bernardino de Sahagún, Historia general de las cosas de Nueva España (Histoire générale des affaires de la Nouvelle Espagne) texte rédigé en 1569 et publié en 1800 au Mexique. Il en existe une traduction roumaine, Istoria generala a lucrurilor din Noua Spanie, (Préface, traduction et commentaires de Narcis Zarnescu), éd. Meridiane, Bucarest, 1989. On trouvera ce que l’on peut appeler sans réserve la première description ethnographique des Indiens situés entre la Floride et l’Ouest du Golfe du Mexique chezÁlvar Núñez Cabeza de Vaca, in Relación que dio Alvar Núñez Cabeza de Vaca de lo acaescido en las Indias en la armada donde iba por Gobernador Pánfilo de Narvaez, réédité sous le nom deNaufragios… en français, Relation et naufrages d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca, première édition, Paris, 1837.

Pour saisir les conditions effrayantes de la répression contre les indigène récalcitrants et leur mise en esclavage par les Espagnols, lesquelles entraînèrent, en un demi-siècle, le dépeuplement quasi total de toutes les îles Caraïbes, y compris la plus vaste, Cuba, cf. le premier et le plus célèbre défenseur des Indiens, le dominicain Bartolomé de Las Casas, Brevíssima relación de la destruyción de las Indias. Colegida por el Obispo don Bartolomé de las Casas o Casaus de la orden de Santo Domingo, première parution en 1552 (Il existe trois éditions modernes en français de cette œuvre qui reprennent toutes la traduction de 1579 du protestant François de Miggrode publiée à Anvers en 1579). Enfin, on lira avec très grand profit l’ouvrage de synthèse de Marcel Bataillon et d’André Saint-Lu, Las Casas et la défense des Indiens, coll. Archives, Julliard, 1971.

Il faut impérativement rappeler, car c’est décisif pour l’avenir des colonies et le développement rapide du capitalisme mercantile ainsi que, au bout du compte, pour la mise en œuvre accélérée de la globalisation, que cette extermination totale entraîna immédiatement une autre forme de criminalité coloniale, la traite transatlantique des Noirs réglée d’abord par Le Code noir espagnol, puis, plus tard, par le célébrissime Code noir promulgué sous Louis XIV. Lire à ce sujet l’admirable commentaire qu’en a donné Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, P.U.F., Paris, 1987.

14 Jean de Lery, op. cit., chap. VI. Les catholiques en revanche pouvaient avoir comme maîtresse officielle ou compagne, avec la bénédiction de l’Église, des femmes indiennes à la condition qu’elles fussent baptisées dans la « vraie foi ». La plus célèbre de ces premières maîtresses avait été doña Marina, la compagne-traductrice de Cortés, le conquérant de l’Empire aztèque. Cette pratique était fort répandue dans la mesure où les chefs indiens, en signe de paix lors des premiers contacts pacifiques avec les Conquistadors, donnaient, parmi d’autres offrandes, des jeunes filles et des femmes prisonnières des guerres victorieuses contre des peuples voisins…

15 Christophe Colomb, Ibidem. Dans cette lettre, d’aucuns peuvent le constater, à la veille de l’émergence de la Réforme (les thèses de Wittenberg de Luther datent du 15 octobre 1517), les catholiques regardent les Indiens dans une vision commandée, elle-aussi, par la prédestination. En d’autres mots plus modernes : les Indiens ont perdu le grand jeu de l’Histoire parce qu’ils n’avaient pas la foi chrétienne et donc n’étaient pas, dès l’origine, les élus de Dieu ! On voit donc que la théorie structuraliste de l’histoire de Lévi-Strauss basée sur un hasard positif de facteurs favorables comme dans une sorte de jeu de cartes où le hasard ferait parfois bien les choses (cf.Race et histoire) est une pure construction idéologique qui obvie, masque sous prétexte d’égalitarisme, cette défaite initiale fondée justement sur une supériorité à la fois métaphysique et technique, origine de tous les empires coloniaux.

16 Alfred Métraux, Les Incas, coll. Le temps qui coure », édit. du Seuil, Paris, 1961. Cf., « Le 16 novembre 1532, à la tombée du jour, l’Inca Atahuallpa était arraché de sa litière au milieu de ses gardes et capturé par Francisco Pizzaro. Son armée taillée en pièces par une poignée de cavaliers, se perdait dans la nuit. », in « Le mirage inca », p. 3.

17 Site Internet Encyclopédie Wikipédia : fr.wikipedia.org/wiki/Controverse_de_Valladolid.

18 Ibidem.

19 Jean-Paul Roux, op.cit., « L’âme aventureuse », p. 107. 

20 Bulle Inter Caetera d’Alexandre VI du 4 mai 1493.

21 La situation du Mexique n’est pas unique, mais elle représente celle qui dominait l’ensemble du continent américain. L’inclusion de possibles élites indiennes dans l’administration royale y fut plus généralement admise, mais, dans la réalité, la création de ces élites fut systématiquement repoussée par les pouvoirs laïcs et religieux séculaires.

22 Pour une étude du choc culturel de la conquête et de l’évangélisation pendant le XVIe siècle, lire le travail exemplaire de Christian Duverger, La Conversion des Indiens de Nouvelles Espagne, édit. du Seuil, Paris, 1987. Dans cet ouvrage, on trouvera la première traduction en français du débat théologique entre les Aztèques et les Franciscains : « Bernardino de Sahagún, colloques et doctrines chrétiennes qui permirent aux douze frères de Saint-François envoyés par le Pape Adrien VI et l’Empereur Charles Quint de convertir les Indiens de Nouvelle-Espagne en langue mexicaine et espagnole », pp. 69-111. Dans ce texte d’aucuns peuvent lire sous la plume de Sahagún cette description qui en surprendra plus d’un : « Cette terre [la Nouvelle-Espagne] était pleine de gens fort policés, très sages dans l’art de gouverner leur république, bien exercés à l’art militaire qui était le leur et dans lequel ils se montraient habiles, forts dévots envers leurs idoles auxquelles ils vouaient un profond respect. » p. 72. La suite du texte montre en particulier que les prédicateurs travaillaient pour la foi chrétienne, l’Église catholique, et le vicaire de Dieu sur terre, son chef temporel et spirituel, le Pape. Lorsque le « Roi des Espagnes » est cité, c’est uniquement en tant que protecteur de la « Sainte Mère, l’Église catholique, apostolique et romaine » et de ses entreprises d’évangélisation.

Il faut ajouter qu’en raison de sa prétention à l’universalité (la parole et le corps du Christ étant offerts à tous les hommes sans distinction aucune), l’évangélisation des Indiens, parallèlement au déploiement d’un commerce triangulaire entraînant un capitalisme mercantile extensible aux limites de la Planète, explicite, à sa matière théologique les premiers pas vers la mondialisation.

23 NDLR. Après avoir obtenu son premier succès à la foi politique et symbolique lors de la Révolution mexicaine qui s'affirma « indienne » du début du XXe siècle, alors que dans l'ex-empire inca, il a fallu attendre l'actuelle révolution « plurinationale » en Bolivie pour que ce courant de réhabilitation de la culture indigène prenne le dessus.

24 Cf., les articles de Marx et Engels sur la question coloniale des « Indes orientales », sur les guerres entre la couronne britannique, la Perse et l’Afghanistan, etc…, in Karl Marx et Friedrich Engels, Textes sur le colonialisme, Édit. du Progrès, Moscou, 1977. Il convient de citer les dates de publication des textes originaux. Ces articles sont donnés dans les livraisons du New York Daily Tribune qui se succèdent entre le 10 juin 1853 et le 24 juin 1857. La double position des auteurs, d’une part une analyse de la manière dont le colonialisme anglais a détruit avec une violence extrême les sociétés traditionnelles des Indes pour imposer leur pouvoir politique et économique, et, de l’autre, comment cette destruction est la condition ontologique de l’émergence du capitalisme et de la société bourgeoise avec ses élites administratives, industrielles, financières et,last but not least, l’émergence concomitante d’un prolétariat moderne. Dans le champ de cette dynamique, il y a les seuls gages, selon les auteurs, d’une entrée de ce sous-continent dans la « seule et véritable » dimension historique de l’homme conscient de cette histoire – l’histoire de la modernité techno-scientifique. Ces articles expriment l’une des analyses socio-économiques (et parallèlement géopolitiques) les plus pénétrantes sur la transformation de la colonisation mercantile en une véritable entreprise industrielle moderne. Tous ceux, à droite comme à gauche, qui aujourd’hui débattent des bienfaits ou des méfaits de la colonisation éructent des lieux communs stupides ; si ces gens avaient voulu réexaminer avec sérieux les interprétations de Marx et Engels, il n’eût été guère difficile de relire ces textes avec l’attention requise par les enjeux cardinaux du néocolonialisme de notre présent …

25 M. de Maupertuis, Réflexions philosophiques sur l'origine des langues et la signification des mots, Paris, 1748. Turgot, « Remarques critiques sur les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues et la signification des mots », in Œuvres et documents le concernant, tome I, pp. 157-179, Paris, 1913.

26 Aujourd’hui, l’expression « art premier » ne le cède en rien pour le ridicule à l’ethnographie à la mode de James Frazer. Pourquoi cette notion serait-elle plus adéquate que celle d’« art primitif ». Croyant rendre hommage aux « sauvages », les bonnes âmes anthropologiques et muséographiques rééditent, avec une autre énonciation, l’esprit le plus trivialement évolutionniste. Aux « sauvages » les « arts premiers », à nous les arts deuxièmes, troisièmes, quatrième, etc. ! Mais l’art (et vraiment était-ce de l’art ?) ou plutôt les diverses représentations matérielles rituelles et totémiques, masques, parures, sculptures, maquillages, tatouages, scarifications, etc., étaient-ils des « arts premiers » pour ceux qui en étaient les acteurs ? On le constate une fois encore, la morale de l’esbroufe universitaire, le moralisme à deux sous des intellectuels, n’engendrent que des stupidités seulement capables d’épater les gogos et les ignorants.

27 Friedrich Engels, Les Origines de la famille, de la propriété privée et de l’État, Éditions Sociales, Paris, 1954 (Publication originale à Zurich en 1884 dans la Volksbuchhandlung ; il faut signaler que, dès 1885, le livre est publié en italien à Benevento et entre septembre 1885 et mai 1886 en roumain, à Iasi, dans les livraisons successives de la revue Contemporanul).

28 Lewis H. Morgan, Ancient Society, or Researches in the Lines of Human Progress from Savagery, through Barbarism, to Civilisation, London, Macmillan and Co, 1877.

29 Cf., Emile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, Paris, 1894. Toutefois, l’évolutionnisme fondamental de Durkheim se saisit pleinement dans le titre de son ouvrage consacré à la religion : Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, 1912. Comme si les religions des « sauvages » étaient plus simples, moins intellectuellement complexes que nos religions monothéistes ! Moins philosophiques, certes voilà qui est sûr. Mais est-ce un gage d’élémentarité religieuse que la philosophie dans la religion ou, au contraire, un pas vers la sécularisation ? Léo Srauss avait bien perçu cette dynamique dans son célèbre essai sur « Athènes ou Jérusalem ». Et il semble que les temps modernes aient validé pleinement la sécularisation, à tous le moins dans le monde qui inventa et mis en œuvre de manière radicale la technoscience, l’Occident chrétien, celui qui est précisément à l’origine même de la mondialisation.

30 Faut-il une fois encore le rappeler, la linguistique joua jusqu'à très récemment un rôle décisif dans le changement interprétatif de l’anthropologie contemporaine renouant avec les moines fondateurs : « Linguistic turn ». Certes, les moines chargés de convertir les Aztèques (comme plus tard ceux qui feront une œuvre similaire aux Indes orientales, en Chine et au Japon (essentiellement les Jésuites) seront plongés dans les problèmes de traduction pour essayer de transposer les notions chrétiennes de l’Eglise latine marquée de la philosophie grecque et de sa transformation en scolastique thomiste. Et, ce faisant, ils se confrontèrent aux catégories indigènes du surnaturel, du divin, de l’idole, du totémisme, des tabous, de divers panthéons, mais aussi de systèmes de fondation du monde extrêmement complexes, comme l’hindouisme, le bouddhisme en ses diverses variations, confucianisme, taoïsme, etc… lesquels furent autant de défis à la pensée occidentale. L’époque évolutionniste semble une régression de l’approche de la complexité de ces univers mentaux… D’aucuns connaissent le rôle fondamental de la phonologie structurale russe (Troubetzkoy, Bogatyrev, Jakobson) dans la naissance de l’ethnographie structurale (Bogatyrev, Analyse structurale du costume populaire morave) et de l’anthropologie structurale (Lévi-Strauss, Anthropologie structurale un ; Les Mythologiques, t. I, II, III, IV).

31 In op.cit., Anthropologie structurale un.

32 Il va de soi que nous abandonnons aux égouts de la pseudo-pensée les élucubrations de personnages aussi suspects que les sieurs Bernard Lewis et Samuel Huntington et leurs versionsReader's Digest du choc des civilisations… Nous sommes présentement les témoins de la criminalité des manœuvres qu’ils imaginèrent.

33 Bronislaw Malinowski, A Diary in the Strict Sens of the Term, Routledge & Kegan Paul, London, 1967.

34 Cf., Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d'Or dFrazer, Âge d’Homme (Remarks on Frazer's Golden Bough (1967 et 1971). Il y lit : « Frazer est bien plus sauvage que la plupart de ces sauvages, car ceux-ci ne seront pas aussi considérablement éloignés de la compréhension d’une affaire spirituelle qu’un Anglais du vingtième siècle. Ses explications des usages primitifs sont beaucoup plus grossières que le sens de ces usages eux-mêmes. »

35 A. R. Radcliff-Brown, Structure and fonction in Primitive Society, Londres, 1935.

36 Remo Guidieri, La Route des morts, Seuil, Seuil, Paris, 1980.

Cet article décrit dans le détail le "continent" que l'anthropologie a effectivement ouvert à l'humain en passe de devenir moderne, la voie vers la compréhension de sa propre culture à travers le choc avec une culture totalement "autre" et pourtant tout aussi totalement humaine que la "nôtre". C'est avec la mort des "cultures" dites aujourd'hui "premières" selon la logomachie du politiquement correct post-moderne émotionnel, que nous découvrons ce que l'anthropologie nous a en finale laissé en héritage, en commençant par les vrais "premiers anthropologues", la fraction des missionnaires chrétiens qui voulurent convertir mais qui, pour ce faire, voulurent, durent et surent d'abord comprendre.

Cet article pose également une autre problématique très actuelle, celle du messianisme qui s'est avéré inhérent à toutes les religions du Livre (mais cela, on le savait déjà) mais aussi à leurs héritiers, les adeptes réducteurs de la « fin de l'histoire » néolibérale néoconservatrice ainsi qu'aux adeptes des « lendemains qui chantent » communistes. Ce qui devait amener, avec le succès final de la mondialisation, à la situation que nous connaissons aujourd'hui, à la question que nous ne pouvons plus élucider, par-dessus nos « croyances » ou nos « mécréances », pourquoi dans son développement chronologique différencié, les cultures humaines ont-elles « avancé » à des rythmes si différents, privilégiant, ici, un type de « progression » sur une autre, là-bas ? Mais aussi, en quoi le messianisme est-il vraiment spécifique des « gens du Livre » ou pas ? L'âme humaine et les religions « primitives » sont-elles si éloignées de « l'Unique » et donc de l'idée d'accomplissement, de paradis et d'apothéose ? Et Dieu, ou les lois de l'histoire, dans tout cela, et si l'un ou l'autre existent, quel voie ont-ils choisi pour nous ? Les religions monothéistes, y compris dans leurs formes « athées », prolongent-elles les « sagesses » que l'on trouvait dans les strates « antérieures » et qui seraient donc « communes » et donc ... « unes » ?

A partir de cette étude factuelle et des vastes réflexions vers laquelle elle nous amène, on peut poser ainsi le questionnement : la mondialisation arrivée à son aboutissement, et l'anthropologie, en ayant prolongé la philosophie et la théologie avant de mourir faute de peuples non « découverts », nous amènent à reposer sous une forme encore plus crue la question fondamentale de toute l'humanité en mouvement : Que faisons nous dans ce monde ? Et a-t-il une destinée, un sens ? ...Question fondamentale qui dépasse désormais le clivage entre « croyants » et « non croyants », comme celui entre « païens » et « monothéistes ». Désormais, « tous unis » dans une même réalité, chacun peut faire son « shopping » conceptuel dans le capharnaüm de toutes les cultures mortes où nous a amené, partout sur la planète, la mondialisation. Unité dans le chaos du moment qui prendra ou ne prendra pas sens aux yeux de ceux qui succéderont aux « post-modernes » que nous sommes tous devenus aujourd'hui, ici et maintenant. ...Car le « village global » n'est en fait qu'une gigantesque « réserve indienne » dans laquelle nous vivons tous et où nous exhibons nos parures et nos tatouages dans des danses corporelles ou intellectuelles ayant perdu tout sens du sacré ...Vengeance de l'histoire ou vengeance du grand Manitou ? Vengeance en tout cas qui apprend l'humilité devant le savoir illimité et la science, qui est patience.

La Rédaction

 

Adieu à l’anthropologie.

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Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

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Juillet 2017

 

Claude Karnoouh

 

1- Rappel pour mémoire

Pour aborder ce sujet, il convient, en premier lieu, de rappeler quels furent les premiers défis que l’altérité souleva pour l’Occident, et comment celui-ci s’y confronta. C’est seulement après ce préalable que l’on pourra déterminer la généalogie des phases où s’élabora peu à peu la construction d’un domaine de la connaissance nommé présentement : anthropologie. Faut-il encore le préciser, il ne s’agit pas de l’anthropologie au sens grec du mot anthropos — ce qui a trait à l’homme en général et à lui seul dans son opposition aux dieux et aux Idées. L’anthropologie dont il est ici question (appelons-la par convenance l’anthropologie moderne ou la « science anthropologique ») surgit originellement d’un étonnement sans équivalent devant des êtres qui furent perçus comme des hommes totalement et radicalement différents de ceux qui peuplaient tant l’Occident chrétien que l’Orient musulman, voir même les parties de l’Afrique connues dès la plus haute l’Antiquité du vieux monde. En d’autres mots, il s’agit de ce qui apparut aux yeux des Européens de la fin du XVe et au XVIe siècle comment l’altérité humaine radicale. L’avènement d’un événement inouï, la mutation dans la nature de la connaissance de l’autre de la part de l’Occident chrétien, d’un autre vraiment humain et cependant totalement différent du chrétien européen. Ce n’était ni l’Infidèle connu depuis la conquête arabe, les croisades et les guerres contre l’Empire ottoman, mais du païen tel que le définit le poète français dela Pléiade, le protestant Clément Marot : il s’agit de tous les peuples qui ne rapportent pas leurs croyances et leur foi aux religions du livre.

En découvrant l’Amérique, « l’Indien » est devenu l’Autre-par-excellence dans une situation paradoxale. En effet, bien qu’on l’exterminât1, les colonisateurs catholiques cherchaient néanmoins à le comprendre en observant minutieusement ses mœurs et ses coutumes, ses langues, puis, en avançant selon une approche plus théorique, en tentant, au fur et à mesure des découvertes, de le comparer dans la synchronie et la diachronie, pour élaborer une sorte de hiérarchie du développement des peuples, c’est-à-dire, dans l’esprit des Lumières pris au sens le plus large, une échelle s’étendant des peuplades les plus éloignées de l’état de la bourgeoisie de l’Europe occidentale jusqu’à celles qui s’en approchaient quelque peu.2 Ainsi, en trois siècles, au fur et à mesure que s’imposait de manière générale la philosophie du sujet (d’abord, au sens de l’« ego cogitans » cartésien qui détermine le monde objectif/rationnel à la mesure de son doute, puis ensuite à l’aune de l’egotranscendantal kantien, qui détermine la rationalité à tout ce qui est accessible à l’entendement humain), laquelle détermine la vérité de l’objet, se sont construites les bases d’une science humaine ou sociale à part entière, différente dans sa démarche pratique de la philosophie, mais s’en originant, que l’on nomma ethnographie (le terme apparaît en 1823) puis, anthropologie, au cours du dernier tiers du XIXe siècle.

Pour être historiquement plus précis, rappelons que cette fascination simultanément humaniste puis scientifique pour l’homme Autre et néanmoins homme (qui n’est ni le barbare vraiment humain des Grecs, qui ne peut parler aux dieux puisqu’il ne parle pas grec ; ni les monstres, hommes-chiens, animaux à face humaine, têtes à jambes et toutes sortes de démons propres aux représentations des croyances médiévales dans les lieux où régnaient Gog et Magog, le prêtre Jean ou tout autre être merveilleux,3 comme Bosch les illustra à l’aube de la Renaissance), cette fascination est consubstantielle à la conquête de l’Amérique. C’est la raison pour laquelle ces perceptions et leurs nouvelles représentations s’inscrivent dans l’imaginaire du naturalisme retrouvé de la Renaissance…

Il est par ailleurs avéré que depuis les Egyptiens, et avant eux les Sumériens, toute l’histoire des relations antiques du Moyen et Proche-Orient avec l’Afrique renvoie à une certaine familiarité de connaissance comme l’avaient aussi les Grecs et les Romains. Lors des premières expéditions médiévales en direction du Sahara et de l’Afrique noire sub-saharienne, puis, après les voyages portugais le long des côtes de l’Afrique, tout cela mis à nouveau en présence les Européens et Africains, instaurant des relations et des échanges, y compris déjà un commerce d’esclaves antérieur au commerce transatlantique (commerce triangulaire) que les Vénitiens et les Génois avec les Arabes exploitaient fort bien, et que les Francs rencontrèrent lors de la Première croisade. Les dernières expéditions portugaises le long des côtes sud-africaines précédèrent de très peu la « découverte » de l’Amérique, mais tant le Berbère que l’Arabe ou le noir qui pouvait être un guerrier ou un esclave étaient des hommes connus de l’Occident depuis l’Antiquité (certaines dynasties égyptiennes étaient noires, venues du haut-Nil soudanais4 ; parmi les troupes d’Hannibal il y avait des Noirs), et les relations s’étaient poursuivies tout au long du Moyen-Âge. De plus, bien que vu comme des « sauvages », ces peuples noirs étaient bien moins redoutables pour les Européens que les Mongols, les Tartares, les Tatares venus d’Asie centrale et des haut-plateaux de Mongolie. Ces noirs étaient en général des sédentaires (les Bochimans, Hottentots et Pygmées, chasseurs-cueilleurs, étaient inconnus) et venaient de sociétés plus ou moins royales, de puissants patrilignages hiérarchisés, sociétés d’éleveurs ou d’agriculteurs-éleveurs pastoraux, eux-mêmes en contact de longue date avec les hautes civilisations urbaines de la Méditerranée orientale. Il en allait de même en cette fin du XVe siècle pour l’Asiatique ou l’habitant des Indes, de tout ce monde, l’Europe en « savait quelque chose ». Ces peuples pouvaient certes surprendre par certains aspects physiques, leurs vêtements ou leur absence de vêtements, par leurs mœurs quotidiennes, toutefois cette surprise avait été, de longue date, intégrée au stock des connaissances européennes. Or, ce qui arriva le 12 octobre 1492 apparut très vite, comme un coup de tonnerre dans cette civilisation européenne qui chercha plus encore que l’Empire romain ou l’Empire des steppes ne le firent, à s’étendre, à outrepasser sans cesse son domaine politique, économique et culturel. Ce jour-là, le jour de la découverte5 de l’Amérique par Colomb, le monde, c’est-à-dire notre planète a commencé à devenir moderne, se transformant en un seul et même espace unifié de déploiement des communications maritimes, ce qui, cinq siècles plus tard se nommera « the global village ». Désormais, et plus rapidement encore, dès lors que Magellan doublerait le cap Horn et s’aventurerait dans le Pacifique par l’Est, tous les continents seraient bientôt reliés : Europe, Atlantique, Pacifique, Océan indien, dès la fin du XVIe siècle, la communication et l’économie des grands pouvoirs devinrent planétaires.

Cette extension – de fait la pénultième extension de l’Occident6, la dernière la conquête de l’espace – mettait pour la première fois dans l’histoire humaine en contact direct l’Européen avec un nouveau personnage, sans aucun équivalent préalable dans la mémoire des voyageurs7, des explorateurs, des marchands et des prêtres : l’Indien, plus tard l’Aborigène australien, le Polynésien et le Mélanésien ! Là on avait affaire au « sauvage » par excellence ! Sédentaire ou nomade, constructeur d’empires, agriculteur ou chasseur-cueilleur, il est très souvent nu, même dans les régions froides. Mayas, Toltèques ou Aztèques, membres de sociétés impériales hiérarchisées et centralisées se caractérisent aux dires des conquistadors par des mœurs à la fois raffinées et d’une violence inouïe, avec des sacrifices humains massifs, infiniment plus massifs que ceux déjà décrits avec effarement par les premiers prêtres et les premiers marchands européens qui rencontrèrent les Mongols de la Horde d’Or ou qui furent retenus prisonniers dans les campements des khans régnant depuis les hautes terres de Mongolie sur la Russie, la Sibérie occidentale, l’Asie centrale, la Chine. Etranges êtres humains pour ces pauvres hidalgos qui valorisent l’or et l’argent. On leur offre des objets de valeur dérisoires aux yeux des Européens, des plumes ou des femmes esclaves issues des tribus vaincues. Etranges Indiens ! Ils sont très souvent cannibales8, comme le découvriront deux siècles plus tard Cook et ses marins chez les Polynésiens d’Hawaï, comme en feront l’expérience tragique des missionnaires auprès des Mélanésiens. Ces Indiens étaient sauf exceptions notables prompts à la guerre pour récupérer des femmes et des enfants (le bien le plus précieux) ou humilier la tribu voisine. Plus tard, très étrange enfin cet Aborigène australien, le plus archaïque et le plus incompris peut-être, homme venu directement du paléolithique supérieur, sans aucune agriculture et rencontré au milieu du XVIIIe siècle à Botany bay : austère, simple, endurant, ascétique, dont le principal souci, hormis la survie alimentaire grâce à la chasse et la cueillette des graines sauvages, était le jeu complexe des alliances et des filiations en fonction de systèmes de parenté très complexes d’une part9, et, de l’autre, de ressaisir dans ses rêves une interprétation de l’origine du monde, de la dessiner et de la peindre. Tous ces empires, toutes ces tribus, tous ces clans étaient dépourvus du sens de la propriété privée de la terre et pour certains les plus archaïques, d’agriculture… Tous ces traits, autant pour l’homme européen que pour l’Asiatique semblaient incompréhensibles, au point que parmi les éléments théologico-économiques fondamentaux qui vont servir d’arguments pour légitimer la conquête de l’Amérique du Nord, figurerait, en bonne place dans de nombreux actes officiels, le fait que les Indiens ne sont pas divinement dignes de posséder la terre étasunienne sur laquelle ils vivaient au prétexte bien connu de la théologie calviniste et néo-protestante qu’ils ne sont pas prédestinés à la travailler !

 

2-La découverte des Amériques ou la fin de l’archaïsme

Ce qui fait de ce 14 octobre 1492, de ce premier pas sur le sol du « Nouveau-Monde », l’événement-avènement (Ereignis)10 moderne par excellence, c’est que, dès les premières correspondances adressées par Christophe Colomb à ses maîtres royaux après la « découverte » de cette île des Caraïbes (qu’il nomma Hispaniola, la future Haïti-Saint Domingue), il y précise l’absence de ces monstres humains11 que j’ai précédemment rappelés, si familiers à l’iconographie médiévale de l’exotisme, tels qu’ils étaient encore représentés dans la traduction espagnole de 1524 du Livre des Merveilles du monde de Jean de Mandeville publié pour la première fois en 1356.12

Ces Indiens étaient donc des hommes et non des monstres, mais des hommes si différents qu’ils se présentèrent à l’imaginaire occidental comme les premiers représentants, plus que le Noir, de l’Autre homme radicalement différent. Et c’est en tant qu’hommes différents totalement différents des hommes connus précédemment qu’ils furent à la fois l’objet d’une curiosité déjà quasi scientifique de la part des moines et, simultanément, le sujet-homme « rejeté par Dieu » soumis et contraint au travail le plus rentable, celui de l’esclave : « […] et autant d’esclaves qu’elles [leurs Altesses royales] en voudront faire charger, car ce sont des idolâtres. »13 A ce moment-là de l’histoire occidentale, c’est, dans l’espèce homme, la qualité de chrétien qui est le seul trait discriminant permettant, sans commettre aucun péché, d’engendrer la réduction immédiate ou la non-réduction de la personne à l’état d’esclave … En d’autres mots, ce n’étaient ni des singes ni des demi-singes, mais de vrais hommes, avec les qualités d’intelligence pratique et théorique que possède tout être humain, mais, n’étant que des païens anthropophages, on pouvait les soumettre au travail esclave, travail dont on sait qu’il exige une accoutumance et une adaptation que seul l’homme est capable d’endurer. Très vite, on constata que l’Indien appartient véritablement au genre humain. Ainsi, les chefs des comptoirs établis par des protestants calvinistes interdirent à leurs ouailles mâles, sous peine de bannissement, toute « paillardise » avec les femmes indigènes non-baptisées. Ce qui suggère que ces « paillardises » avaient lieu et de manière fréquente14 et qu’elles n’étaient pas considérées comme de la bougrerie, en terme moderne, de la zoophilie ! Et même lorsque Las Casas démontra qu’ils avaient une âme, rien n’y fit : hommes, véritablement hommes, inférieurs et vaincus, ils ne pouvaient être que des esclaves dans une vision chrétienne qui, bien que catholique, n’en était pas moins comprise comme l’accomplissement de la prédestination : « Ainsi Notre Rédempteur a donné ce succès à notre Roi et à notre Reine très illustres et à leurs royaumes devenus célèbres pour cette chose importante […] pour la grande gloire qu’ils en tireront dès que tous ces peuples se convertiront à notre sainte foi et ensuite pour les biens temporels non seulement l’Espagne, mais tous les Chrétiens auront bénéfices et profits. »15Pour ces esprits hautement chrétiens, il est vrai que la suite des événements de la conquête pouvait donner à croire en cette prédestination : tant la chute de l’Empire aztèque que celle de l’Empire inca furent le fait de petites troupes de conquistadors chrétiens déterminés, énergiques, résolus et cruels dans leur extrême violence, très habiles politiquement, armés de mousquets et d’un ou de deux petits canons (armes à feu plus terrorisantes par leur bruit que par leur efficacité), montés sur cet animal inconnu et puissant, le cheval. Ces intrus ont été confrontés aux troupes certes fort nombreuses de ces empires, mais dénuées d’armes en métal, et, last but not least, pratiquant un art de la guerre aux buts totalement inconnus à ces populations. Que ce soit les Aztèques, les Mayas ou les Incas, ou d’autres ethnies plus primitives, le but de la guerre n’était pas tant de tuer les plus d’ennemis, mais de prendre le plus de prisonniers possibles afin d’alimenter les sacrifices humains (les hommes), pour augmenter le stock d’esclaves (hommes, femmes et enfants) et pour la possession de potentielles épouses afin d’assurer au maximum la reproduction de la société.16

Tous, dans leur simple présence comme « étant humain là-dans-le-monde » (Sei Ende) ainsi et non autrement, manifestaient cette altérité radicale qui, dans sa pratique quotidienne et festive, ses rites, ses croyances, ses représentations matérielles, ses parures, y compris celles inscrites sur le corps (Darstellungen) ou spirituelles (Vorstellungen), ne pouvaient s’accorder avec celles que portait le monde occidental, avec son christianisme conquérant, sa soif d’or et d’échanges d’épices aux profits juteux, que sous deux formes.

La première historiquement, celle qui vit la conversion même parfois pacifiquement, mais en général réduisant en esclavage et exterminant, y compris culturellement ;

la seconde économique, quand, quelques quatre siècles plus tard, après que le génocide d’une masse d’entre eux et l’éradication de leur culture, parfois même de leur langue, après que cette fin de tous fut à peu près consommée, lorsque ces peuples devinrent d’un côté une sorte de lumpen (comme les Aborigènes australiens ou certains groupes d’Indiens aux États-Unis, au Brésil, en Colombie, Guyane française) parqués dans des réserves, soumis à l’exploitation néocoloniale qui, au nom d’un humanisme de pacotille, a transformé leur vie, leur « art » ou leur artisanat en éléments de la marchandisation généralisée sous le nom de folklore.

Où alors on vit des hommes égarés, hagards, hébétés, produit d’une acculturation ratée, guerroyant pour des maîtres divers et des trafiquants de toutes acabits (cf. l’Afrique noire d’aujourd’hui). Certes, cet homme indigène, avec ses manières syncrétiques singulières, est devenu homme de la modernité, voire même de la modernité tardive, mais d’une modernité ratée car modelée par l’inconsistance conceptuelle de sa nouvelle manière de nominaliser dans le monde, avec ses pidgins, son bichlamar, ses sabirs et autres volapüks. C’est l’homme qui use présentement des gadgets occidentaux sans jamais en saisir ni l’origine théorique (avec la complexité des instruments électroniques, une majorité des Occidentaux lui ressemblent) ni même, et la différence est essentiellement là, les conditions de leur réalisation.

Dès lors, après la mort culturelle et économique (un président français, Nicolas Sarkozy, a même parlé de non-advenue à l’histoire !), l’ancien « sauvage », le « païen », le « primitif » peut devenir pleinement l’homme « premier » de l’« art premier » , celui qui est comptabilisé, classé, muséifié comme un insecte par l’ethnographie-ethnologie-anthropologie « scientifique » et qui, comme pour accélérer sa fin, est transformé en marionnette folklorisée, nouvelle proie des « tour operators,ersatz d’« authenticité » archaïque, nouvelle marchandise offerte à l’avidité d’un exotisme de pacotille pour l’écrasante masse des touristes ignares et obscènes.

 

3-L’échec des politiques syncrétiques

Revenons à présent à l’aurore de ce moment où se planta le décor d’un Nouveau Monde à peine découvert et à ce qui, plus tard, apparaîtrait comme le premier pas de la mondialisation. Constatons, une fois encore, que l’Indien voué à l’extermination, en raison de la manière dont les Espagnols le forcèrent à travailler sous le joug d’une violence inouïe et d’un esclavage féroce, est cependant un être bien humain en ce que la lettre précitée de Colomb à ses maîtres espagnols fait ressortir déjà un symptôme de prédestination établissant des différences de valeurs qualitatives entre les civilisations. C’est donc ce symptôme – ici, chez les catholiques, comme on le verra plus avant, plutôt d’ordre politico-sociologique, tandis que les protestants l’élèveront au statut d’un principe théologique – qui prépare la mise sous tutelle, et quelle tutelle, de tous ces « sauvages », de ceux-là et d’autres que les Occidentaux trouveraient au fur et à mesure que leur conquête du monde s’étendrait. Lors de la célèbre controverse de Valladolid (1550), les contre-arguments de Sépulvéda à l’endroit de Las Casas paraissaient en justifier totalement les prémisses : « Ainsi la pauvreté de leur équipement militaire montre non seulement l'archaïsme de leur technique, mais que Dieu les priva de toute vraie défense. »17 Certes, et en dépit des mesures anti-esclavagistes de Charles-Quint jamais appliquées pour cause de guerre contre les Réformés, et surtout, pour achever la mise en place des éléments de cette tragédie dont les effets pèsent encore sur le destin des Amériques, le Légat du Pape qui arbitrait le débat, prit une décision grosse de crimes à venir en légitimant la traite des Noirs : « Le verdict du Légat du Pape est très finement énoncé. En déclarant qu’il est décidé (tel est le terme utilisé, distinct de "reconnu" ou "admis") que les Amérindiens ont une âme, le visage de Sepúlvéda s’obscurcit, signe de la victoire d’une Église humaniste. Mais la décision est immédiatement suivie d’une solution au problème économique posé dès lors par la nature humaine des autochtones : un homme ayant une âme ne peut être exploité sans rémunération ou tué sans raison. 'L’envoyé du Pape ouvre alors une perspective qui fera ses preuves : la main d’œuvre gratuite doit être recherchée parmi les noirs d’Afrique qui eux n'auraient pas d'âme de par leur absence de civilisation. Sepùlvéda et Las Casas sont tous deux vaincus. »18On comprend parfaitement la manière extrêmement habile de trouver une solution à ce double problème d’une part théologique, de l’autre économique : comme il était déjà trop tard pour arrêter les effets de la grande violence répressive, des épidémies meurtrières et du travail esclave sur l’effondrement catastrophique de la démographie des Indiens, il n’était donc guère onéreux de les exempter d’esclavage en raison de leur nature humaine, et de faire appel désormais aux Africains noirs (par ailleurs connus de longue date des Européens), des hommes sans âmes, quoique, si l’on en eût cru certains voyageurs médiévaux, ils en eussent eu une (ainsi que les divers Asiatiques), qu’ils fussent infidèles ou idolâtres, c’est-à-dire « dans l’erreur ».19

Pour rendre justice à l’Eglise romaine, il convient de préciser, au moins dans un court paragraphe, que tout au début de la découverte du Nouveau Monde la papauté décréta le devoir moral et l’obligation juridique de la conversion des Indiens.20 Plus encore, les évangélisateurs, des moines des ordres mendiants (Franciscains) et prêcheurs (Dominicains et Augustins), découvrant l’effrayante situation des Indiens des îles, envoyèrent des délégations plaider la cause des indigènes devant le nouveau roi d’Espagne, l’Empereur du Saint Empire romain germanique, Charles Quint. Cortés, après avoir vaincu dans un bain de sang l’empereur aztèque à Mexico, fit appel aux Franciscains pour évangéliser la Nouvelle Espagne, premier nom du Mexique. Hommes de foi, sages et savants, ils y travaillèrent avec ardeur. D’abord, ils furent extrêmement attentifs, au travers d’interprètes, aux paroles des Indiens, en observant leurs coutumes, en enquêtant sur leurs croyances et leurs rites « idolâtres » puis, très rapidement, en apprenant leurs langues (le nahuatl pour les Aztèques) afin de débattre avec leurs prêtres de l’idolâtrie, de traduire la catéchèse catholique en nahuatl, et d’ouvrir des établissements d’enseignements pour les enfants des familles nobles aztèques souhaitant ainsi créer une véritable élite hispano-aztèque qui eût dû jouer un rôle important dans l’administration de la Nouvelle Espagne.21 Mais, dès le dernier tiers du XVIe siècle, la couronne espagnole arrêta ce mouvement de syncrétisme culturalo-religieux pour une politique centralisée et répressive bien plus accentuée.22 Il n’empêche, tant la résistance indienne et une certaine mémoire de la tradition impériale de la civilisation aztèque, que le nombre d’Indiens vivants au Mexique et au Guatemala (comme au Pérou dans l’empire Inca), laissèrent dans ces contrées, à la différence des îles Caraïbes, de l’Amazonie, de l’Argentine, du Chili, de l’Uruguay, de la plupart des régions des États-Unis et du Canada, une importante population indigène toujours présente aujourd’hui. Ainsi, poursuivant dans ce siècle la lutte séculaire menée pour une reconnaissance culturelle, sociale et économique, la résistance indigène du Mexique s’est actuellement réactualisée dans le mouvement zapatiste23 ou au États-Unis dans le mouvement de Sand Creek des Sioux contre lespipelines de pétrole brut traversant certaines de leurs terres ancestrales et sacrées.

Il n’empêche, la plus simple des justices ou la banale vérité factuelle nous oblige à reconnaître, contre les esprits animés d’un anticléricalisme borné, que ces Franciscains, ces Dominicains comme Las Casas, plus tard des Augustins et des Jésuites ont été les fondateurs de l’ethnographie, de l’ethno-linguistique et de l’anthropologie moderne, bien avant le « Linguistic turn ». En effet, en cherchant à traduire et à expliciter, c’est-à-dire à interpréter pour les prêtres aztèques et d’autres population de l’Ouest du Mexique et du Guatemala (les Mayas), les notions chrétiennes de Salut, de Rédemption, de Sauveur, de la double nature du Christ, divine et humaine, de Dieu unique en ses hypostases Trinitaires, de Saint Esprit en sa double procession du Père et du Fils, ils durent au préalable pénétrer la compréhension aztèque du surnaturel et de la divinité, la place qu’ils occupaient dans l’organisation socio-spirituelle de l’Empire aztèque, les enjeux symboliques et politiques des rites et le sens ou les sens ultimes que les Indiens donnaient à leurs croyances. En bref, inventer et appliquer une méthode d’approche de l’altérité : ce que trois siècles et demi plus tard, des anthropologues comme Boas ou Kroeber redécouvriraient pour comprendre les restes déstructurés des sociétés indiennes d’Amérique du Nord. J’y reviendrai. Mais dès le milieu de ce XVIe siècle, la naissance d’une société hispano-indienne ne se réalisa point car le pouvoir civil imposa les règles du fonctionnement social, religieux, celles commandant le travail sous la forme de l’esclavage aidé par un clergé séculier avide d’or et de bien-être.

Il faudra donc attendre encore quatre siècles pour que, en dépit de l’abolition de l’esclavage et de sa condamnation générale, les théories de l’évolution historico-culturelles jaugent les « sauvages » sous un autre angle que celui d’une prédestination à la soumission à l’homme occidental. Il a fallu quatre siècles pour regarder le « sauvage » en une autre guise que celle de l’efficacité technique et de ses effets pratiques. Il aura fallu quatre siècles pour qu’une « science » de l’altérité humaine, l’anthropologie sociale ou culturelle, réexamine la primitivité sans attribuer a priori à ses diverses cultures une faiblesse ontologique hormis celle de la technique comme ultime métaphysique de la modernité tardive. En effet, si l’on se reporte aux théories évolutionnistes, on y lit le constat que l’homme occidental – le bourgeois urbain, le capitaliste et l’industriel, l’ingénieur, voire l’ouvrier pour les penseurs socialistes24 – représentait dans le monde l’accomplissement de ce que devait être la civilisation par excellence : en d’autres mots, le beau, le bon, le bien et le vrai. Nous en connaissons aujourd’hui le coût humain ! Cette interprétation socio-historique fonctionnait parallèlement à celle que Darwin avait proposé pour l’évolution des espèces : comme pour les animaux, les sociétés eussent été soumises à une sélection drastique en fonction de leur capacité d’adaptation aux divers changements du milieu naturel et à leurs aptitudes intellectuelles à développer les moyens de dominer toujours plus la nature. Aussi historiens, philosophes, anthropologues physiques et culturels, psychologues, sociologues, etc… faisaient-ils du progrès techno-scientifique et de ceux qui l’avait mis en œuvre, une classe composée d’une bourgeoise financière, d’entrepreneurs industriels, d’ingénieurs, l’ultime critère de jugement quant aux valeurs socio-culturelles positives caractérisant les diverses sociétés humaines. L’histoire du monde se résumait donc à la grille de lecture d’un évolutionnisme mono-directionnel et mono-causal (le sens de l’histoire, fût-il dialectique !). Toutes les activités humaines allaient dans le sens de la complexification.

Ainsi, selon les philosophes des Lumières, les langues seraient passées de l’onomatopée aux langages articulés25, les religions, les mœurs, les objets rituels (ou art « primitif »26), etc., du simple au complexe. Quelle que soit la causalité unique, le rationalisme des Lumières et le triomphe de la marche en avant des progrès de l’homme ou le romantisme herdérien avec sa théorie des âges des sociétés où le philosophe et évêque luthérien affirmait que c’est à l’aurore des cultures que se déploie, dans sa plénitude, l’« esprit » d’une civilisation ou du peuple (Volksgeist), l’unité du concept et du sentiment, ces deux interprétations contrastées selon une dichotomique temporelle, soit vers le futur, tendue en direction de l’accomplissement humain en sa totalité soit, à l’opposé, regardant en arrière, vers un âge d’or qui depuis est marqué par sa décadence, ne s’éploient au bout du compte, que sur un même socle ontologique. Ces deux visions ou sens du monde participaient, de fait, d’une même acception ontologique de la temporalité : le temps comme eschatologie linéaire évolutionniste, Gloire initiale, Chute ou Paradis perdu, mais il s’agissait toujours de salut en devenir…

Nous connaissons cette double antienne de longue date, y compris dans l’une de ses plus belles versions poético-philosophiques, dans le renvoi nietzschéen à l’éternel retour du même, grâce auquel on retrouverait les valeurs héroïques des Grecs présocratiques. Nous avons là, si brillamment exposés qu’ils le fussent, les derniers avatars de la métaphysique de l’histoire, les ultimes tentatives pour obvier (oublier peut-être !) les défis ravageurs de la modernité technique et son effet majeur, l’acheminement à sa vérité du nihilisme accompli. Tous ces discours de la décadence ou de l’accomplissement présentent autant de variations sur des thèmes déjà martelés par les Saintes écritures anciennes et nouvelles : Paradis perdu, chute, attente ou arrivée du Messie rédempteur, préparation à l’Apocalypse. En digne héritier des Lumières plus que de la dialectique hégélienne, Engels ne fit qu’appliquer l’eschatologie temporelle de l’évolutionnisme en surpondérant le matérialisme économique comme condition de l’évolution historique.27 Mais il ne travaillait que dans l’esprit du temps et se trouvait très proche d’un anthropologue étasunien non-marxiste, Lewis H. Morgan, dont les œuvres inspirèrent de manière décisive sa lecture de l’évolution de l’institution familiale.28 Certes, sans rompre avec le modèle évolutionniste, cette univocité fut corrigée dans un cadre interprétatif pluridirectionnel29, mais il n’en demeura pas moins toujours tendu vers sa conception de l’accomplissement dans le modèle idéal du bourgeois urbain européen …Il suffit d’observer les élites africaines, polynésiennes, mélanésiennes pour s’en convaincre.

 

 

4- Le changement interprétatif

Pour que l’anthropologie commence à modifier son approche interprétative des sociétés primitives, il avait fallu d’une part, comme en linguistique, l’émergence du comparatisme synchronique (parfois contre, mais souvent en complément de l’historicisme philologique), d’abord fonctionnel puis structural30 et, de l’autre, le déploiement d’un esprit du temps abandonnant peu à peu l’arrogance coloniale, pour que les ethnologues délaissent aux préhistoriens et à leurs fossiles la quête des aspects de nos origines les plus anciennes, et observent que ces sociétés tant bien que mal survivantes étaient, de fait, composées d’homo sapiens sapiens, et non pas de quelconques singes hyperdéveloppés ou d’hommes de Néanderthal survivants. Il fallut qu’à l’instar de Boas, Kroeber, Malinowski, Firth, Griaule ou Sahlins ou Guidieri, les ethnologues s’étonnassent, au sens fort de l’étonnement philosophique, de ces mondes « sauvages » et mesurassent l’énormité de notre ignorance, à commencer celle par leurs langues et donc de leurs concepts, car il n’est pas d’énonciation dans une langue naturelle qui ne porte en elle des concepts et donc une pensée abstraite, laquelle n’est pas, quoiqu’en a dit Lévi-Strauss, du bricolage31. En effet, comme le fit remarquer Guidieri dans L’Abondance des pauvres et Derrida dans De la grammatologie, c’est du bricolage quand on ne comprend pas la sémantique et les foncteurs logiques d’une langue, et donc d’une pensée. Malgré tous les plaidoyers d’humanisme de Lévi-Strauss et d’autres, l’homme occidental anthropologue est demeuré prisonnier d’un ethnocentrisme qui lui faisait, une fois encore, comprendre l’homme sauvage simultanément inférieur intellectuellement et modèle de vie du Paradis perdu : un mélange de Rousseau quant à l’illusion du Bon sauvage et de Kant quant à l’universalisme des contenus des catégories de l’entendement.

Toutefois d’énormes questions demeurent et restent sans réponses convaincantes malgré plus d’un siècle et demi de méditation sur les différences culturelles.32 Ainsi pourquoi certains peuples, très tôt, ont-ils inventé diverses techniques forts complexes d’architecture, de calcul, l’écriture, la métaphysique, le monothéisme, des formes d’État centralisé et organisé par une puissante administration. Pourquoi chez certains la techno-science quasi moderne est déjà en pré-gestation tandis que chez d’autres homo sapiens sapiens l’accent fut mis sur la complexité des systèmes de parenté, la construction de mythologies, le raffinement de rituels fort complexes ? Le mystère demeure toujours ! Mais pourquoi, comme le fit remarquer Malinowski33, nous est-il si difficile de pénétrer le ou les sens que ces hommes attribuent à leur présence dans le monde, aux raisons de leur agir, à leurs croyances et à leur foi en ces croyances, à leurs représentations, à la manière de définir et de traiter l’ami, l’ennemi, le voisin ? Pourquoi prennent-ils femme de tant de manières différentes ? Pourquoi ont-ils choisi telle ou telle modalité de la filiation, telle ou telle d’exclusion exogamique, etc. ? Lire les anthropologues, au-delà de prétentions théoriques souvent creuses, c’est dans le meilleur des cas, lire des séries de descriptions dont, malheureusement, les critères de choix classificatoires sont très rarement explicités (cf. R. Nedham, Belief, Language and Experience), mais qui ressortissent à ceux qui nous sont familiers, à notre logique, en ce que les lecteurs auxquels nous destinons nos publications, ceux qui jugent, collationnent les diplômes et garantissent la valeur d’une « qualité » professionnelle, le public des lecteurs donc est massivement composé d’Occidentaux (ou de gens totalement acculturés à la manière de penser occidentale), habitués à certaines règles de la rhétorique argumentaire qui, par exemple, n’admettraient point que l’on explicite un mythe en contant un autre mythe non pas dans une visée comparative, mais d’un point de vue d’une herméneutique immanente…

La question demeure toujours en suspens, y compris du point de vue fonctionnaliste. Les indigènes engagent-ils telle ou telle action, pratiquent-ils tel ou tel rite, mettent-ils en jeu telle ou telle croyance pour résoudre au mieux les défis immédiats que leur posent les forces de la nature, ceux que leur lancent d’autres hommes ? C’est parfois apparemment vrai, mais très superficiel. Ce n’est que tardivement et en très petit nombre que les ethnologues retrouvèrent la voie des pères franciscains et commencèrent à prendre au sérieux (pour vraies) les interprétations indigènes dans leur langue, et non point agir comme le fit Frazer dans le Rameau d’Or qui s’acharnait à démontrer combien toutes ces croyances ne sont que naïvetés de primitifs somme toute « stupides ». Et Wittgenstein avec son bon sens logique et son humour ravageur, n’aura de cesse que de ridiculiser les approches plus primitives de celui qui était l’une des stars de l’anthropologie académique au début du XXe siècle.34

Certes le fonctionnalisme, sans qu’il l’assume véritablement, demeure marqué lui aussi d’évolutionnisme, y compris dans le comparatisme synchronique qu’il propose, mais, au fur et à mesure que les sociétés primitives disparaissent en tant que civilisation, les anthropologues qui suivirent Malinowski et Radcliffe-Brown35comprirent que ces pertes étaient irrémédiables, que les « sauvages » n’étaient plus, sauf à reconstruire littérairement des sociétés imaginaires, qu’elles devenaient autre chose que ce qu’elles avaient été durant des siècles, que la mondialisation d’une forme politico-économique générale, le capitalisme impérial (y compris sous forme de guerres mondiales ou locales) avait définitivement achevé et unifié ces divers mondes qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Que tout était consommé et s’exposait dans un syncrétisme généralisé. Ainsi, aujourd’hui, les sauvages ne sont plus que « de grandes statues de pierre qui s’enfoncent lentement dans la boue », écrivait naguère Remo Guidieri dans la conclusion de son ouvrage majeure La Route des morts36en une sorte d’oraison funèbre d’une profonde tendresse emprunte d’une grande tristesse.

Claude Karnoouh
Bucarest juin 2017

Notes :

1 NDLR. On l'exterminait le plus souvent, au moins au début de la colonisation, mais cela provoqua dès le départ des polémiques avec ceux des chrétiens et des théologiens qui dénonçaient ces comportements et prônaient la conversion et la fusion des indigènes dans la société importée d'Europe occidentale.

2 On rencontre souvent dans les écrits des penseurs libéraux du XIXe siècle des sentences qui comparent tant les ouvriers que les paysans aux « sauvages ».

3 Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, coll. « Le temps qui court », édit. du Seuil, Paris, 1967, cf. « Les merveilles du monde », pp. 149-183.

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique. Antiquités et exotismes dans l’art gothique, coll. Idées et recherches, Flammarion, Paris, 1981.

4 NDLR. Il existe même une école archéologique au Soudan mais ayant des appuis chez certains archéologues d'Europe qui considèrent que la civilisation égyptienne est née en Nubie (Soudan) noire avant de remonter vers le nord.

5 NDLR. « Découverte », terme qui en soit témoigne bien de cette situation où l'on « découvre » une terre pourtant dans les faits déjà « découverte » par les êtres humains qu'on y trouve sur place, mais qui sont si différents que c'est ce mot qui vint naturellement à l'esprit des grands voyageurs, et que ce terme a semblé tellement « normal » aux yeux des Européens qu'il est entré dans le vocabulaire au point où, même à notre époque où le « politiquement correct » exige de faire semblant de ne plus voir les différences et d'ignorer les ethnocentrismes pourtant constitutifs de toutes les sociétés humaines dans leur phase première, on ne pense même pas à l'éliminer. Alors qu'on exige l'élimination au profit de termes censés plus « neutres » de tant d'autres termes perçus, à tort ou à raison, comme discriminatoires. Il est des domaines où même le politiquement correct post-moderne et « sociétal » continue à respecter des tabous anciens.

6 NDLR. Il est intéressant de noter que c'est avec la décolonisation seulement qu'on a redécouvert les textes du Mali médiéval montrant que l'empereur du Mali avait alors envoyé une expédition qui avait atteint les côtes du Brésil actuel expliquant sans doute quelques aspects et comportements des populations indiennes de la côte brésilienne. Preuve encore une fois que l'être humain, de quelque or